Le faiseur de masques

Chapitre 14 : Angle mort

5126 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 05/10/2026 03:13

Yūgao avait guidé les Chercheurs jusqu’au lieu où Ursaking hibernait, et cette observation avait duré plus longtemps encore que pour Cerbyllin. Pourtant, même ainsi, Seki n’avait pas fini de s’entretenir avec Zenryo à leur retour.


— Mieux vaut que vous restiez un peu plus longtemps plutôt que de vous faire revenir plus tard !


L’Artisan n’était pas contre, mais les autres avaient quelques scrupules. Les gardes de Kotobuki avaient pour ordre d’envoyer des troupes à leur recherche s’ils ne revenaient pas dans les temps. Envoyer un messager solitaire serait dangereux pour qui serait chargé de cette tâche, et Yūgao réprimanda vertement Seki d’avoir l’audace de le suggérer. L’aïeule ne comprenait pas son obsession pour l’architecture du continent qui, selon elle, ne seyait point aux us et coutumes du clan Diamant.


Finalement, il fut convenu, sur une idée de Shō, que le groupe se scinde en deux. Les Chercheurs rentreraient de leur côté, tandis que Zenryo bénéficierait de l’escorte du membre de la Défense une fois que l’intérêt de Seki pour son expertise serait assouvi.


Suguri, qui n’avait aucune raison de rester au hameau plus longtemps, faussa compagnie à son collègue Artisan, et personne ne songea même à questionner ce choix.


Ainsi, ils s’étaient remis en route dès l’aube. Shō menait leur petit groupe et paraissait déterminée à rallier Teru à sa cause.


— Je veux me rendre au Lac Savoir, asséna-t-elle.


Zeiyu et Suguri écarquillèrent les yeux tandis que Teru, pour une raison obscure, semblait préparé à cette requête et rétorqua avec flegme :


— C’est à l’autre bout de Hisui.


— Pas maintenant, s’agaça Shō. Je ne suis pas une imbécile, je ne compte pas aller aux Terres Immaculées sans préparation.


— Shimaboshi n’acceptera jamais de dépêcher une escorte juste pour aller explorer les rives du lac.


— Je n’ai pas besoin d’une escorte. Il me faut juste sa permission. Pour le reste, je me débrouillerai seule.


Le regard de Suguri croisa celui de sa sœur, et il reconnut sur son visage la même inquiétude qu’il sentait naître en lui. Les Terres Immaculées étaient réputées pour être les plus inhospitalières de tout Hisui. Que Shō, la prudente et méticuleuse Shō, fasse preuve d’une telle témérité, prouvait qu’il se tramait quelque chose.


— On y est déjà allés, et on s’en est sortis, insista-t-elle.


— Tu parles de la battue pour retrouver les Goupix ? Le commandant avait dépêché la moitié de Kotobuki, et le clan Perle était là aussi, lui rappela Teru. Les conditions n’avaient rien à voir. Et puis, pourquoi est-ce que tu veux absolument aller au lac ? Il n’y avait que de la neige et des Furaiglon, quand on y est passés.


La jeune femme accéléra le pas, les oreilles rouges et les poings serrés.


— Les enfants du hameau... Ils m’appelaient « Celle qui a offensé Créhelf ». Encore.


Teru et Suguri affichèrent le même air confus, mais pour deux raisons différentes.


— Tu comprends ce qu’ils disent ? s’étonna Teru.


— Créhelf ? répéta Suguri.


Zeiyu ralentit avec un geste discret à l’adresse de son frère, pour qu’il en fasse autant.


— C’est la divinité du Lac, lui expliqua-t-elle à mi-voix quand la distance entre eux et Shō se fut creusée. Ceux du clan Diamant et du clan Perle racontent que les trois grands lacs de Hisui sont protégés par des esprits. Après... C’est comme leur « Grand Sinnoh », personne ne les a jamais vus. Mais ils y croient dur comme fer, et j’ai bien peur que Shō aussi.


Elle semblait contrariée.


— Qu’est-ce qu’il se dit de ce Créhelf ? s’enquit Suguri, qui ne voyait pas où était le problème avec ce qui n’était au fond qu’une légende locale comme une autre.


Zeiyu eut un haussement d’épaules.


