Gyōkan

Chapitre 3 : Dare mo Minai Shōnen

3835 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 05/09/2026 09:46

Chapitre 3 - Dare mo Minai Shōnen

(Le garçon que personne ne regarde)




Le lendemain, Kakashi arriva en retard. Personne ne fut surpris. Surtout pas moi.

Je ne me rendis pas à l'épreuve des clochettes. Je connaissais pourtant le lieu, le terrain numéro sept, cette vaste clairière bordée d'une forêt dense. Je savais aussi à quelle heure Kakashi avait donné rendez-vous à ses élèves. Connaissant le phénomène, il devait sûrement les faire mariner en plein soleil depuis des heures, au point de pousser Naruto à méditer sa vengeance.

Mais je m'en abstins. C'était son équipe, son test, et leur tout premier crash-test de cohésion. Je n'avais absolument rien à y faire. Ce qui ne m'empêcha pas de tourner en boucle là-dessus une bonne partie de la matinée.

Assise dans l'un des bureaux suffocants de l'administration, au milieu d'une odeur tenace de vieux papier et d'encre séchée, je vis débarquer un chūnin au teint livide. Il déposa devant moi un tas de dossiers si massif qu'il aurait pu assommer quelqu'un.

Je regardai le monument de papier. Puis lui.

« C'est quoi ? »

« Tes rapports en retard. »

« Je n'ai aucun rapport en retard », répliquai-je avec assurance.

Il pointa un index accusateur vers la pile.

« Apparemment, si. »

Je tirai la première feuille, marquée du sceau officiel de la garnison. Mission de surveillance. Frontière du Pays du Feu. Trois semaines auparavant. Je levai les yeux, agacée.

« J'ai déjà rendu celui-là. »

« Il manque la déclaration complémentaire concernant l'utilisation d'une technique de rang B en territoire civil. »

Je relus la ligne incriminée.

« C'était nécessaire. Le type allait faire sauter une grange. »

« Je n'ai pas dit le contraire, Kurose-san. Il faut quand même remplir la déclaration. »

Je poussai un long soupir. Voilà pourquoi certains shinobi finissaient par devenir des déserteurs. La paperasse. Pas les traumatismes. Pas les guerres sanglantes. Les formulaires administratifs.

Je trempai la pointe de mon pinceau dans le godet d'encre noire.

« Si quelqu'un me cherche, je suis morte. »

« Je noterai ça dans ton dossier avec la mention décédée sous le poids des archives », répondit-il sans ciller avant de tourner les talons.

« Merci. »

Je commençai à écrire de ma plus belle écriture cursive. Technique utilisée. Circonstances. Témoins. Dommages. Aucun. Blessés. Aucun. Perte de contrôle du chakra.

Je m'arrêtai net.

La pointe du pinceau resta suspendue au-dessus du papier de riz. Une goutte d'encre lourde tomba. Noire. Parfaitement ronde. Je la regardai s'étendre lentement, grignotant l'espace entre deux caractères.

Je barrai la ligne d'un trait sec.

Non. Aucune.

Je reposai le pinceau, posai mes mains à plat sur le bureau en bois vernis. Inspirai. Expirai. Tout allait bien. La mission était terminée. J'étais à Konoha, en sécurité. Et quelque part dans le village, Kakashi était probablement en train de terroriser trois enfants terrifiés avec deux clochettes en argent.

Cette simple pensée suffit à faire réapparaître un sourire sur mon visage. Je repris mon rapport.

Je quittai le bâtiment administratif en début d'après-midi avec la ferme intention de ne plus retoucher un seul formulaire avant au moins un mois. Le soleil estival chauffait les pavés des rues de Konoha, faisant miroiter l'air au-dessus des toits de tuiles.

Je descendis les marches en pierre en étirant mes épaules ankylosées. J'avais faim. Encore. Trois semaines de rations lyophilisées avaient manifestement convaincu mon métabolisme qu'une famine dévastatrice pouvait survenir à tout moment.

Je réfléchissais à l'échoppe qui méritait mon argent lorsqu'un bruit attira mon attention. Un grognement sourd. Je m'arrêtai. Un deuxième. Je baissai les yeux vers la rue. Rien.

