Les fantômes du passé
Je dépose le dossier en le claquant sur le bureau de mon nouveau supérieur, Gary Collins, celui qui me supervise durant mon transfert dans son service. Il est clairement antipathique envers moi, tant le mot est écrit au fer rouge sur son front. Depuis une semaine, il se sert de moi comme de son larbin, à aller chercher son café, faire des photocopies ou encore à lui servir de secrétaire pour prendre ses rendez-vous, tout en faisant des allers-retours aux archives dans l’annexe du bâtiment à chaque fois qu’il veut consulter un dossier. Voilà mon quotidien et il est merdique.
En ce moment, il est parti sur le terrain pour vérifier un nouvel indice d’une affaire vieille de deux ans, alors je m’installe à mon bureau pour souffler un peu, après avoir couru l’équivalent d’un semi-marathon en seulement deux heures. Pour ne pas déranger l’harmonie de la pièce, mon poste de travail se trouve au même endroit qu’avant. J’ai seulement remis une séparation entre celui de Parker et le mien, comme c’était à l’époque de mon arrivée. Je me sens un peu à l’étroit, mais c’était nécessaire pour éviter de voir la chevelure argentée de Parker à chaque fois que je lève la tête de mon ordinateur. Il y a un froid entre nous depuis le jour où il a dormi chez moi sans que je n'arrive à me l’expliquer, même si j’en connais la raison. Repenser à ce moment me donne le vertige, alors je me concentre sur mon travail, à savoir numériser des vieux rapports qui auraient dû être faits depuis longtemps. Mais Collins a délibérément occulté cette part de son travail. Maintenant, c’est à moi, son assistante personnelle, comme il aime m’appeler, que la tâche incombe. Je savais que le travail serait différent, cependant, je m’attendais à participer aux investigations, quand bien même je ne quitte pas l’agence. Je donnerai n’importe quoi pour juste faire des recherches sur un suspect ou l’interroger. Marre de sentir la poussière ou me couper avec des feuilles de papier.
Alors que je philosophais sur le sens de ma vie, l’animation revient dans l’open space. L’équipe revient dépité d’avoir découvert leur principal suspect mort dans des circonstances troublantes. Pour ma satisfaction personnelle, je laisse courir mes oreilles ne voulant rien rater des nouvelles enquêtes. Je renvoie le signe de tête de McGee qui prenait de mes nouvelles, lorsque mes yeux remarquent le crâne de Parker se tourner vers moi. Je baisse les yeux en vitesse trop tardivement, vu le balancement du corps de celui-ci marcher vers moi. C’est à ce moment-là que mon téléphone se met à sonner.
Ouf, sauvé par le gong.
- Howard, je décroche avec nonchalance en pensant que c’était encore une requête farfelue de Collins, mais c’est une voix chaleureuse et pimenté qui me répond. Matt, pourquoi tu appelles sur mon fixe ?
- Tu ne répondais pas sur ton portable, donc j’ai appelé l’agence, me répond-il en parlant fort. Au vu du bruit, il doit appeler de l’extérieur.
Je retourne mon téléphone que j’avais mis en silencieux à cause du harcèlement de mon chef et je remarque les appels de Matt, en plus de ceux de Collins.
- Désolée, j’étais occupée. C’est rare que tu m’appelles aussi tôt, il se passe quelque chose ?
- Non rien, je voulais savoir si on pouvait déjeuner ensemble.
Je me pince les lèvres avant de donner ma réponse. Depuis notre réconciliation, il nous arrive de s’envoyer des messages de temps en temps, pour prendre des nouvelles. Je voudrais que notre relation ne dépasse pas le cadre amical, mais Matt m’invite régulièrement à dîner et je ne cesse de le repousser prétextant le travail. La situation ne peut pas continuer comme ça, il va falloir que je lui dise les limites à ne pas dépasser.
- D’accord, mais il va falloir venir ici. Je suis assignée à résidence. Je t’expliquerai plus tard, j’indique devant son étonnement. Je t’attendrais à l’accueil. Bise.
Midi approche avec son lot de roulement de roues et de pas précipités en direction de l’ascenseur, j’attends la fin de la valse des va-et-vient avant de m’engouffrer dans le couloir menant aux escaliers. Matt m’attend déjà à l’entrée de la base discutant avec le gardien. Je ne sais pas ce qu’ils se disent, mais les rires qui s’échappent de leur bouche montrent une ambiance détendue. Lorsque Matt me remarque, un large sourire lumineux embelli son visage photogénique tel un chiot attendant une friandise. Il porte une casquette de son équipe de base-ball favorite et des lunettes de soleil affinant son visage, le rendant encore plus séduisant. Je remercie le garde, puis Matt et moi, nous dirigeons vers le bâtiment. Curieuse, je ne peux me résoudre d’arriver dans la salle de repos, pour savoir ce qu’il y avait dans le sac en plastique que tenait Matt.
- Alors, on a quoi au menu ?
- Si je te dis ton plat préféré dans ton resto à emporter préféré ? Prolonge-t-il l’attente d’une devinette.
- Salade de riz à l’avocat et au poulet, je débite sans réfléchir.
- On dirait que je n’ai pas oublié, m’annonce Matt en me faisant un clin d’œil.
- J’ai hâte. On se dépêche je meurs de faim.
Avant d’entamer le repas, Matt insiste pour faire une petite visite de mon environnement de travail. J’ai beau lui dire que si je ne mange pas dans la seconde, je risque la crise de nerf. Pourtant, il refuse de laisser tomber. Donc nous déambulons dans l’agence tels deux ados en plein voyage scolaire. Il me pose plusieurs questions sur les différents postes et formations pour devenir agent, que je le soupçonne de vouloir travailler ici. Quand je lui fais la remarque, il rigole en disant que c’était un travail trop exigeant et que rien qu’à l’idée de tenir une arme lui faisait tourner de l’œil. Dire que les autres l’avaient injustement traité en criminel. Durant la visite, bizarrement, il refuse d’aller voir les salles d’interrogatoires. Son expérience a dû beaucoup le secouer pour qu’il évite cet endroit comme la peste. Intérieurement, je jubile de le voir aussi peureux, bien que mon expression n’affiche qu’un léger sourire. Nous arrivons enfin près de mon bureau où les lieux sont vidés de leurs habitants perpétuels.
- Alors c’est ici que tu m’as disculpé, me demande Matt en regardant mon bureau.
- En théorie, c’était plus au labo de Kasie. Mais oui, c’est ici que je travaille, je développe plus en profondeur. Pour toi, j’ai passé une nuit blanche et fais différents tests. Alors tu devrais me remercier.
Je lui bouscule l’épaule excitée de lui résumer tout ce que j’avais pu faire pour lui. Qu’il sache que je ne l’ai jamais laissé tomber. En regardant vers le bureau de Parker vide, je me remémore les moments houleux et compliqués.
- J’ai même mis en rogne mon chef. Heureusement, on s’est expliqué et tout est rentré dans l’ordre, j’ajoute en effleurant la main qu’il avait tenue du bout des doigts. Peut-être parce que je l’ai bluffé à un moment donné, je souris en repensant à l’expression de Parker.