— Rien de très différent de ce qu’on raconte des deux autres divinités. Ils auraient apporté leur bénédiction à l’humanité en nous octroyant les émotions, la volonté et la sagesse. Et, comme tout dieu qui se respecte, ce qu’ils offrent, ils peuvent aussi le reprendre.


Elle soupira.


— Shō m’en a parlé pendant qu’on étudiait les Pachirisu. Les locaux racontent que Créhelf aurait la faculté d’effacer la mémoire de quiconque croise son regard, comme une sorte de malédiction.


Suguri fit le lien avec les invectives des enfants.


— Elle en aurait été victime ?


— Ne t’y mets pas aussi. Ce n’est qu’une légende. Si elle est arrivée à Hisui à la suite d’un naufrage, qu’est-ce qui te paraît le plus probable ? Que le choc ait été assez grand pour causer son amnésie ? Ou qu’un prétendu dieu vivant à l’autre bout de l’île l’ait prise en grippe ?


Les lèvres entrouvertes, il lui fallut une seconde pour répliquer :


— Tu étais au courant, toi ?


— Au courant de quoi ?


Il expliqua ce que Yone et Yūgao lui avaient raconté. Zeiyu le dévisagea un long moment, avant d’éclater de rire.


— Tu as réussi à passer tout ce temps au village sans jamais en entendre parler ? Les gens de Kotobuki ne sont pas exactement du genre discret.


Suguri fit claquer sa langue et donna un coup de pied dans la neige.


— Ils ne me parlent pas plus que ceux de Kitakami. Je pensais que c’était parce que je ne suis pas d’ici, mais on dirait que j’avais tort. C’est juste moi.


Le sourire de Zeiyu s’adoucit. Elle ébouriffa les cheveux de son frère d’un geste vif, et lança :


— Dis-toi que c’est une chance ! La plupart n’ont rien d’intéressant à dire. Je n’ai pas appris la vérité de leur bouche. Shō m’en a parlé pour que je n’aille pas m’imaginer qu’elle était vraiment une meurtrière en cavale. Non pas que j’en doutais.


Suguri se frotta les paupières d’un geste las. Rien n’était plus effarant que l’imagination collective d’un village où la crainte semait ses graines. C’était bien sur cela que reposait toute la légende du Monstre de Kitakami, après tout.


Devant eux, Shō était toujours aux prises avec Teru, qui ne lâchait pas un pouce de terrain.


— Tu ne penses pas qu’il devrait la laisser y aller ? Ça lui permettrait d’en avoir le cœur net.


Zeiyu secoua la tête.


— Pas en plein hiver, en tout cas. Si la zone est interdite d’accès en dessous d’un certain grade, il y a une bonne raison. Je ne sais pas pour toi, mais la première fois que je suis allée dans les Plaines Obsidiennes, je ne me sentais pas particulièrement en sécurité, alors que tous les villageois sont libres de s’y rendre comme ils le souhaitent. Tu les y vois souvent, toi ?


Elle marquait un point. Dans le même temps, il avait entendu maintes fois chanter les louanges de Shō et son « talent inné » pour l’exploration et les recherches. Qu’elle se voit refuser l’accès à un lieu où elle souhaitait aller était une note dissonante dans un ensemble autrement parfait.


Alors qu’il allait le faire remarquer à Zeiyu, un détail attira son attention. Sans qu’il sût dire pourquoi, son sang se figea dans ses veines. Il s’arrêta net et tendit un bras devant sa sœur, qui comprit aussitôt.


— Qu’est-ce qui...


Il posa un doigt sur ses lèvres pour lui faire signe de se taire. Devant eux, à quelques mètres seulement de Teru et Shō, quelque chose avait bougé. Il saisit la Poké Ball où somnolait Pomdramour. Zeiyu le vit faire et imita son geste.


Entre les deux autres, le ton était monté.


— Pourquoi est-ce que tu insistes ? s’agaça Teru, qui avait fait preuve de sang-froid jusque-là. Ce n’est pas à moi de te donner la permission ou non ! Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. C’est si grave ?


À en croire la manière dont Shō se mordait la lèvre inférieure, ça l’était. Elle avait les yeux rivés vers Teru et ne remarqua pas les grands mouvements de bras que Zeiyu lui adressait.


— J’espérais juste que toi, au moins, tu comprendrais. Je n’ai aucune autre piste.


