Le faiseur de masques
La délégation atteignit son premier point d’étape trois jours plus tard, au soir. Le soleil couchant éclairait encore le bivouac du Contrefort, coincé au pied de la montagne, entre ruines et falaises. Alors que le groupe venait d’établir le camp pour la nuit, Suguri s’approcha d’une statue non loin. Elle représentait un Pokémon et semblait plutôt bien préservée à côté des colonnes brisées qui l’encadraient.
— C’est un Tarinorme, lui apprit Teru. On suppose que c’est une évolution de Tarinor, mais on n’a encore jamais pu le confirmer. Il fait partie des espèces que le professeur aurait aimé que j’attrape, même si je doute qu’on ait le temps pour ça…
Suguri tendit le bras en direction du jeune homme avec une demande silencieuse ; la même que celle qu’il avait répétée durant tout le trajet, chaque fois qu’ils bénéficiaient d’un moment de repos. Teru comprit et lui tendit son Pokédex.
L’ouvrage était trop dense pour que Suguri l’ait encore parcouru entièrement, sans parler de mémoriser le trésor d’information que renfermaient ses pages. Il s’était contenté d’absorber en trois jours autant qu’il était physiquement possible de le faire. Les résultats étaient là : au fil de leur voyage, il avait été de moins en moins perdu lorsque surgissait devant eux un spécimen qui n’existait pas à Kitakami. Il s’efforçait de graver dans sa mémoire les caractéristiques principales des espèces qu’ils croisaient et en apprenait plus sur les capacités des Pokémon. Ces dernières étaient ce qui rendait ces êtres si incroyables, si dangereux, mais aussi, potentiellement bénéfiques aux humains qui sauraient se lier à eux.
Verpom ne faisait pas partie des Pokémon répertoriés. Cependant, Suguri avait découvert au cours de sa lecture qu’il était capable d’utiliser une technique baptisée « étonnement » par les humains. Si c’était bien le cas, alors c’était cette attaque qui les avait sauvés des taillades d’Insécateur. Si elle n’était guère puissante, cette capacité permettait néanmoins d’effrayer : la surprise qui avait arrêté net leur assaillant s’expliquait, à présent.
Suguri trouva la page dédiée à Tarinor. Elle ne comptait que peu d’informations : son type, qui n’était pas un mystère dans la mesure où il ressemblait à un énorme rocher, et une liste très succincte de capacités. La page suivante n’était qu’une esquisse de la statue devant lui, avec la note suivante griffonnée sur le côté : aperçu dans la Grotte Préhistorique.
Teru avait expliqué à Suguri qu’une bonne partie des informations répertoriées dans le Pokédex était le fruit de la collaboration entre les différents membres du Corps des Chercheurs. Le professeur se chargeait d’analyser les données récoltées par Shō et Teru, qui permettaient ensuite à ces derniers de partir sur le terrain avec une copie manuscrite des informations les plus récentes. Outre l’efficacité, cette méthode leur avait permis de diminuer considérablement le nombre d’accidents : connaître les Pokémon dont ils s’approchaient était un avantage certain pour savoir comment se prémunir de leurs attaques.
— J’espère qu’on n’en croisera pas de trop près, marmonna Teru en jetant un œil par-dessus l’épaule de Suguri. Ce serait plus sûr de mettre la main sur un Tarinor et de l’élever. En plus, on pourrait voir comment il évolue.
Suguri sourit. Après son épisode maussade juste avant leur départ, Teru avait vite retrouvé son enthousiasme habituel et s’arrêtait plusieurs fois par jour pour s’intéresser aux Castorno et autres Leveinards qui croisaient leur route, au point que le Corps de Défense devait lui rappeler de ne pas trop traîner en chemin.
Ils revinrent vers le camp pour aider à cuisiner leur dîner à tous. Suguri était plus apte à allumer le feu et à l’entretenir qu’à s’occuper des aliments eux-mêmes : compétence fort peu utile en présence de Héricendre, qui y voyait là une bonne occasion de ne jamais s’éloigner de la nourriture. Suguri était donc relégué à surveiller que le Pokémon ne chipe rien pendant que les humains s’affairaient.