- Merci de ton dévouement. Syna, m’appelle-t-il. Qu’est-ce que tu regardes comme ça ?
Il tourne son regard vers l’endroit où mes yeux fixent depuis tout à l’heure. L’équipe vient juste de revenir joyeuse et exténuée de leur sortie. S’ils sont aussi souriants, c’est qu’ils ont attrapé le meurtrier. Sans moi. J’espère que ma sanction se terminera vite pour que je puisse être près de lui. Une main s’agite devant mes yeux, avant que je réfléchisse à mes propres pensées. Mon attention revient vers lui.
- Syna, on va manger.
J’acquiesce, mais McGee nous repère et me hèle au grand dam de Matt qui roule des yeux. Apparemment, il ne veut pas rencontrer les tortionnaires qui l’ont malmené. Alors que ce sont des êtres adorables et des amis chers à mon cœur. J’ai envie qu’ils deviennent amis. Pendant le moment où je sortais avec Matt, je faisais tout pour garder cette relation secrète. À tel point que mes collègues ne savaient pas que je voyais quelqu’un. Aujourd’hui, c’est différent. Avec cette affaire et une longue introspection, j’ai regretté de ne pas l’avoir présenté à l’époque. Peut-être qu’en le connaissant, les choses se seraient déroulées autrement. Les présentations faites et quelques excuses de politesses, nous nous dirigeons enfin vers la salle de repos. La chance nous sourit, elle est déserte, ce qui est rare à cette heure-ci. Après s’être assis sur les places les plus isolées, je peux enfin déballer mon repas et humer la fumée du mariage entre l’avocat et le vinaigre balsamique.
- Hum un délice, je déguste la salade avec appétit. Tu as pris quoi, toi ?
- Leur salade de pommes de terre aux œufs. Tu en veux ?
J’acquiesce d’un hochement de tête. Tout naturellement Matt avance sa fourchette en bois vers ma bouche que je m’empresse d’engloutir. Un gémissement de plaisir résonne dans la pièce au moment où le fondant des pommes de terre et le crémeux des œufs entrent au contact de mes papilles.
- Apparemment, tu apprécies, remarque Matt après mon avis bruyant.
- J’adore, mais elle ne vaut pas la mienne.
- Sinon, c’est quoi cette histoire de confinement ?
- J’ai comme qui dirait désobéit aux ordres plusieurs fois et j’ai été puni. Mais c’est temporaire, je le rassure en souriant.
Il me regarde sidéré la bouche ouverte ne savant pas quoi répondre. Comme si je lui annonçais que j’avais tué quelqu’un. Bon, j’ai peut-être flingué ma réputation dans l’agence, mais ce n’est pas aussi dramatique qu’il le pense.
- Je ne te savais pas aussi rebelle, me taquine-t-il les yeux flamboyants d’admiration.
- Depuis mon accident…
- Attends ! Me coupe-t-il. Quel accident ? Dis-moi tout.
À contrecœur et en me maudissant d’être aussi stupide, je lui raconte tout dans les moindres détails. Sur l’enquête qui piétinait et l’empressement dans lequel se trouvait l’équipe. Bien sûr, je retire toutes les informations me concernant. Il n’a pas besoin de savoir que j’étais visée pour ne pas l’inquiéter davantage. Rien que lui dire que j’avais fini dans le coma pendant un mois suite à une explosion, le rendait blême. J’aborde aussi mon passage à vide, avec ma perte de mémoire et mon incapacité à retravailler. J’avais essayé pendant deux mois après six mois de rééducations, mais je n’arrivais plus à me concentrer et puis, il y a eu la dispute avec Gibbs, alors j’ai demandé un congé sans solde auprès du directeur. Matt tique sur certains mots et sert les dents pour ne pas me couper. Je peux l’imaginer en train de fulminer intérieurement de ne pas avoir été là pour moi. Enfin, je conclus mon récit en avouant que j’ai réussi à retrouver la mémoire tout récemment et que c’est la peur qui a court-circuité mon cerveau.
- Ça a dû être terrifiant, dit-il en me caressant la main. Mais pourquoi tu ne m’as pas appelé. J’aurais été là pour toi, te soutenir, te…
- Réconforter ? Pas après la manière dont je t’ai traité. Écoute, c’est du passé tout ça. Maintenant, je vais bien. Alors laissons-nous du temps pour se retrouver. D’accord, je lui demande en serrant sa main dans la mienne.
Je regarde l’heure sur mon téléphone et je saute de la chaise haute inconfortable les fesses endolories en voyant qu’il allait être l’heure de retourner bosser.
- Merde, tu recommences à treize heures, non ? Si tu ne te dépêches pas tu vas être en retard, je m’affole en rangeant la table.
- Relaxe, j’ai une réunion avec un client à quatorze, je peux me permettre de partir un peu en retard, me rassure Matt qui essayait de me ralentir.
- Peut-être, mais moi mon nouveau chef temporaire, ne va pas me louper si je ne suis pas à l’heure. Allez, il y aura d’autres moments. Viens, je te ramène jusqu’à l’entrée.
Comme je l’avais anticipé, Collins m’attend devant son bureau les bras croisés et le regard sévère. Il n’ a pas apprécié que je refuse ses appels. J’ai beau lui dire que j’étais occupé à faire les tâches qu’il m’avait assommées avec, mais il ne veut rien entendre. Selon son beau vouloir, je dois me mettre à disposition dès l’instant où il me convoque. Je ravale les mots assassins qui me passent par la tête, du genre « je ne suis pas ton chien ou ta bonne » et retourne les bras chargés de nouveaux dossiers à archiver.
Je vais lui montrer ce qu’est le travail rapide et bien fait !
Contrairement à lui qui utilise seulement deux doigts pour taper sur son clavier, bien que je suis sûr qu’il le fait exprès pour qu’un autre le fasse à sa place, je laisse glisser mes doigts fins et énergiques sur les touches pour terminer le plus rapidement possible et pouvoir me rendre au stand de tir pour évacuer le stresse de la journée. J’arrive de mieux en mieux à contrôler mes tremblements et à ne plus avoir de nausée, encore quelques séances et j’aurais retrouvé toute ma dextérité. Il me faut trois heures pour boucler la dizaine de dossiers. Je suis assez fière de moi, car avec la vitesse de Collins, j’en aurais eu pour des mois.
J’accumule les différentes boîtes contenant les dossiers sur le chariot qui m’attendait sagement au bas des escaliers. Ne pouvant prendre l’ascenseur, j’ai dû ruser pour arriver à la solution la moins bizarre. Au début, je voulais faire monter le chariot par l’ascenseur, courir dans les escaliers pour le récupérer en haut et vice-versa pour le retour. Mais qu’aurais-je dit à mes collègues lorsqu’ils auraient vu le chariot se promener tout seul dans les ascenseurs ? Comme il était hors de question d’ébruiter ma phobie, j’ai choisi la solution la plus fatigante. Amener le chariot en bas, puis descendre un par un les cartons. J’ai dû passer pour une extraterrestre aux yeux de mes collaborateurs, mais au moins, j’avais fait ma muscu de la semaine.