— Tu appelles ça une piste ? Tu te rends compte des risques que tu es prête à prendre juste pour une...


Le jeune homme s’interrompit. Suguri vit l’instant exact où Teru détourna le regard de Shō pour jeter un œil au monticule de neige qui se trouvait juste derrière lui.


En temps normal, Shō aurait entendu le bruissement qui en émanait. Elle n’aurait pas été la seule du groupe à se laisser surprendre par l’Ursaring sauvage qui jaillit hors de sa tanière et se jeta sur elle.

Teru réagit au quart de tour. Il lança une Poké Ball sur leur assaillant. Ce dernier rugit de plus belle à l’éclat aveuglant que celle-ci émit en relâchant Farfuret. Avant que Suguri n’ait eu le temps de combler la distance qui les séparait, le petit Pokémon aux griffes acérées tailladait l’air face à un Ursaring qui ne l’esquivait qu’avec difficulté.


— Goupix, vent glacé !


L’attaque atteignit leur opposant aussi bien que Farfuret. Cependant, ce dernier était né sur les hauteurs du Contrefort Couronné. Le froid, pour lui, était un désavantage bien moindre que pour Ursaring, qui n’aurait pas dû être éveillé à cette saison. Babines retroussées, il poussa un grondement guttural.


— Esquive ! s’écria Teru.


Farfuret l’ignora. Ursaring abattit son corps tout entier sur lui. La silhouette grise et violette de Farfuret disparut, tandis que Shō poussait un cri étouffé.


Ursaring se redressa lentement, ses yeux injectés de sang rivés vers la jeune femme. Elle recula, les mains tremblantes, le souffle coupé. Suguri lança Pomdramour au combat.


La seconde suivante, Ursaring s’effondra avec un hurlement terrible.


Le Pokémon dragon n’avait pas eu le temps de comprendre ce qui se passait. Farfuret s’était relevé et, titubant, avait planté ses griffes sous la peau du prédateur. L’effet fut immédiat. Dès qu’il fut en mesure de bouger à nouveau, Ursaring s’élança dans la direction opposée, et prit la fuite.


Le choc et l’adrénaline faisaient toujours effet au sein du groupe. Les jambes de Shō la trahirent et Zeiyu se précipita vers elle pour s’assurer qu’elle allait bien. Suguri, lui, s’approcha de Teru, qui respirait à peine.


— Farfuret... !


Il plongea une main dans sa sacoche pour en sortir un onguent. Si elle avait réussi à mettre en fuite leur assaillant, la créature cendrée était dans un piteux état. Sa fourrure était souillée de sang. Était-ce le sien, ou celui d’Ursaring ? Quelle que fut la réponse, il était évident à sa démarche hésitante qu’un simple baume n’allait pas suffire à panser ses blessures.


Cela n’arrêta pas Teru. S’il pouvait soulager son Pokémon, même juste un peu, d’ici à leur arrivée au village, alors il se devait d’essayer.


Il suffit d’une seconde. Une seconde d’inattention, de bonnes intentions et de naïveté.


Grâce à la Poké Ball, Farfuret appartenait à Teru — du point de vue de ce dernier. Yūgao avait raison, sans doute. Les Poké Ball pouvaient maintenir les Pokémon captifs, ainsi que le voulaient les humains. Ce qu’elles ne pouvaient pas faire, c’était instiller un lien de confiance.


Suguri décela la terreur dans le regard de Farfuret alors que Teru s’approchait.


— Draco-souffle !


L’attaque de Pomdramour atteint sa cible, mais trop tard. Le mal était fait.


Le corps inconscient de Farfuret s’effondra sans un bruit dans la neige. Teru, lui, ne bougeait plus, les deux mains plaquées contre son flanc, le souffle court et les yeux écarquillés.


Suguri se précipita à ses côtés, saisit la Poké Ball de Farfuret et y enferma le Pokémon. Il s’assura que le verrou était bien actionné puis déposa la balle au sol avant de se pencher vers Teru.


— Fais voir.


Le garçon secoua la tête, lèvres et paupières serrées. Même avec la pression qu’il exerçait contre la blessure, son uniforme indigo s’assombrissait peu à peu sous ses paumes.


