La fille de quel dieu ?

Chapitre 1 : La fille de quel dieu ?

Chapitre final

5243 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 25/04/2026 13:29

Contribution au Jeu d’écriture Les dés sont jetés !

Tirage, Caractéristique 9 (Femme), Lieu 17 (Pierre), Objectif 16 (Reconnaissance), Objet 5 (Bague), Rencontre 15 (Compagnon) et Obstacle 2 (Blanc)




La fille de quel dieu ?




Une jeune brune franchit le seuil du bungalow des enfants d’Hermès et des indéterminés en soupirant. Depuis la mort de son beau-père, Thomas Gordon, deux ans plus tôt, elle demeurait dans ce bungalow sans que son père divin ne la réclame. Combien de fois, près du feu qui brûlait éternellement au centre du camp, n’avait-elle pas rêvé qu’un symbole lumineux apparaît au-dessus de sa tête : un caducée, une lyre, un éclair ou même une grappe ? Mais rien. Rien de rien. Habituellement, à la suite des entraînements ou lors des fêtes consacrées aux dieux, un mois suivant leur arrivée, les demis-dieux étaient reconnus. Mais pour Mélinda, rien.


Son don singulier d’interagir avec les fantômes fit courir des rumeurs qu’elle serait la fille d’Hadès ou d’Hécate. Par contre, lors des tests proposés par les chefs des cabines respectifs, Mélinda ne présentait aucune affinité avec la magie ou l’art occulte ni la géokinésie ou la capacité d’appeler des morts-vivants. Aux yeux des autres demi-dieux, elle était une énigme vivante. Elle ignora les enfants d’Hermès qui jouaient aux cartes avec les indéterminés… en trichant bien sûr. La jeune femme se rendit dans sa chambre, son seul havre de paix où même les enfants du dieu messager n’osaient pas mettre les pieds, puisque la seule fois où ils le firent pour voler son sac, elle retrouva le coupable et récupéra son bien volé, informée par un Observateur, un fantôme qui demeurait parmi les vivants pour être les fidèles messagers et témoins des dieux. La jeune femme prit son sac à main de cuir où elle gardait un calepin magique qui la renseignait sur l’identité des revenants qu’elle aidait et une bague magique, cadeaux de son père, selon sa mère. Elle sortit pour rôder autour de la Grande Maison. Ignorant les cabines, des élégantes maisons en pierres aux insignes de leur parent divin, Mélinda déambulait. À quelques pas d’elle, un revenant l’attendait. La médium le détailla : un homme entre cinquante et cinquante-cinq ans aux cheveux blancs comme la neige et aux yeux bleu glacial, vêtu d’un complet blanc.

— Vous me voyez ?

— Oui ! Je suis Mélinda Gordon.

— Aidez-moi !

Le cœur de la médium s’affola dans sa poitrine. La brune sortit son calepin pour lire le message : 

« Jonathan Haïm (07/07/1948 - 12/04/2000) »

Elle fronça les sourcils.

— Je l’ai vu, continua le fantôme en fixant un point au loin en tremblant.

La bague dans son sac se chauffa, irradiant une lumière blanche aveuglante.

— Qui ? insista la médium.

Un courant d’air glacial souffla à sa droite.

— Celui qui vous a rendu si puissante ! Je suis son envoyé !

Le fantôme continua, nullement déconcerté par l’étonnement de la jeune femme : 

— Celui qui, s’il vous reconnaît, vous changera à tout jamais ! Et retrouvez ma bague !

Le revenant s’éleva dans les airs, laissant la médium désemparée au milieu d’un violent Borée qui la fit grelotter. Bien que son intuition lui soufflait qu’elle devait y aller, elle hésitait. Et si son père la rejetait, voire la renierait ? Si finalement il lui transmettait une malédiction, et non une bénédiction ? Se souciait-il vraiment d’elle ? Sa vie était suffisamment compliquée sans un cadeau paternel officiel qui pourrait lui attirer soit la haine et la crainte des autres, soit l’admiration et le respect, bien qu’elle désirait le rencontrer.

