Le faiseur de masques
Chapitre 16 : Trois jours de gel, quatre de redoux
8258 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 02/11/2026 07:37
L’aube éclairait Kotobuki et projetait des carrés blancs sur le tatami, à travers le shōji de la fenêtre. Suguri posa une main sur sa poitrine et serra les paupières, intimant à son cœur de ralentir le rythme effréné auquel il était lancé. Il y avait bientôt trois semaines qu’il était de retour en lieu sûr, et pourtant, il ne se passait plus un matin sans qu’il ne se réveille en sursaut. Son premier réflexe était toujours de vérifier le lit opposé. Celui-ci était invariablement vide. Chaque fois, il lui fallait une minute pour se souvenir d’où il se trouvait, et de qui il cherchait.
Suguri se leva, sachant que toute la rationalité du monde ne ferait pas taire la panique qui s’insinuait dans ses veines. Était-il censé s’habituer à cette sensation ? Il lui semblait que non, et pourtant, elle lui était familière à présent. Il avait appris à l’apprivoiser, savait ce qui l’apaisait et ce qui ne ferait qu’empirer les choses.
Enroulé dans sa propre couverture, il alla chercher celle de Teru, soigneusement pliée à l’extrémité du futon encore étendu, et sortit de la maison son bagage dans les bras.
Comme la veille, le jeune homme se trouvait là, assis sur le seuil, le regard perdu dans le vague. Suguri sentit la tension dans ses épaules s’atténuer quelque peu. Il laissa tomber la couverture qu’il portait sur la tête de Teru, qui poussa un cri de surprise.
— Tu vas attraper froid, lui reprocha Suguri.
Ce faisant, il se demanda si sa grand-mère éprouvait la même frustration de se voir répondre par un sourire gêné et un visage fuyant.
— Il y a un peu de soleil ce matin, bredouilla-t-il. À l’infirmerie, je n’avais pas le droit de sortir. Ça m’avait manqué.
— Prends Feurisson avec toi, alors.
— Il dort encore. Je ne voulais pas le réveiller.
Suguri tira une caisse en bois pour s’en faire un tabouret de fortune et s’installa à côté du jeune homme, sourcils froncés.
— Il est debout avant toi, d’habitude.
— Mmh.
Devant le silence de Teru, il n’insista pas. Un léger souffle de vent souleva ses cheveux et lui arracha un frisson.
— Il est où, exactement, ton soleil ? grommela-t-il en reniflant. On m’a toujours dit que les hivers étaient rudes à Kitakami, mais ce n’est rien par rapport au froid d’ici. Je n’arrive pas à m’y habituer. Comment tu fais ? Johto est beaucoup plus loin au sud, non ?
Teru sourit, visiblement soulagé du tournant que prenait la conversation.
— Ma famille vit dans la partie montagneuse de la région. Tous les hivers, la neige nous coupe du reste du monde à un moment ou un autre. On apprend à faire avec.
Il déplia l’épaisse couverture que lui avait apporté Suguri pour s’en envelopper avec soin.
— Je passais souvent du temps dans le couloir qui donnait sur le jardin, enfant. On ouvrait les volets et les shōji, et on restait là un moment. C’était notre manière de jouer dehors les jours où on n’avait pas le droit de sortir. Avec ma petite sœur, ajouta-t-il en réalisant soudain son oubli.
— Kotone ?
Teru écarquilla les yeux.
— Je t’en ai déjà parlé ?
Suguri secoua la tête avec un sourire désolé.
— Quand tu étais... Enfin... Euh...
Il chercha la meilleure manière de le dire, mais rien ne lui venait. Il finit par jeter l’éponge.
— Tu as appelé Shō comme ça. « Kotone ». Elle savait qui c’était.
Teru s’empourpra, et plaqua une main contre son visage.
— Il faudra que je lui présente des excuses... J’ai dit autre chose de bizarre ?
— Non, s’empressa de répondre Suguri. Ne t’inquiète pas. Tu avais de la fièvre, je ne pense pas qu’elle soit vexée...
Avec un grognement, Teru appuya son front contre la couverture, dissimulant son visage au passage. Suguri le laissa faire. Lorsqu’il réémergea, il avait retrouvé contenance.
— Elles se ressemblent un peu, admit-il sans le regarder dans les yeux. Pas physiquement, juste... Dans leur manière de parler. De se comporter.
Suguri lui retourna un air dérouté.
— Shō est toujours... calme, pas vrai ? tenta d’expliquer Teru. Pas dans l’absolu, mais dans sa manière d’appréhender les problèmes. Elle a la tête sur les épaules, elle donne l’impression de savoir ce qu’elle fait, et pourquoi. Kotone était pareille. Elle n’a jamais eu beaucoup de mal à comprendre ce que nos parents attendaient d’elle.
Suguri devinait l’essence de ce qui allait suivre, mais Teru s’arrêta là, préférant ne pas mettre de mots sur les émotions qui l’animaient à ce moment précis.
Après quelques instants, Suguri se surprit à penser à voix haute :
— Je ne connais pas Kotone, mais pour Shō... Je ne crois pas qu’elle soit vraiment comme ça. Elle fait juste tout ce qu’elle peut pour faire illusion et mériter sa place au village, parce que sans ça, elle n’aurait nulle part où aller.
Il espérait que sa remarque remonte le moral de Teru, mais ses traits ne firent que s’assombrir un peu plus.
— Elle, au moins, elle en est capable.
Le front plissé, Suguri dut se rendre à l’évidence : rien de ce qu’il pourrait dire ne suffirait à le rassurer. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était rester là un moment. Il avait comme dans l’idée que le laisser seul n’améliorerait en rien les choses.