Dehors, le temps n’est pas forcément agréable et chaud, à cause, du vent venu de l’océan Atlantique. Pourtant, je prends tout mon temps à dégourdir mes jambes meurtries par la même position et à renouveler mes poumons d’un air plus frais et moins renfermé. Devant le bâtiment annexe, je passe mon badge et tape le code sur le clavier digital ouvrant la porte métallique. Je range soigneusement chaque dossier à sa place à l’aide de l’échelle pour les boîtes en hauteur ou en m’accroupissant pour celle du bas. J’étire mon dos, lorsqu’un bruit de cliquetis jette un froid dans mon dos. Mon imagination s’envole me montrant un intrus armé sortir entre les rayons.
- Il y a quelqu’un, j’appelle en m’avançant vers l’origine du bruit. Je porte ma main sur ma hanche et l’absence de mon arme, me ramène au jour de mon agression.
Je vais finir par l’agrafer à ma peau si ça continue.
Je relâche la pression en découvrant que l’intrus porte un collier de barbe et une chevelure argentée : Parker ! Vous m’avez fait peur, j’expulse l’air de soulagement en me tenant la poitrine.
- Désolé, ce n’était pas mon intention. Je voulais m’entretenir avec vous.
- Donc vous m’avez suivi ? Je l’interroge d’un regard emplie de déception.
Si on était dans une fiction, j’aurais peut-être trouvé ça excitant et encore, tout dépend de l’alchimie entre les personnages et mon humeur durant la lecture. Mais le vivre en vrai, c’est déstabilisant et flippant.
- Non, enfin si, mais vous m’évitez. Alors…
- Alors, vous avez pensé que me coincer dans un coin c’était ok ? Je l’asticote un peu pour lui faire prendre conscience de la situation embarrassante dans laquelle il se trouvait.
Je m’amuse de le voir se renfermer sur lui-même et réfléchir à comment il allait se sortir de cette position. Au bout d’un moment, toujours le regard jugeant, je décide de relâcher la pression qui doit peser sur ses épaules et lui rendre son âme. Mais il me devance.
- Vous avez raison. Je n’ai pas réfléchi aux conséquences que mon acte a pu provoquer chez vous. Même si je n’avais pas de mauvaises intentions, j’aurais dû attendre d’être dans un endroit plus animé.
- Bon de quoi voulez-vous me parler, je lui demande pour couper court au malaise qui se glissait entre nous.
- Depuis une semaine, vous m’évitez et je voulais savoir si c’était par rapport à cette fameuse soirée.
- Je croyais qu’on s’était mis d’accord de ne plus en parler et que c’était qu’un malencontreux accident, je l’informe froidement ne m’attendant pas à ce qu’il parle de ce sujet.
- Je ne parle pas de ça, c’est oublié comme convenu. Mais de ce que j’ai dit par rapport à votre envie de mourir. On a plus abordé le sujet.
Donc il a oublié ce qu’il s’est passé. Il a rembobiné le film, a coupé le passage concerné et maintenant agit comme s’il n’avait jamais existé. C’est vrai que d’un commun accord, l’événement ne serait plus évoqué, j’ai même insisté et appuyé pour lui accorder peu de crédit. Mais je m’attendais à le voir déstabilisé en ma présence ou même troublé, juste un peu. Comme n’importe quel individu sur cette planète le serait. Peut-être que c’est tellement récurent chez lui qu’il n’a rien ressenti ? Ou bien, il cache son jeu et j’aimerais connaître le secret pour qu’il y arrive. Car depuis, je suis en plein doute sur mon ressenti et mes sentiments indescriptibles.
Je reprends la conversation sans montrer ma contrariété : parce qu’il n’y a rien à dire. Vous avez donné votre avis, que je respecte, je lui notifie avec sérieux. Mais ma vision diffère juste de la vôtre. Par contre, ça ne signifie pas que je cours après la mort ou que je souhaite mourir. Seulement, je l’accepterai quand elle se présentera. Le plus tard possible, j’espère, je souris pour détendre l’atmosphère après une conversation peu joyeuse.
- Alors pourquoi êtes-vous allée seule dans ce bâtiment ? Me questionne un Parker sceptique de mes propos.
En entendant cette phrase, les paroles de mon chef font sens dans ma tête. Ce n’est pas qu’il pense que je suis fragile. Juste, il n’a pas encore compris ma philosophie de vie. Dans sa réalité, les deux affaires sont identiques, alors que pour moi elles sont complètements différentes. Notre compréhension de l’un et de l’autre se retrouve biaisée. Comme deux rouages désaxés que je vais devoir aligné pour qu’elles puissent reprendre leur route commune.
Je m’arrête près de la table qui sert à consulter des archives trop anciennes pour être déplacés et pose mes fesses sur la surface blanche pour répondre à sa question. Je vais devoir me dévoiler un peu, sur un sujet que je n’ai jamais abordé avec quelqu’un, mais nécessaire pour qu’il me comprenne. J’humidifie mes lèvres sèches et prends mon temps pour formuler ma réponse.
- Je vois. Vous avez transposé ces deux affaires et il y a eu une confusion. Concernant le tueur en série, c’était mon devoir de tout faire pour l’arrêter, comme les autres membres de l’équipe. Mais le lien spécial qui me liait à lui me donnait un avantage et je ne pouvais pas ne pas l’utiliser. En tant qu’enquêteur, vous pouvez comprendre mon choix, n’est-ce pas ? Il acquiesce en silence et me laisse poursuivre : par contre, c’est complètement différent pour l’autre situation. Déjà, je ne pensais pas être en danger et puis c’est personnel. Ça ne concerne que moi.
- Donc vous tenez les autres à l’écart. Pourquoi ?
Voilà, on y est. Le passage que je redoutais arrive et je sais qu’à la fin, je vais finir en miette. Car certaines vérités ne sont pas bonnes à avouer. Je ne veux pas qu’il voie la femme brisée par les paroles sévères de son père et par des années de solitude à tout emmagasiner et faire semblant devant les autres.
- Parce que je ne sais pas faire autrement, j'avoue la voix tremblante. Enfin, je sais demander de l’aide dans le cadre du travail. Si je ne comprends pas, je sais que les autres seront là pour me l’expliquer. Mais lorsqu’il s’agit de mon histoire, de ma personne, je n’y arrive pas. Les mots restent bloqués dans ma gorge. Je relève la tête et me prends en pleine figure le regard peiné, compréhensif, mais d’une intense chaleur et sans jugement de Parker, que mes dernières forces me lâchent et je craque : un jour mon père m’a dit que seul les faibles demandaient de l’aide. Alors pour lui prouver que j’étais forte, j’ai toujours réglé mes problèmes moi-même. Même si c’était dur. Même si à la fin, je souffrais d’être seule. J’ai enregistré ses mots comme une vérité absolue et à force de me les répéter, ils sont devenus comme un poison, une prison. Je prends une grande inspiration, renifle et essuie mes larmes grâce au mouchoir que Parker m’a donné : en réfléchissant plus en profondeur, je me suis convaincue que recevoir de l’aide, c’était être responsable de la personne à qui vous la demandez. Et cette responsabilité peut se transformer en culpabilité s’il lui arrive quelque chose. Ce poids est trop lourd à porter. J’ai beau être forte, je n’ai pas les épaules assez solides pour l’assumer. Donc, pour l’éviter, je reste en retrait. C’est égoïste, mais je ne sais pas fonctionner autrement.
