War of Change
Chapitre 22 : La chaleur sous la cendre
6917 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 09/03/2026 15:24
Quand ils s'écartèrent l'un de l'autre, le quai avait repris son bruit habituel — pas tout à fait le même qu'avant, légèrement plus joyeux, avec cette énergie particulière que prend un groupe de gens qui viennent de voir quelque chose qui leur a fait du bien.
Sohalia regardait Marco. Marco la regardait.
Il avait encore la main contre sa joue, le pouce posé juste sous sa pommette, et elle n'avait pas fait de geste pour s'en dégager parce qu'il n'y avait aucune raison de le faire.
« Ma précieuse fleur ? » dit-elle enfin. « C'est nouveau. »
« Tu préfères dinde rôtie ? »
« C'est mon surnom à moi. »
Il laissa apparaître un sourire — pas le sourire public, posé et mesuré, celui qu'il réservait aux quais et aux négociations et à tout ce qui demandait qu'il donne l'image du commandant de la première division. Celui-là était différent. Plus petit. Plus vrai.
« Prête pour notre aventure ? »
Sohalia jeta un regard vers le navire derrière lui, les mâts qui se découpaient sur le ciel blanc du matin, la coque sombre et familière du Moby Dick à aubes qui attendait dans le port avec la patience des vieilles choses solides.
« Jai attendu trois semaines entières pour ça, » répondit-elle. « Tu peux être sûr que oui. »
Il laissa retomber sa main, et ce geste aussi avait sa façon propre — lent, sans brusquerie, comme si chaque contact méritait d'être fermé correctement. Il inclina légèrement la tête vers l'avant du quai.
« Ta division est au bout. »
Hogo les avait installés sur le côté gauche du quai, à l'écart du ballet des caisses et des cordages — une façon de laisser de l'espace sans se mettre complètement en marge. La quatrième division se distinguait par sa façon d'habiter l'espace : rien du rassemblement bruyant et dressé de la première, mais quelque chose de plus horizontal, de plus épars ; des hommes assis sur les ballots ou debout par petits groupes, portant l'attente avec la tranquille désinvolture de voyageurs aguerris. Kenta et Hogo discutaient debout à l'écart, Yori assis sur un rouleau de corde à vérifier sa trousse médicale avec la concentration appliquée qui lui était propre, Ikaku et Kan quelques mètres plus loin.
Aki se tenait seul, légèrement à l'écart du groupe, les yeux sur l'eau. C'était sa façon habituelle d'occuper l'espace — présent sans chercher à être dans l'axe, là sans s'imposer. Il avait toujours été comme ça depuis qu'il avait rejoint la division : capable de tenir une position pendant des heures sans que ça l'incommode, sans chercher à remplir le silence ni à forcer le contact. Les hommes de la quatrième avaient appris à ne pas le brusquer là-dessus. Ils l'avaient accepté tel qu'il était, et lui avait fini par les accepter de la même façon — avec cette réciprocité silencieuse qui ne ressemble pas à de la fraternité depuis l'extérieur mais qui en est une quand même.
Ritsu se trouvait un peu plus loin, les bras croisés, les yeux sur le port. Elle portait son kimono bleu aux tigres blancs, les cheveux relevés, et il y avait dans sa posture cette tension particulière de quelqu'un qui contient quelque chose — de l'excitation, peut-être, ou de l'appréhension, ou les deux mélangés, ce qui revenait souvent au même.
Elle se retourna en entendant les pas de Sohalia.
Quelque chose passa dans son expression — bref, presque imperceptible, quelque chose entre le soulagement et autre chose qu'elle ne laissa pas s'installer.
Sohalia n'en fit pas de cas. Elle s'arrêta devant elle et dit simplement :
« Tu es prête ? »
Ritsu hocha la tête.
« Bien. » Elle laissa son regard glisser sur l'ensemble du groupe. « On embarque. »
La cabine principale du Moby Dick sentait le bois vieilli, le sel, et quelque chose d'indéfinissable qui tenait à la fois de la cire et de la mer et de tous les hivers qu'elle avait traversés. Sohalia connaissait cette odeur depuis l'enfance — depuis les premières fois où Barbe Blanche l'avait laissée entrer ici, enfant encore, intimidée par la hauteur des plafonds et la présence des cartes étalées sur la grande table.
Elle posa son sac dans un coin sans cérémonie.
Marco le prit et le déposa sur l'étagère au-dessus du lit avec la précision automatique de quelqu'un qui range des affaires depuis assez longtemps pour ne plus avoir à y penser. Le lit était large, ancien, avec ce léger craquement des sommiers en bois qui avaient traversé trop de tempêtes. La lumière entrait par le hublot en biais, posant une ligne oblique et dorée sur le plancher.
Sohalia s'arrêta au milieu de la pièce et regarda autour d'elle.