Quand il vivait encore à Kitakami, il tendait à passer plus de temps à l’atelier dès que ses pensées se faisaient trop lourdes à porter. Une telle distraction se présenta par hasard à Teru une poignée de minutes plus tard. Shō passa en trombe devant les deux garçons et, sans leur accorder le moindre regard, rentra chez elle. La porte coulissante claqua contre son cadre en bois, assez fort pour se rouvrir et que Shō la claque de nouveau. Peu après, des éclats de voix résonnèrent au sein de la frêle bâtisse.
Échevelé, Suguri se frotta les yeux avant de dévisager Teru.
— Je n’ai pas rêvé... ?
Il poussa un profond soupir.
— Elle revenait du siège.
— Qu’est-ce qu’elle faisait aux quartiers généraux si tôt le matin ?
Teru haussa les épaules.
— Vu sa tête, je dirais qu’elle a demandé à Shimaboshi de la laisser se rendre aux Terres Immaculées.
Suguri entrouvrit la bouche, comprenant soudain. Si la réponse était bien celle que Teru avait prédit, la réaction de Shō faisait sens, même si Suguri ne s’attendait pas à voir un jour la jeune femme se comporter d’une manière qui lui rappelait à ce point Zeiyu.
— Elle y tenait vraiment, murmura-t-il.
— Oh, elle finira par y aller. Peut-être qu’elle attendra de monter en grade. Peut-être qu’elle ira quand les gardes du village auront le dos tourné. Qui sait.
— Ça ne t’inquiète pas ?
Teru ramena ses jambes contre lui et enroula ses bras autour de ses genoux.
— Si.
Un court moment plus tard, la porte se rouvrit pour laisser passer une Zeiyu à peine réveillée mais déjà désabusée.
— Qu’est-ce que j’y peux, moi, si la cheffe ne veut pas te laisser partir en mission suicide... marmonna-t-elle, assez bas pour que Shō ne l’entende pas de l’intérieur.
Elle avisa les garçons assis devant chez eux, ou plutôt, de son point de vue, les piles de couvertures d’où émergeaient deux visages embêtés.
— Vous aussi, vous êtes tombés du lit ? Ce n’est pas elle qui vous a réveillés, au moins ?
— On était déjà debout quand elle est passée.
Zeiyu hocha la tête d’un air rassuré.
— Tant mieux. Je ne l’ai jamais entendu pester comme ça. Ça ne lui va pas. Elle est plus mignonne quand elle se contente d’être sérieuse et un poil naïve.
— Tu es mal placée pour parler, tança Suguri.
— Je ne vois absolument pas de quoi tu parles. Et si tu n’es pas parti pour te recoucher, attache-toi les cheveux, pour changer. Je n’ai pas vu tes yeux depuis qu’on est rentré du hameau Diamant, fais quelque chose.
Sa gorge se noua brusquement. Il essaya de n’en rien laisser voir : la pique se voulait bon enfant, et après tout, c’était lui qui avait commencé. Mais Zeiyu avait grandi à ses côtés. Contrairement à Teru, elle n’était pas dupe.
— Il y a un problème ?
— Ce n’est rien, assura Suguri. Il faut juste que je trouve un nouveau tenugui... ou autre chose.
— Qu’est-ce qui ne va pas avec celui que tu utilisais jusque-là ?
Suguri se mordit la lèvre inférieure.
— Il est taché. Je n’arrive pas à le ravoir.
— Allons bon. Et c’est ça qui t’inquiète à ce point ? Tu aurais dû me demander. Je vais voir si je peux faire quelque chose, et sinon, la boutique du textile doit bien avoir ce qu’il te faut.
— Je ne crois pas qu’il soit récupérable... Ça fait plusieurs fois que j’essaie, et il n’y a presque aucune différence...
— Laisse-moi essayer avant de lâcher l’affaire, insista Zeiyu d’une voix adoucie. Grand-mère ne t’a jamais vraiment appris à faire la lessive, la méthode change selon l’origine du problème. Avec quoi tu l’as taché, exactement ?
Il détourna le visage.
— Du sang.
— Du sang ? Tu es sûr ? Tu t’es ouvert le crâne ou... ?
Teru comprit avant elle. Ce fut à son air gêné qu’elle réalisa enfin ce qui s’était passé.
— Du sang, donc, répéta-t-elle comme si ses questions précédentes n’avaient jamais existé. Ce n’est pas le plus simple. Compris. Fais-moi voir.
Il se leva à contrecœur et la mena à l’intérieur. Le long rectangle de tissu était dissimulé dans un seau rempli d’eau, sous un couvercle de bois qui évitait à la surface de geler. Sans réfléchir, Suguri plongea les mains dans l’eau froide et entreprit de frotter la fibre du tissu, comme il l’avait fait maintes fois au cours des semaines qui avaient précédé.
Zeiyu détaillait le coton avec une mine contrariée.
— Ça me paraît compliqué. Le sang a eu le temps de sécher avant que tu ne le mettes à tremper, je me trompe ?
Suguri secoua la tête et frotta un peu plus fort.
— C’était celui de Père, souffla-t-il entre ses dents.
Malgré ses efforts, la fibre refusait obstinément de retrouver son jaune d’origine et demeurait sombre, méconnaissable. Lorsqu’elle reprit la parole, le ton de Zeiyu avait changé.
— Ce n’est pas comme si tu n’en avais plus qu’un... Il en a laissé un tiroir entier.
— C’est le seul que j’ai emmené avec moi ! se justifia Suguri.
Il sentit sa voix le trahir. Son pouls s’affolait de nouveau malgré lui. Zeiyu avait raison : les tenugui étaient bien plus nombreux et infiniment moins précieux que les kimono hérités de leur mère. Il n’avait aucune raison de réagir ainsi ; c’était puéril de sa part. Pourtant, ses émotions menaçaient de l’engloutir à tout instant. Il frotta le tenugui de plus belle, mais c’était une mauvaise idée : le tissu, vieux de plusieurs décennies, n’était plus capable d’encaisser un tel traitement et rompit. Suguri regarda, hébété, le trou de la taille d’un pouce, et se mit à trembler.
