| Hope Again |

Chapitre 1 : ~ Tome 1 ~

5748 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 09/11/2016 13:21

« La mutation, c’est la clé de notre évolution. C’est elle qui nous a mené de l’état de simple cellule à l’espèce dominante sur notre planète. Ce processus est long, et remonte à des milliards d'années. Mais tous les deux ou trois cents milles ans, l’évolution fait un bon en avant … »

 

C'est ce à quoi je m'accrochais encore, quelques mois plus tôt. Mais tout est fini dorénavant. Ma propre évolution en a décidé autrement. Perdre Raven, perdre Erik … perdre mes jambes m'ont fait perdre toute motivation. Les semaines suivant cette douloureuse période n'ont fait qu'empirer les choses. L'école a fermé. Les élèves sont partis, tout comme leurs professeurs. Seul Hank est resté à mes côtés, prenant soit-disant soin de moi. Comme si j'avais besoin de ça …

 

La colère me fit balancer mon verre de whisky sur le sol violemment, tout comme ma thèse sur la mutation génétique secrètement rangée dans sa chemise bleue. La fréquence de ces crises colériques avait considérablement augmentée ces temps-ci. Mais rester assis toute la journée dans cet amas de ferrailles roulants … c'était trop pour moi. J'en étais tout bonnement incapable … et me noyer dans l'alcool me paraissait être une meilleure solution.

 

Soudain, la porte se mit à s'énerver. Ou plutôt, la personne qui était derrière la porte commençait à s'énerver. A ses paroles d'inquiétude, je reconnu facilement la voix de Hank venant demander ce qu'il se passait. Rien … Il ne se passe rien. Je suis coincé là, en silence, dans mon fauteuil roulant en plein milieu de mon bureau. A ma gauche, une bibliothèque recouvrant entièrement le mur ; en face, une fenêtre donnant sur le jardin du manoir ; derrière, l'énergumène frappant à la porte comme un dératé ; à droite, dans le fond, une cheminée datant de je-ne-sais-plus-quel-siècle et … l'échiquier sur lequel j'avais l'habitude de jouer en compagnie d'Erik, maintes et maintes fois …

 

Le silence fut brisé par un bruit de bois démolis. Hank venait littéralement d'enfoncer la porte en vu de ma non-réactivité face à sa question. Finalement, le « Fauve » ne lui allait pas si mal que ça …

 

- Charles, ça va ? dit-il en constatant l'état du tapis imbibé de whisky, puis mon visage décrépit. Ça fait combien de jours que tu ne t'es pas rasé ? Ou même sorti dehors.

 

- … Je n'en sais rien. Le temps m'a pris tout ce que j'avais de plus cher. Alors pourquoi devrais-je encore faire des efforts si ce n'est pour souffrir ?

 

Hank resta muet pendant plusieurs secondes. Des secondes qui lui parurent sans doute des minutes. Puis, il partit en trottinant, allant chercher de quoi nettoyer ça, et m'ordonna de ne pas bouger. Cette dernière phrase me fit passer un nouveau pic de colère. Ma lèvre inférieure se cala entre mes deux rangées de dents et s'en fit mordre intensément. Mes yeux commencèrent à me brûler, à rougir, pour enfin laisser place à un flot de larmes salées dévalant le long de mon visage, glissant sur la courbe de mon cou pour finir par s'écraser sur le col de ma chemise.

Un jour plus tard

 

Le temps était menaçant. Ce ciel gris n'avait été créé que pour cela : nous cracher son venin au visage. Mais ce venin devenait une joie quand la vie vous avait quitté. Quand l'espoir ne peut plus naître en vous. Alors vous êtes là, à attendre désespérément un signe, un indice, quelque chose qui vous ferait vous sentir mieux. Vous savez qu'il ne se passera rien, mais vous y laisser vos dernières forces.