C'était la même cabine. Les mêmes poutres au plafond, les mêmes cartes épinglées sur les cloisons avec les mêmes punaises rouillées qui avaient dû traverser dix ans de tempêtes. La même chaise à haut dossier près de la table. Mais les cartes avaient changé — d'autres routes, d'autres annotations dans une autre écriture — et il y avait sur le bureau une tasse qui n'aurait pas été là avant, et la veste accrochée au dossier de la chaise n'était pas la sienne.
Elle connaissait cette cabine avec le corps de l'enfant qu'elle avait été. Elle l'avait connue sous l'autorité de son père, avec la façon qu'avait Barbe Blanche d'occuper l'espace entier même quand il était assis — cette présence qui débordait de la pièce, qui faisait que les murs semblaient plus proches et l'air plus dense. Elle avait su, en grandissant, que cette cabine était le centre de quelque chose. Le point fixe autour duquel tout le reste du navire gravitait.
Ce centre-là était maintenant à Marco.
Elle resta debout un moment avec cette pensée, sans chercher à en faire quelque chose de plus grand que ce que c'était. C'était juste vrai. C'était vrai et lourd et étrangement juste en même temps — que ce soit lui, que ce soit ici, que ce soit maintenant qu'elle dépose ses affaires dans cet endroit là.
Marco passa à côté d'elle et lui effleura le bas du dos en allant décrocher sa veste sur le dossier de la chaise — un geste bref, naturel, un geste de ceux qu'on fait quand l'autre habite l'espace depuis assez longtemps pour que le corps connaisse sa position sans avoir à la chercher du regard. Il disparut dans le couloir avant qu'elle ait eu le temps de dire quoi que ce soit.
En bas, les manœuvres avaient commencé.
Sohalia prit son sac sur l'étagère, en sortit la photo — elle la posa à plat sur le lit, face contre le bois, sans l'ouvrir encore — et ressortit rejoindre le pont.
Le Moby Dick leva l'ancre dans la matinée avancée, quand le soleil était déjà assez haut pour réchauffer le bois du pont sous les pieds.
Marco était à la barre, ou plutôt à côté de celui qui l'était — il avait cette façon de diriger sans prendre le gouvernail lui-même, présent, attentif, distribuant des indications brèves et précises d'une voix qui portait juste ce qu'il fallait. La première division répondait à ça avec l'aisance de gens qui ont appris une langue depuis si longtemps qu'ils n'entendent plus les mots, seulement le sens. La quatrième suivait le mouvement, plus attentive, ses commandants en bout de chaîne répercutant les ordres à leurs hommes.
Sohalia s'arrêta à côté de lui le temps que les cordes se libèrent du quai.
Marco tendit la main sans la regarder, et elle y posa la sienne, et ils restèrent ainsi — main dans la main, debout sur le pont, regardant Nanmin no Shima commencer à s'éloigner dans le sillage blanc du navire — pendant exactement le temps que dure ce genre de moment avant que quelque chose d'autre réclame l'attention. Trente secondes, peut-être. Pas davantage.
Ce fut suffisant.
Il relâcha sa main et dit quelque chose à son second. Sohalia se détourna et alla rejoindre la poupe.
Le sillage du Moby Dick était large et régulier, bouillonnant de blanc dans l'eau sombre du Nouveau Monde. Debout à la poupe, les mains posées sur le bastingage, Sohalia le regardait s'effacer derrière eux.
C'était la première fois qu'elle remettait les pieds sur ce navire depuis Marineford.
Elle n'y avait pas vraiment pensé avant de monter à bord — ou plutôt, elle y avait pensé de cette façon distante qu'on pense aux choses qu'on sait qu'il faudra traverser et auxquelles on préfère ne pas donner trop de place avant d'être obligé. Et là, debout à la poupe avec le vent qui venait du large et l'odeur de mer plein le visage, elle se retrouvait à les traverser quand même, ces choses-là, une par une, sans les avoir invitées.
Le pont sous ses pieds était le même. Les mâts étaient les mêmes. La façon qu'avait le navire de bouger, légèrement sur sa quille dans le clapot du sillage — ce mouvement-là, elle le connaissait dans son corps, elle l'avait appris avant d'avoir des mots pour le décrire. Pendant des années, ce navire avait été la définition de ce que ça voulait dire être à la maison. Pas le palais, pas Laugh Tale, pas un endroit fixe sur une carte — ce mouvement-là. Cette façon que le pont avait de répondre sous les pieds.
Et puis Marineford.
Elle n'essaya pas d'arrêter la pensée. Elle la laissa passer, comme on laisse passer une vague — en restant debout, en ne lui offrant pas de résistance, en sachant qu'elle allait finir par se retirer.
Ce qui l'attendait à l'avant du navire était différent de ce qu'il y avait eu après Marineford. Les voix de la première division qui se croisaient dans les cordages — elle les connaissait toutes, ou presque. Les rires qui montaient parfois depuis le pont principal, brefs et spontanés. Et la quatrième division quelque part dans les flancs du navire, ses gens à elle, ceux qu'elle avait choisis. Aki était parmi eux, et Ritsu, et Hogo qui supervisait quelque chose en milieu de pont avec sa façon habituelle de tout vérifier deux fois.
