Le premier fantôme d'Ivan
2, Rencontres et Conférence
Le lendemain matin.
Ivan Pavlovitch ferma la porte d’entrée de l’immeuble, le sac à dos sur les épaules. Il marcha d’un pas certain sur le trottoir pour se rendre jusqu’à l’école. Le doux vent qui soufflait agréablement autour de lui ne parvenait pas à apaiser le garçon. Il ne regarda ni les maisons, ni les autres bâtiments élégants, trop absorbé par les événements de la veille. En traversant le portail de l’imposant édifice en briques qu’était le collège, il s’arrêta net, ignorant l’afflux des étudiants. Appuyé nonchalamment contre la grille sombre du portail, un grand homme chauve vêtu d’une chemise blanche et d’un pantalon de jean l’attendait, que tout le monde ignorait. L’étudiant le reconnut immédiatement : Yuri Vladimirovitch. Ce dernier lui murmura :
— N’oubliez pas l’entente ! Une parole doit être tenue !
Ivan Pavlovitch désaprouva d’un signe de tête et continua son chemin sous le regard brûlant du fantôme.
Le jeune médium se rendit dans la salle de classe de physique où il s’assit comme toujours à un bureau seul, la place voisine était vacante. Les murs blancs de la salle étaient ornés des portraits des grands physiciens du monde et d'affiches diverses. L’enseignante, vêtue d’une longue robe bleu foncé à manches longues, était une blonde très sévère. Griffonnant quelques mots au tableau avec la craie, elle commença son enseignement sur la mécanique dès que le dernier étudiant entra dans la salle. Ivan prit des notes, penché sur son cahier. Le front plissé de concentration, il ignora une vague de froid qui se manifesta sur le siège voisin et qui effleura son bras.
La voix du même revenant l’interpella :
— Vanya, respecte la parole donnée ! Je t’aide avec ton cours, puis, après l’école, tu me suis. Tu n’auras qu’une petite affaire et c’est tout !
Ivan se redressa et pencha la tête, réfléchissant. Il devait reconnaître que ce fantôme, bien que terrifiant par son approche, commençait à l’intriguer. Que voulait-il réellement ? Puis, il ramena son attention sur l’esprit, avant de répondre à voix basse :
— Je ne vais nulle part avec toi ! Compris ?
— Écoute-moi ! répliqua Yuri Vladimirovitch en levant la main droite vers le plafond.
Le voisin devant Ivan se retourna, lui lançant un regard interrogateur avant de revenir à ses notes.
— Non, je ne t’écouterai pas ! conclut l’étudiant en haussant le ton plus que voulu. Je ne t’écouterai pas tant que tu…
L'enseignante interrompit son explication et demanda :
— Ivan Pavlovitch…
Elle le scruta par-dessus les lunettes.
— Vous ne voulez pas m’écouter ?
L’interpellé secoua énergiquement la tête incapable de prononcer un seul mot.
« Dans qu..quel pétrin je…je viens de me mettre ! À cause de lui… » songea-t-il. « Comment lui dire ? Rien ! »
— Très bien !
Le garçon se figea lorsque les étudiants se retournèrent pour l’observer. D’autres riaient sous cape.
— Alors venez à l’avant, affirma sèchement l’enseignante. À vous la parole !
— Ah ! J’avais raison que tu auras besoin de mon aide ! ironisa Yuri en se levant. Tu as joué avec plus malin que toi, alors vas-y !
— Allez-y ! ordonna la blonde. Et les autres, silence !
L’apprenti médium se leva, les mains moites. Les physiciens des portraits paraissaient le fixer sévèrement tandis que les murs semblaient se rétrécir autour de lui. Il avança lentement jusqu’au tableau sous les murmures moqueurs des autres étudiants. L’enseignante s’assit sur le fauteuil de bureau qui trônait proche de la fenêtre et demanda à l'étudiant :
— Dites-nous, Ivan Pavlovitch, qu’est-ce que c’est la dynamique ?
Un silence plana dans la classe. L’interpellé scruta la table. Puis releva la tête, refusant d’observer les autres étudiants.
« Quoi dire ? »
Yuri, à ses côtés, lui chuchota :
— La dynamique est…
Il fixa l’étudiant qui sentit sa gorge se nouer.
— …une partie de la mécanique.
Les yeux du médium se portèrent du fantôme à la porte puis à la table.
— Qu’est-ce que tu attends, petit ? s’impatienta Yuri. Je tiens parole ! Répète après moi !
Le revenant fit un signe de tête à l’étudiant pour qu’il lui obéisse. Ivan s'exécuta quelques secondes plus tard.
