Gyōkan
Chapitre 0 : Prologue - Tenohira no Naka
2347 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 14/08/2026 21:58
Prologue - Tenohira no Naka
(Dans le creux de la main)
À vingt-cinq ans, je savais exactement combien de secondes il me fallait pour comprendre qu'une illusion était en train de m'échapper.
Trois.
La première seconde, quelque chose changeait. Un son trop proche. Une ombre trop longue. Le mouvement d'une feuille qui ne correspondait pas au vent.
La deuxième, mon chakra réagissait.
La troisième…
Je coupai net le flux.
Le reflet trembla devant moi avant de disparaître. L'eau retomba dans le bassin circulaire en pierre moussue avec un bruit léger, altérant la surface cristalline qui bordait le terrain d'entraînement numéro sept.
Je restai immobile, deux doigts encore dressés devant mon visage, tandis que les dernières traces de mon genjutsu se dissolvaient dans la brume matinale. Un oiseau chanta quelque part dans les canopées d'arbres ancestraux qui encerclaient la parcelle.
À ma droite.
Je tournai la tête. Le feuillage touffu frémissait. Il était bien à droite.
Bien.
J'abaissai les mains.
« Encore. »
Ma voix se perdit dans l'étendue déserte du terrain, entourée par trois poteaux en bois plantés en son centre, gravés par des années d'impacts de kunais. Personne ne me répondit. Évidemment. Le soleil pointait à peine au-dessus des visages sculptés des Hokage, peignant le ciel d'une nuance pastel violacée, et la majorité des habitants de Konoha possédaient suffisamment de bon sens pour dormir à cette heure-là.
Je n'avais jamais prétendu en faire partie.
Je repris ma position, calant mes appuis dans la terre encore humide de rosée.
Inspirer. Concentrer le chakra. Expirer.
Le bassin devant moi se troubla. Mon reflet disparut. Puis un deuxième apparut à sa place. Même visage fin, mêmes yeux sombres et déterminés, même longue chevelure noire impeccablement attachée derrière ma nuque. Mais lorsque je levai la main droite, la femme dans l'eau leva la gauche.
Je maintins l'illusion.
Une seconde. Deux. Trois. Quatre. Cinq.
Je rompis la technique. Le monde resta exactement à sa place. Je laissai échapper lentement l'air contenu dans mes poumons, mes épaules se détendant légèrement sous mon haut ajusté de ninja.
« Tu comptes faire ça encore longtemps ? »
Je ne sursautai pas. Ce qui était déjà une victoire.
« Tu comptes continuer à apparaître derrière les gens sans prévenir ? »
« Probablement. »
En me retournant, je croisai son regard. Kakashi Hatake se tenait là, adossé avec nonchalance contre l'écorce d'un arbre, une main glissée dans la poches de son pantalon sombre. L'éternel bandeau protecteur masquait son œil gauche et son étoffe bleu nuit lui remontait jusqu'au niveau du nez. La brise du soir venait seulement faire flotter ses épis argentés.
Dans son autre main se trouvait un petit livre à la couverture orange vif. Je baissai les yeux dessus. Puis les relevai vers lui.
« Il est six heures du matin. »
« Je sais lire l'heure. »
« Manifestement. Ce qui m'inquiète davantage, c'est ce que tu lis à six heures du matin. »
Son œil visible se plissa légèrement.
« De la grande littérature. »
« De la pornographie. »
« De la littérature. »
« Avec des femmes nues. »
« Il y a une intrigue. »
Je le fixai. Il me fixa.
« Bien sûr. »
Il rangea son livre dans une poche de son gilet tactique vert olive avec cette tranquillité insupportable qui lui appartenait depuis toujours. Ou presque.
Je connaissais Kakashi depuis suffisamment longtemps pour me souvenir d'une époque où il n'avait ni masque aussi haut sur le visage, ni Sharingan caché sous son bandeau, ni livre obscène entre les mains. Une époque où il était simplement un gamin beaucoup trop doué, trop hautain et encore plus agaçant.