Elle pensa à Thatch.
Pas avec la douleur aiguë des premiers temps du deuil — c'était quelque chose de plus stable maintenant, plus installé, la façon dont le manque de quelqu'un finit par prendre la forme de l'espace qu'il occupait plutôt que de l'absence elle-même. Elle pensa à lui sur ce pont, à la façon qu'il avait eue de toujours trouver le bon moment pour apparaître avec quelque chose de chaud à boire ou une remarque absurde qui démontait la gravité d'une situation. Elle pensa qu'il aurait trouvé quelque chose à dire sur le fait qu'elle se tienne seule à la poupe à regarder le sillage avec cette expression, et que cette chose aurait probablement été exactement ce qu'il fallait entendre.
Le vent changea légèrement de direction.
Sohalia prit une longue inspiration, sentit le sel et l'iode et cette légère odeur de résine chaude qui montait du bois du pont, et laissa ses épaules descendre d'un cran.
Elle était de retour. Le navire était toujours le navire. Sa famille était toujours sa famille.
Le reste pouvait coexister avec ça.
La traversée dura plusieurs heures, et Sohalia les passa en grande partie à observer.
Pas de façon systématique, pas avec l'œil du commandant qui évalue et catalogue — plutôt avec cette attention diffuse qu'on prête aux choses qu'on aime quand on a le temps de les regarder sans but précis. Elle s'installa au milieu du pont, sur un rouleau de cordage, et laissa la quatrième division exister autour d'elle.
Ce qu'elle vit lui fit quelque chose.
La division avait son rythme propre, celui qu'elle lui connaissait — pas le rythme frontal et bruyant de la première, mais quelque chose de plus souple, fait de petits groupes qui gravitaient et se reformaient. Kenta parlait assez fort pour trois, Hogo répondait avec ce scepticisme bonhomme qu'il réservait aux grandes déclarations de Kenta, Yori avait trouvé une caisse plate sur laquelle s'asseoir et lisait, parfaitement imperméable au bruit ambiant. Ikaku et Kan s'entraînaient au fond du pont avec des mouvements lents et méthodiques.
Aki était seul contre le bastingage, les yeux sur la mer.
Il était toujours comme ça — en marge, silencieux, occupant l'espace sans chercher à remplir la distance entre lui et les autres. La division ne lui en tenait plus rigueur depuis longtemps. On savait simplement qu'il était là, qu'on pouvait compter sur lui quand il fallait, et que le reste n'avait pas besoin d'être discuté. C'était suffisant. Ça l'avait toujours été.
Ritsu, assise un peu en retrait de l'autre côté du pont, les observait elle aussi.
Il y avait quelque chose dans son expression que Sohalia ne parvint pas à lire tout à fait — de l'attention, clairement, mais quelque chose d'autre également, quelque chose de plus compliqué, comme si ce qu'elle regardait lui donnait à penser à autre chose en même temps. Elle ne chercha pas à l'identifier. Ce n'était pas le moment.
Elle se leva du rouleau de cordage, s'étira, et alla rejoindre Hogo à l'avant.
L'archipel apparut en milieu d'après-midi — d'abord comme une ligne sombre à l'horizon, ensuite comme plusieurs lignes, puis comme un ensemble de formes distinctes qui se précisaient à mesure que le navire avançait, chacune avec sa silhouette propre, certaines plates et couvertes de végétation dense, d'autres plus hautes, plus escarpées, avec ces panaches de fumée légère qui montaient de leurs crêtes et disaient sans équivoque ce qui les avait formées.
Sohalia était remontée sur le pont dès que la vigie avait crié, et elle regardait l'archipel se déplier devant eux avec quelque chose dans la poitrine qui n'avait pas de nom précis mais qui ressemblait à de l'impatience — l'impatience propre aux gens qui ont passé plusieurs semaines à gérer des choses importantes et qui voient enfin quelque chose qui n'a pas besoin d'être géré.
Marco la rejoignit à la proue, son second ayant pris la navigation pour l'approche.
« L'île du nord a une source d'eau douce, » annonça-t-il, les yeux sur l'archipel. « Selon les cartes. Jamais vérifiée. »
« Alors on vérifie, » dit Sohalia.
Il posa une main dans son dos, brève et légère, et s'en alla coordonner l'ancrage.
Ils débarquèrent en deux groupes — la première division vers les flancs est de l'île principale pour établir le campement de base, la quatrième avec Sohalia pour l'exploration du nord. Marco rejoignit Sohalia avant que les deux groupes ne se séparent, équipé sobrement, et personne dans les deux divisions ne fit de commentaire sur le fait que le commandant de la première accompagnait la quatrième. Certaines choses n'avaient pas besoin d'être expliquées.