Zeiyu s’agenouilla devant lui.
— Stop, on arrête. Tu as déjà essayé comme ça et ça ne fonctionne pas. Teru ?
Le garçon sursauta, surpris d’être ainsi interpelé. Il s’était tenu en retrait depuis que Suguri avait confié que l’innocent morceau de tissu avait appartenu à son père.
— Tu peux aller nous chercher de l’eau de mer ?
Il la dévisagea, pas sûr d’avoir bien entendu.
— Il va nous en falloir plusieurs seaux, ajouta Zeiyu avec un aplomb qui lui était propre. Emprunte ceux de Shō, elle s’en remettra.
— Euh... Je...
— Prends ton temps ! sourit-elle.
Il savait reconnaître quand il était congédié. Zeiyu attendit qu’il se soit éloigné avant de poser ses paumes sur les épaules de son frère.
— Sugu...
Il repoussa ses mains d’un geste sec, comme par réflexe. Le contact lui était presque douloureux, et il sentit ses yeux se remplir de larmes. Zeiyu soupira.
— Le sang a tendance à rester incrusté quand il n’est pas rincé immédiatement. Crois-moi, j’en sais quelque chose. Tu n’y peux rien. Arrête de te faire du mal pour un morceau de tissu.
Il ferma les yeux et serra les poings à s’en faire blanchir les phalanges.
— Tout est comme ça !
Son souffle se bloqua dans sa gorge tandis qu’il continuait à grand peine :
— Je n’y pouvais rien quand grand-père a voulu te forcer à aller à cette rencontre arrangée... Je n’ai rien pu faire quand tu es partie... Je n’ai rien dit quand on m’a affecté au Corps des Artisans... Je voudrais revoir grand-père et grand-mère, mais je suis coincé ici tant qu’il n’y a pas de bateau...
Une larme roula sur sa joue, suivie d’une autre, et bientôt un flot continu lui brûlait la peau.
— C’est juste une question de temps... tenta de le rassurer Zeiyu.
Elle tendit une main vers lui, mais se ravisa juste à temps et la posa à plat sur le tatami.
— Ne pleure pas, s’il te plaît...
Il aura bien voulu, mais ses sanglots faisaient partie de la longue liste des choses sur lesquelles il n’avait aucune prise et qu’il avait à peine commencé à énumérer.
— Je n’en peux plus de me réveiller tous les matins en vérifiant que le lit d’à côté n’est pas vide, souffla-t-il.
Le regard de Zeiyu s’embua.
— Teru va bien, chuchota-t-elle. On a tous eu peur... C’est normal que tu accuses le choc.
— Ce n’est pas juste Teru...
Il s’arrêta pour renifler. À force de pleurer, l’air se faisait rare.
— C’est pire depuis, admit-il. Mais ça m’arrivait déjà avant. Quand on est arrivés ici, je te cherchais. Et même à Kitakami...
Sans réussir à aller jusqu’au bout de sa phrase, il effleura le tenugui trempé qui reposait sur le rebord du seau. Zeiyu suivit son geste des yeux.
— Pourquoi est-ce que c’est encore comme ça ? Je ne me souviens même pas de leurs visages... Je ne me rappelle même plus de les avoir vus à mon réveil avant qu’ils ne... Je sais juste qu’un jour, je me suis levé et ils n’étaient plus là.
Zeiyu gémit faiblement, et força un sourire à travers les larmes qu’elle ne parvenait plus à retenir. Celui-ci s’éteignit presque aussitôt.
— Une fois qu’ils ont compris qu’ils étaient malades, on n’a plus eu le droit de les voir. Je ne sais pas si tu t’en souviens.
Il fit non de la tête.
— Ce n’est pas étonnant. Tu commençais tout juste à parler. Même moi, il ne me reste que des bribes.
Elle s’essuya les yeux d’un mouvement bref, avant de plaquer une main contre ceux de Suguri. Cette fois, il ne chercha pas à la repousser.
— Qu’est-ce que tu fabriques ?
— C’est ta faute. Je t’avais dit d’arrêter de pleurer.
Elle se tut un instant, le temps de retrouver une respiration normale. Sans jamais ôter sa paume du visage de son frère, elle reprit :
— Je me souviens que je savais où Père et Mère étaient confinés. J’avais essayé d’entrer, mais Grand-père m’avait arrêtée juste à temps. Il m’avait grondée, et juste après... Il s’est mis à pleurer. Je m’en rappelle parce que c’est la seule fois où je l’ai vu pleurer.
Suguri sentit son cœur sombrer un peu plus bas dans sa poitrine.
— De quoi est-ce qu’ils sont morts ?
Chez eux, le sujet était tabou. Suguri était loin d’être bête : il n’était pas le seul orphelin du village, et il avait entendu parler de l’épidémie qui avait emporté nombre de villageois alors qu’il n’était encore qu’un bambin. Il avait fait le lien, mais personne, jusque-là, n’avait pu lui apporter confirmation. La vie avait repris son cours. Rien ne servait de s’appesantir sur ceux qui n’étaient plus là.
— On ne sait pas vraiment. Grand-mère pense qu’il y avait quelque chose dans l’eau. Une fois que les malades commençaient à vomir, tout allait très vite.
Puis, après une seconde d’hésitation :
— Elle est tombée malade aussi.
Il n’en avait pas la moindre idée.
— Elle a fini par se remettre, mais je me souviens qu’elle était très maigre et qu’elle me faisait peur. C’est idiot, je sais...
Suguri ne trouvait pas cela idiot. La maladie avait le pouvoir de rendre les gens méconnaissables, et Zeiyu ne pouvait pas avoir plus de cinq ans quand tout ceci s’était produit.