- Vous n’êtes pas égoïste, au contraire. C’est l’amour que vous portez aux autres qui vous poussent à les repousser. Mais écoutez moi bien, Syna, me regarde-t-il droit dans les yeux et les mains en coupe autour de mon visage. La façon qu’il a de prononcer mon prénom résonne comme du miel dans mes oreilles et une chaleur embrase mon ventre. Son pouce essuie une larme qui perlait au coin de mon œil droit et il reprend : aussi forte que vous soyez, il est humainement impossible de tout gérer tout seul. Je ne doute pas que vous puissiez détruire des portes à mains nues ou plier un mec en deux, énumère-t-il en souriant, ce qui m’entraîne à mon tour. Mais demander de l’aide ne fera pas de vous une faible, mais montrera aux autres que vous avez confiance en eux.
- Vos exemples sont trop radicaux. Je tiens à mes mains, je ris en posant ma tête sur son épaule. Est-ce que je peux rester un moment comme ça ?
- Bien sûr. Après tout je suis votre doudou.
- Je croyais que vous aviez oublié, je peste en le frappant sur le torse. Merci.
Le mot doudou me ramène à la première nuit sous protection. Enfin, la scène s’est plutôt déroulée au petit matin lorsque la voix de Parker tentait de me réveiller. Pour une raison que j’ignore, encore maintenant, j’étais plongé dans un sommeil de plomb sans rêve, celui qui nous fait dire « encore cinq minutes ». Si Parker n’avait pas tout fait pour me réveiller, j’aurais été très en retard, chose qui ne m’était jamais arrivé. Mais j’étais tellement bien, emmitouflée dans cette couette douce et réconfortante, qui sentait le frais, avec un oreiller ferme comme j’aime, peut-être un peu trop. J’étais sur un nuage jusqu’à ce qu’après avoir resserré l’oreiller dans mes bras, je le sentais bouger. Il se soulevait comme un torse qui respire. Ce simple détail m’a fait ouvrir les yeux et j’ai mis deux à trois minutes à réaliser que la silhouette allongée à côté de moi dont mon bras était posé dessus, n’était pas un oreiller, mais mon patron. Et j’étais littéralement collée à lui, ma tête sur son épaule et le reste de mon corps sous le creux de son bras. Celui-ci était tranquillement posé sur ma hanche. Par contre, je ne m’explique toujours pas le calme olympien dont j’ai fait preuve. Aucun cri n’est sorti de ma bouche, je me suis juste levée avec hâte et tenu loin de Parker. Sûrement, parce que j’étais encore un peu groggy par le sommeil et que nous étions habillés, j’avais conclu que rien de grave n’était arrivé. Confirmé par mon chef, avec en bonus l’explication sur comment la situation a dérapé autant, car je n’avais aucun souvenir. D’après lui, pendant qu’il faisait la vaisselle, je m’étais endormi et quand il a essayé de me réveiller, je lui aurais attrapé le bras pour ne plus le lâcher. Honteuse et confuse, je ne savais plus où me mettre, ni justifier mon geste. Alors j’ai sorti le premier truc qui m’était passé par la tête. Même si traiter son chef de doudou, je ne le conseille à personne. D’une même voix, nous concluons que rien n’était arrivé.
Nous sortons de l’annexe en silence et en celant dans notre boîte interne l’intégralité des dernières minutes écoulées dans cette pièce. La lumière naturelle m’éblouit, me faisant plier les yeux, après être resté dans un environnement à l’éclairage tamisé et artificiel. Je pars à l’opposé de Parker et me prépare mentalement pour mon exercice au tir. Un regard intense d’encouragement me suit depuis que j’ai tourné les talons. Pas la peine de me retourner pour en connaître l’origine, Parker. Il n’a pas besoin de demander où je vais, car plus que quiconque dans cette agence, il sait ce que je ressens et mon envie de revenir au niveau. Des encouragements insonores que j’arrive à percevoir même en ayant les yeux fermés. Ou pas. Je sors mon téléphone et souris en voyant le nom de Parker sur l’écran.
Parker
Vous allez tout déchirer
Syna
💪
Une demi-heure plus tard, je lui envoie les résultats plutôt encourageants, un 8 qui me vaut ses félicitations. C’est avec le cœur léger que je retourne à mon poste de bureau.
Vers la fin de la journée, alors que je me prépare pour rentrer chez moi, mon fixe sonne. J’hésite une micro-seconde avant de décrocher, je suis exténuée et la seule chose que je veux, c’est de me plonger dans un bain moussant, plutôt que de faire des heures supplémentaires. Mais ma conscience en décide autrement et me harcèle de répondre à ce coup de fil.
- Agent spécial Syna Howard. Attendez, madame ? Mme Green calmez-vous, je ne comprends pas ce que vous me dites.
- Je voudrais savoir où en est l’enquête sur l’agression de ma fille, articule-t-elle plus calmement. Elle a besoin d’aide. Elle a fait une tentative de suicide.
Maintenant, je comprends son ton affolé. Bien que je n’ai jamais voulu devenir mère, je ne peux qu’imaginer la terreur que cette femme doit vivre. Une souffrance que je ne ressentirais jamais dans ma chair. Est-ce que ma mère aurait réagi pareille si j’étais passé à l’acte trois ans plus tôt ? Elle serait sûrement venue me voir en enfer pour me ramener à la maison et m’aurait privé de gâteaux. Je souris en me représentant ma mère relevée les manches de son pull, en train de braver les flammes et cerbère tout en jurant que j’allais le regretter à vie de la laisser seule.
- Pouvez-vous venir à l’agence ? Maintenant ou demain matin, je réponds quand elle me demande plus de précision. Bien, je vous dis à tout à l’heure. N’oubliez pas de dire à l’accueil que vous avez rendez-vous avec l’agent Howard. Un agent vous mènera à mon bureau.
Sans plus attendre, je cherche dans le placard où les affaires récentes et toujours en cours sont rangées, mais je ne trouve aucun dossier au nom de Mallory Green. Je consulte cette fois-ci le site internet recensant toutes les archives. Après quelques minutes, je trouve mon bonheur et d’après la page, le dossier est rangé dans l’annexe.
- Bizarre, je me parle à moi-même, normalement il aurait dû être ici. Qui était en charge de l’enquête ?
Le nom de Collins apparaît sur l’écran et je ne suis pas surprise. Cet homme pense sûrement qu’une simple agression sexuelle ne mérite pas que l’on investisse autant de moyens qu’un homicide. Je lance un coup d’œil dans la salle et vu le peu de luminosité, on dirait bien que je suis la dernière encore présente. Je vais lui faire prendre ses responsabilités en résolvant ce cas.
