Tel un oiseau de feu, telle une branche forgée

Chapitre 2 : L’oiseau avide de feu — Deuxième partie

5743 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 17/10/2026 13:20

L’oiseau avide de feu

Deuxième partie

 

En me voyant arriver en courant, tout essoufflé, elle parut un peu surprise. Objectivement parlant, c'était sans doute vrai. Je devais au moins essayer de reprendre mon souffle avant de commencer à parler.

« Je… Tu dois peut-être pas avoir envie d’entendre ça, mais, pour être sûr… Ah... D’abord, est-ce que je peux dire ça à la personne concernée ? Je dois trouver la bonne approche… Rah, merde, c’est un sujet urgent… »

En fin de compte, je l’informai qu’un groupe aux intentions secrètes rôdait, et lui avisai de faire attention. Aussi, qu’il n’était pas conseillé de rester seule à jouer de la musique en pleine nuit sans son compagnon felyne à ses côtés.

Elle s’approcha alors de moi, son crayon à la main. Elle me montra une feuille et commença à écrire d’une traite.

Je vois. En faisant comme ça, je pouvais lire pendant qu’elle écrivait. J’observai les mots qu’elle notait.

« Merci de m’en avoir informée. Je ferai attention. Mais, pourriez-vous s'il vous plaît ne pas m’interdire de jouer ici la nuit ?

— Pourquoi ça ?

— Cette mélodie est similaire à l'usage des cantagemmes de cette région… Autrement dit, des décorations destinées à repousser les bêtes. Celles-ci étaient conçues pour éloigner les monstres. Mais cette tonalité apaise la fureur des monstres. C'est une tonalité à l'effet calmant. Elle apaise les monstres assoiffés de combat et de sang pour diverses raisons, et les empêche d'entrer dans le camp, enragés.

— Je vois. Je l’ignorais. Tu l’as déjà signalé ?

— C'était au tout début, alors que vous ne saviez pas encore de quelle unité j’étais la chasseuse. Lors d'une réunion générale. »

Elle me montra un sourire taquin, comme pour me dire que, comme elle le pensait, je ne devais alors sûrement pas écouter.

Le sourire qu'elle m'adressait fit battre mon cœur à tout rompre.

« Ah… Désolé. »

C’était terriblement embarrassant. Atria continua d’écrire en me regardant.

« Ne inquiétez pas, je vous taquinais. Avec ceci, nous sommes quittes. Alors ne vous en faites pas. Après tout, vous avez fait tout ce chemin pour me dire quelque chose d'important. Vous êtes couvert de boue. D'habitude, vous sentez le fer et la cendre, mais aujourd'hui, vous sentez la terre. 

— Ah. Oui… »

Parce qu’elle me le fit remarquer, je compris enfin dans quel état je me trouvais. Après ma chute et ma course à travers la forêt, j’étais dans un sale état. J'en avais honte, mais son sourire dissipa toute ma gêne.

« Je dois encore jouer un peu. Lorsque j’aurai fini, je rentrerai au camp à dos de seikret. Il se fait tard, alors rentrez-vous, Werner ?

— Ah… Non. Est-ce que je peux rester jusqu’à ce que t’aies fini ? »

À ma réponse, la chasseuse m’adressa une expression un peu étonnée.

« Eh bien… Eh bien, je ne peux pas affronter des monstres comme toi, mais ça dissuadera les gens de s’approcher, au cas où. Si quelque chose t’arrive sur le chemin du retour, je m’en blâmerais.

— Je vois. Je comprends. Merci. J'ai l'impression que vous accordez une grande importance au temps et aux efforts, alors je m'excuse de vous avoir dérangé. J'espère au moins que ça ne sera pas ennuyeux.

— De même. Merci pour ta considération… Je m'ennuierai pas, je pourrai écouter ta musique depuis une place réservée. Et… je suis aussi curieux de voir comment fonctionnent les cornes de chasse fabriquées par les autres unités.

— Par Gemma. »

À côté de son nom figura une adorable illustration qui mettait en valeur ses traits distinctifs.

« La blonde ? »

Elle acquiesça. C’était la première fois que je voyais Atria sous cet angle. Et cette proximité fit de nouveau battre mon cœur plus vite.