— Elle me manque.
Suguri se sentit flancher à cet aveu.
— Moi aussi, bredouilla-t-il. Ils me manquent tous les deux. J’ai hâte de les revoir. Mais...
Il appuya son front encore un peu plus contre la main de Zeiyu.
— Je ne veux pas retourner à l’atelier. Je ne veux pas en hériter. J’ai peur que Grand-père ne me le pardonne pas si je refuse...
Lentement, Zeiyu fit glisser sa paume le long de sa joue. Il s’essuya les yeux, et la vit lui sourire.
— On trouvera bien quelque chose à lui dire d’ici à ce qu’on rentre.
Son cœur rata un battement. Il s’efforça de ne pas se laisser emporter.
— Je croyais que tu voudrais rester ici. Shimaboshi ne ferait sans doute pas d’histoires...
Zeiyu baissa la tête et ramena ses mains sur ses genoux.
— Je sais. À dire vrai, peut-être que je reviendrai ici par la suite. Je n’ai pas encore décidé. Tout ce que je sais, c’est qu’ils me manquent et que je voudrais les revoir. Pas seulement eux. J’ai besoin de retrouver Kitakami. J’ai le mal du pays, je crois, admit-elle avec un rire triste. Et puis, je me dis...
Elle détourna le regard vers la fenêtre et se mordit la lèvre.
— Si demain il devait leur arriver quelque chose, je ne veux pas que leur dernier souvenir de moi soit d’avoir trouvé notre chambre vide.
Suguri laissa ses cheveux retomber devant son visage.
— Moi non plus.
Zeiyu acquiesça avec un son étouffé.
— Je vais rentrer, et leur parler. Je serais la digne petite-fille de Grand-père. Personne ne me forcera à me marier. Je lui tiendrai tête aussi longtemps qu’il faudra, alors prends exemple sur moi, d’accord ?
Il pressa la main de sa sœur dans la sienne. Elle lui rendit son geste, avant de murmurer :
— Et arrête de croire que tu n’as rien pu faire. C’est toi qui as mis en fuite Farfuret. La blessure de Teru aurait pu être beaucoup plus grave. Même avant ça... Tu m’as suivie jusque sur le bateau, et grâce à toi, je n’étais pas complètement seule. Tu t’es entêté alors que je te répétais de rentrer. Je sais que ça va te sembler contradictoire, mais... Merci.
Elle avisa l’humble morceau de tissu qui était à l’origine de toute cette conversation, et retint un rire.
— Certes, il est dans un état assez lamentable, et il va falloir te trouver autre chose pour t’attacher les cheveux, mais personne ne te force à le jeter. Même taché et troué, c’est toujours le tenugui de Père. Rien ne peut changer ça.
Malgré sa maladresse, Suguri voyait où elle voulait en venir. Il essora l’étoffe et la contempla un moment.
— Je ne vois pas ce que je vais en faire.
— Le sécher, le plier et le ranger dans une boîte que tu ouvriras seulement les jours comme aujourd’hui ?
C’était, somme toute, une bonne idée.
Zeiyu appuya son index contre ses lèvres et prit un air songeur.
— Je sais que je n’étais pas pour, mais si tu avais envie de rejoindre le Corps des Chercheurs, je me demande si...
La porte d’entrée s’ouvrit à la volée avant qu’elle n’ait l’occasion de finir sa phrase.
— Zeiyu ! s’écria Shō. Tu peux m’expliquer ce que tu fiches à envoyer Teru chercher de l’eau ? Tu as oublié qu’il était encore en convalescence ?!
Suguri détailla la silhouette de la jeune femme en contre-jour. Elle portait deux seaux qui menaçaient de déborder au moindre geste. Teru se profilait derrière elle, les mains libres et le regard désolé.
— Je pourrais en porter un, s’il était moins rempli...
— Tu ne portes rien du tout ! Zeiyu va venir avec moi et ramener son eau elle-même !
— Je n’ai pas besoin d’eau... marmonna celle-ci. Encore moins de l’eau de mer.
Teru prit un air ahuri. Shō posa ses seaux à grand bruit et arrosa le sol de l’entrée au passage.
— Alors explique-moi pourquoi je me retrouve avec lui à ma porte pour me demander de l’aide, parce que contrairement à toi, lui au moins a conscience qu’il ne devrait pas forcer ?
— J’avais juste besoin qu’il débarrasse le plancher un moment. On avait besoin de discuter.
Ce faisant, Zeiyu désigna Suguri d’un geste du menton. Il confirma avec un regard timide en direction de Shō, qui le fixa un instant. Le contact visuel dura plus longtemps que Suguri ne le trouvait confortable, et il ne fut pas mécontent lorsqu’elle focalisa de nouveau son attention sur sa sœur.
— Tu ne pouvais pas juste le lui demander, comme une personne normale ? Il est chez lui, je te rappelle.
— J’y penserai la prochaine fois.
Shō fronça les sourcils et considéra les seaux d’eau ramenés à la sueur de son front.
— Qu’est-ce que je suis censée faire de ça ?
— Tu peux les ramener là où tu les as trouvés.
— On t’a déjà dit que tu étais insupportable ?
— Oui, assura Suguri.
— Ça fait partie de mon charme.
Un son discret interrompit leurs piques mutuelles. Teru riait doucement, et quand il s’aperçut que les trois autres le dévisageaient, il s’empressa de s’excuser.
— Pardon... C’est juste que ça fait du bien. Même après avoir quitté l’infirmerie, j’avais l’impression que les choses n’étaient pas revenues à la normale.
Suguri refléta son sourire.
— Zeiyu n’a jamais cessé d’être insupportable. Tu as juste eu le droit à un peu de répit.