Suguri passa mentalement en revue tout ce qu’il avait à sa disposition. Ce n’était pas les vêtements qui manquaient, mais par ce froid, en sacrifier un revenait à résoudre un problème pour en créer un autre. Il porta sa main à ses cheveux et en ôta sommairement le tenugui qui les maintenaient attachés, avant d’ouvrir sa gourde pour l’imbiber d’eau.


— Il faut nettoyer la plaie avant que le venin ne fasse effet.


Teru s’efforça d’obtempérer, mais la douleur se lisait dans ses traits. Il tressaillit au contact du tissu.


— Ça brûle... souffla-t-il.


— C’est normal, lui dit Zeiyu, qui venait de les rejoindre et observait les gestes méthodiques de son frère.


— Sors les fioles de son sac, réclama celui-ci. Vois s’il lui reste un antidote. Je n’en ai pas.


Zeiyu s’y refusa.


— Ces baumes sont pour les Pokémon. Si le venin a déjà pénétré la plaie, un remède à ingérer sera plus efficace.


Shō se tenait à quelques pas d’eux, observant le frère et la sœur, sans oser intervenir.


— Vide tous nos sacs ! lui ordonna Zeiyu. Rassemble toutes les plantes et les baies qu’on a, et montre-les-moi.


Tremblante, Shō acquiesça, mais sans bouger d’un pouce.


— Maintenant ! s’écria Suguri.


L’urgence dans sa voix fit sortir Shō de son état de choc, à tout le moins assez pour qu’elle se mette en mouvement.


Après un bref coup d’œil pour s’assurer qu’elle n’avait pas besoin de s’en charger elle-même, Zeiyu focalisa son attention vers Teru.


— Donne-moi ta gourde. Il faut laver la plaie, ton tenugui ne suffira pas. Si ça s’infecte, le poison sera le cadet de nos soucis.


— Ça brûle, répéta Teru.


— Je sais. Justement.


— Pas juste là... gémit-il. Mes bras et mes jambes... Tout me brûle.


Suguri releva la tête. Absorbé par l’entaille sanguinolente qui allait du bas des côtes jusqu’au nombril, il n’avait pas remarqué la vitesse à laquelle Teru avait blêmi. Son visage était luisant de sueur.


Zeiyu posa une main sur l’épaule de Suguri et serra avec force.


— Reste concentré sur la plaie. Je comprends ce que tu ressens, mais la seule chose à faire, là, tout de suite, c’est de garder notre calme et d’agir vite. Quoi qu’il arrive.


Suguri lui répondit d’un unique hochement de tête, et entreprit de déverser toute l’eau dont ils disposaient là où Farfuret avait planté ses griffes.


— Shō, quand tu auras fini avec nos provisions, va chercher de l’eau au ruisseau, autant que tu peux. Et fais-la bouillir, ajouta Zeiyu de crainte que la panique ne lui fasse oublier cette étape essentielle. Il faut qu’on trouve un refuge le temps qu’il se remette.


— On ferait mieux de ne pas le déplacer.


— Sugu, on est au milieu d’une plaine enneigée. Il ne sera pas en état de marcher avant plusieurs jours. On doit se protéger du froid, et vite.


Suguri eut beau tourner le problème dans tous les sens, il dut se rendre à l’évidence : elle avait raison. C’était un risque qu’ils devaient prendre s’ils voulaient mettre toutes les chances de leur côté.


Il ne fallut qu’une poignée de minutes à Shō pour revenir avec l’eau qu’on lui avait demandée. Elle s’apprêta à faire sortir Caninos, mais Zeiyu l’arrêta d’un geste. Interrogée, Shō leur appris qu’elle avait aperçu une ouverture dans la pierre, le long de la falaise. Elle n’était pas certaine qu’il s’agisse bien d’une grotte. Zeiyu jugea que cela valait la peine d’essayer.


— Les ruines Bonvivre sont dans la même direction. Si besoin, on ira jusque là-bas.


Elle s’agenouilla et ordonna à Suguri et Shō de hisser Teru sur son dos.


— Je peux marcher, chuchota-t-il d’une voix qui ne convainquait personne.


— C’est ça, oui, et perdre encore plus de sang en faisant des efforts inutiles ? s’agaça Zeiyu.


Suguri s’empara prestement des affaires de Teru et ouvrit la marche. Mis face au fait accompli, ce dernier cessa de protester. Shō avait quelques scrupules.