Sur ce, la conversation prit fin. Elle regagna son poste et reprit son spectacle.

 

Depuis, chaque soir pendant la période où nous campions au même endroit, j'allais assister à ses concerts. Elle était illuminée par le clair de lune, et la musique majestueuse se mêlait aux sons de sa corne de chasse.

Bien que je ne sois pas très croyant, c’était un moment particulier, empreint de mystère. Lorsqu’elle terminait, j'applaudissais et elle souriait, un peu gênée. Puis nous montions sur nos seikrets et retournions ensemble au campement.

Les jours passèrent à toute vitesse. C’était la veille du départ de l’unité Avis.

Après les derniers applaudissements, je lui dis :

« C’était une semaine royale. Enfin, même si ce concert n’est pas vraiment pour moi. »

Elle s’approcha alors et commença à écrire sur son calepin.

« Je ne sais pas si ce sera un témoignage de ma reconnaissance, mais je vais à présent jouer une dernière mélodie.

— … Pour moi ?

— Oui. Pour vous. Voulez-vous bien m’écouter ? »

Je n’avais aucune raison de refuser. En fait, j’étais même ravi que ce moment se prolonge. Rien que cela me sembla être une récompense suffisante.

Elle me tournait toujours le dos… C’était ce qui arrivait quand elle jouait de l'autre côté de la falaise. Mais Atria, sa corne de chasse à la main, se tourna vers moi.

Et le spectacle commença. C’était comme si les cristaux blancs et étincelants de wylait s'étaient transformés en son… C'était ce genre de son.

Ils scintillaient, éclataient, puis se reformaient. Le son, qui semblait évoquer la source de cette terre, s'entremêlait pour former un chant.

Était-ce le son qui m’était destiné ? J’ignorais pourquoi cette chasseuse était muette, mais… Peut-être une grande puissance, jalouse de ce son, lui avait-elle ôté la voix. C’était une impression qui ne me ressemblait pas.

… Tout cela ne me ressemblait pas du tout.

La musique s'arrêta. Le silence de la nuit signalait la fin de ce moment.

J'applaudis un peu en retard.

« Cette chanson a failli faire de moi un romantique… Merci. Excuse-moi de t’avoir dérangée.

— Non, je voulais que vous l’écoutiez. C’est l’une des rares choses que je puisse faire.

— Eh, eh… Ça pourrait être mal interprété. Tu es une excellente chasseuse, et ton jeu est digne des professionnels. C'est moi qui ai écouté la musique jusqu'au bout, non ? »

Elle rougit, l'air gêné.

J'aurais voulu qu'elle sourie davantage.

Je voulais qu'elle me sourie. Oui, c’était ce que je souhaitais.

 

Avant même que je m’en rende compte, nous nous retrouvâmes devant le camp. Malheureusement, c’était l’heure des adieux.

« Merci pour… Merci pour ta représentation de tout à l’heure. Je serais ravi si l’occasion se présente à nouveau. Je veux dire… J’aimerais t’écouter encore. »

Elle me sourit et me tendit un feuillet sur lequel elle avait écrit « Avec plaisir. »

« Je… Merci. »

Et alors, nous retournâmes chacun vers notre tente.

J'étais tellement enthousiasmé par ses mots qu'en retournant à ma tente je me rappelai soudainement que nous n'avions pas fixé d’autre rendez-vous. Les séjours de campement commun comme celui-ci étaient rares, et j’étais certain que beaucoup de gens, comme Erik, voudraient se joindre à elle lors de la prochaine saison d’abondance.

Je voulais voir Atria avant tout le monde, plus que quiconque.

Maintenant que nous en étions là, je devais me dépêcher. Je fis demi-tour et me dirigeai vers sa tente. Elle était probablement encore éveillée. J'espérai que je ne la dérangerais pas trop, mais je devais fixer un prochain rendez-vous.

Soudain, j’eus un mauvais pressentiment. J’entendis des bruits qui provenaient de l’intérieur de la tente devant laquelle je venais d’arriver.

Le bruit de plusieurs personnes.

Cédant à ce mauvais pressentiment, j’ouvris l’entrée de la tente sans m’annoncer.

Quatre ou cinq hommes cernaient Atria.