Elle lui asséna une pichenette sur le front, avant de se faire vertement réprimander par Shō, qui n’approuvait aucune forme de violence physique. Pendant que les deux femmes poursuivaient leur joute verbale dans ce que Suguri finit par reconnaître comme une forme de complicité, Teru se déchaussa et vint s’asseoir auprès de lui.
— Est-ce que ça va ? s’enquit-il. Tu...
Suguri enroula ses doigts autour d’une mèche de cheveux en travers de son visage. Il était à peu près certain que ses paupières rouges le trahissaient, mais il ne se sentait pas en mesure d’aborder le sujet. Parler à Zeiyu l’avait vidé de toute son énergie.
— Ça va aller, dit-il simplement.
Teru accepta sa dérobade de bonne grâce, et s’adossa contre le mur.
— Et toi ? Tu es un peu pâle.
— Il est pâle parce qu’il n’avait pas lieu de marcher jusqu’à la plage dans son état, tança Shō.
— Je ne suis pas mourant, tempéra-t-il.
— Non, confirma Zeiyu, mais avec tout le sang que tu as perdu, je ne serais pas étonnée que tu mettes encore quelques semaines avant de te remettre complètement.
— Si tu le sais, alors pourquoi tu l’envoies à l’autre bout du village ?
— Je ne pensais pas qu’il serait assez naïf pour vraiment y aller !
— Je suis juste un peu fatigué... insista Teru en agitant les mains devant lui dans un effort vain pour tempérer les choses.
Suguri ne chercha pas à s’en mêler davantage. Jetant un coup d’œil distrait par la fenêtre, il remarqua :
— Il neige.
Seul Teru prit la peine de tourner la tête pour y prêter attention. Il était vrai que le phénomène n’était guère rare, ces derniers mois.
La fine poudreuse qui virevoltait contre le ciel gris se mua peu à peu en blizzard. Moins d’une heure s’était écoulée depuis le retour de Shō et Teru, et si aucun d’entre eux ne s’était vu assigné de mission pour la journée, la jeune femme paraissait embêtée que la météo se montre de nouveau si peu favorable.
— La cantine va être gelée... Mube ne ferme jamais les portes.
— Tu avais l’intention d’y aller ? s’étonna Zeiyu.
Tous se tournèrent vers elle, une lueur d’espoir brillant dans leurs yeux. Elle ne se priva pas d’en profiter.
— Quand il s’agit de manger, tout à coup, vous savez m’apprécier à ma juste valeur, s’amusa-t-elle. Bien. Contentez-vous de vous en souvenir.
Avec l’aide de Teru et Suguri, elle fit un bref inventaire de ce qu’ils avaient à leur disposition, avant de leur demander s’il y avait quelque chose qui leur faisait envie.
— De la pomme au sirop, réclama Suguri.
— Donne-moi du sucre.
— De la pomme, alors.
Zeiyu leva les yeux au ciel.
— Tu n’as pas besoin de mon aide pour éplucher un fruit. Teru ?
— Du gohei mochi ? tenta-t-il.
— Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
Il expliqua comment, dans sa région natale, on écrasait grossièrement le riz pour le coller sur des tiges en bambou, avant de l’enduire de sauce soja et d’alcool sucré pour le griller au feu de bois. Zeiyu acquiesçait à chaque étape.
— Je vais essayer, mais je ne garantis pas le résultat, finit-elle par dire.
Tous se tournèrent vers Shō, qui n’arrivait pas à se décider.
— Dépêche-toi ou je te fais de la bouillie de riz.
— Mmh... Le problème, c’est que tout ce qui me vient à l’esprit, ce sont des choses qu’on ne trouve pas à Kotobuki...
— Comme ? l’encouragea Teru.
Elle se gratta la tempe, les yeux rivés au sol.
— Du lait d’Écrémeuh...
Il y eut un blanc. Shō s’empressa d’ajouter :
— Je sais que ce n’est pas possible. Je vais trouver autre chose.
— Quand est-ce que tu as bu du lait ? s’étonna Suguri.
— Ça coûte une fortune, renchérit Zeiyu.
— Non, je voulais dire... Comment est-ce que tu sais que tu aimes le lait d’Écrémeuh s’il n’y en a pas à Kotobuki ?
Les autres dévisagèrent Suguri. Shō pencha la tête de côté et pris le temps d’y réfléchir.
— Je ne me souviens pas. Mais j’en suis... À peu près sûre ? J’aimais bien le boire mélangé à du sirop de baies...
Teru fit la grimace.
— On m’en a déjà donné quand j’étais malade... C’était écœurant au possible et après, j’avais mal au ventre. Je ne vois pas comment c’était censé m’aider à me remettre plus vite...
— Peut-être que j’invente des choses sans m’en rendre compte, rit Shō avec un air gêné. J’ai l’impression de me souvenir, mais je n’ai aucun moyen d’en être vraiment sûre.
Zeiyu posa une main sur son épaule.
— Non. Suguri tient quelque chose : il n’y a pas de lait au village. Ce qui veut dire qu’il n’y en a probablement pas non plus aux hameaux Diamant et Perle, sinon il se serait bien trouvé quelqu’un à Kotobuki pour en acheter. Partant de là, je vois mal comment tu pourrais imaginer de faux souvenirs à propos d’un remède que tu n’as jamais vu à Hisui.
— Un remède ? répéta Shō.
Les trois autres confirmèrent. Elle n’osa pas rebondir, mais paraissait encore plus perdue. Zeiyu intervint pour briser le malaise.
— De toute manière, on n’a pas d’Écrémeuh sous la main. Inutile de s’appesantir là-dessus. Une autre idée ?
Shō se creusa la tête une seconde, et tapa dans ses mains en ayant la révélation.
— Des Poffins !
Teru et Suguri échangèrent un regard interrogateur, mais Zeiyu se contenta d’arquer un sourcil.