L'île sentait la cendre et la terre chaude et quelque chose de plus vert au-dessous, une végétation qui avait appris à pousser dans les interstices de la roche volcanique avec la ténacité des choses qui n'ont pas le choix. Le sol craquait légèrement sous les pieds par endroits — une fine croûte de pierre refroidie sur quelque chose de plus chaud en dessous — et par endroits au contraire il était stable et compact, noir et poli comme de l'obsidienne. Des fumerolles montaient entre les rochers, minces et blanches, portant cette odeur de soufre tiède qui pique légèrement à l'arrière de la gorge. La chaleur rayonnait des parois rocheuses même à l'ombre, une chaleur sèche et constante qui n'avait rien à voir avec celle du soleil.
Ils marchèrent en file sur les premiers cent mètres, là où le chemin était étroit, puis le terrain s'ouvrit sur un plateau de roche nue et ils se déployèrent naturellement. Hogo prit la carte et se porta à l'avant, Kenta sur son flanc gauche avec son sens habituel de l'orientation, les autres se répartissant dans cet espace instinctivement, comme un groupe qui a appris à se mouvoir ensemble sans qu'on le lui demande.
Ils trouvèrent la source d'eau douce après une heure de marche — une résurgence entre deux rochers, l'eau claire et froide malgré la chaleur ambiante, qui formait un petit bassin naturel avant de s'égoutter vers le bas de la pente dans un mince filet qui disparaissait entre les pierres. Sohalia la goûta — froide, légèrement minérale, bonne — et Hogo nota le chemin sur la carte avec ce sérieux appliqué qu'il mettait dans tout ce qui demandait de la précision.
Ce fut sur le chemin du retour vers la pente orientale, pendant la chasse, que le sol prit Kenta par surprise.
Il avait posé le pied sur ce qui ressemblait à de la roche solide, et la croûte avait cédé d'un coup — pas un effondrement, juste un craquement brusque et le pied qui s'enfonce jusqu'au genou dans quelque chose de chaud et de friable, de la cendre compressée sur une poche de chaleur. Il se dégagea en jurant avec conviction, le bas de la jambe rouge mais pas brûlé, et Yori fut sur lui en trois secondes, médecin avant toute autre chose, les mains déjà en train d'évaluer l'état de la peau avec une efficacité qui ne tolérait pas les commentaires de l'intéressé.
« Superficiel, » conclut-il. « Tu as eu chaud. »
« Je sais que j'ai eu chaud, j'étais là, » dit Kenta.
« Ne marche pas sur les zones claires. La couleur plus pâle indique une croûte fine. »
« Je le sais maintenant. »
« Tu aurais dû le savoir avant. »
Sohalia laissa Yori avoir le dernier mot — il l'avait toujours, dans ces situations — et se retourna vers le groupe. Aki se tenait à l'écart de l'attroupement, les yeux sur le sol autour de lui plutôt que sur Kenta. Il n'avait pas bougé quand tout le monde s'était précipité. Il regardait la roche, la façon dont la couleur changeait par plaques, traçant mentalement quelque chose.
Sohalia s'approcha.
Il leva les yeux vers elle, puis montra sans un mot une ligne qui courait entre deux zones — une frontière nette dans la teinte de la roche, gris foncé d'un côté, gris clair de l'autre. Un geste simple, informatif, le genre qu'on fait quand on a observé quelque chose d'utile et qu'on juge utile de le partager.
« Bonne lecture, » dit-elle.
Il hocha légèrement la tête et reporta les yeux sur le terrain.
Sohalia fit signe au groupe de contourner par la zone sombre. Personne ne demanda pourquoi.
La chasse elle-même fut rapide. Les grandes îles volcaniques avaient leur faune propre — des oiseaux massifs qui nichaient dans les crevasses, des lézards au dos cuirassé aussi longs que le bras, quelques mammifères nocturnes que la quatrième division débusqua dans la végétation dense au pied de la pente orientale. Personne ne manquerait de protéines pour le dîner.
C'est Ritsu qui trouva la source chaude.
Elle s'était un peu éloignée du groupe, pas loin, juste assez pour explorer de son côté, et elle revint avec cette expression de quelqu'un qui vient de tomber sur quelque chose qu'il n'a pas cherché et qui vaut clairement le détour.
« Sohalia. »
Sa voix était calme, mais il y avait quelque chose dedans — une légère inflexion, le ton qu'on prend quand on sait que ce qu'on a trouvé mérite qu'on s'arrête.
« Viens voir. »
Sohalia s'arrêta, leva les yeux vers elle, puis vers Marco.
Marco haussa un sourcil.
« On monte le camp, » dit Sohalia. « On y va après. »
L'eau de la source chaude était transparente, légèrement bleutée, et elle dégageait une vapeur fine et régulière qui montait dans l'air immobile de la fin d'après-midi. Le bassin était encaissé entre deux parois de roche volcanique qui formaient un demi-cercle naturel — une cuvette parfaite, profonde d'un mètre et demi à son centre, avec des bords en pente douce où l'on pouvait s'asseoir sans effort.
Sohalia et Ritsu y descendirent seules.