— Tu vas t’épuiser, à le porter toute seule.


— Le moins il bouge, le mieux il se porte. Je me reposerai plus tard.


Mal à l’aise face à l’impatience évidente dans la voix de Zeiyu, Shō imita l’exemple de Suguri et la délesta de son sac pour faire bonne mesure. Tous les quatre, ils se lancèrent en direction de l’abri tant espéré.




* * *




Par chance, la grotte que Shō avait aperçue en allant chercher de l’eau se révéla d’une taille suffisante pour les accueillir, tout en restant assez modeste pour qu’ils puissent s’assurer qu’aucun Pokémon sauvage n’était dissimulé dans un recoin.


Teru grelottait malgré le feu que Caninos s’appliquait à maintenir, et tous les efforts de Feurisson ne suffisaient pas à le réchauffer. Le Pokémon, qui n’avait pas été témoin de la scène, ne comprenait pas ce qui arrivait à son partenaire et semblait désemparé. Shō restait auprès d’eux et s’évertuait à empiler tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une couverture pour maintenir Teru au chaud, tout en posant la paume de sa main sur son front de temps à autre.


— Il a perdu beaucoup de sang, marmonna Zeiyu. Quoi qu’on fasse, je doute que ça suffise à le réchauffer.


Shō secoua la tête en signe de dénégation, le regard préoccupé.


— Il brûle de fièvre.


— Ça veut dire que le poison fait effet, lui dit Suguri en mordillant son ongle.


Il vida le contenu de leurs sacs devant lui, comme si de nouveaux ingrédients ou des potentiels remèdes allaient miraculeusement apparaître. C’était déjà la troisième fois qu’il vérifiait leur contenu.


Zeiyu s’empara des quelques baies et herbes qui se trouvaient devant lui et lui donna un linge propre avant de désigner la bassine d’eau.


— Occupe-toi de ça, plutôt. Je me charge du remède.


— Tu sais ce que tu fais ?


Elle planta son regard dans le sien et acquiesça.


— J’ai déjà vu grand-père faire. Tu t’étais fait mordre par un Abo.


Suguri écarquilla les yeux.


— Je ne m’en souviens pas.


— Moi, si, rétorqua Zeiyu avec un sourire forcé. Tu étais bébé. Fais-moi confiance.


Il allait la questionner, mais l’agitation derrière lui l’en dissuada. Shō avait aidé Teru à se redresser, juste à temps pour qu’il rende le contenu de son estomac ailleurs que sur son couchage de fortune. Une odeur âcre envahit leur refuge. Pendant que Suguri nettoyait tant bien que mal le sol irrégulier, Teru s’excusait d’une voix faible.


— Ne parle pas, lui intima Shō en le forçant à se rallonger.


L’espace de quelques minutes, il sembla obtempérer. Zeiyu s’activait à moudre feuilles séchées et baies Pêcha ensemble. Le fumet qui s’échappait du mélange n’était pas aussi agressif que les relents acides dont Suguri n’avait pas réussi à les débarrasser, mais il rivalisait volontiers. Shō fronçait le nez, incapable de dissimuler son aversion.


— Des Plantes Répulsives ?


Zeiyu fit oui d’un geste discret sans jamais lâcher son mortier des yeux. Le récipient, destiné à les accompagner pendant qu’ils voyageaient, était trop petit pour ce qu’elle faisait, et ne rien renverser lui demandait toute sa concentration.


— Ne le laissez pas s’endormir. J’ai besoin qu’il soit réveillé pour avaler ça.


Suguri eut un regard désolé pour Teru, qui tremblait comme une feuille sous ses couvertures. Même en pleine forme, il aurait eu du mal à avaler une seule goutte du remède que Zeiyu était en train de confectionner. Pas étonnant que les Pokémon ne touchent jamais aux Plantes Répulsives tant qu’ils n’y étaient pas contraints et forcés.


— Et s’il vomit encore ? s’inquiéta-t-il.


Zeiyu inspira brièvement par le nez.


— On retourne chercher des baies Pêcha.


— C’est l’hiver. Il n’y a pas de...


Il se tut en s’apercevant qu’elle le fusillait du regard. Shō, elle, avait pâli.