— Tu parles des gâteaux de l’ancêtre ? Les Muffins Rustiques ? Ils ne sont pas très...
Sa résistance vacilla en voyant que Shō avait gardé ses mains l’une contre l’autre, bien droites devant son visage.
— S’il te plaît ! S’il te plaît ! S’il te...
— D’accord, c’est bon, j’ai compris. Pas besoin de me supplier comme ça.
Shō rompit aussitôt sa pose et se fendit d’un sourire jusqu’aux oreilles.
— Bien. On s’y met ? Le riz va avoir besoin d’un peu de temps pour cuire.
Zeiyu balaya la pièce du regard sans trouver ce qu’elle cherchait.
— Teru, où est-ce que tu gardes ton bois ?
Suguri vérifia la toile sous laquelle il était entreposé d’ordinaire, mais effectivement, il n’y en avait plus. Il se souvint avoir placé la dernière dans l’irori la veille, et s’être fait la réflexion. Au matin, il avait oublié. Teru fit le même constat.
— Il est dehors. Je vais le chercher.
Il se leva d’un geste décidé. Suguri le vit tituber et le rattrapa juste avant qu’il ne perde l’équilibre.
— Ça va ?
Teru se cacha les yeux d’une main et accepta de bonne grâce le soutien offert.
— Pardon. Ça s’est mis à tourner d’un seul coup...
— Tu t’es levé trop vite, devina Zeiyu. Dis-moi juste où il est ! Je m’en charge.
Il laissa retomber son bras et cligna des paupières.
— C’était juste sur le moment, assura-t-il. Ça va déjà mieux.
Elle ne l’entendait pas de cette oreille.
— Puisque je te dis de t’asseoir !
Il obtempéra immédiatement. Suguri réprima un rire.
— Je ne vais pas rester à rien faire alors que vous êtes là ! se plaignit Teru. Ce n’est pas une manière de recevoir ! Déjà que je ne sais pas cuisiner...
Zeiyu tapait du pied sur le sol.
— C’est drôle, parce que j’avais Shō qui me criait dessus pas plus tard qu’il y a quelques minutes, comme quoi c’était chez toi. Est-ce que tu as invité un seul d’entre nous à entrer ici ?
Il fut bien obligé d’admettre que non.
— Ça ne me dérange pas...
— Chut. Je ne veux pas le savoir. On est arrivés sans prévenir, alors agis en conséquence. Reste tranquille et laisse-nous nous débrouiller.
— Ne cherche pas à la contredire, conseilla Suguri d’une voix sage. Tu ne gagneras jamais à ce jeu-là.
Shō dodelinait de la tête. Elle aussi avait dû essayer, pour finalement aboutir à cette même conclusion.
Voyant que personne ne se rebiffait, Zeiyu sortit et revint une dizaine de minutes plus tard. Outre le bois pour le feu, elle tenait d’une main un pot de miel d’Apitrini, et de l’autre, une planche massive et suffisamment belle pour n’avoir aucune chance de finir dans l’âtre. Elle la posa contre le coffre de l’entrée et tendit le miel à Suguri.
— Faute de sirop, lui dit-elle.
Il accepta le présent avec joie. Zeiyu secoua ses cheveux et épousseta sa veste pour les débarrasser de la neige qui s’y était logé durant le peu de temps qu’elle avait passé dehors, puis elle retroussa ses manches et se mit au travail.
Shō ne semblait guère plus versée dans l’art de la cuisine que Teru et Suguri ne l’étaient, mais elle mit un point d’honneur à faire tout ce qu’elle pouvait pour aider et scrutait Zeiyu d’un œil attentif, allant parfois jusqu’à mimer ses gestes pour mieux s’en souvenir. Suguri se chargea d’allumer et d’entretenir le feu, puis il prit l’initiative de laisser sortir leurs Pokémon pour les nourrir et brosser ceux qui en avaient besoin. Tout à coup, la maisonnée leur parut bien plus étroite.
— Sugu, ne laisse pas Goupix s’approcher du feu... Non, je t’interdis de mettre quoi que ce soit là-dedans ! s’exclama Zeiyu en voyant que Poltchagheist faisait des siennes.
Mais très vite, l’animation retomba alors que leurs partenaires trouvaient leurs marques à l’intérieur. Ceux qui en avaient déjà l’habitude montraient l’exemple aux autres. Efflèche comprit vite qu’il dormirait tout aussi bien derrière le paravent que dans sa Poké Ball, et Caninos était fort aise d’avoir le droit de rester près du feu à l’envi. Seul Goupix s’acharnait à gratter la porte d’entrée, attiré par la tempête de neige qui faisait rage au dehors. Zeiyu ordonna à son frère de le laisser sortir. À ces mots, Shō et Teru pâlirent.
— Il rentrera quand il aura faim, leur assura sa porteuse avec l’air de celle qui a mieux à faire. Il fait ça tous les jours depuis qu’il a commencé à neiger.
Shō n’était visiblement pas au courant, et Suguri s’empressa d’ouvrir la porte avant qu’elle n’ait l’occasion de protester.
Teru, qui ne pouvait se résoudre à juste regarder les autres s’activer, sortit une paire de ciseaux, du fil et une aiguille pour repriser son écharpe. Entre deux services rendus à Zeiyu, Shō lui jetait des coups d’œil curieux, mais celui-ci, absorbé par sa tâche, ne s’en aperçut pas.
Un peu après midi, Zeiyu déclara le repas prêt. Ils s’assirent tous les quatre autour de l’irori pour déguster les « Poffins » accompagnés de baies Prine macérées pendant que les gohei mochi grillaient, emplissant la maison d’une douce odeur sucrée. Les pommes attendaient sur le côté, et Suguri prenait garde à ce que Pomdramour ne les leur chipe pas à la première occasion.