Songeant qu’il devait se sentir à l’étroit dans sa Poké Ball, Suguri laissa sortir Verpom. Ce dernier étira son corps vert, allongeant considérablement une silhouette d’ordinaire dissimulée dans sa pomme. Teru le dévisagea avant de s’esclaffer.
— On dirait un Pokémon complètement différent quand il fait ça.
Suguri lui tendit une baie Framby qu’il avait ramassée en route. Verpom la détailla avec intérêt, avant de décider que sa pomme était meilleure et qu’il n’avait besoin de rien d’autre. Le jeune homme poussa un soupir mi-amusé, mi-résigné. Verpom s’habituait à lui de jour en jour et ne semblait plus le craindre, quand bien même il refusait tous les encas qu’il lui proposait.
— Et Pikachu ? Il ne sort pas ?
Teru fronça les sourcils, l’air d’hésiter.
— C’est peut-être mieux qu’il reste dans sa Poké Ball le temps du repas. Je le nourrirais après.
— Tu es sûr ? Je peux garder un œil sur lui. Héricendre est plutôt sage.
— Oui, mais Pikachu est son parfait opposé, fit Teru avec une grimace. Il se servirait de ses éclairs juste pour nous voler des ingrédients.
Suguri ouvrit sa main pour montrer la baie Framby.
— Verpom n’en veut pas, autant que quelqu’un en profite. Héricendre a déjà eu sa part.
En entendant son nom, le Pokémon au dos hérissé de flammes émit un petit cri. À l’entendre, on aurait juré qu’il n’était pas contre un dernier encas.
Malheureusement pour lui, Teru céda et ouvrit la Poké Ball à sa ceinture pour libérer Pikachu. Celui-ci s’ébroua, avant de se frotter les joues puis de regarder autour de lui. Étonné de ne pas reconnaître les environs, l’adorable boule de poils jaune leva la tête vers son porteur avec un visage interrogateur. Teru tendit la main pour caresser sa tête, non sans un moment d’hésitation, née des nombreuses fois où Pikachu l’avait gratifié d’une décharge électrique en retour.
Aujourd’hui, ce dernier opta pour l’esquive. Il se glissa hors d’atteinte au dernier moment, sans jamais quitter Teru du regard. Ce faisant, il décela l’odeur de la baie, sa truffe humant l’air avec intérêt, et il se tourna vers Suguri.
— Tu en veux ?
À en juger par la manière dont il avait posé ses pattes avant sur sa jambe, la réponse était oui. Teru observait la scène, et Suguri décela cette même ombre sur son visage qu’il avait aperçue pour la première fois dans le bureau du professeur.
— Il t’aime bien, fit Teru.
Tout en parlant, il se détourna d’eux.
— Il aime surtout les baies, je pense.
Mais Pikachu semblait vouloir le contredire. Après avoir dévoré son encas, il resta blotti contre lui. Difficile de croire que c’était le même Pokémon qui donnait tant de fil à retordre à Teru. Gêné, Suguri caressa le dos de Pikachu, qui se laissa faire sans la moindre résistance. Il le voyait pour la première fois. Pourquoi était-il à ce point plus à l’aise avec lui qu’avec son propre partenaire ? Même Verpom s’était montré plus farouche à son égard, au moins au début.
Après un moment, Suguri ressentit une petite décharge d’électricité statique à l’extrémité de ses doigts. Pikachu ne réagit pas : pour lui, ce phénomène était probablement bien plus courant que pour l’humain qui lui servait présentement de lit.
— Est-ce que tu penses qu’il peut trop se charger en électricité ? questionna-t-il.
Teru, les bras chargés de bols et d’assiettes de bois, lui retourna une expression étonnée.
— Comment ça ? C’est un Pokémon électrique.
— Peut-être, mais…
Suguri cherchait les bons mots pour exprimer ses doutes.
— Il est petit, pas vrai ? Ce n’est pas un Luxray. Ce ne serait pas si étrange s’il y avait une limite à la quantité d’énergie qu’il peut accumuler.
— Comme une ampoule qui grille ?
— Une… quoi ?