Mélinda soupira et prit la direction de la forêt en espérant que le silence de toute parole humaine lui permettra de prendre la meilleure décision.


***


Le bruit des sabots contre le sol poussiéreux parvint à Mélinda. Cette dernière se retourna pour faire face au Centaure Chiron, l’entraîneur de la Colonie, reconnaissable à son arrière-train d’étalon blanc et à son tronc d’un homme de cinquante ans avec des moustaches et des cheveux grisonnants. Vêtu d’un caftan brun déboutonné, laissant entrapercevoir une chemise multicolore, il murmura à la demi-déesse : 

— Mélinda, un dieu exige ta présence dans le Nord pour accomplir l’épreuve ultime de reconnaissance ! Et tu dois y aller avec au moins deux autres compagnons !

— Pourquoi moi ? J’ai un esprit errant à aider ! 

Une moue s’esquissa sur son visage délicat.

— Justement, insista l’homme-cheval, tu as été désignée par l’Oracle !

Elle se renfrogna et marmonna : 

— Pourquoi ? 

— Viens !

La brune regagna la Grande Maison à dos de centaure. L’ambiance de la pièce était surchauffée avec tous les chefs des Cabines réunis et la Pythie qui demeurait droite comme une bougie à scruter tous les demis-dieux de son regard intemporel que tout le monde craignait. À l’arrivée de Mélinda, son visage s’illumina et s’exclama : 

— Enfin, la voilà ! La fille tant attendue ! Installez-vous sur ce siège. Je reviens dans ma grotte, maintenant que vous avez ces paroles inspirées écrites !

Après d'âpres discussions, Mélinda se plia à la volonté de l’Oracle et annonça à contrecœur son choix de ses compagnons de route, le fantôme Jonathan Haïm, Percy Jackson, le fils de Poséidon, et Jim Clancy, le fils d’Apollon.


***


Le lendemain matin, en traversant à pied la frontière magique de la Colonie sous les yeux attentifs d’Argos, Mélinda, suivie par ses deux compagnons de quête, demanda à Jonathan, matérialisé devant elle : 

— Jonathan, j’ai cherché… Et tu es le fils de Salomon Haïm et de la déesse Khio…

— Oui ! Chut ! Va dans le Nord, devant la figurine en pierres ! La bague !

Et le revenant s'éleva dans les airs.

— Alors, quoi ? Ton ami invisible veut nous aider ou non ? l’interrogea Percy en serrant puissamment son stylo magique qui était une épée entre ses doigts. S’il vient pour nous dire que la quête sera longue et difficile, on le sait déjà.

— Percy, ajouta Jim en foudroyant du regard le jeune homme aux yeux bleu-vert, au lieu de faire de la philo pour les nuls, tais-toi et avançons ! 

Le fils d’Apollon leva ses yeux clairs au ciel et murmura : 

— Mon père m’a octroyé à mes dix ans un petit char solaire qui fera apparaître aux yeux des mortels comme une comète. Ainsi, on arrive rapidement au Nord, à Grise Fiord au Nunavut, Canada.

La brune en scrutant sa bague, constata qu’elle brilla. Mélinda approuva d’un signe de tête et les demi-dieux embarquèrent dans un char jaune doré avec un soleil radieux gravé à l’avant pouvant accueillir quatre personnes. Jim prit les commandes des rênes. Les chevaux qui crachaient du feu par les naseaux lui obéirent instantanément.