— Je devrais aller chercher des Soignants, s’exclama-t-elle. Eux sauront quoi faire.


Elle s’était relevée tout en parlant. Cette fois, Zeiyu perdit le peu de patience qu’il lui restait.


— Toi, tu restes ici ! Si tu te fais attaquer dehors, quel bien ça lui fera, à Teru, au juste ? Tu réalises qu’on est encore à plus d’une journée de marche du village ?


— Mais...


— Si tu ne t’étais pas laissée distraire, on n’en serait pas là, alors maintenant tiens-toi tranquille, marmonna Suguri. Il ne t’a pas protégée pour que tu partes toute seule dans la neige.


Zeiyu, qui s’apprêtait à intervenir, prit un air sidéré tandis que Shō affichait un visage meurtri. Suguri se mordit la lèvre. Il savait à quel point ses mots étaient durs, mais s’il devait garder Shō auprès d’eux en jouant sur son sentiment de culpabilité, il le ferait. Tout ce qui comptait, pour l’instant, c’était le résultat.


Un silence de plomb s’abattit sur eux. Zeiyu reprit sa besogne, son visage dissimulé derrière les longues mèches de cheveux qui s’échappaient d’un chignon malmené par les événements de la matinée. Shō, assise aux côtés de Teru, ne bougeait plus, semblant vouloir effacer jusqu’à sa simple présence.


Le garçon, lui, remua légèrement, au grand soulagement de Suguri qui commençait à se demander s’il était encore conscient. Il extirpa avec mal une main des couvertures, puis, faute de réussir à atteindre celle de Shō, il la laissa retomber le long de son corps.


— Kotone... ?


Sa voix était faible, et Suguri se prit à douter d’avoir bien entendu. Shō s’était tournée vers Teru, elle aussi, mais ne savait pas mieux comme réagir.


— Kotone... répéta-t-il, un peu plus fort cette fois.


Suguri vit l’éclair d’inquiétude dans les yeux de la Chercheuse. Elle se reprit et se composa un sourire factice, avant de prendre la main de Teru dans la sienne.


— Repose-toi, lui chuchota-t-elle. Tu as perdu beaucoup de sang. Essaie de ne pas bouger.


— Est-ce que Mère est là... ?


— Elle est occupée.


Teru ferma les paupières et esquissa un geste de tête dont Suguri ne savait que penser. Était-il... soulagé ?


— Ne lui dis pas, pour le Draco... Elle se mettrait en colère.


— Chut. Je ne lui dirai rien. Maintenant dors.


Shō avait les larmes aux yeux. Suguri se retira auprès de Zeiyu, et lui dit, tout bas :


— Il délire.


— C’est bien ce que je pensais, grimaça-t-elle. Le remède est presque prêt. J’ai besoin de lui conscient, pas lucide. Dis à Shō de faire ce qu’il faut.


Il s’exécuta. Cette dernière paraissait inquiète à l’idée de pousser Teru à parler davantage, mais c’était sans doute le moyen le plus efficace de le maintenir éveillé. Elle improvisa de son mieux.


— Qu’est-ce qui s’est passé ?


Teru, les yeux perdus dans le vague, bredouilla quelques sons incompréhensibles, avant que ses mots ne se fassent un peu plus clairs.


— … surgi du lac... furieux... Le ciel... le ciel est devenu noir tout d’un coup...


— Un Draco est sorti du lac ? Il t’a attaqué ?


— Pas moi... Kotone... Il... il s’est enroulé autour de...


Il se tut, le regard soudain paniqué, et attira Shō vers lui. Elle se laissa faire, surprise mais, contrairement à lui, bien ancrée dans l’instant présent.


— Je vais bien. Ne t’inquiète pas.


Zeiyu se leva et s’approcha d’eux. En se penchant au chevet de Teru, elle murmura un « merci » à l’adresse de Shō, qui se contenta de lui laisser l’espace dont elle avait besoin pour administrer le remède.


Le processus parut durer une éternité. Zeiyu s’était révélée optimiste en disant qu’elle n’avait pas besoin qu’il soit lucide. Elle lui donnait le mélange à la cuillère : tantôt il l’acceptait sans broncher, tantôt il paraissait confus et révulsé par l’odeur pugnace qui émanait du récipient. Il manqua d’en renverser plus d’une fois, mais au grand soulagement de Suguri, la main de Zeiyu ne flanchait pas même lorsqu’elle se retirait pour esquiver un geste brusque.