Le temps de faire l’aller-retour pour aller chercher le dossier, la mère de la victime arrive accompagnée de l’agent qui s’occupe des visiteurs. Une petite dame à la carrure carrée habillée avec un simple jogging gris et une veste beige. L’image me renvoie celle d’une femme qui a arrêté de vivre depuis le funeste jour de l’agression de sa fille. Les cernes sous ses yeux me confirment qu’elle ne doit pas beaucoup dormir. Après m’être annoncée, je l’invite à me suivre dans la salle de conférence où nous serons plus à l’aise pour parler sans être dérangées. Même si pour l’instant, je suis seule, l’équipe de nuit ne devrait pas tarder.
- Un café ? Je demande après qu’elle se soit installée.
- Merci.
Je lui sers le café, puis m’installe en face d’elle en mettant mon carnet de notes à disposition. Je parcours le dossier en vitesse pour connaître les événements clés. Apparemment, la jeune femme était à une soirée étudiante avec d’autres personnes de sa promo et a été agressée dans une chambre à l’étage de la maison où se déroulait la soirée. Elle a été retrouvée inconsciente par un témoin qui a mis en fuite l’agresseur avant qu’il ne la viole. Le témoin n’a pas pu décrire la personne à cause de la pénombre et de son état alcoolisé.
Voilà pourquoi je ne bois pas. Ne pas me souvenir d’un truc que j’ai fait ou vu me fait peur.
Il n’y a pas d’autres témoins et les suspects interrogés ont tous été disculpé. Avec l’absence d’ADN sur la victime et un témoin oculaire, peu fiable, je comprends pourquoi l’enquête piétine. Surtout que la victime n’a pas beaucoup de souvenirs de la soirée.
Avec les informations nécessaires, je vais pouvoir entamer une discussion avec la mère pour connaître plus en profondeur sa fille et peut-être trouver des indices dans son comportement ou sa façon de parler.
- Comment va votre fille ? Je débute en douceur et pour montrer l’intérêt que je portais à sa fille.
- Stable. Les médecins ont réussi à enlever les médicaments qu’elle avait avalé, gémit-elle en prononçant les mots médicaments et avalé. Je lui donne un paquet de mouchoirs. Merci, dit-elle en en prenant un. Je ne comprends pas son geste.
- Comment ça ?
- Elle allait bien. Elle commençait à redevenir la fille d’avant. Elle écrivait beaucoup, me sourit-elle en me montrant son pc. Mais depuis quelques jours, elle s’était de nouveau renfermée. Et puis, elle a…
Une nouvelle crise de larmes survient et je ne peux que lui serrer la main dans un geste affectif et compréhensif. J’attends que les larmes se tarissent avant de poursuivre.
- Pouvez-vous me dire en détail ce qui s’est passé ce jour-là ?
- Elle était partie voir une amie dans le nouveau centre commercial qui vient d’ouvrir. Et elle est revenue furieuse et en pleure une heure plus tard.
- Vous a-t-elle dit ce qui s’était passé ?
- Non, elle murmurait quelque chose, mais je n’ai pas entendu. Par contre elle a passé le reste de la journée à écrire. Alors je me suis dit que la réponse était peut-être dans son ordinateur.
- Vous avez bien fait de le ramener. Puis-je ? Je la questionne du regard en tendant la main vers le pc. Après l’avoir allumé, je tombe sur l’écran de verrouillage protégé par mot de passe : Vous ne connaîtriez pas le mot de passe par hasard ?
- Désolée. Je fais une piètre mère incapable d’aider son enfant, se plaint-elle en essuyant les nouvelles larmes qui coulaient.
- Ne dites pas ça. Je suis sûre que votre fille vous aime et est reconnaissante de vous avoir.
Sa bouche s’ouvre et se referme, comme si elle était prête à me confier un secret, mais qu’elle ne savait pas si elle pouvait me faire confiance. J’attends patiemment qu’elle se décide à le partager. Sa fatigue mentale est déjà haute, alors je ne veux pas la brusquer à dévoiler quelque chose qu’elle juge pas forcément nécessaire pour l’enquête. Même si c’est à moi de le décider normalement. Mais devant sa détresse, je préfère prendre mon temps. Pourtant, après une quinzaine de minutes, elle ne voulait pas cracher le morceau.
- Si vous avez d’autres informations ou envie de parler, je suis disponible, je lui annonce en donnant ma carte.
- Avant l’agression, on était en froid, se confie-t-elle enfin. Elle voulait s’engager chez les Marines, comme son père. Mais j’étais contre. J’ai perdu mon mari en mission, je ne voulais pas la perdre aussi. Elle renifle, le regard baissé de honte tout en entortillant le cordon de son pantalon. Après une dispute, on s’est éloignée, reprend-elle, et je n’ai plus eu de nouvelle jusqu’à ce jour. Je ne savais même pas qu’elle avait un petit copain.
Un copain ? Bizarre, le rapport n’indique pas la présence d’un éventuel petit ami. Soit l’information s’est perdue, soit elle a été évincé délibérément. Mais pourquoi Collins ferait une chose pareille ? Pour mettre un terme à l’enquête rapidement ? Ça me semble gros, même pour lui.
- Désolée, l’information a dû se perdre, mais l’enquête ne parle d’aucun petit ami. Vous connaissez son nom ?
- Non, mais sa meilleure amie Valery doit le savoir. Elles se connaissent depuis l’enfance et se sont engagées en même temps. Elles sont toujours en contact. Mais il me semble que Valéry soit sur un destroyer en ce moment. Mais je ne sais pas quand elle rentrera.
- Ce n’est pas grave, je vais trouver l’information.
- Est-ce que l’ordinateur vous sera utile ? Je commence à désespérer et j’aimerai soulager la souffrance de ma fille.
- Je suis certaine que la réponse se trouve à l’intérieur. Et je vous promets que je ferais le nécessaire pour retrouver cet ordure. Contrairement à mon prédécesseur, je ne lâcherai pas l’affaire tant qu’il ne sera pas derrière les barreaux.
Le lendemain avant l’arrivée de Collins, je me dirige vers le labo pour savoir si Kasie a commencé à travailler sur l’ordinateur de Mallory. Pour plus de praticités, je l’avais descendu après avoir raccompagné Mme Green à l’ascenseur, avec une note indiquant de le mettre en tête des priorités. Tout en descendant les marches, je repense à la raison qui a poussé Collins à cacher des éléments clés. J’ai fait une liste des justifications logiques et récurrentes dans ce genre de cas. D’abord les raisons personnelles : protéger un proche, un ami ou lui-même. Est-ce qu’il mettrait sa carrière en jeu pour aider un suspect ? Je ne le connais pas assez, mais il me semble intègre et a une bonne réputation. Que je sache, être grincheux ne fait pas des gens des malhonnêtes. Peut-être qu’il doutait de la véracité de l’agression. Ça me semble peu probable, car la conclusion de son rapport ne va pas dans ce sens et un agent ne peut avoir d’avis personnel lors d’une enquête. Enfin, l’ennui ou le manque de temps. Une simple agression sera toujours mise en second plan d’un homicide ou d’une attaque terroriste. C’est injuste pour la victime, mais c’est comme ça. Avec la baisse des moyens année après année, il faut faire des choix. En-dehors de cette sélection, on peut aussi parler de menaces, pots-de-vin...