 

Appuyer sur un bouton, faire avancer ce maudit cercueil à roulette, ouvrir la fenêtre donnant sur un balcon, et sortir dehors juste à temps pour ressentir les gouttes d'eau glacées sur votre peau. Le rythme de la pluie s'accélérait au fur et à mesure que le temps s'écoulait. En moins de quelques secondes, je me trouvais trempé sur le balcon jusqu'à y confondre mes larmes avec la pluie.

 

Pourquoi devrais-je m'en plaindre ? Ce calvaire est devenu mon quotidien. Je devrais m'efforcer à l'accepter plutôt que de me morfondre ainsi. Ma main serra durement l'accoudoir du fauteuil mouillé, laissant apparaître un faciès de souffrance et d'incompréhension levé vers le ciel.

 

- Qu'ai-je fait pour mériter ça … ? murmurais-je

 

Toutes ces voix dans ma tête, qui résonnent aussi profondément qu'un cri dans les montagnes. Des rires, des prières, des espoirs, des hurlements, des pleurs, des gémissements d'enfants … Tant de choses livrées alors que je venais à peine d'entrer dans ma neuvième année. Je me souviens m'être enfermé dans ma chambre pendant deux jours ne comprenant pas ce qu'il m'arrivait … La vie est ironique. En un point, je n'ai pas changé, je me suis encore enfermé même 15 ans plus tard. La peur de l'avenir, la peur de faire un pas risqué … peut-être la peur de ce que j'allais devenir.

 

- Charles ? commençait Hank dans l'encadrement de la porte inexistante.

 

- Quoi ? lui répondis-je sèchement sans prendre la peine de me retourner.

 

- Tu ferais mieux d'écouter ça …

 

En me retournant vers lui, j'entrais silencieusement dans mon bureau tandis que Hank posait une radio sur la table d'échiquier. Il l'alluma, la régla sur la bonne fréquence et le discours d'un homme à la voix roque résonna dans la pièce. Au vol, j'attrapais mon verre de whisky sans vraiment me concentrer sur les informations sonores qui m'atteignaient.

 

- Le sénateur du Parti Anti-Mutant a été agressé la nuit dernière dans son bureau. La police n'a pas réussi à attraper le coupable de cet acte. Mais il semblerait que ce dernier soit un mutant connu sur le nom de Magnéto. Les agents de …

 

- Éteins-moi ça.

 

- Pardon ?

 

- Éteins-moi cette merde ! hurlais-je.

 

Sans insister, Hank remballa son matériel et s'en alla sans prononcer un seul mot. D'une traite, je vida mon verre, le posant vide sur mon bureau à côté des quelques cadavres de bouteille gisant ici. Mes paupières alourdies par une sensation de culpabilité me firent froncer les sourcils. Les quelques images que mon cerveau avait gardé d'un Erik souriant, se faisait assombrir peu à peu. Mais une question persistait : se faisait-il assombrir par sa volonté de combattre les humains ou par moi … ?

 

Quelques semaines après

 

Ma vie n'avait pas vraiment changé. Hank, ou la seule âme encore en paix qui se trouvait dans ce manoir, avait réparé la porte qu'il avait lui-même enfoncée. Ce grand habitat que j'avais hérité de mes parents, n'étaient plus qu'un vieux château poussiéreux et délaissé. Le jardin d'en face était dévasté par les mauvaises herbes et les haies débordaient de leur forme habituelle. Quant à moi, je m'occupais avec un stricte minimum de mon corps, n'osant plus le regarder, n'osant plus le toucher. Je me faisais peur à moi-même …

 

Pour une fois, en cette fraîche matinée, je mettais décidé – avec l'aide de Hank – à sortir du manoir pour prendre l'air, toujours avec un verre de whisky en main. Le soleil me brûlait les rétines, mais réchauffait agréablement la partie supérieure de mon corps. Une sensation d'apaisement que je n'avais pas ressenti depuis plus d'un mois. Ma tête se laissa tomber en arrière, les rayons du soleil pouvant ainsi pénétrer dans mon cou.