Un soupir, et ma tête se refroidit. Comme si la chaleur de tout à l’heure n’avait été qu’un mensonge. Non, c’était précisément à cause de cette chaleur que le feu qui me consumait le cerveau sembla s'être instantanément dissipé.

« Hein ? »

J’entends faiblement la voix effrayée d’un homme.

À chaque pas que je fis, les hommes s'éloignèrent davantage d’Atria. Ils avaient tous l’air de craindre d’être tués à tout moment.

Leurs visages m’étaient tous familiers. Faisaient-ils partie de notre escouade ? Peu importe, inutile de s'en souvenir. Ils allaient disparaître à jamais de toute façon.

À cet instant précis, une brûlure intense saisit mes mains glacées.

La chasseuse attrapa ma main, tentant de m'arrêter.

« Ah… Raaah ! »

Je poussai un cri pitoyable et inarticulé. Les hommes dans la tente profitèrent de l'occasion pour s'enfuir. Je tentai de les poursuivre, mais les bras d’Atria qui me retenaient se resserrèrent. Je ne pouvais pas m'échapper.

Ah, oui… C’était parce qu’elle était une chasseuse. Elle était capable de se battre à armes égales contre des monstres des dizaines de fois plus grands qu’elle.

Alors, pourquoi ?

« … Pourquoi ? »

Ces mecs étaient tous partis. Dans la tente devenue silencieuse, je lui demandai :

« Pourquoi tu t’es pas défendue ? »

La force de ses bras se relâcha doucement.

Se reculant légèrement, Atria me regarda droit dans les yeux. Son regard était calme et serein, totalement incongru dans la situation. Elle baissa les yeux et se mit à écrire sur un morceau de papier, qu'elle me tendit.

« Ce n’est pas la première fois, ce genre de chose.

— Quoi ? »

Mon souffle s’interrompit. Bien que mon cerveau comprenne ces mots, mon corps et mon cœur n’arrivaient pas à suivre. Elle continua d’écrire ses mots.

« Je ne peux pas parler, alors c’est bien pratique. Pour les gens comme eux, je ne peux pas faire de bruit. Et je n’ai personne à qui le dire. Pour les chasseurs, les hommes, ça arrive que la fièvre s’accumule dans le cœur pendant la traque, et qu’ils ne parviennent pas à l’évacuer. Les chercheurs envoyés dans des régions aussi reculées ont peu de distractions. C'est pourquoi je suis, de temps à autre, l’exutoire de leurs désirs. »

Elle me racontait ça comme si c’était vraiment une banalité. À travers chaque interstice de ses vêtements en désordre, je pouvais voir les blessures et les contusions sur sa peau qui n'étaient manifestement pas dues à des monstres.

« Alors, je ne fais pas de vagues. »

Je saisis son pinceau, ainsi que sa main, tandis qu’elle continuait d’écrire. Je l’arrachai de ses doigts et le jetai au loin. Il heurta un encrier à proximité. La bouteille se renversa et l'encre se répandit lentement sur le sol.

Je ne savais pas si c’est de la colère ou de la tristesse. Une émotion sombre m'envahit.

« Ça… Un truc pareil, tu endures ça… »

Et ce n’était pas la première fois ? Elle y était habituée alors… tout allait bien ?

Cette chasseuse était talentueuse et digne de confiance. Alors pourquoi avait-elle évité les activités de groupes menées par la Guilde et s’était faite connaître comme une mercenaire jusqu’à aujourd’hui ? J’eus l’impression d’enfin connaître la raison.

Ce que j’avais ressenti chez Atria, ça n’était ni de la modestie ni de la gentillesse. C’était un manque anormal d’estime de soi.

Mes intestins bouillonnèrent.

Je ressentis du dégoût pour ces visages inconnus avec qui j’avais travaillé par le passé, jusqu’à aujourd’hui. Je pensai vouloir faire disparaître ces hommes qui, jusqu’à présent, avaient osé faire ça à ce corps. Qui t’avait fait ça ? Ou alors, qui avais-tu…

Mes pensées s'emballèrent, et le silence persista.

Celui qui rompit le silence, ou plutôt fit littéralement irruption dans la tente, fut le palico d’Atria.