Kitakami, contrairement à Johto, ne connaissait pas encore l’électricité illuminant les lampadaires qui florissaient dans les grandes villes. Teru lui-même admit bien volontiers que dans son village, les bougies étaient encore la norme, mais il avait eu la chance d’apprécier le spectacle de l’éclairage nocturne lors de son passage par le plus grand port de la région.
En entendant leur discussion, la cheffe du Corps de Défense décida d’intervenir.
— Si ton Pokémon a besoin de relâcher un peu d’énergie, pourquoi ne pas le faire combattre ?
Elle désigna son Chimpenfeu d’un geste.
— Le mien refuse de dormir s’il n’a pas eu l’occasion de se dépenser un peu dans la journée. Si vous voulez, on pourrait les laisser se défouler avant le repas !
Teru se figea. Suguri connaissait cette réaction. Il avait la même quand il ne savait pas comment refuser.
— Pikachu ne m’écoute jamais, j’ai peur qu’il soit blessé. Une fois qu’on sera rentrés au village, peut-être ?
La femme parut déçue, mais n’insista pas.
— Laisse-lui au moins le temps de courir un peu, dans ce cas. Ça ne peut pas lui faire de mal.
Teru acquiesça et s’excusa de nouveau. Pendant ce temps, Suguri couvait Verpom et Pikachu du regard.
— Et pourquoi pas un match entre eux, plutôt ?
Cette fois, Teru y réfléchit sérieusement.
— Verpom est de type plante, il résisterait sans doute bien aux éclairs… marmonna-t-il. Tu es sûr ? Je ne veux pas vous embêter.
Suguri se pencha vers son Pokémon.
— Tu veux essayer ?
Les grands yeux jaunes du petit ver clignèrent en guise de réponse.
— Rien ne nous empêche d’arrêter en cours de route, décida Suguri. Mais je ne serais pas contre un peu d’entraînement. Verpom aura du mal à me protéger si je ne sais pas le guider en combat, pas vrai ?
Teru confirma, avant de consentir.
— Mettons-nous un peu à l’écart. Si une capacité atteint le camp, on en entendra parler jusqu’à la fin des temps.
* * *
Ils revinrent pour dîner une vingtaine de minutes plus tard, fatigués et en sueur. Avec seulement deux capacités à son actif, Verpom n’avait d’autre choix que de fuir avant d’attaquer avec Étonnement les rares moments où il avait une ouverture. Pikachu était plus rapide, mais moins discipliné : il se laissait facilement distraire par la présence d’un Pokémon oiseau ou bien une baie à l’air appétissant, et seuls les assauts de Verpom le maintenaient malgré tout dans l’instant présent. Mais, de la même manière que Verpom, il n’avait guère d’autre option qu’Éclair pour l’offensive. Teru tenta plusieurs fois de lui faire utiliser Vive-Attaque, en vain. Il n’était pas d’humeur.
Le combat s’interrompit de lui-même lorsque Verpom montra les premiers signes de fatigue. Revenant vers Suguri, il alla se loger sur son épaule. Dans un rare élan d’obéissance, Pikachu retint son attaque quand Teru le lui ordonna. Suguri, soulagé, comprit un peu mieux les réticences du garçon quant à laisser Pikachu sortir sans surveillance. Avec du temps, il pourrait sans doute s’habituer aux humains et devenir plus docile. Pour le moment, dire qu’il ne représentait aucun danger était illusoire.
Le conseil avait porté ses fruits, cependant, et Pikachu semblait de bien meilleure humeur que d’ordinaire à en croire le sourire de Teru — et le fait qu’il pouvait enfin, pour la première fois, effleurer le dos de son Pokémon sans subir de décharge en représailles. Ils se promirent de remettre cela quand leur mission au Contrefort Couronné serait terminée.
Cette même mission débuta officiellement le lendemain matin : au réveil, après une toilette sommaire, tous les membres de l’expédition se réunirent pour convenir de l’itinéraire qu’ils emprunteraient. Il s’agissait de parvenir au bivouac de la montagne, situé au-delà de l’Ancienne Carrière, avant la tombée de la nuit. Le trajet serait long, mais s’ils parvenaient à franchir la Forêt des Égarés avant que le soleil n’atteigne son zénith, tout irait bien.