— Ces gâteaux ont un drôle de goût, commenta Teru. On dirait des manjū... sans garniture à l’intérieur.
— C’est un peu sec, reconnut Zeiyu. Ils ont cuit à la vapeur, pourtant.
Shō paraissait néanmoins apprécier les pâtisseries, et Suguri, s’il reconnaissait qu’elles manquaient un peu de goût, était curieux de savoir ce qu’elles auraient donné avec de la pomme cuite en lieu et place de la pâte de haricots rouges que Zeiyu avait omise.
Les gohei mochi, eux, se révélèrent bien plus réussis. Dès la première bouchée, Teru remercia chaleureusement Zeiyu. Cette dernière haussa les épaules.
— Ce n’était rien de très compliqué.
Teru contempla sa brochette de mochi un moment.
— Ça m’avait manqué, reconnut-il.
Il fut le dernier à terminer la sienne, bien décidé à la savourer.
Le repas terminé, tous restèrent assis auprès du feu. Chacun s’occupait comme il pouvait. Dehors, la neige ne semblait jamais vouloir s’arrêter de tomber, au point que même Goupix finit par s’en lasser. En l’entendant gratter à la porte depuis l’extérieur, Zeiyu gratifia Shō d’un sourire triomphant.
— Tiens, fit soudain Teru en se tournant vers Suguri.
Il avisa l’étoffe d’un rouge délavé que le garçon lui tendait. Il crut d’abord qu’il s’agissait de son écharpe, mais l’objet en question était bien plus petit que cette dernière.
— Qu’est-ce que c’est ?
Shō, intriguée, observait du coin de l’œil.
— Pour t’attacher les cheveux, expliqua Teru.
Comme Suguri semblait toujours aussi déconcerté, il ajouta précipitamment :
— Tu n’es pas obligé de t’en servir, je ne sais même pas s’il est assez long pour le nouer. Et puis si tu préfères avoir les cheveux libres, c’est bien aussi. Mais comme celui que tu utilisais avant est abîmé, dans un sens, c’est ma faute... Alors je...
Il brandit l’étoffe un peu plus haut et baissa la tête. Shō avait caché son visage derrière ses mains et, derrière le tremblement léger de ses épaules, Suguri crut reconnaître un rire.
— … Pourquoi ? demanda-t-il, encore plus dérouté à présent.
— Je sais que ça ne remplacera pas le tenugui de ton père, mais...
— Non, pourquoi est-ce que tu as découpé ton écharpe ?
Cette fois, ce fut au tour de Zeiyu de s’esclaffer sans la moindre retenue. Suguri ne voyait pas ce qu’il y avait de drôle, et il aurait d’autant plus aimé qu’elle se taise en constatant que Teru virait au rouge.
— Il y avait assez de tissu dessus pour que je me passe de quelques centimètres, rétorqua-t-il. C’était ce que j’avais de plus solide sous la main.
— Ah, ça, pour être solide, l’akagetto... renchérit Zeiyu avec un sourire moqueur. C’est dommage qu’on n’en ait pas plein les placards au siège. Il aurait suffi d’attendre que la tempête se calme, et le tour était... Aïe ! Mais ça va bien ?
Shō lui tira la langue en esquivant le coup de coude qu’elle tentait de lui rendre.
Suguri renonça à comprendre l’agitation qui régnait, saisit l’étoffe que Teru lui tendait et releva ses cheveux. Après une minute passée à apprivoiser l’épaisseur de la laine, il parvint à nouer les deux extrémités entre elles. Le tissu, constata-t-il, était rêche et avait l’avantage de ne pas glisser si facilement.
— Merci.
Teru acquiesça, les oreilles toujours écarlates même si Shō était parvenue à faire taire Zeiyu. Faute de vouloir l’embarrasser davantage, Suguri s’abstint de lui poser plus de questions. Il n’avait aucune raison de se sentir responsable — d’un, il n’avait pas choisi d’être blessé, et de deux, il n’y était pour rien si Suguri s’était servi du tenugui dans l’urgence.
Sans doute pour se distraire, il alla laver les bols et autres plats. Shō insistait pour le faire elle-même, et ils se partagèrent le travail. Zeiyu, libérée de toute tâche domestique, se saisit de la planche qu’elle avait laissée de côté jusque-là et sortit une lame pour entamer le bois. Suguri, lui, se contenta d’observer le spectacle tandis que la matière brute changeait peu à peu de forme.
— Un masque ? finit-il par comprendre.
— Si tu as des conseils, je suis tout ouïe, fit Zeiyu sans même prendre la peine de confirmer.
Elle en était aux prémices de sa création, et même si elle avait souvent été exclue de l’atelier, elle avait grandi dans une maison qui vivait de l’art du bois. Suguri n’avait rien à lui apprendre à ce stade. Peut-être en saurait-il plus qu’elle quand viendrait l’étape de la laque : il ne l’avait jamais vue mettre en couleur les statuettes qu’elle taillait. Mais, pour être honnête, ce n’était pas son point fort.
— Grand-père te serait plus utile que moi.
— Certes. Il n’est pas là, et je voudrais finir ce masque avant notre retour.
— Tu comptes le peindre ?
Elle secoua la tête de droite à gauche.
— Je le ruinerais.
Suguri considéra ses mots un instant. Son Goupix le plus récent était une petite merveille. Pour autant, elle avait conscience de ses propres limites, et les contournait faute de pouvoir apprendre à les dépasser.
Il n’était pas le seul à admirer son travail. Shō la contemplait depuis de longues minutes, tandis que Teru posait quelques questions çà et là. Zeiyu, concentrée sur ce qu’elle faisait, ne répondait pas toujours, et Suguri comblait les blancs dans ces moments-là.