— Très bien ! Donnez-nous un exemple de loi fondamentale de la dynamique, ajouta l’enseignante.
— Un exemple est… bredouilla Ivan.
— Je t’aide, mais il faut que tu me promettes, petit, que tu feras de même. Tu n’auras qu’à faire ce que je te dis, marché conclu ?
Ivan hésita, puis répondit :
— Oui !
— Quoi, oui ? demanda la femme en haussant les sourcils sous le rire à peine caché des autres étudiants.
— Je… Je viens… de me rappeler… se défendit le garçon en portant sa main au front.
Le fantôme approuva. Un sourire étirait ses traits.
— Alors écoute-moi ! Une loi fondamentale de la dynamique est la deuxième loi de Newton. Selon laquelle une force résultante exercée sur un objet est toujours égale au produit de la masse de cet objet par son accélération. De plus, l'accélération produite et la force résultante ont la même orientation.
Et le médium répéta fidèlement les explications et suivit les indications pour une démonstration de cette loi.
Une fois la démonstration et les explications terminées, l’enseignante s’exclama :
— Félicitations, Ivan Pavlovitch ! Cinq(1) !
— Alors, tenez votre parole, jeune homme, lui rappela Yuri en souriant.
Regagnant sa place sous le murmure mi-admiratif, mi-moqueur de ses semblables, Ivan opina discrètement du chef à l’attention de Yuri Vladimirovitch, rougissant à l’idée d'avoir triché sans que personne ne le sache. Cette note, il ne la méritait pas, mais impossible de se confier à quiconque. Personne ne le croira, au mieux, il passerait pour un fou.
Ivan continua à prendre des notes et à écouter les explications sans interruption de Yuri qui l’attendait à l’extérieur.
***
Après les cours, dans une rue de la ville.
Ivan et Yuri longeaient d’élégantes maisons en briques entourées d’arbres et de jardins bien entretenus. Le jeune médium, les mains dans les poches et le sac sur les épaules, suivait le revenant. Taraudé par une question depuis la sortie de l’école, il lui demanda :
— Où m'emmènes-tu ? Tu pourrais au moins me dire où on va !
Yuri Vladimirovitch secoua la tête.
— Gamin, tu feras comme tout à l’heure : tu répéteras après moi.
— D’accord, mais où va-t-on ?
— Suis-moi, c’est tout !
Le garçon soupira et se demanda bien ce que pouvait cacher ce chauve aux pieds nus que lui seul percevait et ce qu’il attendait de lui. Il le suivit en silence hanté par ces seules questions qui lui tournaient en boucle dans son esprit.
Yuri lui murmura :
— Mon projet ne peut être abandonné, petit ! Il y a une conférence maintenant !
Il leva les mains devant lui, pointant le lointain horizon.
— Occasion à ne pas rater, petit ! Ma voix doit être entendue.
Il s’arrêta et scruta l’étudiant.
— Toi seul peux le faire, insista-t-il.
Ivan approuva. Ses yeux brillèrent brièvement.
— Et c’était quoi ton projet ?
Yuri ralentit sans répondre immédiatement.
— Tu n’en as jamais entendu parler ?
Le défunt ingénieur accéléra le pas. Il fut rapidement suivi par le médium dont la bouche s'entrouvrit légèrement.
— Je l’ignore moi ! C’était quoi ?
Un silence s’installa que le revenant rompit après un instant.
— Tout le monde connaissait ce projet…
Ivan accéléra le pas, malgré lui.
— Mais ça ne change pas que je ne le sais pas !
Des larmes translucides perlèrent les joues du revenant.
— Un projet auquel Genna et moi avons consacré des années !
Les deux continuèrent leur marche en zigzaguant dans les rues.
« Il m’entraîne vers l’inconnu, mais je dois l’aider et respecter ma parole », pensa Ivan.
***
Maria Petrovna se promenait dans le parc. Elle passait sous les branches feuillues avec une tranquillité qui lui était propre. Elle cligna des yeux en voyant Yuri Vladimirovitch gesticuler devant l’adolescent qui interagissait avec lui en passant près d’elle sur le sentier. Intriguée, elle s’approcha du duo et s’exclama en pleurant :
— Yurka(2), est-ce toi ? Mon cousin !
Ivan Pavlovitch et le chauve se retournèrent. Le premier observa avec inquiétude la jeune femme, le second blêmit.
— Tu me crois maintenant ? souffla-t-elle en reculant.
— Macha(3) ? Toi ?
Elle opina du chef, les yeux humides et les mains tremblantes. Le visage d’Ivan s’illumina.