« Maître ! Quelle mésaventure avez-vous subie ? Comme convenu, nous passions la nuit avec d’autres palicos et, soudain, nous vîmes quelques personnes s’enfuir depuis votre tente, le visage blême et paniqué ! Un monstre ou une créature similaire serait-elle apparue ? Nous craignîmes que malheur ne vous fût arrivé… Nous étions terrassés par l’inquiétude ! »

Atria serra le palico, trempé et en pleurs, dans ses bras, comme pour lui dire que tout allait bien, et lui caressa doucement la tête comme si elle réconfortait un enfant.

« Hah… »

En regardant cela, je lâchai un grand soupir. C’était un vrai dégonflé. Je pensais que ce palico était calme, mais il semblait que ce n’était pas le cas. Quand ses pleurs se turent, je pris la parole à mon tour.

« Tu devrais te reposer dans la tente de quelqu'un d'autre ce soir. Tu ne pourras pas te reposer dans une tente avec un trou pareil. Installe une tente de fortune près d'une personne de confiance, de ton assistante ou de la forgeronne de ton unité. »

Ce qui s’était passé aujourd’hui… Non, ce qui s’était passé jusqu’à présent. Ce n’était probablement pas le genre de choses que son palico avait envie d’entendre. Il fallait que je trouve un autre moment, un autre endroit, pour en avoir le cœur net.

Alors que je réfléchissais, elle me regarda.

« Je le répète, juste pour être sûr. Quelqu'un de confiance. Ça te va ? »

Alors que je lui dis ceci, son regard s'intensifia. D'une certaine manière, je compris ce qu'elle essayait de me dire.

« Est-ce que tu me vois comme ça ? »

Atria ne me quitta pas des yeux. Comme si c'était intentionnel.

« Non, moi c’est pas possible. »

Je lui rendis intensément son regard. Elle baissa alors les yeux et se mit à écrire.

« C’est compris.

— Ah, ça me sauve que tu comprennes. »

Elle prit son palico, encore en pleurs, dans ses bras. Il me sembla qu’elle comptait installer une tente près de l’atelier de la forgeronne de l’unité Avis.

Ne supportant pas de voir son interprète aussi inutile, je l'accompagnai.

Comme je ne pouvais pas tout lui raconter, j’expliquai à la forgeronne qu'une grosse branche s'était coincée dans un endroit abîmé de la toile de la tente, la déchirant, et qu’Atria allait donc installer une tente à côté de la sienne pour la nuit.

J'aidai à installer la literie et, au moment de partir, je sentis un regard posé sur moi. Je me retournai et croisai le regard de la chasseuse.

Elle me tendit alors un mot.

« À la prochaine saison d’abondance. »

Je pris le papier où étaient inscrits ces quelques mots. D'un geste rapide, l'entrée de la tente se referma.

Laissé pour compte, je retournai à ma tente, serrant le papier contre moi.

 

Et ainsi, la saison d’abondance suivante.

Comme écrit dans sa note, Atria vint me voir.

« Que diriez-vous de nous rendre en forêt ? »

Elle me tendit un papier sur lequel elle avait écrit cette proposition. Je répondis brièvement en acquiesçant et lui emboîtai le pas tandis qu’elle chevauchait son seikret.

En période d’abondance, la forêt écarlate était un trésor de vie. En particulier, l’eau bleutée et abondante, qui remplaçait l’habituelle eau rouge, débordait comme une créature vivante. Il y avait tellement de poissons çà et là que je me demandais où ils avaient bien pu se cacher.

« Jusqu’où va-t-on ? » demandai-je.

Elle se tourna et jeta un coup d’œil dans ma direction ; sous son casque, son expression m’était cachée. Elle pointa un chemin du doigt et j’aperçus un peu plus loin un grand lac ainsi qu’une tente plantée près de ce dernier. Je pouvais voir une bannière à l’emblème d’un oiseau. J’imaginai que c’était là notre destination.

Nous nous frayâmes un chemin à travers la végétation et arrivâmes au lac. L’eau limpide semblait refléter le ciel tel qu’il était. Épuisé d'être parvenu jusque-là, je ne pus m'empêcher de pousser un grand soupir. Après en être descendue, Atria ôta à son seikret son équipement de chevauche. Il semblait bien plus à l'aise, maintenant libéré de toute contrainte, et se hâta de se baigner. À en juger par son habileté manuelle et le comportement du seikret, j'eus l'impression que c’était quelque chose qu'elle faisait tout le temps.

