Le faiseur de masques
C’était le début de l’été. Les jeunes pousses de riz ondulaient doucement sous la caresse du vent, l’eau dans laquelle elles grandissaient reflètant par bribes le vol stationnaire des Yanma au-dessus d’elle. L’air tout entier vibrait au rythme du chant des Mélokrik, signe que Kitakami était définitivement sortie de la saison des pluies et de son humidité étouffante.
Sur le chemin qui longeait les rizières, un petit garçon se tenait accroupi, son regard dissimulé derrière de longues mèches sombres et désordonnées. Il n’était pas rare de voir les enfants s’occuper comme ils pouvaient dans le village comme aux alentours, surtout à une saison où les plus âgés étaient affairés à planter le riz pour assurer la survie de la communauté une fois l’automne venu. Le garçon, comme beaucoup d’autre, avait été sommé par sa famille de ne pas les importuner. Mais là où les autres enfants en profitaient pour se regrouper et semer la zizanie entre deux jeux innocents, lui restait seul, par habitude plus que par choix.
Eussent les villageois été moins occupés, peut-être auraient-ils remarqué que l’enfant venait chaque jour au même endroit, sur ce carré précis de terre, qu’il avait déniché puis aménagé parfaitement à son goût. Dans ce coin de campagne, il n’était pas si facile de trouver un pan de terre de niveau et vierge de tout caillou. En ce qui concernait la seconde partie, le garçon veillait chaque jour à débarrasser son terrain de jeu du moindre obstacle, repoussant le gravier de la semelle de ses zori, le tout avec une minutie rare chez les enfants de son âge.
Son ouvrage terminé, il était enfin libre de s’adonner au jeu qui l’avait amené ici. Il plongeait alors la main dans le kinchaku qu’il avait noué à sa ceinture et en sortait une petite toupie de bois assortie d’une cordelette. Le jouet, taillé par son grand-père, avait été peint par ses soins et arborait diverses nuances de vert, à l’image du monstre qui terrorisait les habitants dans les contes que sa grand-mère lui racontait. Lentement, patiemment, il enroulait la corde autour de la toupie. S’il ne prenait pas cette peine, alors son jouet tombait au sol bien trop tôt.
Peut-être était-ce l’anticipation de voir sa toupie pivoter sur elle-même à toute vitesse pendant plusieurs dizaines de secondes qui lui rendait ce travail de préparation moins fastidieux. Le garçon n’en avait que vaguement conscience, mais ses camarades se lassaient bien vite de ce jouet et lui préféraient volontiers la chasse au monstre. Peu importe la beauté que le petit décelait dans le spectacle des couleurs qui se transformaient pour former des cercles parfaits tant que la toupie demeurait en mouvement, les autres enfants y semblaient insensibles.
Tandis qu’il admirait son jouet, tout absorbé qu’il était, il n’entendit pas un petit groupe s’approcher de lui. Il sursauta lorsqu’une main étrangère s’abattit sur sa toupie, son cœur douloureux dans sa poitrine. Les autres enfants ne lui accordèrent pas une parole : ils avaient déjà décidé de leurs propres règles et se lançaient mutuellement le jouet qu’ils venaient de s’approprier.
C’est à moi, voulait crier le garçon. Mais, sans qu’il sût pourquoi, sa voix acceptait rarement de lui obéir. Aujourd’hui ne faisait pas exception.
Il s’élança vers l’enfant le plus proche pour récupérer son bien. Ce dernier, amusé, attendit la dernière seconde pour passer la toupie à l’un de ses camarades. Bientôt, c’était devenu l’objet de leur jeu inconscient et cruel : attendre que le garçon soit assez proche pour commencer à espérer, seulement pour voir son trésor lui filer entre le doigts, encore et encore, jusqu’à ce que son visage rougisse sous le coup de l’effort et de la colère. Dans une ultime tentative, il accéléra brutalement lorsqu’il vit son jouet entre les mains du plus jeune du groupe. L’autre enfant, pris de court, savait qu’il ne parviendrait pas à se défausser de la toupie à temps. Il pivota et la lança de toutes ses forces vers la rizière.