— Ce n’est pas une farce, ajouta l’esprit… Sinon, tu ne pourrais pas me parler !
Promenant son regard de Maria à Yuri, Ivan était figé.
« Cette femme voit aussi ?... » conclut-il, les yeux écarquillés.
La bouche en o, il parvint à bafouiller :
— Vous aussi… vous le voyez ?
Elle lui sourit puis opina du chef pour toute réponse, séchant ses larmes d’un revers de la main.
— Yurka, où voulais-tu amener ce garçon ?
L’interpellé soupira et marmonna :
— À la conférence de presse où le plus crucial sera au centre des discussions ! Surtout que quelque chose va arriver. Je le sens.
Il porta sa main à son cœur.
— Et Genna doit le savoir !
— Quoi ?
Les yeux fixés sur son cousin, Maria avait le souffle court.
— YUG-1 !
Et Yuri s’évapora dans les airs pour les attendre au bout de la rue.
— Qu’est-ce que c’est ? interroga timidement le garçon.
— Son projet de rêves ! Allons-y !
— Sinon, vous le voyez ? Lui, le fantôme que personne d’autre ne remarque.
— Oui, c’est ce don depuis mon enfance. Tu n’es pas unique ! Et je vais t’assister. La famille est la famille.
« Je suis moins seul ! Réellement. » formula Ivan en son for intérieur.
***
Les deux médiums suivirent Yuri. Aucun des deux ne faisait attention aux voitures, ni aux passants, les yeux rivés sur le fantôme. Ils arrivèrent ainsi devant un édifice de verre qui brillait au soleil. Une façade qui ne laissait rien deviner de la conférence, aucune affiche, aucune promotion visible, aucun renforcement de la sécurité.
— C’est là ?
Maria approuva imperceptiblement d’un geste de la tête en clignant des yeux. Son cousin passa à travers la porte principale, les scrutant depuis la fenêtre la plus proche.
Elle franchit le seuil, suivie par Ivan. Des pas d’hommes et de femmes en complet résonnaient dans le couloir silencieux. Yuri apparut devant eux.
— C’est la porte à votre droite, au fond.
— Qu’est-ce que le YUG-1 ? insista Ivan à voix basse.
Le revenant roula les yeux.
— C’est notre fierté… de Gennady et moi… Notre prototype… testé récemment… Un peu avant… ma mort… Dix ans ! Dix ans à réaliser !
— Yurka, que veux-tu que je transmette comme information à ton collègue ?
Avant que le fantôme ne répondît, ils arrivèrent devant la porte en question gardée par un homme en complet à l’air peu avenant et une femme armée d’un cahier, d’un stylo et d’un ordinateur. L’homme s’avança vers eux et leur somma :
— Cartes d’identités ?
— Oh ! Impossible de passer ! Si on prend la porte là-bas ! suggéra Yuri.
Maria sourit faiblement.
— J’ai oublié mes cartes à la maison ! J’attends quelqu’un…
Elle tourna la tête vers son cousin.
— Gennady Ilyitch, lui souffla-t-il.
Elle répéta le nom sous le regard sceptique de son interlocuteur.
— Il est en conférence. Il faudra patienter ! Vous pouvez attendre dans le corridor, où il y a des chaises.
Maria le remercia puis prit la main d’Ivan et continua à se promener dans le hall où des hommes en complet passèrent à côté d’eux, les ignorant, pressés de se rendre dans une salle au bout du couloir ou de prendre l’escalier. Depuis les fenêtres immenses, les rayons solaires apportaient un peu de chaleur à l’ambiance austère des murs blancs dénués de tout tableau ou décoration. Son cousin se rendit à la porte latérale et la traversa, assistant à la conférence.
— Mais, demanda Ivan d’un air attristé, comment entrer sans se faire remarquer ?
— Logiquement, soit on entre discrètement, si la porte est débarrée, chuchota Maria après un court silence, soit, si la porte est barrée… Il faut attendre. Nous ne pouvons pas dire que nous sommes des invités, personne ne nous connaît et il est bien étrange de ne pas passer par la porte principale. Mon cousin oublie que nous ne pouvons pas faire comme lui !
Il approuva silencieusement son plan. Comme s’ils avaient le choix ?
De la salle de conférence retentit une phrase : « Deux projets prétendent à une demande de financement par l’État… ». Puis, quelques minutes plus tard, un brouhaha agita les individus réunis qui quittèrent la salle. Des individus en complets, certains avec des cahiers volumineux, d’autres avec des appareils photographiques.
Soudain, le fantôme arriva en courant et en hurlant :
— Non ! Non ! Lena ! Non ! Genna !