***


Le char s’éleva de plus en plus rapidement vers les hauteurs éthérées. Il parcourut le firmament clair pour franchir en quelques heures l’espace qui les séparait de leur destination finale. Le vent agita la chevelure abondante de Mélinda qui se tenait solidement au bord du char, guère habituée au voyage aérien. S’arrêtant à quelques mètres d’un village inuite, Jim, bien emmitouflé dans un épais manteau, offrit sa main à Mélinda pour l’aider à descendre. Ses bottes écrasèrent la neige poudreuse et ses pas crissèrent contre la glace au moindre pas. Le trio fit quelques pas pour arriver au village qu’une tempête de neige et de glace se leva, brouillant toute visibilité à quelques mètres devant soi. Jonathan apparut à la droite de la médium et martela : 

— L'inukshuk… La bague !

La brune trembla de froid, se blottissant contre Jim qui irradiait beaucoup de chaleur, tel un petit soleil.

— Où… ? parvient-elle à articuler.

Chaque mot qui s'échappait de ses lèvres devenait une buée de vapeur bleue et glaciale. Le vent fouettait leur visage et une fine couche de glace se collait sur les cils des demi-dieux. Mélinda scruta l’horizon entièrement blanc et vide. Jonathan suivit le groupe, insensible au froid. La brune plissa des yeux et crut discerner une silhouette masculine sombre avec des ailes au loin, tel un mirage. Le vent cessa de souffler et la forme masculine chuchota froidement : 

— Lien reconnu ! Avance ! Affronte ta plus grande peur !

Le bijou brilla de mille feux, laissant apparaître une gravure : un faux. Le cœur de la médium battit à tout rompre. Fébrile, ses jambes flageolaient. Son bras perdit de ses forces, comme si le bijou drainait tout. Devait-elle continuer ou doit-elle abandonner ? Décevra-t-elle son père ? Sera-t-il fier d’elle ? Échouera-t-elle dans l’épreuve ? Qui était-il ? Pourquoi le temps et la gravité ne semblaient-ils pas avoir une influence sur elle ?

— Il y a une force très puissante ici ! Le temps semble absent, murmura Percy. Serait-ce Cronos ?

— Non, mon père ! répliqua-t-elle en se concentrant pour ne plus léviter.

— Et si tu te trompais ? demanda Percy.

Mélinda baissa le regard sur la bague qui lança une lumière bleu nuit vers son interlocuteur. La demi-déesse secoua la tête.

— Je ne sais pas qui il est, mais cette bague ne peut pas me tromper ! enchaîna-t-elle avec force et conviction.

— Mél, tu as raison ! s’exprima Jim avec calme. Cette bague est un cadeau de ton père… Elle reconnaît nécessairement sa voix, non ? Cela a été pareil avec Apollon…

Il désigna d’un geste de la main son pendentif en soleil souriant.

— Les yeux en diamants ont scintillé lorsque mon père s’est manifesté devant moi lors de ma revendication ! 

Mélinda opina discrètement du chef et balaya son entourage. Frottant ses mains l’une contre l’autre pour essayer de réchauffer ses doigts engourdis, elle chuchota : 

— Prenons la droite ! Un édifice de pierres se dresse !

Une forme noire se mouva, ricanant au loin. Une autre silhouette sombre, visage de marbre, souriait silencieusement.


***


Le trio marcha sous le souffle constant de Borée et des flocons de neige tourbillonnaient sans cesse. Même Jim commençait à perdre de sa chaleur naturelle. Le seul son quasi hypnotique furent les bottes sur la glace et la neige. Le trio se tenait près les uns contre les autres. Un froid encore plus insidieux pénétra les os de la jeune femme. Ses extrémités semblèrent immobilisées par la température, mais elle continuait d’avancer. Soudain, un tourbillon de neige apparut devant les demi-dieux. Mélinda discerna Jonathan qui l’avertit, sérieux.

— Vous êtes bientôt arrivés ! Là-bas ! Je vous attends ! Mais avant, les Ombres arrivent ! La première épreuve !