Il fut convenu de s’arrêter un moment à l’Ancienne Carrière pour voir s’ils avaient une chance d’y trouver le sel qu’ils étaient venus chercher. Taohua leur avait expliqué qu’il y en avait sur les hauteurs, mais qu’il était plus difficile d’accès que sur le Sentier Céleste. Tous, cependant, étaient d’accord pour tenter leur chance malgré tout dans l’espoir de s’épargner un détour d’une journée plus haut dans la montagne.
Ils se mirent en route. Le Corps de Défense ouvrait la marche, leur Rhinocorne tirant derrière lui la charrette de vivres qui, se vidant peu à peu, laisseraient la place aux ressources tant convoitées.
Suguri était optimiste, mais fatigué. Au quatrième jour de marche, même les plus aguerris du groupe l’étaient.
Jusque-là, la chance leur avait souri et le ciel clément leur avait permis d’avancer au rythme espéré. Néanmoins, le vent tournait, et amenait avec lui des flocons de neige qui ne tardèrent pas à se transformer en véritable blizzard.
Ils se hâtèrent et atteignirent l’Ancienne Carrière avant que la neige ne rende la route impraticable. Une fois à l’abri au cœur d’une caverne dont Suguri avait peine à croire qu’elle n’avait pas été taillée de la main de l’homme, ils prirent une courte pause. Tous n’avaient pas abandonné l’idée d’escalader les parois extérieures de la carrière.
— On pourrait peut-être envoyer Furaiglon en éclaireur ? Il a l’habitude de la neige.
— Ne raconte pas n’importe quoi. Même s’il arrivait au sommet, avec cette tempête, comment voudrais-tu qu’il trouve du sel ?
— Justement ! La neige fond au contact du sel ! C’est une chance inespérée, on le repèrerait de loin !
Perilla, qui dirigeait leur petit groupe, opposa son veto d’une voix inébranlable.
— Aucun de mes hommes n’ira escalader ces parois par ce temps. Ne mettons pas Furaiglon en danger pour une chimère. Il y a des Pokémon dangereux, là-haut, d’après le Professeur Laventon.
À cette mention, Teru sembla contrarié.
— Comme quoi ?
— Ta collègue y aurait vu un Baron, expliqua la cheffe du Corps de Défense. Un Pokémon dragon aussi grand qu’un homme.
Suguri s’était attendu à ce que Teru insiste, mais celui-ci pâlit et se tut. Les autres connaissaient assez Perilla pour savoir qu’il était inutile de chercher à discuter un ordre direct. Ils reprirent leur route.
L’Ancienne Carrière était, somme toute, une cavité dans la montagne. C’était sa forme qui la différenciait des autres grottes : d’imposants blocs de pierre semblaient avoir été extraits avec une précision mathématique, laissant sur le chemin d’énormes cubes taillés à même la roche. Le tout rendait la visibilité plutôt mauvaise, mais la résonance était telle qu’on entendait le moindre mouvement. C’était probablement la raison pour laquelle, malgré leur manque de discrétion — Rhinocorne aurait eu bien du mal à avancer sans faire de bruit — ils ne croisèrent aucun Pokémon. Sans doute les effrayaient-ils.
Du moins, c’était ce que Suguri pensait, jusqu’à ce qu’ils se retrouvent nez à nez avec un énorme dôme de métal flottant à un mètre du sol. Perilla les arrêta brusquement. Le Pokémon en question ressemblait à une cloche munie de bras. Le bas de son corps était orné de motifs plus foncés, tandis que ses grands yeux rouges scrutaient droit devant lui.
Les membres de l’expédition échangèrent des regards paniqués. Perilla se tourna vers Teru, signe qu’elle ignorait à quoi ils avaient affaire.
Lui savait. Le visage résolu, il plaqua un doigt sur les lèvres. Le groupe comprit le signal et se fit aussi silencieux que pouvaient l’être près d’une dizaine de personnes flanquées d’un Rhinocorne. Joignant ses deux mains, Teru mima le fait de dormir, avant de désigner le Pokémon d’un geste.