 

Combien de temps je resta ainsi … ? Sûrement une bonne dizaine de minutes, peut-être plus qui sait. Après cela, je fis avancer le fauteuil un peu plus loin sur la cour. Hank restait à l'écart, ne bougeant pas. Me voir si détendu semblait le détendre à son tour. Subir mes crises de nerfs et mes caprices de vieux gâteux – comme dirait Raven – ne devait pas être chose facile.

 

Ce spectacle d'un soleil levant réchauffant la terre à nos pieds me rendit un instant nostalgique. Non colérique, juste nostalgique. Soudain, un rire d'enfant vint intriguer mon oreille. Tournant la tête de gauche à droite, je n'aperçus rien. De simples bruits allaient et venaient, comme si l'école était toujours là, toujours ouverte. Des enfants courraient par-ci, d'autres jouaient par-là, ou encore étudiaient.

 

- Charles, tes élèves t'attendent …

 

Cette voix, c'était celle d'Erik. A sa sonorité bien particulière, je sursauta et commença à m'agiter nerveusement. Pris d'un élan de panique, je me tourna vers Hank.

 

- On rentre.

 

Il hocha la tête et me ramena en silence dans mon bureau. Cette pièce close, sombre et malsaine dans lequel je m'étais enfermé pendant quelques jours. En y entrant, je posa mon verre sur le bureau mais cette fois-ci plein, non vide. Puis, je fis un demi-tour vers le plateau en bois posé sur la table basse et effleura du bout de mes doigts tremblants les pièces noires jouées par Erik.

Plus tard dans la journée

 

Les nuages n'étant pas d'humeur à se montrer de toute la journée, la Lune avait donc libre champ et éclairait le jardin, dont le reflet miroitait dans l'eau vacillante du petit lac. Les oiseaux s'étaient tût. Toute la Terre s'était tût. Et le silence envahissait chaque parcelle, chaque mètre carré. Ce dernier me faisait encore réfléchir sur la décision que j'avais prise quelques heures plus tôt.

 

Une fois rentré dans mon bureau après avoir entendu mystérieusement des voix de mutants, et celle d'Erik … mes méninges ne se laissèrent pas recouvrir par un voile gris et cogitèrent. Le temps passa, et mon bureau fut envahit de papiers et brouillons en tout genre. Des gribouillis quand l'inspiration et la réflexion ne me venaient pas, ou des théories chimiques sans doute infaisables. Malgré mes connaissances, je n'arrivais pas à construire quelque chose de sérieux. J'en vins donc à appeler la seconde personne présente dans ce manoir pour lui exposer mon idée.

 

- En réalité Charles, j'ai déjà réussi à créer ce sérum. Je te l'ai caché car … il provoque un effet secondaire non négligeable.

 

Ce Fauve était non seulement une brute, mais aussi un génie. Car l'effet secondaire dont il parlait, allait me permettre de prendre enfin congé de toutes ces responsabilités. Plus de voix, plus de pensées, plus d'espoirs et de supplications. Plus de pouvoirs mutants … ! Il me fallait attendre le lendemain pour enfin goûter au plaisir de retrouver mes jambes.

 

Le lendemain

 

Seringue en main, remplie d'un liquide jaunâtre, mon bras commençait à s'engourdir sous le dur garrot que Hank m'avait fait. L'aiguille que j'approchais au fur et à mesure de ma peau, me rendait de plus en plus nerveux. La pointe métallique traversa lentement mon épiderme ayant pour but d'atteindre ma veine. Cette opération fut douloureuse. Cela faisait un bout de temps que je n'avais pratiqué ce genre de chose – depuis l'école de médecine, à vrai dire.