Des murmures glaciaux entouraient la demi-déesse qui ne bougea pas de sa position, les jambes enfoncées dans le sol. Même ses compagnons perçurent une différence effrayante, beaucoup plus froide et ancienne que Gaïa elle-même. Percy et Jim reculèrent, conscients que l’épreuve était celle de Mélinda. Sous les yeux de la médium, des figures de glace et de neige s'esquissèrent, un vent hurla, comme le cri d’un fauve blessé, emportant toute la neige dans un tourbillon. Mélinda plissa ses yeux, mais rien de visible à l’horizon.

— Nous n’avons pas le choix de traverser ce maelström de neige ! s’exclama Percy en hurlant pour se faire entendre. Allons-y !

Elle approuva. Un froid glacial lui parvint de sa droite où était Jim. Elle se retourna au son d’un sinistre craquement de la glace près d’elle. Le pied gauche de Jim glissa sur la glace. Le sol se déroba sous ses pieds, dévoilant un gouffre béant. Le fils d’Apollon essaya de s’accrocher sur une aspérité de glace ou quelques maigres touffes d’herbes, mais tout glissait sous ses doigts. Elle s’approcha d’un pas et lui tendit la main, mais en vain, quelques centimètres manquèrent pour que leurs doigts se touchèrent. La glace se fissura entre eux, rendant impossible toute aide au demi-dieu.

— Non, Jim ! hurla-t-elle en tendant les mains vers lui.

Son compagnon solaire glissa au sol, ne parvenant à se retenir à rien. La noirceur du gouffre l’avala. La médium recula et, à ses côtés, une forme transparente aux contours de Jim apparut sous ses yeux. Il était le même, sauf que ses mouvements furent plus rapides qu’avant, ses yeux avaient un aspect plus vitreux et il lévitait à quelques millimètres du sol. Mélinda le scrutait, les yeux rougis et agrandis, coite.

— Il faut avancer ! lui ordonna Jim d’une voix plus caverneuse et d’outre-tombe que la sienne.

— Tu… as raison !

La médium fixa le vide à quelques mètres d’elle, tremblante. 

— Et si… murmura-t-elle.

Elle tourna le dos au gouffre et avança d’un pas lourd.


Scrutant sa gauche, elle vit Percy entouré des Ombres qui l’attaquait. Ces formes noires diffuses ressemblaient à des langues de serpents et des griffes acérés d’un aigle, blessant tout ce qu’elles touchaient. Elles semblaient solides et liquides tellement elles se mouvaient avec aisance dans les airs. Terrifiant. Le demi-dieu leva toutes les eaux possibles, mais en vain. Les Ombres chuchotaient les échecs cuisants des demi-dieux. 

— Tu as échoué avec Sarah Applewhite ! Ne l’oublie jamais ! répétèrent-t-elles comme un mantra.

La médium obstrua le son de ses mains, ne supportant plus les murmures.

— Percy ! cria Mélinda. Ne les attaque plus ! C’est une guerre psychologique ! Résiste ! Pense à ceux qui te sont chers et à ce que tu as bien fait dans la vie ! Des erreurs et des échecs, il y en a toujours !

S’avançant vers le demi-dieu, elle fut forcée de reculer sous la pression et l’écran de noirceur qui l’empêchait de discerner son compagnon de quête. Lorsque l’écran se dissipa, les Ombres emportèrent Percy dans les ténèbres du Tartare sous le regard impuissant de la demi-déesse. Un point bleu océan dans le noir d’encre : une faible lueur d’espoir.

— Non, Percy ! s’exclama-t-elle en fixant le vide.

Elle tomba à genoux. 

— Si seulement cette bague pouvait m’aider ! Je ne sais même pas ce qu’elle peut !

Elle se releva, le regard vide et déterminé, et murmura : 

— Mais je dois continuer !

— N’abandonne pas la quête ! s’exclama le fantôme de Percy. Annabeth doit le savoir ! 