Le bruit recommença, venant de la pénombre d'une petite ruelle étroite coincée entre deux boutiques d'armement. Quelqu'un était assis par terre, à l'ombre.

Je reconnus d'abord la touffe de cheveux blonds, ébouriffée et lumineuse. Impossible à manquer. Naruto Uzumaki était adossé contre le mur en briques, les jambes étendues devant lui. Sa tête était renversée en arrière, les yeux clos. Son bandeau frontal neuf, à l'étoffe bleue encore rigide, brillait sous un rayon de soleil traversant l'allée.

Je fronçai légèrement les sourcils. Il avait son bandeau. Donc… il avait réussi.

Un sourire moqueur apparut sur mes lèvres. Kakashi allait détester le fait que j'aie eu raison.

Je fis un pas silencieux vers lui. Son ventre émit alors un gargouillement formidable, vibrant dans toute la ruelle.

Ah. Voilà d'où venait le bruit.

« Tu es vivant ? » demandai-je d'une voix calme.

Naruto ouvrit brutalement des yeux d'un bleu intense. Il se redressa en sursaut.

« Hein ? »

Je me stoppai à deux mètres de lui. Il me fixa, les narines palpitantes. Ses yeux glissèrent sur mon bandeau frontal ajusté sur mon front, puis sur le manche en bois de mon tantō fixé à ma taille, avant de remonter vers mon visage.

« Vous êtes ninja ! » s'exclama-t-il, pointant un doigt vers moi.

Je haussai un sourcil.

« Très bonne observation. La déduction est rapide. »

Il tenta de se lever d'un bond pour marquer le coup, mais ses jambes flanchèrent sous son poids. Il chancela dangereusement vers l'avant. Ma main attrapa la toile de sa veste orange avant que son nez ne rencontre le sol en terre battue.

« Doucement, le prodige. »

« Ça va ! Je gère ! » protesta-t-il immédiatement.

« Évidemment. »

Il se dégagea brusquement et se redressa, réajustant sa veste avec toute la dignité qu'un garçon de douze ans à moitié mort de faim pouvait encore rassembler.

De près, je me surpris à le détailler. Il avait une belle égratignure rougie sur la joue gauche, de la terre séchée sur les coudes, et ses vêtements portaient les traces évidentes d'un combat acharné. Ses cheveux blonds piquaient dans tous les sens.

« Kakashi ? » demandai-je doucement.

Naruto se figea. Puis, son visage se décomposa dans une grimace d'indignation pure.

« CE TYPE EST COMPLÈTEMENT MALADE ! » hurla-t-il en levant les poings vers le ciel.

Je clignai des yeux face à tant de décibels.

« D'accord. Message reçu. »

« Il nous a attachés ! Enfin... surtout moi ! Et il avait ces deux petites clochettes débiles, et il disait qu'on devait lui prendre avant midi sous peine de retourner à l'Académie ! Et le pire, le pire... c'est qu'il lisait son livre idiot sans même nous regarder pendant qu'on se donnait à fond ! »

Je croisai les bras sur ma poitrine, amusée.

« Un petit livre à la couverture orange ? »

« OUI ! EXACTEMENT ! »

Je hochai gravement la tête.

« Terrible. C'est de la torture psychologique. »

Il plissa ses yeux bleus, devenant méfiant.

« Vous le connaissez ? »

« Malheureusement pour moi. »

« Vous êtes son amie ? »

Je grimaçai.

« N'exagérons rien. Nous sommes collègues. »

« Donc oui », trancha-t-il.

« Tu es perspicace quand tu veux. »

Un grand sourire fendit soudain son visage, et ce fut la première chose que je remarquai vraiment chez lui. Pas sa touffe blonde voyante. Pas les trois paires de moustaches gravées sur ses joues. Pas même le bleu canard de ses pupilles. Son sourire. Il souriait avec une énergie contagieuse, illuminant ses traits, comme s'il ne savait pas faire les choses à moitié.

« Moi, c'est Naruto Uzumaki ! Futur Hokage ! »

Je faillis lui répondre que je le savais déjà. Les mots glissèrent sur ma langue. Je les retins de justesse.