« Il s’enfuit pas ? »

Elle hocha la tête.

Mon seikret voudrait-il faire pareil ? En réfléchissant, je me frottai la tête. Pas le choix ; je lui enlevai son équipement à mon tour. S’il lui venait l’envie de se barrer, je me ferais sévèrement houspiller par Olivia… Alors que je pensais à ça, Atria entra dans la tente. Lorsqu’elle en sortit un peu après, elle tenait dans ses mains deux cannes à pêche, et m’en tendit une.

« Je ne suis pas venu ici pour aller pêcher avec toi. »

Elle ne semblait pas s’attendre à ce que je dise ça, mais sa main tenant la canne à pêche resta figée. Quand je la saisis, je ne vis sous son casque que ses lèvres relâchées. Puis elle s’en alla poser deux coussins dans un endroit qui s’avançait légèrement sur le lac. S’asseyant sur l’un d’eux, elle m’incita à m’installer sur le second en tapotant dessus.

Notre conversation serait-elle accompagnée d'une partie de pêche ? Je n’avais pas le choix.

Je renonçai et m’assis à ses côtés.

Atria lança sa ligne rapidement ; le fil fendit les airs. Procédant par émulation, je balançai la mienne. Je pensai qu'elle avait relativement bien volé. Je regardai à côté de moi et, la voyant toute souriante comme à son habitude, je me demandai si, finalement, mes talents de pêcheur n'étaient peut-être pas si mauvais que ça. Puis, nous attendîmes, et ma canne se plia soudainement.

« Oh. »

Non, ma canne se pliant n’était pas joli à voir. La traction fut si forte que je crus que la canne allait casser.

« Hein ? »

À ma grande surprise, elle posa sa main sur ma canne à pêche en accompagnement, tira promptement, et remonta la prise en un instant – un poisson énorme à la tête plate, la bouche large et longs barbillons.

Je me dis que c’est un bien beau monstre, et elle me tendit alors une feuille de papier. L’avait-elle prévu bien avant ?

« La peau de ce poisson est épaisse ; il est très prisé. On ne peut le trouver qu’en période d’abondance, et je pensais qu’il pourrait vous être utile pour votre travail. L’utiliserez-vous ?

— Pour moi ? »

Honnêtement, ça me faisait plaisir, mais… Ce que je voulais là, maintenant, ce n’était pas ça. Ce n’était pas ça que je voulais.

Atria attendait une réponse de moi, mais elle dut comprendre à mon regard déçu. Elle sourit d’un air légèrement embarrassé.

C’est moi qui était bien embarrassé, là…

Qu’elle sache ou non ce que je ressentais, elle se mit à préparer le repas prestement. En un instant, le feu prit et le poisson fut apprêté. Le temps que le brasier se stabilise, Atria commença à faire cuire la chair du poisson que je venais de pêcher.

 

De temps à autre, des étincelles jaillissaient.

Alors que nous attendions que le poisson cuise, elle me tendit à nouveau une feuille. Je constatai que le papier, plié en deux et au message un peu visible par transparence, éclairé par la lumière, comportait un long message.

Atria m’observa. Les flammes se reflétaient sur ses yeux rougeoyants et y vacillaient.

Pendant un instant… j’hésitai à recevoir cette lettre. Alors qu’elle devait certainement contenir une forme de réponse que j’avais longuement attendue. Mais, j’ignorais pourquoi, j’eus la sensation que, si j’en lisais le contenu, tout mon être serait consumé et je ne pourrais plus revenir en arrière.

… Ah. Voilà qu’elle sourit encore de cet air embarrassé.

Puis, l’instant d’après...

« Ah… ! »

Atria jeta cette lettre au feu.

« Non ! Arrête… ! »

Je plongeai ma main dans le feu de toutes mes forces et sauvai la lettre. Puis, peut-être surprise par mon action, son corps se secoua de surprise et elle me saisit la main. Elle tenta de m'emmener précipitamment vers le bord de l'eau, espérant sans doute me refroidir la main.

Mes mains avaient tant forgé dans ma fournaise, pendant si longtemps, que je ne me brûlais même plus.