La brune approuva d’un signe de tête et avança en un mouvement automatique. La bague s’enflamma, une douce lueur qui chauffa Mélinda. Cette lumière qui laissa la demi-déesse encore plus fatiguée qu’auparavant lança des rayons sur les Ombres, semant la débandade.

La tempête de neige qui environnait la jeune femme, ainsi que les Ombres, s’effritèrent soudainement.


Mélinda ressentit la bague pulser contre son doigt, ce qui la ramena à la réalité. Une frayeur innommable se lisait dans le regard de la médium avant que des larmes ne perlèrent ses joues, devenant une traînée de glace. Elle demeurait immobile pendant un instant avant d’approuver et de ressentir une chaleur bienveillante de la bague. 

Percy s’approcha d’elle et déposa sa solide main sur son épaule.

— Mélinda, je suis là !

Jim fit de même, mais sur l’autre épaule. Il grinça des dents et serra puissamment l’épaule de la jeune femme.

— Nous ne t’abandonnons pas, précisa Jim, bien que ce soit ton épreuve !

Bien qu’elle ressentit une chaleur de leurs mains masculines sur son épaule, Mélinda ne les rejeta pas, mais elle savait qu’ils ne pouvaient pas comprendre l’ampleur de la mort. Elle inspira et expira bruyamment l’air avant de chasser ces images en agitant sa main ornée de la bague paternelle.

— J’aurai voulu te protéger, se défendit le fils d’Apollon, mais un mur invisible et infranchissable nous séparait.

Elle l’enlaça et bredouilla : 

— Merci !

Mélinda perçut un regard rempli de respect et de crainte de ses deux compagnons, mais elle n’y prêta pas attention, préoccupée par une pensée : Et si je me trompais dans mon approche avec les morts ?



***


Le trio continua à progresser, aveuglé par un écran blanc de flocons de neige. Une forme noire ailée se découpait, fière et altière, au loin. Cet homme était vêtu d’une ample robe sombre indifférente à la tempête qui tombait avec élégance sur son vêtement. Les genoux de Mélinda fléchirent. La bague s’illumina. Ce père craint et redouté la scrutait froidement, comme s’il la jaugeait de ses yeux brillant comme l’ébène.

Jonathan s’inclina respectueusement devant l’immortel avant de se déplacer devant l'inukshuk. La demi-déesse déglutit et s’arrêta devant l’immense édifice de pierres. 

Le fantôme cria : 

— Trouvez la bague surmontée d’un saphir ! Elle est cachée ! C’est elle que je voulais donner à ma femme, Myriam !

La jeune médium observa l’agencement des pierres irrégulières grises haut de plus de trois mètres. Elle rapporta les paroles du revenant à ses deux amis. Ils observèrent attentivement l’édifice. Le fils de Poséidon transforma la neige en une vague d’eau qu’il glaça pour permettre à ses compagnons d’atteindre le sommet de l'inukshuk et observer chaque millimètre des bras et de la tête de pierres. Jim décocha une flèche de son arc. Elle siffla pour passer par-dessus l'inukshuk et se planter magistralement dans la neige en irradiant une douce lumière et libérant une photographie instantanée de l’espace cartographié.

— Selon ma fidèle flèche à rayon x, il y a un objet doré enterré au pied droit de l'inukshuk.

— Comment creuser une terre glacée ? demanda Percy.

— C’est impossible ! s’exclama la médium. Je dois me rendre à l’évidence que je ne peux accomplir sa dernière volonté maintenant !

Elle se tourna vers Jonathan.

— Plus tard, peut-être, si je ne l’oublie pas !

Une moue se dessina sur le visage du revenant. Jim scruta le sol et s’exclama : 

— Au contraire, Mél ! Une solution existe ! La chaleur du soleil ! Et Percy, tu m’aides en créant un tremblement de terre localisé.