Je trébuche à la dernière marche comme si j’avais heurté une petite montagne, celle qui illustre la tonne de boulot qui m’attend. Et bien sûr, sans me faire repérer par Collins. Je ne sais même pas si je suis dans mon droit. Le directeur Vance a parlé de ne pas sortir de l’agence, mais ne m’a pas demandé de ne pas enquêter ? Donc si je reste ici tout en terminant une affaire bloquée depuis deux ans, il reconsidérera ma place dans l’équipe. Et Parker sera fière de moi ? Surtout si en plus je découvre l’existence d’un flic véreux. La cerise sur le gâteau. Je me frotte les mains avant d’entrée dans le labo.
- Salut Kasie. Tu as déverrouillé le pc ?
- Kasie fait-ci. Kaise fait-ça. Il me faut les résultats dans l’heure. Bla bla bla. Comme si je pouvais me multiplier, éructe-t-elle devant son pc.
Je me disais bien que l’atmosphère était pesante en pénétrant dans la pièce, mais avec ma propre situation, je n’ai pas pensé à celle de mon amie. Être seule à analyser des milliers de preuves par jours ne doit pas être facile. Et je lui rajoute du boulot supplémentaire non-prioritaire.
- Désolée je ne voulais pas de presser. Tu sais quoi, fais d’abord les trucs prioritaires et je repasserai plus tard, en reculant vers la sortie.
- Oh non, ne culpabilise pas, me lance-t-elle en se retournant pour me faire face. Ce n’était pas contre toi. C’est juste ma manière de décompresser. Ce que tu m’as demandé est déjà fait, il est sur la table dans l’autre salle.
Elle pointe le doigt vers la table derrière la vitre où trône le pc ouvert.
- Tu gères. Demande-moi ce que tu veux.
Je m’installe sur la chaise et commence à fouiller dans les dossiers de Mallory. Sa mère n’avait pas menti. Il y a des centaines de fichiers textes, il me faudra la journée pour tout lire. J’ouvre le plus récent, avec un peu de chance, il y aura la réponse à ma question sur l’identité du petit ami. Pendant ce temps, Kasie répond enfin à ma proposition. Avec une demande assez inattendue que je faillis m’étouffer.
- Tu pourrais faire un effort pour le pari. Je ne sais pas, inviter Parker au restaurant, au cinéma ou pourquoi pas au bowling, énumère-t-elle avec beaucoup d’entrain.
Parker au bowling ? Je l’imagine arriver avec une tenue spéciale et sa propre boule. Et comme tout leader qui se respecte, m’apprendre comment tenir la boule et la meilleure façon de lancer pour toujours faire un strike. L’image de Parker derrière moi dans mon salon ressurgit instantanément. Par contre, le décor a changé. Adieu, le canapé et bonjour les pistes cirées. Son corps est plus proche, voir collé au mien. Ses mains saisissant mes hanches pour les positionner comme il faut et sa voix grave donnant des instructions claires. L’une de ses mains remonte le long de mon bras pour saisir ma main et la mettre en position pour lancer la boule. Son souffle caresse mes cheveux et chatouille mon cou à chaque fois qu’il ouvre la bouche. Je chasse l’illusion au moment où ma tête se tourne vers celle de Parker et que nos lèvres sont tellement proches qu’il suffit d’un simple mouvement pour qu’elles se frôlent. Ridicule. Vivement la fin de ce pari stupide.
- Autre chose, je crie pour qu’elle m’entende. Il n’y aura jamais rien entre Parker et moi.
Nous avons déjà mangé ensemble dans ma maison, et même partagé le même lit. Pourtant aucun rapprochement entre nous. Donc je doute qu’un ciné ou une autre activité fasse mieux. Et puis avec tous mes problèmes, je n’ai clairement pas le temps pour les amours. Plus tard peut-être.
- Et ni avec Matt au passage, je précise également.
Je me reconcentre sur le fichier que je suis en train de lire. Les mots de Mallory sont glaçants avec beaucoup de noirceurs. Elle devait être dans un état très critique quand elle a rempli la page de mots comme « ça ne s’arrêtera jamais », « il me hante », « pourquoi il est toujours là »… Plus la page défile moins de mots la compose. Vers la fin, il n’y en a plus qu’un « Benji ». Sûrement le diminutif de Benjamin. J’ai enfin trouvé le prénom de son petit ami ou son agresseur. Pour l’instant, rien ne prouve que le copain soit impliqué.
Alors que je cherche si elle a écrit son nom de famille quelque part, mon téléphone sonne affichant le nom de Collins. Je regarde l’horloge du pc et il affiche neuf heures.
Génial. Il est l’heure de jouer à la secrétaire pour l’autre débile.
Je décroche en sachant qu’il va m’incendier. Ce qui ne manque pas. Tout en me courant sur le haricot sur le fait que je sois en retard, ce qui est faux, il m’ordonne de venir immédiatement et de surtout ne pas oublier son café. J’abandonne le pc après avoir copié les fichiers que je n’avais pas encore consulté et passe par le garage pour aller chercher son café. Une envie folle de cracher dedans, mais j’ai passé l’âge des vengeances puériles. De plus, si j’arrive à prouver qu’il a falsifié un rapport, la vengeance sera plus délicieuse à regarder.
La fin de matinée arrive, pourtant, je n’ai pas encore eu le temps de contacter le supérieur de Valery Evans ou de demander les vidéos de surveillance du centre commercial. Mon chef provisoire a décidé de me donner le double de travail aujourd’hui à faire avant midi. Donc j’ai passé mon temps dans les escaliers entre ici et le bâtiment annexe. Si ça continue, je vais demander au directeur d’installer un tapis roulant reliant mon bureau à l’annexe pour aller plus vite. Alors que je commençais à voir le bout, Collins arrive avec d’autres dossiers.
- À faire pour aujourd’hui, m’informe-t-il en ajoutant une pile de documents. Après mon déjeuner, j’ai rendez-vous avec un témoin. N’en profitez pas pour flâner.
Après les magnifiques mots d’encouragements et bienveillants, il part sans attendre ma réponse. Intérieurement, je suis prête à lui balancer les dossiers ou à les jeter dans sa poubelle. Au lieu de la colère, j’exprime plutôt de la joie. J’ai enfin un instant de répit pour continuer ma petite enquête privée. Sans plus attendre, j’appelle le service de sécurité pour demander les vidéos de surveillance de la journée concernée. Pour une fois, tout se passe bien, j’ai au téléphone une personne cordiale qui ne casse pas les pieds pour une histoire de mandat et semble même intéressée par l’affaire. D’ici une heure, le gardien m’aura envoyé les vidéos. À l’opposé, mon second coup de fil me fait hérisser les cheveux sur la tête. En trois ans de pause, j’avais oublié qu’il était difficile de demander un service aux membres de l’armée. À croire que leurs décorations leur donnent tous les droits.