Ce n'était pas une décision formelle — les hommes avaient compris sans qu'on le dise, et Marco avait orienté la première division vers autre chose avec la facilité naturelle de quelqu'un qui sait exactement ce qu'il fait sans le montrer.
Elles restèrent un long moment dans l'eau sans parler, et ce silence n'était pas inconfortable. Ritsu avait les yeux fermés, la tête légèrement renversée en arrière, les épaules sous la surface, et quelque chose dans tout son corps semblait s'être apaisé — ce poids chronique qu'elle portait habituellement dans sa façon d'habiter l'espace, ce centimètre de tension permanente dans le dos et la nuque, avait diminué. Pas disparu. Diminué.
L'air sentait le soufre et la pierre chaude et quelque chose de végétal qui venait de la mousse qui tapissait les rebords du bassin — une odeur étrange et précise, le genre qu'on ne retrouve nulle part ailleurs et dont on se souvient longtemps.
Quand elles sortirent, la lumière avait basculé vers le crépuscule, orange et rasante, posant des ombres longues sur la roche volcanique.
Sohalia prit ses vêtements de rechange sur le rocher plat où elle avait laissé leurs affaires. Elle s'habillait sans se presser, les pieds encore dans les sandales mouillées, quand elle s'arrêta.
Elle avait porté la photo depuis le matin dans la poche intérieure de sa veste. Elle l'avait prise sur le lit de la cabine avant de quitter le navire sans vraiment avoir décidé du moment — juste su, d'une façon diffuse, que ce soir serait le bon.
Elle la sortit.
C'était un tirage sur papier épais, légèrement gondolé sur les bords comme si quelqu'un l'avait tenue souvent entre ses doigts avant de la ranger. Le format était grand — Izo avait toujours eu le sens de la composition.
La photo était prise en extérieur, sur le pont du Moby Dick, dans cette lumière de fin de journée qui dore tout ce qu'elle touche. Thatch se penchait légèrement vers Ritsu — pas sur elle, pas de façon envahissante, juste cette inclinaison du corps de quelqu'un qui cherche à réduire la distance parce que la distance lui déplaît. Il souriait. Ce n'était pas le sourire grand format qu'il sortait pour les ports et les repas collectifs et les histoires qu'il racontait à la table du hall — c'était quelque chose de plus contenu, de plus précis, charmeur sans effort, comme si cette expression s'était formée d'elle-même plutôt qu'avoir été choisie. Une main dans la poche, l'autre tenant une pivoine blanche — une fleur parfaite, pleinement ouverte, qu'il tendait vers Ritsu avec ce geste qu'on réserve aux choses qu'on offre sans condition.
Ritsu, sur la photo, avait la tête levée vers lui. Elle portait une robe de soie couleur ivoire qui tombait proprement sur ses épaules et laissait ses bras libres, les cheveux roux défaits pour une fois, encadrant un visage qu'on ne lui voyait pas souvent — détendu, les traits ouverts, un léger sourire aux lèvres. Les yeux brillaient. Ses joues avaient une légère couleur. Et il y avait dans la façon dont elle se tenait quelque chose que Sohalia reconnut immédiatement : ce léger déséquilibre vers l'avant, ce centimètre supplémentaire dans la direction de l'autre, dont on n'est pas conscient parce que le corps le fait avant que la tête ne décide.
Tout dans cette photo hurlait qu'ils étaient attirés l'un vers l'autre de la même façon que deux corps célestes s'attirent — sans hâte, sans violence, avec la certitude tranquille et absolue des choses qui obéissent à une loi naturelle.
Sohalia avait regardé longtemps cette photo la première fois qu'elle l'avait vue, dans la boîte qu'avait retrouvé Blamenco dans les décombres du Moby Dick. Elle avait connu Thatch pendant dix ans. Elle l'avait vu s'enthousiasmer, s'énerver, séduire, faire le pitre, porter la douleur avec ce sourire qui ne cédait jamais tout à fait. Elle l'avait vu regarder des femmes. Elle l'avait vu intéressé, attentionné, charmant — toutes les variations de ce registre qu'il maîtrisait parfaitement.
Jamais elle ne l'avait vu avec cet éclat dans les yeux.
Cet éclat précis, sur cette photo, était quelque chose de nouveau. Quelque chose que dix ans de fraternité ne lui avaient pas appris à reconnaître chez lui parce qu'elle ne l'avait jamais vu exister.
Elle tint la photo vers Ritsu sans commentaire.
Ritsu la prit. Elle l'observa. Et quelque chose — beaucoup de choses, en réalité, trop pour les nommer une par une — traversa son visage en quelques secondes, de la surprise à autre chose, quelque chose de plus doux et de plus douloureux à la fois, et ses doigts se crispèrent légèrement sur les bords du tirage, pas assez pour le froisser, juste assez pour y appuyer la pression de tout ce qu'elle ressentait.
Elle caressa la photo du bout du pouce. Un geste lent, précautionneux, la façon dont on touche les choses précieuses qu'on ne veut pas abîmer.