 

Le sérum intégrait à mon sang, je jeta la seringue dans la poubelle et retira vivement le garrot. En levant le regard, je vis Hank faire un pas de retrait. Devrais-je me méfier de ce qui allait m'arriver à présent ? Non, bien sûr que non. Car, au fur et à mesure, mon sourire ravivait ma figure : les voix disparaissaient les unes après les autres, et la sensation de mes jambes était … indescriptible. Avec une certaine euphorie, je me propulsa de mon fauteuil – manqua de basculer – et marcha quelques pas dans la pièce en riant nerveusement. En réalité … des larmes menaçaient à nouveau de s'écouler sur mon visage. Peut-être parce que ces voix … je m'y étais habitué, elles faisaient presque parties de moi. Je ne sais plus quoi penser de tout cela. Je marche mais ne ressens aucune sensation de soulagement, ni même de joie. Il manquait encore quelque chose … quelque chose d'important à ma vie.

 

Quelques jours plus tard

 

Parmi ces longues journées sans fin, celle-ci faisait partie des plus terribles de mon existence. Le temps était maussade, ce jour-là. Un paysage gris, sans pluie ni soleil, qui donnait un goût amer à tout ce qui m'entourait. Mon bras me faisait de plus en plus mal lorsque je tentais d'effectuer un mouvement quelconque. Les allers et retours de l'aiguille métallique de la seringue dans la partie inférieur de mon coude avaient fini par faire apparaître un hématome imposant et douloureux. Par conséquent, j'avais décidé de faire une pause. Laisser mon corps, mon sang et mon esprit en paix pendant un jour – à quelques détails près, car l'alcool était toujours présent.

 

Aux alentours des quatorze heures, assis dans mon fauteuil, je prenais le temps de respirer l'air pur devant le manoir afin d'éviter de me concentrer sur le mal de tête que ces voix m'imposaient sans ce sérum miraculeux. En observant le jardin, on pouvait constater les dégâts que le temps affligeait sur les êtres vivants. Ils naissent, grandissent, vieillissent, et meurent. Tout cela dans la plus grande harmonie que l'on sait appeler « Dame Nature ».

 

Depuis quelques temps déjà, je n'ai cessé de me demander si l'évolution n'était pas une forme d'erreur. Si l'Humain avait réellement tort d'avoir peur de nous. Si nous méritions tout simplement de vivre … Sous la colère, mes paupières recouvrirent ma vue. Les mutants contre notre société, je n'ai jamais réussi à en convaincre un seul de rester du bon côté. J'ai même réussi à laisser partir celui pour qui je pensais être un ami !

 

- Charles … ?

 

A cette voix connue, je permis à mes yeux de voir à nouveau la lumière du jour. Peut-être aurais-je mieux fait de ne pas le faire car une haine cachée au fond de moi se réveilla en sursaut, procurant à mon corps suffisamment d'adrénaline pour me croire capable de marcher. Mes mains commencèrent à soulever le poids de mon corps, mais ne furent pas accompagnées par mes jambes. Je retomba sec dans mon fauteuil avec la seule envie de frapper le visage de l'homme qui se tenait en bas des escaliers en me regardant avec des yeux d'incompréhension, peut-être même de tristesse.

 

- Hank ! HANK ! hurlais-je

 

Ce dernier arriva en courant et tout comme moi, il comprit que cet invité surprise était signe de danger potentiel et prit sa forme de Fauve, se présentant brutalement face à lui. Face à … cet homme.

 

- Maintenant, tu dégages, lança-t-il à Erik

 

Malgré la menace qui se trouvait devant lui, Erik ne lui adressa aucun regard, aucune attention. Ce qui attirait son attention, c'était moi terrorisé et haineux à la fois. Ne pouvant pas me mêler de cela, je commanda rapidement à mon fauteuil de faire demi-tour, direction mon bureau, une nouvelle fois.

 

- Tu dégages !

 

Hank poussa violemment Erik, au niveau des épaules, qui recula de quelques pas. Choqué par ce qu'il venait de voir – moi –, ce fameux « Magnéto » envoya balader celui qui lui faisait obstacle. Le dernier tableau qui j'eus aperçu fut Hank au sol prêt à se relever pour défendre l'entrée du manoir …

 

Quelques heures plus tard

 

En ouvrant les yeux, une lumière éblouissante m'aveugla pendant un certain nombre de minutes. Quand le paysage se dégagea enfin, la vue d'un jardin verdoyant apparu. Ce jardin ressemblait à deux gouttes d'eau à celui que mes parents avaient fait emménager juste devant les fenêtres des quelques chambres. Les haies forcées à garder une forme parfaite, un lac où reflète le crépuscule du soleil. Un endroit que l'on trouverait ordinaire, mais pour moi il avait une signification bien particulière.