Il venait de se présenter spontanément. Comme si son nom n'était pas murmuré avec crainte ou rancœur par chaque adulte du village. Comme si les gens ne s'écartaient pas sur son passage dans la rue principale. Comme si les conversations ne s'éteignaient pas étrangement lorsqu'il poussait la porte d'un commerce.

Alors, je lui accordai exactement ce qu'il venait de m'offrir : une rencontre neutre. Sans passé.

« Rei Kurose. »

Il détailla ma tenue.

« Rei ? »

« Oui. »

« Juste Rei ? »

« Généralement, ça suffit amplement. »

« Kurose, alors. »

« Rei. »

« Rei-san ? »

Je grimaçai.

« Ça me donne l'impression d'avoir l'âge du Troisième. »

« Rei-neechan ? » tenta-t-il avec un clin d'œil insolent.

Je le fixai, impassible. Il me fixa en retour, soutenant mon regard.

« N'abuse pas non plus. »

Il éclata d'un rire clair. Mais la vibration fit repartir son estomac de plus belle dans une complainte digne d'un monstre marin. Naruto baissa lentement les yeux vers son ventre traître.

Je regardai son abdomen, puis son visage déconfit.

« Quand as-tu mangé pour la dernière fois ? »

« Hier. »

Je cessai de sourire.

« Hier quand ? »

« Ben… hier. »

« Naruto. »

Il détourna le regard, grattant le sol du bout de sa sandale.

« Hier soir... »

Je fronçai les sourcils.

« Kakashi vous avait interdit de déjeuner ce matin, c'est ça ? »

Son visage se décomposa sous le choc.

« Vous le saviez ? »

« Je connais son épreuve. C'est son grand classique. »

« ET VOUS NE M'AVEZ PAS PRÉVENU QUAND ON S'EST CROISÉS ? »

« Nous nous sommes rencontrés il y a exactement deux minutes, Naruto. »

Il ouvrit la bouche pour répliquer, la referma, l'air bête.

« Ah. C'est vrai. »

« Argument imparable. »

Il croisa les bras, boudant.

« N'empêche, il est cruel. Il nous a dit de venir à jeun sous peine de vomir. »

Je soupirai intérieurement. Sacré Kakashi. Je savais parfaitement ce qu'il cherchait à tester chez eux, la cohésion face à la privation. Mais je voyais aussi que le gosse en face de moi semblait prêt à s'évanouir.

« Viens », dis-je en me détournant.

Aucun bruit de pas ne me suivit. Je me retournai. Naruto était toujours planté au milieu de la ruelle, l'air méfiant.

« Où ça ? »

« Manger. Je meurs de faim. »

Son visage s'illumina d'un coup, ses yeux brillant de mille feux.

« ICHIRAKU ?! »

Je sursautai presque face à l'explosion sonore.

« Tu es obligé de crier à chaque fois ? »

« Chez Ichiraku ? » répéta-t-il en baissant la voix d'environ trois pour cent.

Je soupirai, vaincue.

« D'accord pour Ichiraku. »

Ce fut ainsi que, moins de dix minutes après avoir fait la connaissance de Naruto Uzumaki, je me retrouvai installée au comptoir du stand d'Ichiraku, coude à coude avec un gamin euphorique qui parlait plus vite que son ombre.

L'odeur envoûtante du bouillon de porc mijoté et de la sauce soja saturait le petit espace abrité par le noren blanc.

« Encore un, chef ! » cria Naruto en reposant son bol vide avec un choc mat.

Je regardai la pile de bols en céramique qui s'accumulait à sa droite. Un. Deux. Trois. Quatre. Je tournai la tête vers Teuchi, le cuisinier, qui essuyait son comptoir avec un calme olympien.

« C'est une quantité normale pour un être humain de sa taille ? » demandai-je.

« Pour Naruto ? C'est son rythme de croisière », répondit le vieil homme avec un sourire bienveillant.

« Hey ! Je vous entends, vous savez ! » râla le blond, la bouche déjà pleine.

« C'était le but », répliquai-je en prenant une gorgée de mon propre bouillon.

Pendant que j'entamais sagement mon premier bol, Naruto engloutissait déjà son sixième. La vitesse à laquelle il aspirait les nouilles dépassait l'entendement. C'était fascinant et légèrement effrayant.