Certaines choses n'avaient finalement pas tellement changé.
« Tu es rentrée quand ? » demanda-t-il en faisant quelques pas vers moi, le bruissement de ses sandales shinobi brisant le silence du sous-bois.
« Cette nuit. »
« Et tu es déjà ici. »
« Observation remarquable. »
« Merci. »
Je me baissai pour ramasser mon tantō posé au pied du bassin et le glissai avec un cliquetis sec dans son fourreau fixé à ma taille.
Trois semaines. J'avais passé trois semaines hors du Pays du Feu pour une mission de reconnaissance qui aurait dû en prendre deux. Trois semaines à dormir par tranches de quelques heures sur des branches d'arbres dures, à changer d'identité deux fois et à écouter des hommes beaucoup trop bavards révéler des informations qu'ils auraient mieux fait de garder pour eux.
J'aurais pu rentrer chez moi. Dormir sur un vrai matelas. Prendre un bain brûlant pour délier mes muscles tendus. Manger quelque chose qui n'avait pas été conservé dans une ration militaire déshydratée.
À la place, j'étais venue ici, sous la lumière blafarde de l'aube.
Kakashi regarda le bassin, puis posa son unique œil visible sur moi. Je connaissais ce regard calculateur, trop perspicace.
« Ne commence pas. »
« Je n'ai rien dit. »
« Justement. »
Il inclina légèrement la tête, faisant osciller ses mèches argentées.
« Ta mission s'est mal passée ? »
« Non. »
« Tu es blessée ? »
« Non. »
« Alors pourquoi... »
« Kakashi. »
Il se tut. Je nouai plus fermement la sangle en cuir maintenant le fourreau contre ma cuisse.
Il ne posa pas la question suivante. C'était l'une des choses que j'appréciais chez lui. Kakashi savait quand les gens mentaient. Il savait également quand il valait mieux les laisser faire. La plupart du temps.
« Trois secondes ? » demanda-t-il finalement.
Je relevai les yeux. Évidemment. Il avait vu.
« Deux et demie. »
« Trois. »
« Tu chronomètres mes entraînements maintenant ? »
« Je m'ennuyais. »
« Trouve-toi une vie. »
« J'ai un livre. »
Je lui lançai mon gant d'entraînement en cuir renforcé. Il l'attrapa sans effort au vol, d'un geste fluide.
Connard.
Je tendis la main.
« Rends-le-moi. »
« Tu devrais dormir. »
« Mon gant, Kakashi. »
« Tu viens de rentrer d'une mission de trois semaines. »
« Mon gant. »
Il le regarda. Puis moi. Et, parce qu'il tenait manifestement à vivre encore quelques années sans recevoir un coup de coude bien placé, il me le rendit. Je l'enfilai en ajustant le velcro à mon poignet.
« Je vais parfaitement bien. »
« Je n'ai pas dit le contraire. »
« Ton visage l'a dit. »
Il porta une main gantée à son masque.
« Impressionnant. »
« Vingt ans d'entraînement. »
Cette fois, son œil se plissa franchement. Un sourire. Je n'avais jamais eu besoin de voir sa bouche pour savoir quand Kakashi souriait. Je détestais probablement le fait de le connaître aussi bien.
Probablement.
Nous quittâmes le terrain ensemble, empruntant le petit sentier ombragé qui menait au cœur du village. Konoha commençait lentement à s'éveiller autour de nous. Les façades en bois des maisons s'éclairaient, des commerçants ouvraient leurs devants de boutiques et ajustaient leurs stores. Une vieille femme balayait le devant de sa maison, usant la pierre dans un rythme régulier. L'odeur réconfortante du bouillon chaud et des nouilles fraîchement cuites provenant d'un restaurant d'Ichiraku encore calme me rappela brutalement que mon dernier véritable repas remontait à la veille.