Les heures s’étirent. Shō avait sorti son Pokédex et s’affairait à parfaire un croquis de Pikachu, qui s’était roulé en boule contre Teru et dormait paisiblement. Son porteur avait fini par sombrer lui aussi. Suguri sourit en s’en apercevant. Il y avait des jours qu’il ne dormait plus assez.
Le soir vint, comme pour épaissir encore un peu plus le calme qui régnait à présent au cœur de la maison. Zeiyu se massait la main par moments, et Shō peinait à retenir ses bâillements. Suguri s’était sans doute assoupi : il lui semblait que le temps s’était écoulé en un battement de paupières.
On frappa à la porte. Shō se redressa, soudain alerte. Zeiyu posa ses outils et Suguri se tourna vers Teru, qui grognait et se frottait les yeux. Comme il n’était pas encore bien réveillé, Shō pris l’initiative.
— Entrez !
La porte s’ouvrit et une Shimaboshi partiellement enneigée se faufila à l’intérieur. Si elle affichait le même air sévère qu’à l’accoutumée, les flocons de neige dans ses cheveux et son nez rouge amenuisaient quelque peu sa prestance.
— Repos, ordonna-t-elle alors que Shō allait pour se lever et saluer.
Ils ne se firent pas prier. Teru avait encore la marque du tatami imprimée sur la joue.
— Vous n’étiez pas chez vous, dit Shimaboshi en avisant les deux filles, et je pense que vous voudrez entendre cette nouvelle au plus vite. Le commandant Denboku a rendu sa décision quant au festival du Monarque des Terres Immaculées.
Teru, Suguri et Zeiyu se tournèrent vers Shō. Elle retenait son souffle.
— Les membres du Corps des Chercheurs ont pour ordre de s’y rendre. En ce qui concerne Teru, la décision appartiendra à Kine, qui l’examinera deux jours avant le départ.
— Oui, cheffe.
— Le cortège sera plus grand qu’il ne l’était l’an dernier. Nous nous devons de laisser assez de troupes pour protéger le village en cas de problème, mais par chance, la population s’agrandit. Aussi, une grande partie du Corps de la Défense et du Corps des Artisans seront mobilisés. Les volontaires des autres Corps sont les bienvenus, même si je doute qu’ils soient nombreux.
Shimaboshi planta son regard dans celui de Suguri, qui ne put s’empêcher de rectifier sa position, le dos bien droit et les poings sur les genoux.
— Dois-je présumer que tu feras partie du cortège ? Nul doute que Taohua fera appel aux volontaires en priorité. Lui-même n’aime guère à envoyer qui que ce soit si loin au nord.
Il s’inclina.
— Ce serait un honneur.
— Très bien.
Elle s’arrêta une seconde sans jamais le lâcher du regard. Pomdramour s’approcha de lui, l’air de se demander pourquoi il était si tendu, tout à coup.
— Je te vois souvent en compagnie de mes troupes. Tu ne rechignes jamais à les accompagner lorsque l’occasion se présente. Et tu sembles plus à ton aise avec les Pokémon que bien des villageois.
Suguri acquiesça prudemment.
— Je t’ai déjà posé cette question il y a quelques mois, quand tu ne savais encore rien de nos pratiques. Mais nous autres Chercheurs sommes peu nombreux, et le recrutement est toujours au point mort, reconnut Shimaboshi. Permets-moi de renouveler mon offre. Accepterais-tu d’intégrer le Corps dont j’ai la charge ?
La surprise le laissa sans voix. Il baissa les yeux vers Pomdramour, qui se pressait contre sa jambe, avant d’interroger Zeiyu du regard. D’une manière qui ne lui ressemblait absolument pas, sa sœur s’appliquait à se fondre dans le décor, refusant de laisser transparaître la moindre trace de ce qu’elle en pensait.
Le Corps des Chercheurs.
Ses tâches quotidiennes ne relèveraient plus purement de la logistique, et seraient axées sur l’étude des Pokémon. L’idée l’enthousiasmait plus qu’il n’osait l’avouer. Mais...
— Je serai de retour à Kitakami au printemps.
Sa réponse n’en était pas vraiment une, il en avait conscience. Shimaboshi ne s’en offusqua pas.
— Qu’il en soit ainsi. Si tu devais fouler à nouveau le sol de Hisui à l’avenir, sache que tu serais le bienvenu dans mes rangs. Shō ?
Une étincelle éclaira les prunelles de la jeune femme.
— Le Lac Savoir se trouve tout près du hameau Perle, où le Groupe Galaxie sera accueilli le temps des festivités. La zone n’étant pas considérée comme particulièrement dangereuse par les locaux, notre dirigeant ne voit aucune objection particulière à ce que les membres s’y rendent sur leur temps libre. En ce qui me concerne...
Les lèvres de Shō se serrèrent.
— J’estime que le jugement des habitants d’une terre si inhospitalière est par nature biaisée. Ceci étant, je ne peux aller à l’encontre d’un ordre direct. Considère ceci comme une requête : ne sois pas assez naïve pour t’y rendre seule.
Les yeux écarquillés, elle mit une seconde à réaliser.
— Je... Compris ! Cheffe ! bafouilla-t-elle.
— Comptez sur nous, ajouta Teru d’une voix ferme.
— Je compterai sur toi quand Kine t’aura déclaré apte, pas une seconde plus tôt, rétorqua Shimaboshi. C’est tout pour ce soir. Vous pouvez disposer.
La phrase, reflet des habitudes de leur supérieure qui les recevait d’ordinaire dans son bureau, résonnait d’une étrange manière lorsque ce fut elle qui tourna les talons pour se retirer. Une fois la porte refermée, Zeiyu frissonna.
— Un voyage là où le froid est encore plus intense qu’ici. Je m’en serais passé.
Mais sa remarque n’avait pas la verve d’une pique sincère. Elle dissimulait son sourire derrière un rideau de cheveux, et pour cause : Shō tremblait de joie.