 

A ma droite, un bruit de feuillages m'intrigua. Mais je fus rapidement rassuré lorsque je vis Erik sortir d'un chemin étroit, sourire aux lèvres. Il se dirigeait vers moi, sans que quoique ce soit ne puisse me choquer. Le temps semblait s'être arrêté, enfin. Et je priais pour qu'il n'avance plus …

 

Mes élans nostalgiques furent violemment rattrapés. Erik se plaça devant moi, revolver en main, pointant la médiane entre mes deux yeux. Sa peau se dévoila dans un bleu électrique que je reconnaissais bien.

 

- Raven ?

 

- Au revoir, Charles …, dit-elle

 

C'est avec un brin d'espoir que je hurla son prénom à nouveau, mais le bruit de la détente enclenchée résonna aussi fort que celui d'un coup de fusil. Puis, un voile noir, opaque et dur à percer s'était mis en travers de ma vue. En forçant un peu, je me retrouva dans mon bureau … assis dans mon fauteuil avec cette sensation de jambes absentes. Je venais de faire un cauchemar … Mais en voyant Erik assis face à ses pions noirs de l'échiquier, je me demandais si je n'en vivais pas un autre à l'instant présent.

 

- Erik, sors d'ici !

 

- Pourquoi ? répondit-il calmement

 

- Pardon … ?

 

- Pourquoi ne m'as-tu rien dit pour tes jambes … ?

 

Un peu surpris par ce qu'il venait de me dire, j'en oubliais ma haine pendant quelques instants. Ses yeux d'un bleu profondément assombri traduisaient un sentiment de fatigue, mais pas seulement. Je posa discrètement mon majeur ainsi que mon index sur ma tempe gauche. En fouillant sa mémoire, je ne vis aucune trace d'agression envers le sénateur, ni même envers les humains. Juste une tristesse profonde, un récent mal-être provoqué par … moi ?

 

Je dois avouer que j'eus du mal à comprendre ce que je venais de voir. De plus, Erik devait sentir que je fouillais dans sa tête car ses yeux n'étaient plus en train de fixer le plateau, mais ma figure, celle qui n'avait pas été proprement rasée depuis des mois, avec des cheveux mi-longs débordants et intenables. Cette figure, je la retendais d'un regard furieux, et impassible.

 

- Pourquoi devrais-je expliquer quelque chose à un être absent ?

 

- Charles, dit-il en se levant subitement, pourquoi sacrifies-tu tes pouvoirs ?

 

A cet instant précis, je me surprenais moi-même à développer une certaine colère envers Hank pour lui avoir parler du sérum qui entretenait mes jambes.

 

- Ne te mêle pas ça, tu n'as aucune idée de ce que …

 

- Tu vis ? me coupa-t-il, est-ce une raison suffisante ?

 

- … Erik, sors d'ici.

 

Une minute suffit à nos yeux pour déclencher une tension entre nous. Moi, je consentais à le faire sortir de mon bureau, Erik, lui, n'était pas du même avis. Utilisant ses pouvoirs sur moi, il bloqua mon fauteuil, et mon avant-bras sur l'accoudoir grâce à une montre que je ne retirais que dans les extrêmes occasions. L'être qui s'approchait de moi me fit me débattre en vain. Ses mains s'approchèrent, soulevant petit à petit le morceau de tissu qui couvrait mon coude, mettant à jour l'hématome causé par la seringue. Une fois m'avoir libéré de tous mouvements, il recula sans dire un mot jusqu'à sortir. Me laissant là, seul encore une fois … avec mes actes.