« Regarde derrière, » souffla Sohalia.
Ritsu hésita une fraction de seconde, puis retourna la photo.
L'écriture de Thatch couvrait toute la surface — ces grandes lettres rondes et légèrement penchées qu'il avait, rapides mais lisibles, l'écriture de quelqu'un qui pense plus vite que sa main et qui a accepté depuis longtemps de ne pas forcer la cadence. Photo prise par Izo. Et en dessous, sans titre, sans date :
Ne me regarde pas ainsi,
Comme si tu allais conquérir le monde à mes côtés,
Comme si tu pouvais abandonner ta vie pour la mienne,
Comme si la dévotion était quelque chose que tu porterais sans peur,
Parce que, si tu le fais, tu devrais savoir ceci,
Je ferai tout mon possible pour te rendre heureuse,
Je bougerai des montagnes silencieusement,
Je brûlerai mes mains pour atteindre ta joie et l'appeler mon but,
Alors ne me regarde pas ainsi, si tu ne le penses pas,
À moins que tu sois prête à rester à mes côtés,
À me choisir avec la même imprudence avec laquelle je te choisirai.
Ritsu ne bougea pas pendant plusieurs secondes.
Elle lisait. Sohalia le voyait à la façon dont ses yeux se déplaçaient, lentement, ligne après ligne, avec ce soin qu'on met à traverser quelque chose qu'on ne veut pas finir trop vite. Elle s'arrêta quelque part au milieu. Ses doigts se crispèrent un peu plus sur les bords du papier.
Je brûlerai mes mains pour atteindre ta joie et l'appeler mon but.
Ce vers-là. Sohalia ne l'avait pas vu sur son visage, elle l'avait vu dans ses mains — ce léger tremblement qui traversa ses doigts, une seule fois, comme si quelque chose dans sa poitrine avait heurté quelque chose de solide. Thatch avait toujours su trouver la formulation exacte qui allait chercher le centre des choses. Même par écrit, même des mois après, même depuis l'autre côté de ce que le monde avait décidé pour lui.
Ritsu finit de lire. Elle resta immobile encore un moment, les yeux posés sur les derniers mots sans les voir vraiment, quelque part au-delà du papier.
Puis ses jambes la trahirent légèrement — pas une chute, juste ce mouvement qu'on fait quand quelque chose de trop grand arrive et que le corps ne sait plus très bien pourquoi il doit rester debout. Elle s'assit sur le rocher plat derrière elle, lentement, les yeux toujours sur la photo, et les larmes vinrent — pas en sanglots, pas avec du bruit, juste ce débordement silencieux et régulier qu'on ne peut pas retenir parce qu'on n'a plus l'énergie de le faire et qu'on n'a plus de raison de le vouloir.
Dans sa poitrine, quelque chose d'immense et d'impossible cherchait à prendre place. La certitude de ce qui avait existé — que quelqu'un avait tenu ces mots pour elle, les avait écrits au dos d'une photo, les avait gardés là sans jamais les prononcer à voix haute, et ne le ferait plus maintenant. La douleur nette et propre de ça, sans bords flous, sans ambiguïté possible — il l'avait aimée comme ça. Avec cette imprudence. Avec ce projet. Et le monde avait décidé qu'il n'y aurait pas le temps.
Elle caressa encore la photo. Les larmes tombaient sur le dos de sa main, pas sur le papier qu'elle tenait à l'écart, parce que même dans cet état elle veillait à ne pas l'abîmer.
Sohalia s'assit à côté d'elle.
Elle ne dit rien. Elle passa un bras autour de ses épaules et la laissa pleurer — pas pour l'arrêter, pas pour faire passer plus vite, juste pour qu'elle ne soit pas seule avec quelque chose d'aussi grand que ça dans un endroit aussi petit que le corps humain.
La lumière crépusculaire virait à l'orangé sur la roche volcanique. Au loin, les voix du camp montaient faiblement — quelqu'un qui appelait quelqu'un d'autre, un éclat de rire bref, le bruit du bois qu'on casse pour le feu. Le monde du camp continuait d'exister avec son bruit ordinaire pendant que quelque chose de très différent se passait ici, entre deux rochers, autour d'une photo.
Ritsu finit par prendre une longue et tremblante inspiration. Ses épaules bougèrent. Quelque chose dans sa posture se recomposa lentement, le chemin inverse de ce qui venait de se dénouer — pas en refermant, mais en trouvant une façon de tenir debout qui intègre ce qui venait de s'ouvrir.
Sohalia attendit encore un moment avant de parler.
« Je ne l'ai pas connu à ce moment de sa vie, » murmura-t-elle doucement, les yeux sur l'horizon. « Je le regrette. »
Elle s'arrêta, cherchant les mots exacts — ceux qui diraient la vérité sans en rajouter, sans la diminuer non plus.