Je… Oui… Je résistais bien à la chaleur.

Je saisis de nouveau la main qui tentait de m’emmener. Puis je lui demandai.

« Pourquoi… Pourquoi tu es aussi bouleversée par ma main à peine brûlée, alors que tu es si imprudente à ton propre sujet ? »

Ces mots déclenchèrent le débordement de tous ceux qui s'étaient accumulés dans ma tête.

« Depuis quand tu fais ça ? Depuis quand tu laisses faire ça ? Tu n’étais pas sur le point de tout me raconter, là ? Pourquoi t’as tenté de tout cramer ? Parce que j’hésitais ? Parce que j’ai tort ? Parce que tu ne veux pas que je le sache ? Je me trompe ? T’as tenté de t’empêcher de me le partager, non ? Ne plaisante pas… Te fous pas de moi ! À ton avis, à quoi j’ai pensé pendant tout ce temps, en attendant aujourd'hui ? À ton avis, ce jour-là… !! »

Je tendis la main vers elle. Je voulais voir quel visage se cachait sous son armure. Je pensais y trouver cette expression habituelle, ce sourire troublé.

Mais, une fois son casque ôté, j’y trouvai des larmes.

On aurait dit que ces larmes allaient déborder de ses yeux, comme l'eau de cette terre. À la seule différence qu’elles n’exprimaient pas l’abondance.

Je saisis sa main qui tentait de dissimuler des larmes prêtes à ruisseler.

« Ne te cache pas. »

Je t’en supplie.

Parce que cette main avait la force de repousser la mienne si facilement.

Je t’en prie.

Ça m’allait d’être brûlé à en être enlaidi ou de me laisser submerger par les émotions. Parce que je n’hésiterais plus.

« Montre-moi. »

Tremblant légèrement, elle se tourna faiblement et lentement vers moi. Là, il n’y avait plus ces yeux qui m’observaient, et je sentis que j’avais enfin pu toucher un point sensible en elle. Même sa main raidie se relâcha peu à peu. Elle ne me repoussait pas.

Quel soulagement…

« Ah. »

Puis l’odeur du poisson brûlé m’atteignit.

Cela nous était complètement sorti de la tête et, même de loin, il semblait avoir brûlé jusqu'au cartilage. Lorsqu’Atria le remarqua, elle afficha une moue honteusement embarrassée.

« Comment dire… Te crispe pas. Je fais que me montrer sous un mauvais jour, j’ai l’impression. »

À mes mots, elle secoua la tête, l’air de dire que c’était faux, et me sourit.

Ah… Oui, c’était ce visage que je voulais voir. Et c’était le début.

Si je pouvais voir ce sourire, peu m’importait de finir comme ce poisson. Elle m’avait déjà pris dans ses filets, vidé les entrailles. Mais malgré tout, mon cerveau brûlait tant je voulais savoir.

« Tout va bien. »

Je me retournai vers elle.

« Je suis habitué au feu. »

La lettre de tout à l’heure un peu brûlée dans la main, je lui demandai :

« Tu veux bien me montrer ? »

 

La lettre ouverte était complètement brûlée. Les mots qui y avaient été écrits, désormais illisibles. Elle s’effritait rien qu’à la tenir, et le doux vent qui soufflait à travers la forêt emportait impitoyablement le secret. Je tendis la main avec un sentiment d'impuissance, mais je ne pouvais saisir ces vestiges. Atria resta silencieuse et les suivit du regard.

Après un instant, elle le dirigea vers moi avant de tirer de sa sacoche une nouvelle feuille de papier, et d’y écrire quelque chose avant de me la tendre.

« Je me dis que ce serait bien si mon histoire jusqu’à présent pouvait brûler ainsi et être emportée par le vent. »

En lisant cette note, je commençai à m'inquiéter, pensant qu'elle pourrait encore essayer d’éluder la question. Espérant qu'elle ne s'enfuirait pas, je tentai de lui prendre la main. Mais, contre toute attente, c’est elle qui me la saisit. Avec ce doux sourire sur son visage, elle me tira vers elle. Je la laissai faire, et me laissai emporter là où elle le souhaitait.