Les deux demi-dieux se concentrèrent intensément. La sueur perlait leur front, leurs muscles se tendirent et leurs joues se teintèrent d’écarlate. La terre se fendit dans un gémissement plaintif. Un rayon solaire pur, blanc comme la plume d’un cygne, réchauffa cette ouverture sismique, laissant les demi-dieux épuisés.

— Il ne faut pas oublier l’ordre naturel du monde ! Aucun mortel ne peut y échapper ! tonna la voix grave et intemporelle du dieu dans la tête de sa fille.

Mélinda approuva. La bague à son doigt brilla d’une lueur bleu nuit. Du sol émergea une bague en or avec un flocon de neige en saphir.

— Oui, c’est elle ! s’exclama Jonathan, radieux.

La forme sombre ailée s’approcha des demis-dieux et claqua des doigts. Un papillon multicolore se matérialisa près de l’inukshuk, voltigeant à droite et à gauche. L’animal affirma à la demi-déesse par télépathie :

— Mélinda Gordon, je suis votre fidèle messager. Envoyez-moi en mission et je vous aiderai !

Le dieu musclé aux cheveux noirs comme des ailes de corbeau, à la peau blanche, très pâle, vola au-dessus de l’inukshuk avant de se percher au sommet. Il pencha sa tête à droite, observant les demis-dieux de ses yeux perçants. La brune ordonna à l’insecte : 

— Porte cette bague à Myriam Haïm, peu importe où elle soit !

La créature ailée prit le bijou entre ses pattes et s’envola vers le sud.


Jim et Percy qui avaient le regard fixé sur le dieu reculèrent de quelques pas. Mélinda ressentit une chaleur autour d’elle. Jonathan, immobile, chuchota : 

— La deuxième et dernière épreuve !

— Laquelle ?

À sa question, des ailes blanches comme la neige se matérialisèrent sur son manteau. Le dieu quitta son promontoire.

— Viens seule dans le champ des âmes là-bas ! lui précisa Jonathan.

Le fantôme pointa au loin derrière l’édifice de pierre.

La médium s’envola en un battement d’aile. Percy et Jim la suivirent, mais un mur de pierres transparentes se matérialisa devant eux, les forçant à observer ce qui arrivait à Mélinda, tout en étant impuissants à l’aider.


La médium atterrit avec douceur sur la poudreuse glacée et parcourut du regard les centaines d’âmes devant elle qui s’étendait à perte de vue. Des formes translucides d’âges, d’apparences et d’époques divers l’observaient avec respect. Un frisson secoua Mélinda devant l’attente de ces fantômes. Puis, un homme de quarante ans se détacha de la foule, allant au-devant d’elle. Ses yeux d’un bleu glacial, mais dans lesquels une douceur inattendue s’y reflétait, rencontrèrent ceux noisettes de Mélinda. La médium essuya des larmes qui coulèrent sur ses joues : 

— Beau-père, souffla-t-elle, brisée.

Un sourire s’esquissa sur son visage fantomatique, sourire qui manquait tant à la jeune demi-déesse.

— Mélinda, répondit Thomas. Tu as été pour moi ma fille… Et tu le demeures…

Elle chancela.

— Mais sache que j’étais conscient de ce que cela impliquerait de marier ta mère et de te protéger des monstres le plus longtemps que j’ai pu… 

— Et Paul Eastman, n’est-il pas responsable de ta mort ?

— Non ! C’est une Harpie qui m’a poussé en bas de l’escalier, espérant venir jusqu’à toi. Ce fantôme, Paul Eastman, ne voulait que m’aider. Il est un envoyé de ton père pour veiller sur toi…

— C’est la raison pour laquelle il m’a guidé jusqu’à la Colonie ?

Thomas approuva et se fondit dans la foule des morts. Mélinda se racla la gorge et affirma d’une voix puissante, aussi claire qu’un clairon dans un silence absolu et apaisant : 

— Âmes perdues, esprits errants depuis plusieurs années, voire des millénaires, voyez-vous une Lumière ?