Lentement, avec précaution, il s’approcha. Le Pokémon ne montra aucune réaction, confirmant au groupe qu’il était bel et bien assoupi. Quand Teru leur fit signe d’avancer, ils obéirent.
Tout aurait pu bien se passer, si le sol avait été parfaitement lisse. Alors que Rhinocorne se remettait en route, la roue de la charrette buta contre un rebord : vestige d’un bloc de pierre extrait là, assez discret pour que personne ne l’ait vu, mais ces quelques centimètres suffirent à remuer bruyamment leur matériel.
Tous se figèrent. Le Pokémon, lui, pivota lentement vers eux. Teru réagit au quart de tour.
— Héricendre, Lance-flammes !
Perilla l’imita et envoya son Chimpenfeu au combat.
— C’est un Archéodong ! s’écria Teru. Utilisez des capacités de type feu ou combat !
Les autres membres lancèrent leur Pokémon à leur tour, mais, à l’image de Suguri, ils n’étaient pas armés pour faire face à un tel adversaire.
Archéodong avait encaissé le déluge de feu d’Héricendre sans bouger d’un millimètre. L’attaque avait laissé des traces noires sur toute la surface de son corps, mais loin de battre en retraite, leur opposant semblait d’autant plus prêt à en découdre.
Forcément, songea Suguri. Il ne faisait que dormir. C’est nous qui avons attaqué en premier.
Il était trop tard pour faire part de ses scrupules au groupe. Par ailleurs, il avait appris à ses dépens que les Pokémon pouvaient se montrer territoriaux, et que cela valait agression à leurs yeux.
Verpom se tenait sur son épaule, tremblant comme une feuille. Suguri saisit sa Poké Ball et la tendit vers lui. Pour autant, il refusa d’aller s’y réfugier. Suguri laissa retomber son bras le long de son flanc.
— Au moindre danger, je veux que tu utilises Repli, compris ?
Verpom émit un infime couinement, aussitôt noyé par le cri assourdissant d’Archéodong. Les mains plaquées sur ses oreilles, Suguri ferma les yeux sous le coup de la douleur. Le son se réverbérait sur les murs sans jamais vouloir s’arrêter. Archéodong, lui, vibrait de tout son corps.
— Chimpenfeu ?!
Perilla recula d’un pas en voyant son partenaire léviter.
— Héricendre, arrête-le !
Obéissant aux ordres de Teru, il cracha à nouveau un mur de flammes. La tactique portait ses fruits : Chimpenfeu retomba lourdement sur le sol, avant de se relever tant bien que mal.
Les flammes se dissipèrent pour révéler la silhouette d’Archéodong, baignée d’une aura étrange. Le Pokémon s’était tu, mais à présent, l’air tout autour de lui tremblotait sous l’effet de la chaleur.
— Mach punch !
Le poing de Chimpenfeu entra en contact avec le corps d’Archéodong et fit à nouveau retentir le son du gong.
Perilla poussa un cri de frustration.
— Les capacités physiques ne fonctionnent pas non plus ?
— Cheffe ! On ferait mieux de fuir !
Perilla donna son accord, mais leur opposant ne comptait pas les laisser s’en tirer ainsi. Avec un grognement sourd, il lança une nouvelle capacité, invisible à l’œil nu. Alors que le corps d’Archéodong perdait peu à peu de la hauteur, Suguri sentit ses jambes se changer en plomb et s’écrasa au sol, comme attiré par un aimant trop puissant pour qu’il parvienne à résister. Autour de lui, tous en étaient réduits au même sort, et la panique refermait ses griffes sur le groupe.
Teru, la mâchoire serrée, ne quittait pas le champ de bataille des yeux. Suguri remarqua alors qu’Héricendre n’était nulle part en vue.
— Maintenant !
Le corps d’Archéodong s’illumina d’une teinte orangée. Le brasier faisait rage sous la coupe que formait sa carapace de métal : en lançant sa dernière attaque, il s’était posé par mégarde au-dessus d’Héricendre. Teru n’avait pas laissé passer cette occasion.