 

Dans la nuit

 

Dans les longs couloirs résonne le pendule du hall d'entrée, rendant au manoir cette ambiance lugubre et oppressante, éclairée par une Lune d'été. Un « tic-tac » réglé sur le rythme incessant des battements de cœur accélérés, réglé sur mes propres battements de cœur. Plongé dans un cauchemar habituel et pourtant toujours aussi effrayant, des gouttes de sueur perlaient sur mon front, miroitant le peu de lumière que le soleil des ténèbres renvoyait à travers la fenêtre de ma chambre. Brusquement, mon corps sursauta et se redressa. Mes yeux, à présent grands ouverts, cherchaient refuge dans cette nouvelle réalité et ma respiration haletante en fut le premier élément. Je frotta ensuite mon front à plusieurs reprises, essuyant avec difficulté mon visage de cette vague d'émotions involontaires.

 

Quand ces voix reprirent possession de mes pensées, ces dernières n'étant donc plus les miennes mais ceux des autres, une panique – cette fois-ci bien réelle – me fit tendre le bras et attraper la chaise roulante. A la force de mes bras, je hissa mon corps dedans en soutenant mes membres inférieurs inactifs vers la fin de mes agissements. Je me frotta vigoureusement le visage de mes deux mains et mis en marche l'objet de mes déplacements en direction du rez-de-chaussée.

 

Ces longs et sombres couloirs m'avaient autrefois apeurés, moi aussi. J'étais encore enfant et le silence qui y régnait ne me rassurait guère. La moindre ombre d'arbre flottant dans le vent, le moindre bruit de bois qui travaille, savait me rendre nerveux. Dorénavant, je traverse ce couloir en me disant que ce sont les ombres des arbres et les bruits de bois tordus qui ont peur de moi.

 

En quelques minutes, je me trouva assis à mon bureau, un plateau d'argent face à moi dont le métal de seringue reflétait les flammes du feu de cheminée encore allumé. Le liquide jaune semblait, à mes yeux, vivre à l'intérieur comme ce gène mutant qui vivait actuellement en moi. Ce gène qui engendrait toutes ces voix, tout ce merdier polluant peu à peu mon esprit et mon environnement.

 

Ma mâchoire se contracta sous la colère, mettant ma tête entière sous une pression constante. Ma main se dirigea vers la seringue, cette délivrance, cette véritable lumière. Mais celle-ci se mit subitement à léviter hors de ma portée. Erik ne tarda pas à sortir de l'encadrement de la porte avec cet air sérieux qui m'énervait de plus en plus ces derniers temps.

 

- As-tu réellement besoin de cela, Charles ?

 

- Que connais-tu de la douleur que je ressens ?

 

- Tu n'es pas le seul à avoir souffert …

 

- De la douleur que tu m'as fait subir ?! le coupais-je en hurlant.

 

Un silence régna dans la salle, Erik tenait un faciès de mécontentement auquel mon poing aurait pu gentiment répondre présent. En vain, je n'avais ni la force physique ni la force mentale pour le faire. Erik reprit donc la parole, d'une voix plus grave que tout à l'heure.

 

- Certes … mais tu n'es plus un enfant, Charles. Tu n'as pas plus le droit de rester à terre après une chute. A moins que tu ne souhaites laisser ta peau aux humains et autres espèces chimiques …

 

La seringue se posa doucement sur le plateau, Erik eut assez de temps pour disparaître dans la noirceur du couloir. Je m'étais mis subitement, à réfléchir. Quelque chose que je n'avais pas fait depuis longtemps. « et autres espèces chimiques », mon regard se déposa sur la seringue. Mes mains, tremblantes, frôlèrent dans un premier temps le métal froid contenant le sérum, et finirent par l'attraper aussi délicatement qu'une bombe sur le point d'exploser. Je remonta ma manche, approcha l'aiguille de ma peau. Ne serait-il pas temps de cesser ce carnage ? D'en finir avec tout ça ? Non … la souffrance reviendrait, me détruirait à nouveau, me rendrait même peut-être fou. Je n'ai pas envie de cela.