Nous nous retrouvâmes de nouveau à ce coin de pêche. Elle s’installa au même endroit que plus tôt, et j’en fis de même. Atria entoura de ses mains celle que j’avais plongée dans le feu et la fixa attentivement, comme pour l’ausculter. Au bout d’un court instant, elle la relâcha. Alors que la chaleur persistante s'estompait avec regret, elle se remit à écrire à mes côtés.

« Je suis heureuse que vous ne soyez brûlé. Comme on pouvait s'y attendre de la part de quelqu'un qui utilise le feu au quotidien, n’est-ce pas ? Toutefois, peu importe combien vous dites résister à la chaleur, il vaut mieux ne pas en faire trop et se blesser. D’autant plus si je suis à l’origine de cette blessure… »

Elle s'inclina alors profondément devant moi, comme pour s'excuser. Je voulais moi-même me faire pardonner, lui dire qu’elle n’était responsable de rien mais, la voyant reprendre son crayon, je gardai le silence.

« Je vous suis reconnaissante d’avoir tant voulu me connaître pour en venir à faire cela. Mais, dans le même temps, je trouve cela difficile de vous parler de moi. Cette histoire n’est ni belle ni amusante. Le fait même de vous la raconter ne me dérange pas. Mais, depuis que j’ai décidé de vous en parler, je n’ai cessé de me demander si c'était vraiment une bonne chose de jeter une ombre sur votre cœur en vous l’apprenant. »

Elle interrompit son mouvement de pinceau et détourna ses yeux de sa feuille vers moi. Même à ce moment précis, j’eus une sorte de certitude, fondée sur mes expériences passées, que si je détournais le regard, elle cesserait de parler. Je lui retournai intensément son regard, espérant lui faire comprendre que je ne fuirais pas. Puis, après nous être ainsi dévisagés pendant un instant, elle sourit d’un air gêné, comme si elle avait compris mes pensées, et se concentra de nouveau sur sa feuille.

« C’est pourquoi, lorsque vous avez hésité à saisir ma lettre tout à l’heure, j’ai été apaisée. Votre réaction m’a fait songer à renoncer. Ainsi, mon histoire resterait la mienne, à moi seule. Mais malgré ça, vous avez plongé votre main dans le feu. »

Atria regarda à nouveau ma main puis lâcha un soupir, comme si elle avait pris sa décision, avant de reprendre son écriture.

« Vous en avez été témoin, l’autre jour. Et, comme vous l'avez probablement deviné, il arrive que je donne mon corps à autrui. Je ne me souviens pas depuis quand. Je n’accorde aucune importance au fait que mon corps soit utilisé de cette façon. »

En lisant ces mots, je ressentis un soudain pincement au cœur. Comme elle l'avait écrit, ce n'était pas que je ne l'avais pas imaginé. J'y pensais depuis un certain temps avant qu’elle ne m’en parle ici, aujourd'hui. Mais malgré tout, c’était difficile de le lire directement venant d’elle.

« La première fois, je crois bien qu’il s’agissait d’un homme. Il ne pouvait probablement pas contenir son enthousiasme pour la chasse. Ce n'était pas agréable, mais je n'ai pas refusé. Je pensais que, pour lui, c’était un acte qu’on ne pouvait substituer, comme manger ou dormir.

« Je comprends que, d'un point de vue purement logique, utiliser le corps de quelqu'un qu'on n'aime pas ou s’abandonner entièrement à lui sont deux choses anormales. Ce n’est qu’une question de point de vue, au final. Si on a le ventre vide, on peut manger en compagnie de quelqu’un même si on ne l’aime pas. Si on a sommeil, on peut dormir en compagnie de quelqu’un même si on ne l’aime pas. À mes yeux, il en va de même pour cela. »

Je fixai les caractères qui défilaient en silence. Soudain, sa main s’arrêta. Je levai les yeux vers son visage, et remarquai qu’elle m’observait.

« Vous voyez, ce n'est pas une histoire amusante. Désolée. »

Elle sourit avec embarras en écrivant cela. Pourquoi, même dans ces moments-là, s’inquiétait-elle pour autrui ?