Tous tournèrent la tête à droite, puis à gauche. Leurs vêtements et leurs visages brillèrent d’un éclat pur et blanc. Les traits fatigués se dissipèrent en un instant, comme si une main invisible effaçait toutes leurs peines et leurs soucis.

Les revenants, à l’unisson : 

— Oui ! Elle est ô combien belle et magnifique !

La bague de Mélinda scintilla elle aussi d’une blancheur virginale.

— N'ayez pas peur de comparaître devant les juges ! Que le voyage ultime vous soit agréable et doux ! Et soyez certain qu’un retour vous sera possible ! Vous existez pour toujours dans la mémoire des êtres qui vous sont chers, époux, enfants et amis !

Tous les fantômes marchèrent comme un seul homme vers le point lumineux visible d’eux seuls. La médium pleura, émue de la paix et de la sérénité des âmes humaines. Dès que le dernier revenant quitta le monde des vivants, Mélinda demanda à l’unique revenant qui restait devant elle : 

— Jonathan Haïm, n’ai-je pas accompli votre dernière volonté ? La bague est auprès de votre épouse ?

— Oui, mais j’ai une famille !

La bague commença à chauffer, brûlant le doigt de la médium.

— Comprenez que les vivants ont leur deuil à faire et, pour vous, il est temps de passer à une autre étape de l’existence.

— Je refuse !

La bague de Mélinda émit une lueur bleu nuit qui encercla le fantôme pour l'envelopper, malgré ses tentatives d’y échapper. Jonathan disparut de la vue de la médium qui fixa l’endroit où elle avait vu le fantôme pour la dernière fois.

« Cette bague… Elle a un pouvoir insoupçonné ! » pensa-t-elle avec crainte. « Et si l’esprit avait raison de résister ? Qui suis-je pour lui imposer quoi que ce soit ? »

La demi-déesse rejoignit ses compagnons. Devant, une forme masculine ailée vêtue de noir qui irradiait une aura de calme et d’apaisement qui força les mortels à baisser leur regard par politesse. Jim se rapprocha un peu de Mélinda, comme s’il pouvait la défendre. Le dieu leva sa main droite dans les airs en un signe de bénédiction sans dire un seul mot. 

— Ma fille, Mélinda la noire et Irène la colombe de la paix, affirma le dieu d’une voix grave et intemporelle, la mort qui effraie tant les mortels n’est qu’une transition, un passage. Il annonce le retour à la vie ! Et tu es particulière.

Un bref silence.

— Pourquoi ?

— Parce que tu es destinée à maintenir le fragile équilibre entre les vivants et les morts. Tu participes à la stabilité du monde même. Tu l’ignores, ta tâche n’est pas à envier, mais elle est nécessaire, sans quoi le chaos régnait. Tu es Mélinda Irène, la fille qui apporte la noirceur pour les âmes qui s’opposent et la fille qui apporte la paix pour celles qui savent écouter. Tu es cette ambivalence nécessaire pour le monde.

Puis, il disparut. La bague pulsa comme si elle était douée d’une vie autonome, une injonction à la parole divine. Mélinda, les yeux écarquillés, recula. Son sang battit fort dans les tempes. Elle, fille de Thanatos ? Fille de la Mort ? Vraiment ?


Après plusieurs heures d’un silence lourd où la demi-déesse se concentrait sur la nouvelle de l’identité de son père qu’elle avait tant cherché, elle bredouilla en scrutant l’horizon vide et blanc à perte de vue : 

— Nous avons fini, non ? Nous revenons à la Colonie ?

— Ton père… est terrifiant ! murmura Percy en prenant une certaine distance de la jeune femme.

— Oui, mais, au moins, tu connais ton père, maintenant, confirma Jim en évitant le regard de la médium. À bord du char solaire, mes amis !