Une matinée ordinaire. J'aimais les matinées ordinaires. Elles avaient quelque chose de profondément rassurant.
Après avoir passé suffisamment d'années à apprendre que tout pouvait disparaître entre deux levers de soleil, on finissait par apprécier la permanence de ce qui restait.
« Tu vas où ? » demandai-je en ajustant mon col contre la fraîcheur matinale.
« Quelque part. »
« Fascinant. »
« Merci. »
« Une mission ? »
« Non. »
Je tournai légèrement la tête vers lui.
« Alors ? »
Il sortit de nouveau son livre de sa veste. Je le lui arrachai des mains avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la première page.
« Rei. »
« Kakashi. »
« Mon livre. »
« Je vais le brûler. »
« Tu dis ça depuis huit ans. »
« Un jour, je le ferai. »
« J'attends avec impatience. »
Je feuilletai rapidement quelques pages du torchon d'Icha Icha. Erreur. Les illustrations grivoises et les dialogues absurdes me firent grimacer. Je refermai immédiatement le livre avec un claque sec.
« Bon sang, Jiraiya… »
Kakashi récupéra tranquillement son bien de ses longs doigts agiles.
« Je t'avais prévenue. »
« Absolument pas. »
« Je pensais que le dessin suggestif sur la couverture suffisait. »
Je levai les yeux au ciel dans un soupir exagéré. Puis je remarquai qu'il avait cessé de marcher. Ses pas légers s'étaient arrêtés au milieu de l'allée pavée. Je fis deux pas supplémentaires avant de me retourner.
« Quoi ? »
Kakashi regardait fixement devant nous. Je suivis son regard vers la grande rue commerçante.
Un garçon aux cheveux blonds ébouriffés, habillé d'un survêtement orange flashy, déboula subitement au coin de la rue. Il filait à toute allure, les bras ballants, en poussant un grand éclat de rire comme s'il avait l'ANBU entière aux trousses. Et en entendant les hurlements furieux de deux chunins qui le talonnaient, ce n'était sans doute pas très loin de la vérité.
« NARUTO ! » hurla l'un des hommes en retard.
Le garçon se retourna à demi en leur tirant une langue insolente.
« ATTRAPEZ-MOI D'ABORD ! »
Il bifurqua brusquement et disparut au détour d'une rue voisine. Un instant plus tard, les deux hommes nous frôlèrent dans une bourrasque de poussière, trop absorbés par leur traque pour remarquer notre présence. Je poursuivis leur course des yeux jusqu'à ce qu'ils s'effacent au bout de la voie, puis je me tournai vers Kakashi.
« C'était… »
« Oui. »
Naruto Uzumaki. Je connaissais son nom. Tout le monde dans ce village connaissait son nom. Même ceux qui faisaient semblant de ne pas le connaître et détournaient le regard quand il passait. Surtout eux.
J'avais aperçu ce gamin à plusieurs reprises au fil des ans. Toujours isolé sur son banc, ou dévalant les ruelles. Toujours trop fort, trop insolent. Comme s'il devait combler le vide autour de lui par le bruit, de peur d'être effacé par le silence du village.
Je ne lui avais pourtant jamais adressé la parole.
« Il a grandi », murmurai-je en repensant au petit garçon de l'académie.
Kakashi ne répondit pas tout de suite. Je tournai les yeux vers lui. Son expression impassible sous son masque n'avait pas changé. Mais quelque chose dans la fixité de son regard, si. Un voile d'ombre imperceptible.
Je connaissais également ce silence-là.
« Qu'est-ce que tu ne me dis pas ? »
« Beaucoup de choses. »
« Kakashi. »
« Hm ? »
Je plissai les yeux.