Goutte par goutte, non sans haut-le-cœur, Teru finit par ingérer l’entièreté du remède. Shō le fit se rallonger, et il ne tarda pas à sombrer dans un sommeil agité.


Les épaules tendues, Suguri s’assit à côté du feu.


— Et maintenant ?


— On attend, répondit simplement sa sœur.


— Comment on saura si ça a marché ?


Elle secoua la tête de gauche à droite.


— Qu’est-ce que tu veux que j’en sache ? J’ai fait ce que j’ai pu avec les moyens du bord. Si on pouvait aller chercher plus d’ingrédients, les choses seraient différentes, mais...


Avec un regard en coin pour Shō, elle ajouta :


— Je sais que vous voulez l’aider, alors arrêtez d’imaginer le pire si vous n’avez aucun moyen d’y parer. C’est encore ce que vous pouvez faire de mieux.


Suguri tendit la main vers le tenugui souillé de sang qui gisait sur le sol et s’en saisit. Il était méconnaissable.


— Si quelqu’un doit sortir... commença Shō.


— Est-ce qu’il faut vraiment que je le redise ? gronda Zeiyu.


— Non, tu vas m’écouter, s’écria-t-elle. C’est ma faute, s’il est dans cet état. Je n’ai pas fait attention aux alentours, alors qu’on était hors du village.


Même si sa voix tremblait, elle se tenait droite et soutenait le regard de Zeiyu.


— Il s’est mis en danger pour moi. Tu ne peux pas me demander de rester là à rien faire. Si tu penses que d’autres plantes médicinales pourraient aider, alors dis-le-moi. J’irai en chercher. Je ne prendrai pas de risque inutile. Je te le promets.


Suguri, qui allait intervenir, ravala ses paroles à cette dernière phrase. Il ne savait pas pourquoi, mais venant de Shō, la formule l’étonnait, aussi laissa-t-il à Zeiyu le soin de gérer la situation. Cette dernière était inébranlable.


— Personne ne s’éloigne d’ici tant qu’il ne va pas mieux.


Shō ouvrit la bouche pour protester, mais Zeiyu ne lui laissa pas le temps de le faire.


— J’ai besoin de vous deux. Je ne connais pas le poison de Farfuret. Tout ce que je peux espérer, c’est qu’il ne soit pas létal. Mais si c’est bien ce que je pense, il lui sert probablement à immobiliser ses proies. Il n’en a pas besoin pour les achever. Pas avec ses griffes.


Et c’était censé les rassurer ?


— S’il s’agit de ce genre de venin, on peut espérer qu’il s’en remette de lui-même avec du repos. Ce qui m’inquiète, c’est plutôt que le venin ait d’autres effets.


— Comme ? s’enquit Suguri.


— Certains fluidifient le sang et empêchent les blessures de se refermer naturellement. C’est le cas pour les Abo, précisa-t-elle.


Il se mordit la langue. Trompé par son sang-froid, il avait oublié que si elle semblait plus armée que Shō et lui pour faire face, c’était parce qu’elle avait déjà été témoin d’une scène similaire.


— Il a besoin d’avoir quelqu’un en permanence à son chevet. Quelqu’un en possession de tous ses moyens, asséna-t-elle. Il faut établir un tour de garde. À trois, on devrait s’en sortir, mais il nous faut à manger, à boire, et on ne peut pas espérer prendre des décisions rationnelles si on ne peut pas dormir. Personne ne sort d’ici plus longtemps qu’absolument nécessaire.


Sa voix se fit plus basse. Le visage tourné vers Shō, elle supplia :


— Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le pour lui.


La mine sombre, Shō cessa de résister. Sans se lever de là où elle était assise, elle pivota vers Teru. Les cheveux de ce dernier lui collaient au front. Il tressaillit, avant de s’immobiliser de nouveau, comme si la douleur ou un cauchemar l’avait tiré de son sommeil un bref instant avant que l’épuisement ne remporte la bataille. Shō essora un linge mouillé et, d’un air absent, tamponna son visage pour le rafraîchir. Les épaules de Zeiyu se soulevèrent tandis qu’elle poussait un soupir de soulagement discret.

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