Le petit garçon vit, sous le choc, son précieux trésor disparaître dans l’eau trouble avec un petit ploc noyé par les éclats de rire des autres enfants. Ces derniers ne tardèrent pas à s’éloigner, sans même remarquer les larmes silencieuses qui striaient le visage du garçon. Il demeura ainsi, immobile, les yeux rivés sur la rizière, jusqu’à ce qu’ils soient définitivement hors de vue.
* * *
Lorsqu’elle vit son petit-fils rentrer ce soir là, Hie eut un instant d’effroi.
— Suguri ?! Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Elle lui ordonna de ne pas bouger et s’empressa d’aller chercher du linge. Le garçon était couvert de boue des pieds à la tête au point qu’il en était méconnaissable. Il pleurait à chaudes larmes, et sa grand-mère eut toutes les peines du monde à lui tirer des explications pour comprendre comment il s’était retrouvé dans cet état. Alors qu’il hoquetait entre deux phrases décousues, il finit par attirer l’attention de son grand-père et de sa sœur aînée, qui n’étaient ni l’un ni l’autre habitués à l’entendre sangloter de la sorte.
— Ils l’ont… jetée… dans… dans la rizière… et moi, je… je…
— Qui ça, ils ? l’interrogea Zeiyu d’un ton où l’on décelait bien plus d’autorité que ses huit ans d’existence n’auraient dû lui conférer.
Suguri nomma l’un après l’autre les enfants du hameau de Suiryoku, ceux qu’il avait reconnus, mais, tout solitaire qu’il était, certains lui demeuraient étrangers. Zeiyu croisa les bras sur sa poitrine, avant d’émettre un petit son dédaigneux.
— Et qu’est-ce qu’ils ont fait, exactement ? intervint Yukinoshita, qui s’inquiétait plus de la lueur furieuse qu’il décelait dans les yeux de sa petite-fille que d’une quelconque querelle d’enfants.
Tant bien que mal, Suguri finit par expliquer ce qu’il était advenu du jouet que son grand-père lui avait fabriqué. Ce dernier écarquilla les paupières avant d’éclater de rire.
— Allons bon ! Ce n’est que ça ? Je t’en taillerai une autre, de toupie. Ne va pas t’amuser à patauger dans la rizière juste pour un morceau de bois. Tu as vu l’état de ton jinbei ? Je doute que tu puisse le porter après ça…
Hie secoua la tête avec une expression dépitée.
— Heureusement, ce n’est que ça. Je t’ai déjà dit de ne pas aller dans l’eau, pas vrai ? Les rizières ne sont pas profondes, mais le sol est traitre. Si jamais tu glissais…
Trop jeune pour avoir conscience du danger face auquel sa grand-mère tentait de le mettre en garde, Suguri ne fit que protester de plus belle. Elle le réprimanda sans grande conviction, sachant qu’elle ne parviendrait pas à lui faire entendre raison tant qu’il pleurait encore. Yukinoshita, quant à lui, considérant que l’affaire était close, se retira en laissant sa femme s’occuper du petit. Malgré ses efforts pour le consoler, c’est finalement l’épuisement qui finit par avoir raison de ses larmes, et il s’endormit.
* * *
Le jour suivant, le soleil semblait vouloir prendre congé au profit d’épais nuages noirs. L’air était lourd d’humidité, et Yukinoshita intima à ses petits-enfants de rester à l’intérieur avant de se retirer dans son atelier. Suguri, épuisé de ses mésaventures de la veille, ne songea pas à protester. Zeiyu se contenta de hocher la tête avant de reporter son attention sur les caractères tracés à l’encre que sa grand-mère la forçait à mémoriser.
Peu après le déjeuner, le vent se mit à souffler, faisant ployer les bambous non loin de la maison. Les tiges souples se heurtaient les unes contre les autres dans un fracas assourdissant aux oreilles du jeune Suguri, qui croyait entendre là le tonnerre gronder. Tout à son appréhension de l’orage qui s’annonçait, il ne remarqua pas l’absence de Zeiyu jusqu’à ce que sa grand-mère ne reparaisse dans la pièce avec un air étonné.
— Où est-ce qu’elle a bien pu passer ? Elle ne serait pas sortie par ce temps…
Hie continua d’appeler sa petite-fille un moment, avant de s’avouer vaincue. Elle s’était probablement lassée d’étudier et se terrait quelque part pour échapper à ce qu’elle considérait comme une corvée.