« Tu as cette tête. »
« Quelle tête ? »
« Celle qui me donne envie de te frapper jusqu'à ce que tu répondes. »
« Donc ma tête habituelle. »
Je croisai les bras sur ma poitrine, refusant de laisser tomber. Il soupira. Un soupir parfaitement théâtral qui fit se soulever l'encolure de son gilet.
« Le Troisième veut me voir aujourd'hui. »
« Mes condoléances. »
« Pour une affectation. »
Je cessai de sourire.
« Une équipe ? »
Il hocha légèrement la tête. Je le regardai quelques secondes, la surprise cédant la place à l'amusement. Puis je ris. Vraiment. Pas un sourire retenu. Pas un souffle amusé. Je ris suffisamment fort pour qu'une femme traversant la rue avec son panier de légumes nous regarde avec un air désapprobateur.
Kakashi me fixa avec une profonde lassitude.
« Je suis heureux que mon malheur t'amuse. »
« Toi ? »
« Oui. »
« Avec des genin ? Des gamins fraîchement sortis de l'école ? »
« Apparemment. »
Je posai une main compatissante mais moqueuse sur son épaule.
« Kakashi, je suis sincèrement désolée. »
« Merci. »
« Pour eux. »
Il écarta ma main d'un geste agacé. Je riais encore. Il recommença à marcher, plus vite cette fois, et je le suivis sans peine.
« Tu sais qui ? »
« Pas encore officiellement. »
« Tu vas devoir être responsable. »
« Je suis responsable. »
« Tu lis Icha Icha en marchant dans la rue. »
« Je ne vois pas le rapport. »
« Tu arrives constamment en retard de trois heures. »
« J'ai de bonnes raisons. »
« Tu inventes de mauvaises excuses. »
« Elles sont créatives. »
« Tu vas traumatiser ces enfants. »
« Ils survivront. »
Je souris. À cet instant précis, sous le soleil qui commençait enfin à chauffer les toits de tuiles rouges de Konoha, tout cela me paraissait parfaitement insignifiant. Une nouvelle équipe. Trois genin parmi tant d'autres. Une affectation supplémentaire dans la longue et sombre carrière de Kakashi Hatake.
Je ne savais pas encore que l'un d'eux serait le garçon blond qui venait de traverser la rue en hurlant pour échapper aux gardes.
Je ne savais pas qu'un autre porterait sur ses épaules le poids écrasant et glacial d'un clan disparu dans le sang.
Je ne savais pas qu’une fille aux cheveux roses deviendrait assez puissante pour briser la terre en deux.
Je ne savais pas que ces trois enfants s'infiltreraient dans ma vie et feraient tomber mes barrières.
Et je ne pouvais pas deviner qu'ils remettraient en question tout ce que j'avais péniblement reconstruit après la guerre.
Mes habitudes. Mes certitudes. Mes peurs. Mon contrôle.
À vingt-cinq ans, j'étais persuadée d'avoir enfin compris comment survivre dans ce monde de shinobis. Je contrôlais mon chakra. Je contrôlais mes illusions. Je contrôlais mon visage. Je contrôlais mes émotions.
Et lorsque certaines nuits d'encre me ramenaient à mes seize ans et aux spectres du passé, je savais respirer calmement jusqu'à ce que mes mains cessent de trembler.
Trois secondes. C'était le temps qu'il me fallait pour reprendre les rênes.
Du moins, c'est ce dont je m'étais convaincu.
Je regardai Kakashi marcher devant moi, son livre déjà rouvert devant son unique œil comme si notre conversation n'avait jamais existé.
« Tu réalises que je vais te charrier avec ça jusqu'à la fin de tes jours ? »
Sans même se retourner, il se contenta d'agiter une main gantée en guise d'adieu.
« Je comptais sur toi. »
Je souris malgré moi. Puis je le suivis à travers les ruelles animées de la ville.
À ce moment-là, j'ignorais encore une vérité fondamentale : certaines choses sont tout simplement trop vastes pour tenir au creux d'une main.
Et certaines personnes encore moins.