- Écoutez, la vie d’une jeune femme est en jeu, j’implore en accentuant la situation, jouant le tout pour le tout. J’ai besoin de parler à l’enseigne Valery Evans. Elle seule peut me procurer la réponse dont j’ai besoin.
- Je vais appeler le commandant Smith, lui seul peut décider d’un appel long distance sur l’USS Enterprise. Mais je ne vous garantie rien.
- Merci.
Je raccroche avec l’espoir d’avoir le fin mot de l’histoire avant la fin de la journée. Je sais que le commandant peut refuser d’ouvrir un canal sur le destroyer par mesure de sécurité ou parce que je n’ai pas les accréditations me donnant accès à ce service. Mais je le sens bien. Cette affaire sera vite réglée, sans que je me déplace et sans que Collins ne le découvre.
L’e-mail pour les vidéos arrive au moment où je finis d’engloutir le sandwich préparé en vitesse au matin et sans saveur. Je regarde la pile qui n’a pas bougé d’un iota et du fichier vidéo. Le choix est cornélien. La pause-déjeuner est bientôt terminée, je ne sais pas si le rendez-vous de Collins durera longtemps. En plus, je ne peux pas m’éloigner de mon fixe au cas où je recevrais un appel du commandant. La seule chose qui me manque, c’est un second écran. Je zyeute en direction du bureau de Collins, par chance, il a le matériel nécessaire. Profitant que la salle soit presque vide, je me dirige avec la pile de documents pour m’installer à son bureau. Il est tellement désordonné que je ne sais pas où poser mes affaires.
Je me demande comment il arrive à se repérer dans tout ce foutoir.
Pas de temps à perdre, je télécharge le fichier vidéo que je fais défiler sur un écran et m’occupe du travail donné par Collins. Me concentrer sur deux écrans n’est pas mon fort, mais je prends sur moi pour le bien de la jeune femme. La gymnastique des yeux d’un écran à l’autre fatigue mon organe faisant survenir un mal de crâne que je n’avais plus ressenti depuis des jours. Heureusement, la tache confiée par mon chef est d’une simplicité que même un gamin de primaire pourrait réussir. J’entame l’avant-dernier dossier, lorsqu’un mouvement sur l’autre écran attire mon attention. Je rembobine pour regarder la séquence en entier. J’y vois une foule qui s’écarte d’une altercation entre deux personnes. Un homme et une femme. La femme ressemble comme deux gouttes d’eau à la photo de la victime. Par déduction, l’autre doit être son agresseur. J’agrandis pour voir en détail le jeune homme. L’image n’est pas nette, mais elle sera suffisante pour une reconnaissante faciale. Je remarque une marque rouge sur la joue du suspect. Je retourne en arrière et je vois Mallory le frapper, voir même le griffer. Il est trop tard pour prélever les traces d’ADN sous les ongles de la jeune femme, mais si elle n’a pas nettoyé les vêtements qu’elle portait ce jour-là, des gouttelettes de sang peut avoir giclées sur le tissu.
Ça vaut le coup de vérifier.
- Mme Green, ici l’agent Howard du NCIS. J’aurais un service à vous demander. Est-ce que les vêtements que portait votre fille le jour où elle est allée au centre commercial ont été lavé ? Elle me répond que sa fille ne voulait pas qu’elle les touche. Pouvez-vous les amener à l’agence ? Je serais bien venu les chercher, mais j’attends un appel important. Merci Mme Green.
Bien ça avance plus que j’espérais. Maintenant, que j’ai les informations nécessaires, je n’ai plus besoin du bureau de Collins. J’imprime la photo pour la mettre dans le dossier. En cherchant une agrafeuse, je tombe sur une photo dans le tiroir du haut. Deux personnes font face à l’objectif, deux hommes. L’un est clairement Collins, l’autre ressemble grandement à la personne de la vidéo. Mais la qualité n’est pas optimale et il a un visage passe-partout. Je la remets dans le tiroir quand je vois Collins sortir de l’ascenseur en train de rire avec un collègue. Troublée par la vision qu’il puisse avoir une autre expression que le regard grincheux, je me hâte de repartir vers mon bureau. Je reprends mon souffle assis dans mon fauteuil tout en m’occupant du dernier dossier.
- Vous avez terminé ? M’interpelle Collins toute trace de sourire effacée.
- À l’instant, chef, je réponds en souriant. Mon téléphone sonne et j’y vois ma porte de sortie. Désolée. Howard. Bien j’arrive tout de suite. C’est le directeur, il veut me voir, je mens à Collins sur l’origine de l’appel.
- Si c’est le directeur, je n’ai pas le choix que de vous laissez partir.
Je me dirige à l’étage, au lieu d’aller vers le bureau de la direction, je m’arrête devant la porte du MTAG et entre après avoir passé le scanner rétinien. La salle n’a pas changé en mon absence. Un écran géant qui sert à nous connecter à d’autres agences, passer des appels sécurisés ou encore suivre des opérations en direct. Comme elle est peu éclairée et coupée de l’extérieur, je ne me sens pas à l’aise. Un peu comme dans les salles d’interrogations, je prends sur moi. Sur le moniteur en face de moi, un homme d’une cinquantaine d'années en tenue militaire avec à sa poitrine ses nombreuses médailles. Il n’a pas l’air commode, comme si je l’avais dérangé, ce qui n’est pas totalement faux.
- Faite vite, je n’ai pas toute la journée, me dit-il dans un ton méprisant.
- Merci commandant pour votre appelle. Son regard se durcit et il souffle pour que j’accélère. Je voudrais parler à l’enseigne Valery Evans qui se trouve sur le destroyer USS Enterprise…
- Venez-en au fait, agent Howard, me coupe-t-il.
- Bien. J’enquête sur une agression survenue deux ans auparavant et j’ai besoin de m’entretenir avec Evans pour réentendre son témoignage. C’est l’amie de la victime et…
- Pourquoi réentendre son témoignage maintenant, alors que vous l’avez déjà entendu, me demande-t-il agacé et en me coupant une deuxième fois.
Je pense qu’il va finir sur ma liste des personnes les plus exécrables de l’année. Avant ou après Collins, je n’ai pas encore décidé.
- La jeune femme a fait une tentative de suicide hier. Étant amie, je pense qu’elle a envie de le savoir et elle pourrait me donner de nouvelles informations.
Son regard est circonspect, on dirait que la vie de la jeune femme ne compte pas pour lui. Déjà qu’il me parle comme un chien et que mon mal de crâne ne fait que s’accentuer, je change de tactique. Tant pis pour les retomber pour ma carrière, mais j’ai besoin de cette information.
- Écoutez. Je me doute que la vie d’une femme ne fasse pas partie de vos priorités, commandant. Je laisse un peu filtrer un ton plus autoritaire. Mais on parle d’une jeune femme qui a voulu s’engager pour rendre hommage à son père. Sans cet incident, elle serait sûrement sous votre commandement. Est-ce ainsi que vous traitez vos subalternes ? Et si c’était votre fille ? Je finis pour essayer de le prendre par les sentiments.