— Elle reviendra bien quand elle aura faim, conclut Hie, pragmatique.
Suguri, assis dans le couloir dont la fenêtre donnait sur le jardin, guettait le retour de sa sœur. Contrairement à sa grand-mère, il ne voyait pas pourquoi Zeiyu ne serait pas à l’extérieur, quand bien même la pluie battait à présent le toit de leur maison et la surface de la mare qui s’étendait sous la fontaine Magicarpe. Au contraire. Sans qu’il fût capable d’exprimer pourquoi, ce temps semblait correspondre parfaitement à l’image que, du haut de ses cinq ans, il se faisait de sa sœur.
La suite lui donna raison. Lorsque vint l’heure du dîner, Zeiyu n’était toujours pas réapparue. Bien qu’agacés, Yukinoshita et Hie n’y accordèrent pas grande importance. Manquer un repas n’allait pas la tuer, et la faim lui passerait sûrement l’envie de recommencer pendant un certain temps.
L’incident aurait pu se terminer ainsi.
Alors que Suguri était déjà couché, il entendit des voix s’élever dans le jardin. Des cris, plus précisément. Alors qu’il se redressait dans son futon, à l’affût, on frappa à leur porte. Son grand-père, qui travaillait encore, alla ouvrir.
De prime abord, Suguri ne comprit pas pourquoi l’homme qui venait d’entrer chez eux vociférait de la sorte.
— ...une petite peste ! Si je ne l’avais pas arrachée à Ichirō, elle lui aurait cassé le bras !
Avec autant de précaution que nécessaire pour ne pas se faire remarquer, Suguri entrouvrit le fusuma qui séparait la chambre à coucher de l’entrée, et observa la scène. L’un de leur voisin, un homme imposant qu’il voyait souvent aux alentours du verger, tenait Zeiyu fermement par le poignet tandis que celle-ci se débattait sans jamais faiblir, le regard noir.
Yukinoshita s’excusait, mais, loin d’obtenir la clémence de son voisin, il ne faisait qu’attiser un peu plus sa colère.
— À en croire le chef du village, elle réservait le même sort à leur fils, s’il n’avait pas couru plus vite qu’elle. Je ne sais pas comment vous l’éduquez, cette ogresse, mais faites quelque chose, ou bien c’est moi qui vais m’en occuper.
Zeiyu, de son côté, avait compris que la force brute ne la tirerait pas de la situation dans laquelle elle se trouvait. Alors que l’homme avait les yeux tournés vers son grand-père, elle opta pour l’effet de surprise et mordit la main qui l’enserrait. Le voisin poussa un cri de douleur et relâcha aussitôt sa prise. Pensant pouvoir en profiter pour s’échapper, Zeiyu s’élança vers la chambre, mais son grand-père ne l’entendait pas de cette oreille. Il l’intercepta d’une main, avant de lever la seconde.
Suguri eut beau fermer les yeux, il ne put échapper au son retentissant de la gifle que sa sœur venait de se voir infliger. Cette dernière, choquée, se mura dans un silence inhabituel pour elle. À sa réaction, Yukinoshita sut qu’il pouvait la relâcher.
— Ne crois pas que tu puisses t’en tirer à si bon compte, déclara-t-il d’une voix sévère qui fit trembler Suguri. Nous en reparlerons demain matin. D’ici là, je ne veux plus te voir.
Zeiyu, les yeux rivés vers le sol, une main sur sa joue douloureuse, rasa les murs avant de rejoindre Suguri dans la chambre qu’ils partageaient. Elle ne lui accorda qu’un bref regard en constatant qu’il avait tout entendu. Trop effrayée pour faire le moindre bruit, elle se réfugia dans un coin de la pièce, s’y assit, et attendit. Suguri s’approcha d’elle, sans pour autant oser lui parler.
Un moment plus tard, alors que les voix dans l’entrée s’étaient tues et qu’aucune lueur ne filtrait dans l’encadrement du fusuma, Zeiyu sortit enfin de son silence.
— Je n’aurais pas besoin de faire ça si tu étais capable de te défendre tout seul, murmura-t-elle d’une voix où perçait la colère.
Suguri leva les yeux vers elle. Malgré l’obscurité, il distingua, sur ses joues, les traces qu’avaient laissé les larmes qu’elle n’avait pu retenir.