« Tu vas finir par exploser sur le comptoir », le prévins-je.

« Jamais ! Les ramen, c'est la vie ! »

« Ce seraient des dernières paroles d'une grande profondeur philosophique. »

Alors qu'il s'attaquait au bol suivant, le rideau du stand s'écarta. Une femme du quartier entra, tenant son jeune fils par la main. Elle aperçut immédiatement la silhouette orange de Naruto. Son sourire s'éteignit instantanément. Son regard se durcit, emprunt d'une froideur presque palpable. Sans un mot, elle posa une main ferme sur l'épaule de son enfant et le tira en arrière.

« Finalement, nous allons manger des boulettes ailleurs, Chōji », dit-elle d'une voix sèche.

Le petit garçon protesta distraitement, mais sa mère l'entraîna hors du stand sans demander son reste.

Au comptoir, Naruto n'avait pas interrompu son geste. Il continuait d'aspirer ses nouilles, le nez plongé dans son bol. Trop calme. Trop concentré. Je connaissais cette attitude. Les adultes pensaient souvent que les enfants ne remarquaient pas ces micro-rejets. C'était faux. Ils absorbaient tout.

« Le bouillon est vraiment excellent », dis-je haut et fort pour briser la lourdeur soudaine.

Naruto releva les yeux, une nouille pendant au coin des lèvres.

« Hein ? »

« Tu avais raison. Ce sont de très bons ramen. »

Il me fixa une seconde, la surprise se lisant dans ses yeux bleus. Puis son grand sourire habituel refit surface, balayant l'ombre qui venait de traverser son regard.

« Je te l'avais dit ! Teuchi-san fait les meilleurs ramen de tout le monde ninja ! »

« Tu ne m'avais encore rien dit, tu hurlais juste le nom du resto. »

« Ben maintenant tu le sais ! »

Je souris.

« Oui. Maintenant je le sais. »

Je repris mes baguettes. Je ne jetai pas un seul regard vers la rue. Je ne lui demandai pas si ce genre de scène lui arrivait souvent. Je ne lui demandai pas s'il se sentait seul. Il aurait sorti son bouclier et répondu que tout allait bien.

« Alors », dis-je en piquant un œuf mollet, « raconte-moi comment tu as essayé d'humilier Kakashi. »

Naruto reposa immédiatement ses baguettes dans un grand geste dramatique.

« AH ! Alors là, prépare-toi, parce que c'était monumental ! »

Je regrettai presque ma question. Presque.

Il se lança dans un récit épique, usant d'une gestuelle désordonnée qui manqua de renverser sa sauce soja à trois reprises. Il m'expliqua comment il avait tenté une attaque frontale, une erreur de débutant, comment il avait utilisé le Multi-Clonage pour créer une dizaine de clones, et comment Kakashi l'avait berné avec une simple technique de permutation avant de le suspendre à un arbre par un piège à corde.

Je dus utiliser toute ma volonté de jōnin pour ne pas éclater de rire dans mon bol.

« Arrête de te moquer ! » protesta-t-il en pointant sa baguette vers moi.

« Je ne me moque pas, j'admire l'audace. Continue. »

Il me lança un regard méfiant, puis reprit son histoire. Il aborda le cas de ses deux coéquipiers. Sakura Haruno, il rougit légèrement en prononçant son nom, ce qui me confirma qu'il avait un béguin colossal pour elle. Puis Sasuke Uchiha. Là, son ton changea du tout au tout, devenant mordant, plein d'une rivalité féroce.

Puis il raconta la fin du test. Kakashi l'avait attaché au poteau central pour avoir tenté de voler la nourriture. Il avait formellement interdit aux deux autres de lui donner la moindre bouchée sous peine de renvoi immédiat.

Je connaissais la suite de l'épreuve classique de Kakashi. Pourtant, je le laissai raconter.

« Et là, Sasuke m'a tendu son bol », dit Naruto, la voix plus basse.

Je feignis la surprise.

« Vraiment ? »

« Ouais. Et Sakura a suivi. Alors que Kakashi pouvait surgir n'importe quand et les éliminer ! »

« Et ils l'ont fait quand même. Pour toi. »

« Ouais... »

Son sourire s'adoucit. Il devint plus petit, plus vrai, presque timide.