« Son regard sur cette photo... Ritsu... Je l'ai connu pendant dix ans, et jamais — pas une seule fois — je ne l'ai vu regarder quelqu'un comme il te regarde sur cette photo. »
Ritsu ne répondit pas tout de suite. Elle regardait toujours la photo, posée maintenant à plat sur ses genoux, ses deux mains posées de chaque côté sans la tenir vraiment.
Le silence dura.
Puis Ritsu leva la tête vers Sohalia, et dans ses yeux il y avait encore les larmes et autre chose par-dessous — quelque chose de plus ferme, de plus net, comme si pleurer avait lavé quelque chose et laissé le fond visible.
« Merci, » dit-elle.
Sa voix était basse, un peu rauque des larmes, mais ferme.
Sohalia hocha la tête.
Elle laissa encore un moment s'installer, le temps que la chose posée entre elles trouve sa place, puis elle parla à nouveau — pas plus fort, pas différemment, mais avec une précision dans la voix qui signifiait que ce qu'elle allait dire était délibéré.
« Ritsu. Il est temps que tu arrêtes de survivre, et que tu recommences à vivre. » Elle chercha ses yeux. « Pour lui. »
Ritsu ne détourna pas le regard. Quelque chose passa sur son visage — pas une réponse, pas encore, juste la traversée de quelque chose de difficile et de nécessaire en même temps.
« Je sais, » souffla-t-elle enfin.
Le camp de la première division était installé dans une dépression naturelle de la roche, à l'abri du vent qui venait de la mer. Le feu central était grand, nourri depuis le début de soirée, et il jetait sa lumière chaude et orange sur les cercles de gens assis ou allongés ou debout qui le flanquaient. Les deux divisions s'étaient mélangées naturellement — pas immédiatement, ce genre de chose prenait le temps qu'il lui fallait, mais la journée d'exploration commune avait créé des sujets de conversation, et les sujets de conversation avaient créé des groupes, et les groupes s'étaient installés avec leurs bouteilles et leurs provisions du soir et leurs histoires des heures qui venaient de passer.
Sohalia s'assit au bord du cercle, entre Hogo et un homme de la première division dont elle avait oublié le nom et qui avait la courtoisie de ne pas le rappeler. Quelqu'un avait distribué de la viande rôtie — le résultat de la chasse de l'après-midi, passé sur les braises avec juste ce qu'il fallait de sel et d'herbes que Yori avait trouvées sur la pente nord — et l'odeur montait dans l'air du soir avec celle du bois qui brûle et de la roche encore chaude autour d'eux.
Kenta racontait quelque chose. Il racontait toujours quelque chose autour d'un feu, c'était une loi de la nature aussi sûre que la marée, et ce soir-là son histoire impliquait un marché dans un port dont Sohalia avait oublié le nom, un lézard géant, et une chaîne d'événements qui avait culminé dans la perte d'un pantalon neuf dans des circonstances que Kenta refusait d'expliquer complètement mais que son enthousiasme à les raconter rendait plus éloquent que n'importe quelle explication. Les hommes de la première division qui l'écoutaient pour la première fois riaient de la façon dont on rit quand on n'est pas encore sûr si c'est vrai ou non et qu'on a décidé que ça n'avait pas d'importance. Hogo avait entendu la version originale et deux variantes depuis et hochait la tête avec l'air de quelqu'un qui choisit ses batailles.
La musique vint ensuite — quelqu'un avait un instrument, un petit luth portatif dont les cordes avaient besoin d'être accordées et qui fut accordé avec le sérieux que mérite ce genre d'opération, et puis les notes commencèrent à monter dans l'air du soir, irrégulières d'abord puis plus assurées. Quelqu'un connaissait les paroles. Un troisième avait une voix suffisamment bonne pour que les deux premiers aient décidé de jouer pour elle, et ça devint une chanson collective de la façon dont ça devient toujours une chanson collective autour d'un feu — par accrétion, une voix après l'autre, jusqu'à ce que ce soit quelque chose de commun plutôt qu'une performance.
Sohalia mangea, écouta, laissa le feu lui réchauffer les mains.
À sa gauche, Ritsu était assise un peu en retrait du cercle, les genoux remontés contre la poitrine, les yeux sur les flammes. Elle avait mangé — Yori avait veillé à ça avec sa façon caractéristique de déposer une assiette devant quelqu'un sans demander si la personne voulait manger — et elle n'était pas partie s'isoler. C'était déjà quelque chose. Sa main droite était posée sur sa cuisse, les doigts légèrement repliés, et Sohalia savait sans avoir besoin de regarder ce qu'il y avait dans la paume — le bord du papier épais, tenu sans y penser, comme on tient quelque chose qu'on a cessé d'avoir besoin de protéger parce qu'on a compris qu'il nous appartenait.
Aki était de l'autre côté du feu, seul comme toujours, mais face aux flammes plutôt que tourné vers la roche. C'était une différence minime. Elle la remarqua quand même.
Sohalia resta encore le temps d'une chanson, puis se leva sans bruit.