Le Pokémon gong s’effondra. Héricendre, lui, se redressa, tout fier et couvert de suie.
Il y eut un moment de flottement. Nul n’osait se réjouir de leur victoire — ils avaient peur d’y croire. Teru fut le premier à ouvrir la bouche. Alors qu’il allait féliciter Héricendre, le corps de ce dernier s’enveloppa d’un tourbillon de poussière.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? glapit l’un des hommes.
— Je ne veux pas mourir !
Perilla leur donna une tape sèche à l’arrière du crâne.
— Il évolue. Ne vous mettez pas à hurler quand ce sera le tour de vos partenaires. Un peu de dignité.
À l’image de Teru, Suguri observa le spectacle avec une révérence qu’il réservait d’ordinaire aux plus belles pièces sculptées par ses ancêtres. Dissimulée au cœur de ce qui donnait l’impression d’un orage miniature, la silhouette de Héricendre, nimbée de lumière, apparaissait par bribes, s’allongeant à chaque fois que Suguri parvenait à l’apercevoir.
Le chaos engendré par le phénomène finit par s’apaiser. Lorsque le calme revint enfin. Héricendre n’était plus le même. Ses flammes jaillissaient également du haut de sa tête, à présent. Il avait doublé de taille, mais son corps, plus élancé, renvoyait à une agilité dont Héricendre était jusqu’ici dépourvu — Suguri se demanda si la réalité correspondrait aux apparences.
Teru, lui, jubilait. Les yeux brillants de fierté, il se jeta sur son Pokémon pour le prendre dans ses bras. Les plus craintifs des hommes de Perilla sursautèrent à cet élan d’affection : ils avaient sans doute peur que Teru ne prenne feu.
Mais, et le garçon le savait bien, Feurisson était maître de ses flammes. Il les éteignit à l’instant où les bras de Teru l’entourèrent et se laissa faire avec un plaisir non dissimulé. Il s’était bien battu et méritait bien les louanges que déversait son partenaire sur lui.
Tous ne désiraient à présent qu’une chose : sortir, et se mettre à l’abri au plus vite. Ils avaient eu assez d’émotions fortes pour la journée. Pendant que Perilla appliquait un baume violet sur le bras de son Chimpenfeu, Verpom sautillait entre lui et Feurisson, avant de revenir vers Suguri.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? s’enquit Suguri avec un sourire.
Verpom sortit brièvement la tête de son fruit, avant d’ouvrir la bouche avec une expression qu’il voulait féroce. Puis, se souvenant qu’il était vulnérable quand il sortait de son nid, il s’y réfugia de nouveau, non sans adresser moult petits cris à l’égard du jeune homme.
— Je doute que tu puisses cracher du feu… Tu n’es pas taillé pour ça. Pas plus que moi, en tout cas…
Avait-il compris ses mots, ou bien son sentiment ? L’enthousiasme de Verpom retomba aussitôt, et Suguri s’en voulut de le décevoir ainsi.
— Ce n’est pas grave. Il y a forcément d’autres choses que tu peux faire ! Tu sais que tu as deux évolutions différentes ? Je me demande laquelle te conviendrait le mieux. Mais je suppose que tu as déjà choisi, dans un sens, comme ça dépend de la saveur de ta pomme. Si je pouvais la goûter, est-ce que je serais capable de dire si tu deviendras un Dratatin ou un Pomdrapi ? songea-t-il. Ah, non, ne t’inquiète pas, je n’ai pas l’intention de…
Mais Verpom, loin de s’en faire pour son intégrité physique, le fixait du regard sans trop comprendre ce que le jeune homme racontait.
— Suguri, tu es prêt ? On repart, annonça Perilla.
À ses côtés, Chimpenfeu était de nouveau sur pieds. Quant à Feurisson, il s’était hissé à bord de la charrette avec la ferme intention d’y piquer un somme, et personne n’avait eu le cœur de lui refuser cette grâce.
Suguri posa une main à terre. Verpom grimpa le long de son bras pour retrouver sa place, perché sur son épaule.
Le cœur plein d’une détermination nouvelle, ils se remirent en route.