Oui, elle devait être bizarre, mais d'une manière complètement différente de la mienne. Elle était tellement indifférente à son égard. Comme si elle n’était qu’un outil. Oui, comme si elle avait été façonnée pour quelque chose. Façonnée, dans quel but ? J’eus le sentiment qu’elle me cachait encore quelque chose. Il y avait quelque chose dans cette existence. Peut-être que c’était moi qui espérais qu’il y eut quelque chose. Je ne savais pas ; peut-être qu'elle ne voulait tout simplement pas qu’on lui confirme qu’elle était née pour cela. Mais il y avait une chose dont, moi, j’étais sûr.

« Écoute-moi, s’il te plaît. Je… Je voudrais que tu arrêtes de faire ça. Tu dis que tu penses simplement que ce n'est pas différent de satisfaire un appétit ou un besoin de sommeil. Alors… C’est peut-être juste de la satisfaction personnelle, mais je… Je suis en rage que tu sois utilisée comme un objet pour que d’autres puissent assouvir leurs désirs sexuels. »

Atria me regarda un instant, avant d’écrire ceci :

« Je ne mérite pas que vous vous inquiétiez autant pour moi. »

À ces mots, je sentis mon corps s’enflammer comme s’il brûlait. Je me levai avec cette même énergie et je fusillai du regard celle à l’origine de ces mots. Cette dernière me fixait en silence tandis que je cédais à cette émotion violente.

Je voulais changer son quotidien. Je voulais qu’elle cesse d'être consumée par des gens qu’elle ne connaissait même pas, et à mon insu. Que devais-je faire ? Que pouvais-je faire ? J'eus beau y réfléchir, je n'avais pas les connaissances nécessaires pour faire changer son avis à autrui. J’avais toujours évité d’interagir avec les autres car j’estimais que c’était un gâchis de mes ressources. Rah, mieux encore, si le cœur d’Atria avait été un métal, j’aurais pu l’aider, peu importait comment…

Elle m’observait alors que je me perdais dans mes réflexions. Enfin, son pinceau de fusain se remit à bouger.

« Malgré tout, vous souhaitez me changer ? »

J'acquiesçai vivement d'un signe de tête à cette question soudaine ; Atria plongea de nouveau dans ses pensées. Ce fut à présent à mon tour de l’observer et, un instant plus tard, ses mots se succédèrent.

« De vos mains, vous avez transformé et perfectionné tant de choses. Peut-être même les avez-vous réparées. Vous rappelez-vous de notre discussion de l’autre fois, autour de l’humeur des matériaux et des équipements ? S'il n'y a réellement aucune différence entre les humains et les objets, pensez-vous pouvoir transformer mon cœur ? Si vous pouviez me raffiner, ou encore me fondre et me remodeler comme à neuf, moi qui ne peux trouver de but qu'en continuant à être chasseuse, pensez-vous pouvoir me créer une autre valeur ? Pensez-vous que je puisse me sentir suffisamment digne pour prendre soin de moi ? »

Pourrais-je la changer, son existence ?

Cette existence qui semblait s’effacer et se brûler constamment elle-même – pourrais-je continuer à mettre les mains dans son feu et en trouver les racines avant qu'il ne me consume ? Pourrais-je changer la forme de ses racines ?

Rah, j’en savais rien. La seule chose que je savais…

« Je ne veux plus voir ton potentiel se gâcher sous tes yeux. Désolé, mais je me suis décidé. Je veux te comprendre, et te changer. Alors… Pourrais-tu me consacrer un peu de ton temps ? »

Atria déplaça une fois encore son regard vers ma main. Cette main, usée par des heures de travail à la forge, et dont la peau était devenue épaisse, rougie et noircie par la suie. Cette main, qui avait connu d’innombrables fois la chaleur du feu et que j’avais tendue avec vigueur dans ce dernier. Elle l’observa de nouveau, comme pour vérifier.

« Toutefois, ce que vous trouverez dans le feu sera déjà devenu poussière. Cela se sera peut-être effondré, envolé avec le vent et disparu. Malgré cela ?

— C'est toi qui as parlé de brûler et de ne pas s’éteindre, » lui répondis-je vivement.

À cet instant, j’aurais aimé ne pas être prétentieux, mais elle me sourit avec une pointe de joie, comme pour me dire que j’avais raison. Comme si elle avait finalement cédé face à ma persistance.

Et ainsi, j’atteignis finalement le point de départ de mon voyage à la découverte de son être.

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