***


Le voyage du retour se fit dans le silence et le calme absolu, quasi terrifiant. Mélinda entendit le murmure craintif et teinté de respect des fantômes qui erraient dans le ciel, cherchant quelqu’un pour les conduire dans l’au-delà. Même les chevaux, toujours bruyants, furent silencieux et les roues du char crissèrent à peine. Le char traversa le pin de Thalie, la barrière magique qui protégeait la Colonie du regard des mortels et des monstres : un havre de paix. Une chaleur agréable enveloppa les demis-dieux. Mélinda eut l’impression qu'un voile venait se déchirait, un voile d’illusion de son ignorance. Le monde lui semblait moins étranger et moins oppressant, son don avait un sens : elle était plus qu’une médium, elle assurait l’équilibre du monde. La mort ne l'effrayait plus comme auparavant et son don n’était pas une malédiction et un poids, mais une obligation qui dépassait son propre être.


Les chevaux hennissèrent puissamment, s’arrêtant net au pied de la Grande Maison. Une foule de demi-dieux arrivèrent, curieux.

— De retour de la recherche de ton père, l’indéterminée ? railla une voix féminine puissante et familière, nulle autre que Clarisse LaRue.

— Fille d’Arès, répliqua Jim, tu ravaleras ton orgueil si tu connais le père de Mélinda Gordon !

Un silence solennel suivit l’affirmation.

— Qui ? demanda timidement une voix masculine.

— Hadès ? suggéra l’un.

— Morphée ? proposa un autre.

Une ombre traversa la foule. Une forme noire et ailée traversait l’air avec aisance au-dessus d’eux, imposant le silence. Tous fixèrent le symbole qui scintilla au-dessus de la tête de Mélinda : un halo blanc d’une faux ailée dans un cercle.

— Thanatos, murmura Chiron en s'inclinant avec respect.

— Le dieu de la Mort ! s’exclama un demi-dieu en tremblant.

— De la mort apaisée, précisa sa fille.

— Bienvenue Mélinda Gordon, fille unique de Thanatos et d’Élizabeth Gordon, dans la Colonie des Sangs-Mêlés, entonna le Centaure. Soit à ton aise dans ta cabine que nous construirons bientôt.

— Pas besoin, tonna la voix froide du dieu dans les airs avant de s’éclipser dans un nuage gris.

Les demi-dieux s’inclinèrent poliment devant le dieu et demeurèrent muets pendant un instant. Puis, ils se dispersèrent chacun à leur activité en lançant des regards remplis d’horreur à Mélinda.


Jim confia à son demi-frère William le soin de nourrir les chevaux et suivit la fille de Thanatos. Il se pencha vers elle et lui demanda en passant ses bras autour de ses épaules : 

— Tu connais maintenant ton père ! Comment tu te sens ?

— Oui, je me sens mieux… Plus légère ! Par contre, les épreuves sont difficiles… Surtout les illusions de ta mort et de celle de Percy…

— Bon, je suis là et sache que tu peux toujours compter sur moi… pour les fantômes… ou pour le reste…

Elle lui sourit, émue.

— C’est gentil, Jim ! 

Mélinda l’enlaça tendrement et se détacha de lui. Elle s’éloigna du fils d’Apollon et le salua d’un signe de main. Elle prit le chemin vers la cabine des Hermès.


En franchissant le seuil, la brune sourit. Un poids quitta ses épaules. Elle se redressa fièrement et salua d’un signe de tête les occupants. La crainte et le mépris d’antan furent remplacés par un signe de tête respectueux et un regard quasi admiratif. Elle rassembla ses dernières affaires, puis sortit. Elle arriva devant sa cabine. Cette dernière était à la limite des champs d’entraînement, non loin de la forêt. Un simple bâtiment de pierres blanches aux grandes fenêtres avec un insigne gravé sur la porte : une faux ailée en or. Un endroit calme où le murmure des vents et des fantômes était la seule musique. En franchissant le seuil de sa nouvelle demeure, la jeune femme se sentit enfin chez elle.

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