— Qu’est-ce qu’il y a, Yurka ?
L’interpellé serra les poings à blanchir les jointures.
— Enjeu important ! Il veut abandonner le projet ! C’est la concurrence qui se réjouit ! Non ! Non ! Ils n’ont rien compris !
« De quoi il parle ? » pensa Ivan en demeurant coi.
— Que veux-tu, cousin ?
— Genna est là, vite ! Ainsi que Lena ! Dis-leur !
— Quoi ?
Elle tourna la tête pour remarquer un homme de taille moyenne en complet brun clair qui tenait nerveusement des lunettes entre ses mains. Ses yeux clairs étaient rougis. Il suivit une femme élancée vêtue en tailleur noir à la mine sombre.
— Ne pas abandonner le projet ! Ne pas donner les boîtes noires !
Maria les intercepta.
— Gennady Ilyitch et Elena Sergueïevna(4), je souhaiterais vous transmettre la volonté de mon cousin, Yuri Vladimirovitch…
Les yeux écarquillés, les interpellés la scrutaient attentivement. Leurs visages changèrent en une moue de méfiance.
— … que vous n’abandonnez pas le YUG-1…
— Depuis quand pouvez-vous connaître sa volonté ? l’interrogea d’une voix grave Gennady en croisant les bras. Alors… qu’il n’est plus… là.
Elena roula les yeux. Ivan était tétanisé par l'attitude des adultes.
— Racontez ce que vous voulez, jeune femme, répliqua la fiancée de son cousin, je ne reviens pas sur ma décision ! Je démissionne ! Un point c’est tout ! Ce projet, je l’abandonne ! C’est Gennady Ilyitch qui devient le directeur ! Discutez avec lui !
Elle s’éloigna en claquant ses sandales à talon haut dans le silence complet qui suivit sa déclaration.
— Ce n’est pas tout… continua la médium.
Elena se figea avant de se retourner lentement. Elle fit face à Maria, les sourcils arqués. Une lueur moqueuse dans le regard.
— Il veut aussi que vous ne soumettiez pas les boîtes noires à l’enquête exigée.
La veuve soupira et secoua la tête en s’éloignant d’un pas déterminé.
— Madame, fronça les sourcils Gennady, votre demande est bien étrange… Et nous déciderons ce qu’il adviendra de ce projet… Comprenez que la douleur est vive…
Des larmes silencieuses coulèrent sur les joues des adultes sous le regard exaspéré de Yuri qui leva les mains dans les airs en marmonnant quelques paroles incompréhensibles.
La médium opina silencieusement et lui donna une carte de visite à l’adresse de sa boutique d’antiquités. Rangeant celle-ci dans une poche d’un geste automatique, Gennady rattrapa au pas de course la veuve jusqu’au stationnement, suivi par Yuri. Maria, essuyant son visage avec un mouchoir, raccompagna Ivan jusqu’à l’extérieur.
Une fois devant l’édifice, ignorant les rares passants qui s’empressaient.
— Jeune homme, je ne peux vous laisser seul avec mon défunt cousin ! Je dois vous seconder et vous aider.
Les yeux d’Ivan brillèrent d’un éclat particulier et ses épaules se relâchaient.
— Merci, bafouilla-t-il en se redressant et en affrontant le regard de Maria.
Elle le contempla longtemps avant de lui murmurer :
— J’ai un don depuis mon enfance… Je vois les revenants. Vous aussi avez le même don. Je peux vous guider dans cette tâche. À votre regard et votre attitude, vous n'avez personne pour vous guider, je ne me trompe pas ?
Le garçon baissa la tête et lui sourit timidement. Puis, ils firent les présentations formelles et Maria lui donna la carte de visite à l’adresse de sa boutique d’antiquités.
— Je veux vous aider avec votre don. Les esprits errants ne sont pas les plus simples ! Au contraire ! À la prochaine, Vanya !
Le garçon s’éloigna d’elle, le pas léger, pour revenir chez lui. Dès qu’il ne fut plus dans son champ de vision, la médium se demanda :
« Pourquoi la boîte noire ? Qu’est-ce qu’il y a de si secret que Yurka ne veuille pas que ce soit connu ? Mystère ! »
Elle retourna dans sa demeure, la mine pensive.
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(1) Dans le système éducatif russe, la notation des cours fonctionne sur une échelle de 1 à 5, où Cinq est la meilleure note.
(2) Yurka est l’un des diminutifs russes pour Yuri.
(3) Macha est l’un des diminutifs russes pour Maria.
(4) Elena Sergueïevna est la fiancée de Yuri et est la directrice du projet YUG-1 dans le film Prizrak.