- Je vais faire mon possible, mais je n’apprécie pas votre ton, agent Howard et ni vos insinuations. J’en informerai votre supérieur.
La liaison coupée, je souffle en mettant la main sur ma poitrine pour calmer mon palpitant qui bondit dans tout mon corps. C’est la première fois que je secoue un commandant et je dois dire que c’est plutôt grisant. Je ne le ferais pas tous les jours, mais de temps en temps pourquoi pas.
Dix minutes plus tard, j’ai l’info en poche. Le petit ami se nomme Benjamin Collins. Il ne peut s’agir que du fils de celui-ci. Ma supposition était bonne, il a délibérément caché une information capitale dans le seul but de protéger son fils. Action compréhensive et désespérée d’un père aimant. Inexcusable pour un agent aussi émérite. J’entends déjà l’indignité, le mépris et le jugement des autres, et la peur de redevenir une paria s’insinue dans les fondements de mon être ébranlant la plupart de mes principes. Mais au final, la justice sera rendue et une jeune femme retrouvera une vie plus apaisée.
Après avoir récupéré les vêtements de Mallory Green, je descends au labo pour demander à Kasie si elle peut faire une recherche d’ADN. Mais avant d’entrer dans la salle, je prends la température sur son état émotionnel, cherchant la moindre faille qui montre une surcharge de travail. Je n’aimerais pas empiéter sur une enquête urgente.
- Kasie, tu es débordée ?, je m’informe en marchant vers elle.
- Nope. Toi, tu as quelque chose à me demander, affirme-t-elle après s’être retournée et vu la montagne de sac de preuves dans mes mains.
- Tu peux faire une recherche ADN sur ces habits. Je dépose les scellés sur la table. J’hésite à m’épancher plus longuement sur le pourquoi de cette recherche, de peur des retombés que les découverte pourrait avoir. Mais devant sa mine intriguée, je filtre les informations : ça concerne une affaire en pause depuis deux ans et il y a eu de nouveaux éléments. Mais ne t’inquiète pas, je n’ai pas bougé d’ici. Par contre, ça peut rester entre nous.
- Ne me dit pas que tu as encore pris une décision sans en parler aux autres. Non finalement ne me dit rien, je ne veux rien savoir, rectifie Kasie avant que je réponde. Je vais faire ton analyse et après tu te débrouilles, ok ?
- Merci. Après ça, je t’offrirais ce que tu veux.
Elle me sourit en me disant qu’elle réfléchit à ce qu’elle allait me demander et commence à analyser les vêtements avec une lampe à ultraviolets pour détecter la présence de trace de sang. Avec minutie, elle fait glisser lentement la lampe sur chaque surface du pantalon, gilet et pull de la victime. L’opération prend des heures, alors qu’en réalité, cinq minutes se sont écoulées quand elle découvre des éclaboussures sur la manche du pull et du gilet. Après avoir prélevé un échantillon, elle le place dans le spectromètre de masse et lance le programme.
- Bon plus qu’à attendre le résultat. Alors ce nouveau boulot ? Me questionne Kasie pour passer le temps.
- Naze. En plus Collins est un vrai connard et me prend pour sa bonne, je me plains. Il me déteste.
- Pourquoi tu dis ça ?
Kasie gribouille quelque chose sur un bout de papier. Une sorte de liste, sûrement ce qu’elle désire en contrepartie de son aide. J’espère un truc faisable et qui ne concerne pas Parker.
- Il a dit que j’étais un nid d’emmerdes le premier jour où j’ai été affecté à son service.
- Il n’a pas totalement tort. Voilà, ce que je veux.
Elle me donne la liste et je la contemple tout en répondant : c’est vrai, mais ce n’est pas une raison pour… Attends, tu es sérieuse ? Je l'évalue pour savoir si elle était vraiment sérieuse. Et d’après son air posé, la réponse est oui. Ces pâtisseries sont dures à avoir et impossible à réserver, ce qui est un non-sens pour moi. Mais une promesse est une promesse. Je ferais tout pour en avoir une, je conclus en baissant les yeux.
Un son coupe notre conversation. Je m’apprête à me frotter les mains devant le résultat, mais ma joie redescend en apprenant que ça concerne un élément de l’enquête de mon ancienne équipe et pas la mienne. Devant sa surprise et son expression alarmiste, je comprends qu’il doit s’agir d’un composant important de leur enquête. Elle m’avertit qu’elle va directement en parler à Parker, lorsqu’un second bip résonne. Cette fois-ci, c’est bien le résultat que j’attends.
- Tu travailles sur quelle affaire déjà, me demande-t-elle en fronçant les sourcils.
- L’agression de Mallory Green. Pourquoi ? Tu as un nom ?
- Parce que c’est exactement le même ADN que j’ai analysé dans cette affaire. Et la réponse est la même : il n’apparaît dans aucune base de données.
Vient-elle de dire qu’elle a effectué un prélèvement d’ADN il y a deux ans ? Je suis quasi sûre qu’il n’y a aucune mention de ça dans les rapports. Encore une anomalie. Pas besoin d’être Sherlock pour comprendre la raison pour laquelle Collins les a falsifiées. Pour lui, tout est bon pour protéger son fils. Il a retiré son fils de la liste des suspects pour ne pas qu’il donne son ADN. J’aimerais pouvoir interroger son fils, mais je ne vois pas comment je peux le faire venir sans que son père ne soit au courant. Pendant que je réfléchis à un moyen de confronter Collins sur ses responsabilités, Kasie m’appelle.
- Ici la terre pour Syna ?
Je tourne ma tête vers elle et reprends mes esprits. Ce n'est pas le moment de faire du surplace, je dois bouger et vite. Pour protéger Kasie, je vais devoir l’éloigner d’ici.
- Tu devais pas annoncer un truc important à Parker ?
- Si, mais je partirais pas sans savoir pourquoi tu t’intéresses à cette affaire classée.
Devant son regard persistant, je déballe tout dans un ton rapide et sans prendre de respiration. Tout au long de mon récit, le visage de ma collègue passe par toute sorte d’émotions : la surprise, le dégoût, la colère et encore la surprise quand je finis l’histoire par l’implication du fils de Collins. J’inspire et expire pour reprendre une respiration normale devant l’incrédulité de Kasie.
- Est-ce qu’il sait que tu sais ?
- Je ne crois pas. Il doit être en train de pester car je ne suis pas là. J’ai dit que le directeur m’avait appelé.
- Fais attention à toi. On ne sait pas ce que peux faire ce genre de type près à tout.
- Ça ira. Que veux-tu qu’il m’arrive dans les locaux du NCIS ? Allez, va dire à Parker ce que tu as trouvé. Tout ira bien.
Elle ne semble pas de mon avis, alors je la pousse vers la sortie. Elle s’inquiète vraiment pour rien. À part des insultes, il ne peut rien me faire. Pendant que j’imprime les preuves que j’ai contre lui et son fils pour pouvoir l’interroger, une ombre apparaît derrière moi et avant que je réagisse une douleur vive s’écrase sur l’arrière de mon crâne.