 

La pointe de l'aiguille prit contact avec mon épiderme, et le transperça petit à petit, sa froideur me brûlant le bras, me déchirant plus que d'habitude mon âme et mon corps. Un flot de larmes ne tarda pas à se déverser sur mes joues s'amusant ainsi de ce combat intérieur dans lequel l'ennemi était invisible.

 

Le matin suivant

 

La nuit a été rude : les réflexions, les regrets, les cauchemars et la pluie orageuse battante sur la vitre de la salle d'échecs n'ont pas été bénéfique. C'est alors par une décision radicale que je me leva de mon bureau et me dirigea vers les jardins du manoir. En sortant, la fraîcheur matinale me frappa le visage et en gela la surface. Le ciel était d'un bleu pur et doux, alors que le soleil montrait timidement son éclat entre le feuillage des arbres. Les oiseaux s'étaient tût, et mes pas dans les cailloux remplaçaient leurs cris.

 

Arrivé en haut des quelques marches qui précédaient la suite du chemin, le paysage n'avait toujours pas bougé. Ce que la nature pouvait être lente, mais cette lenteur nous permettait de nous, simples humains – ou mutants –, de nous arrêter sur ces moments. Je fléchis lentement les jambes et m'assis entre deux marches, les coudes en arrière et la tête levée vers le ciel. Je ne le contempla pas longtemps, mes yeux s'étaient enfermés laissant mon sens du touché effleurer et reconnaître le picotement des basses températures sur ma peau.

 

Un bruit de pas similaire aux miens tout à l'heure m'interpella. Mes paupières s'ouvrirent délicatement pour ne pas être éblouie tandis qu'Erik s'asseyait à côté de moi de manière tout à faire sobre et simpliste. Le silence régnait entre nous deux, pendant longtemps … trop longtemps peut-être. Et pourtant, j'avais tellement de chose à lui dire … Lui dire qu'il avait ruiné ma vie. Lui dire que malgré la haine que j'entretenais envers lui, il m'avait manqué. Lui dire que sa présence m'était désagréable. Lui dire que vivre seul était devenu un calvaire … Mais ai-je le droit de lui dire tout cela ? N'y a-t-il pas une morale qui dit qu'un homme fort est un homme qui sait garder ses sentiments pour lui ?

 

- … Erik.

 

- … Charles.

 

Nos voix se synchronisèrent. Pour le peu de mot que nous nous étions échangés ce matin, ce fut pourtant au même moment que nous décidions d'ouvrir notre bouche. La gêne s'installa en premier lieu par quelques regards fuyants, ou par des pommettes rosissantes. Puis vint la décontraction, dénoncée par des sourires et coins de lèvres tendues vers le ciel, avant que le silence ne reprenne finalement le dessus pendant quelques instants.

 

- Je …, Erik s'élança, je m'excuse … pour tout. Pour ce que je t'ai fait subir. Ce que tu continues d'endurer par ma faute …

 

Mes sourcils se froncèrent sans qu'un seul mot ne me vint à la bouche. Plus sa réplique se construisait de mots lourds et durs à avaler, plus mon corps se voyait chamboulé. Mon faciès se tordait dans une grimace de souffrance. Ma mâchoire se serra contre elle-même. Mes muscles se contractèrent voulant assurer une paralysie totale … en vain. Mes yeux me trahirent sûrement les premiers. Des picotements bien connus commencèrent à attaquer ma cornée, se faisant succéder dans la seconde suivante. Une larme chaude, brûlante, douloureuse mais qui me faisait tellement de bien au fond de moi.

 

Erik ne mit pas bien longtemps à s'apercevoir de ma figure peinée par la situation passée comme par la situation présente. Il murmura mon prénom avant de se rapprocher de moi et de passer un bras sur mon épaule. Ce contact me fit prendre conscience d'au moins une chose : Erik avait souffert autant que moi. Mais mon égoïsme me fit passer pour la seule victime de l'histoire. Une histoire qui venait à peine de commencer … et que je n'aurai jamais su imaginer ainsi.

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