« C'était... »

Il chercha ses mots en fixant le fond de son bol vide.

« C'était vraiment cool de leur part. »

Je baissai les yeux vers mon propre repas. Évidemment. Kakashi avait obtenu ce qu'il recherchait depuis des années : une équipe prête à briser les règles pour soutenir un camarade.

« Et après, le type est réapparu de nulle part et il a dit qu'on avait réussi le test ! » enchaîna Naruto en se redressant fièrement. « Je suis officiellement un ninja de l'Équipe 7 ! »

Il posa immédiatement une main sur sa plaque en métal gravée du symbole de la feuille. Ses doigts effleurèrent le métal poli avec une prévenance touchante. L'étincelle dans ses yeux était faite d'une fierté pure.

« Tu voulais vraiment l'avoir, ce bandeau », me surpris-je à murmurer.

« Évidemment ! C'est la première étape ! »

« La première étape vers quoi ? »

La réponse fusa sans une hésitation, scandée comme un credo :

« Parce que je vais devenir Hokage ! »

Je manquai de me mordre la langue en avalant ma dernière gorgée de bouillon. Naruto me fixa, immédiatement vexé.

« Quoi encore ?! »

Je toussai légèrement pour me donner une contenance.

« Rien, rien. »

« Tu te moques de moi, toi aussi ! »

« Pas du tout. »

« Si ! Tu penses que je n'en suis pas capable ! »

Je reposai mes baguettes sur le repose-bol.

« D'accord. C'est juste que la marche est haute. »

Il gonfla ses joues en une moue boudeuse.

« Je vais vraiment le devenir ! Plus grand que tous ceux dont les têtes sont sculptées sur la falaise ! Et là... tout le monde sera obligé de me reconnaître ! »

Ma main se figea sur ma bourse.

Tout le monde sera obligé de me reconnaître.

Pas je veux devenir le plus fort. Pas je veux protéger la paix.

Il voulait cette charge écrasante pour la raison la plus simple et la plus déchirante qui soit : pour que les habitants de ce village arrêtent de baisser les yeux ou de détourner le regard lorsqu'il traversait la rue. Pour exister.

Je regardai le gosse assis à côté de moi. Il avait douze ans. Il portait un poids d'une lourdeur inimaginable, et sa seule arme contre la solitude était ce rêve gigantesque. Quelque chose de serré se noua au fond de ma poitrine.

« Alors deviens-le », dis-je simplement.

Naruto s'arrêta net, un morceau de porc suspendu à mi-chemin de sa bouche.

« Hein ? »

« Hokage. Deviens-le. »

Je haussai doucement les épaules.

Il me fixa comme si je venais de m'exprimer en langage antique des sceaux.

« Tu... tu penses vraiment que j'en suis capable ? »

Je pris un air faussement méditatif.

« Je te connais depuis environ trois quarts d'heure et tu as englouti l'équivalent de mon salaire hebdomadaire en ramen. »

Son visage retomba.

« Ah... »

« Mais », enchaîna-je immédiatement, « tu as réussi le test de Kakashi Hatake. »

Il rouvrit de grands yeux.

« Ouais ? »

« Ce qui veut dire que tu as accompli quelque chose que des dizaines de diplômés de l'Académie avant toi n'ont jamais réussi à faire. Il les renvoyait tous. »

Il cligna des yeux, assimilant l'information.

« C'est vrai ? Il est si sévère que ça ? »

« C'est un monstre d'exigence. »

« Il va me tuer s'il apprend que je lui donne ces infos, » pensai-je en souriant intérieurement.

« Donc, je ne sais pas si tu deviendras Hokage, Naruto. Mais je ne vois absolument aucune raison de décréter aujourd'hui que tu en es incapable. »

Naruto ne répondit rien. Le silence s'installa au comptoir d'Ichiraku, rompu seulement par le bruit du bouillon qui mijotait.

« Rei-neechan », murmura-t-il après un long moment.

« Hm ? »

« T'es vraiment trop cool en fait. »

Je tournai la tête vers lui avec un clin d'œil.