La musique continua derrière elle, portée et déformée par la roche et le vent, plus douce à mesure qu'elle s'éloignait du cercle de feu vers la passerelle qui reliait le navire à la rive.
Elle poussa doucement la porte de la cabine.
Marco était à la table centrale, dans la lumière de la lampe à huile, un rapport étalé devant lui. L'escargophone reposait à sa droite, endormi, mais le combiné n'était pas reposé sur son support — pas raccroché, juste en pause, comme quelqu'un qui attend qu'on rappelle ou qui vient tout juste de finir une communication et n'a pas encore décidé si c'était fini.
Il leva les yeux à son entrée, puis les reposa sur le rapport.
Sohalia l'observa une seconde depuis le seuil. Il était concentré — en apparence, le flegme habituel, rien de particulier dans la posture. Mais elle connaissait ses épaules maintenant, la façon dont elles portaient les informations qui pesaient avant que son visage décide d'en faire quelque chose. Il y avait une légère raideur là, dans le haut du dos, presque rien, le genre de tension qui ne se voit pas si on ne sait pas chercher.
Elle s'avança, contourna la table par l'arrière, et posa les mains sur ses épaules.
Il ne bougea pas. Il laissa faire, et elle sentit sous ses paumes exactement ce qu'elle avait cru voir — cette résistance musculaire fine, pas douloureuse, pas alarmante, mais présente, installée là depuis un moment.
Elle commença à travailler doucement, les pouces le long des trapèzes, la pression ferme et régulière.
Par-dessus son épaule, ses yeux descendirent vers le rapport.
Les mots étaient une note de renseignement — ce format court et dense qu'elle avait appris à lire depuis des années, qui dit beaucoup en peu de lignes parce que les gens qui les rédigent n'ont pas le temps de développer. Barbe Noire. Un repérage. Des coordonnées. Un point qui se trouvait dans leur territoire.
Pas proche. Pas immédiatement menaçant.
Mais là.
« Tout va bien ? » murmura Marco.
Sa voix était calme, neutre, le ton de quelqu'un qui pose une question dont il attend une réponse honnête. Elle comprit immédiatement qu'il parlait de Ritsu — qu'il avait dû sentir quelque chose, depuis le camp ou depuis la cabine, avec ce Haki d'observation qui ne s'éteignait jamais vraiment.
« Oui, » dit-elle. « Ça va aller. »
Il hocha légèrement la tête.
Un instant passa. Ses mains continuaient leur travail sur ses épaules, et elle sentit quelque chose répondre sous ses doigts — pas disparaître, mais s'assouplir un peu, se déposer. Elle lut la note de renseignement une dernière fois, jusqu'au bout. Ni l'un ni l'autre ne prononça le nom. Ce n'était pas le moment — pas ce soir, pas ici, pas avec la musique du camp qui montait par vagues depuis dehors et la semaine qui commençait à peine devant eux.
Marco repoussa le rapport. Pas brusquement — avec ce geste qu'on fait quand on décide de poser quelque chose, délibérément, parce qu'on a choisi qu'autre chose comptait davantage pour l'instant.
Il se retourna vers elle.
Sohalia n'avait pas bougé — juste décalé les mains de ses épaules vers le côté du cou, et quand il se retourna sa bouche effleura sa mâchoire, juste là, là où la tension s'était logée, et elle sentit sous ses lèvres sa peau tiède et le léger tremblement de quelque chose qui cède.
Sa main remonta le long de son bras, trouva sa nuque, et quelque chose dans ce geste dit exactement ce qu'il n'avait pas besoin de formuler — qu'il était là, que la semaine était à eux, que le rapport pouvait attendre.
Elle l'embrassa dans le cou une nouvelle fois, plus lentement, les lèvres s'attardant, et sentit sa respiration changer — ce changement imperceptible mais net, le signe que quelque chose avait basculé. Elle connaissait ce basculement. Avec les mois, elle avait appris la manière dont leurs corps s'ajustaient : la réponse du sien au sien, la distance qui revenait dans le premier contact — cette brève maladresse des retrouvailles, ce moment suspendu où les corps redécouvrent un savoir ancien — puis disparaissait presque aussitôt, remplacée par une certitude plus profonde.
Dehors, le camp chantait.
La lampe à huile projetait sa lumière orangée sur les murs de la cabine, sur les cartes épinglées, sur le rapport maintenant au bord de la table, sur leurs deux silhouettes qui trouvaient la façon d'être ensemble dans le même espace après des semaines d'escargophone et de distance et de mots posés sur une ligne.
Ce n'était pas parfait.
Ce n'était pas censé l'être.
C'était réel — et ça, pour ce soir, était exactement suffisant.
— À suivre —
Publié : 09/03/2026
Quelle scène du chapitre vous a le plus marqué ?
Quelle relation entre personnages trouvez-vous la plus intéressante pour la suite ?
Merci d'avoir lu !
J'ai très hâte de savoir ce que vous avez pensé du chapitre.👀