« Ne le répète à personne au quartier général. J'ai une réputation de jōnin ténébreuse à maintenir. »

Il éclata d'un rire si fort que Teuchi lui-même ne put s'empêcher de sourire derrière ses fourneaux.

Lorsque nous émergeâmes enfin d'Ichiraku, le soleil commençait sa descente vers l'ouest. Naruto semblait avoir emmagasiné suffisamment de glucides pour courir le marathon du Pays du Feu. Moi, j'avais perdu un nombre considérable de ryō.

Je soupesai ma bourse désespérément légère.

« Tu m'as officiellement ruinée, gamin. »

« Je te rembourserai cent fois quand je serai Hokage ! » promit-il en se frappant le torse.

« Donc dans une bonne cinquantaine d'années. »

« Beaucoup plus tôt que ça, tu verras ! »

Nous marchâmes quelques mètres côte à côte dans la rue commerçante. Puis, Naruto s'arrêta brusquement à une intersection.

« Ah ! Je dois y aller ! Je dois retrouver Sakura avant qu'elle ne rentre chez elle ! »

Son sourire devint instantanément niais et suspect. Je levai une main pour l'arrêter.

« Stop. Je ne veux pas savoir quelle bêtise tu manigances. »

« À plus tard, Rei-neechan ! » cria-t-il en faisant volte-face.

« Naruto. »

Il s'arrêta net et se retourna. Je pointai du doigt la plaque en métal sur son front.

« Félicitations pour aujourd'hui. Tu l'as mérité. »

Le gamin resta immobile une seconde, touché. Puis, son immense sourire d'origine réapparut, fendant son visage de part en part.

« MERCI ! » hurla-t-il en repartant à toute vitesse. « ET N'OUBLIE PAS ! JE SERAI HOKAGE ! »

Sa voix résonna dans toute la rue. Plusieurs passants tournèrent la tête, agacés ou surpris. Je le regardai disparaître au coin de la rue principale, ses cheveux blonds flottant au vent.

Puis, je remarquai le regard des gens autour de moi. Une vieille dame secoua la tête avec dédain. Un marchand murmura une remarque acerbe à son voisin de palier. Un autre homme détourna simplement les yeux.

Je restai plantée là, les mains dans les poches.

Je savais exactement ce qu'était Naruto Uzumaki. Je savais ce qui s'était produit douze ans plus tôt, cette nuit de sang et de terreur où le Kyūbi avait ravagé Konoha. J'étais assez âgée pour me souvenir des hurlements, du chakra maléfique qui brûlait l'air, et des funérailles nationales qui avaient suivi. Je savais ce que le Quatrième Hokage avait scellé dans le corps de ce nouveau-né.

Mais lorsque je regardais Naruto manger six bols de ramen, râler contre Kakashi, rougir en parlant d'une fille et proclamer son rêve au monde entier...

Je n'avais pas vu le démon à neuf queues. J'avais juste vu un enfant. Un garçon bruyant. Épuisant. Beaucoup trop plein d'énergie. Un gamin capable de provoquer une catastrophe avec un simple rouleau de parchemin et dix minutes sans surveillance. Mais un enfant, malgré tout.

Je tournai la tête vers la falaise où les figures des Hokage veillaient sur la cité, puis vers la ruelle vide.

Tout Konoha connaissait le nom de Naruto. Tout le monde savait ce qu'il abritait et la tragédie liée à sa naissance. Mais je me demandais combien de personnes parmi ces adultes bien pensants savaient simplement quel était son plat préféré. Combien savaient qu'il aimait secrètement une camarade de classe. Qu'il exigeait la rivalité d'un Uchiha pour se dépasser. Qu'il rayonnait de fierté dès qu'on lui accordait une once de reconnaissance.

Qu'il voulait devenir Hokage pour la raison la plus simple et la plus humaine qui soit : pour que quelqu'un pose enfin les yeux sur lui et se dise qu'il avait de la valeur.

Je repris ma marche lente vers mon appartement. J'avais côtoyé Naruto Uzumaki pendant à peine deux heures, et pourtant, une pensée amère s'installa dans mon esprit.

Le problème n'avait jamais été que personne ne voyait Naruto. Tout le monde le regardait. Seulement, personne ne prenait la peine de regarder le garçon.


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