Le Dragon et le Poison

Chapitre 6 : Feinte

2415 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 30/10/2026 18:04

Tokyo — Centre commercial, 16 h 54


Lin Shu observe encore l'homme à la veste beige pendant quelques secondes, puis, sans prévenir personne, elle repose son sac sur le comptoir et sort de la boutique.


— Lin ? Mais qu'est-ce que tu… ?


Miyuki n'a pas le temps de finir sa phrase. Sa nouvelle amie traverse déjà l'allée d'un pas tranquille, les mains dans les poches de son manteau, avec la nonchalance d'une étudiante qui se serait souvenue d'une course à faire. Gero, de son côté, discute toujours avec l'agent de sécurité près des escalators, le dos à moitié tourné, et ne remarque rien.


Depuis la vitrine, Miyuki voit Lin Shu s'arrêter devant l'inconnu et lui adresser un sourire aimable, celui qu'on réserve à un passant à qui l'on demande son chemin. Elle se penche légèrement vers lui pour lui dire quelques mots. Ce qu'elle murmure, personne ne l'entend. Personne ne remarque non plus que son sourire ne monte pas jusqu'à ses yeux, ni que l'homme, après une seconde d'immobilité, a perdu toute couleur. Il hoche la tête un peu trop vite, s'incline profondément, puis tourne les talons et s'éloigne d'un pas pressé vers la sortie la plus proche, sans un regard en arrière.


Lin Shu le regarde disparaître, revient vers la boutique avec un air parfaitement satisfait, et récupère son sac sur le comptoir comme si de rien n'était.


— C'était un journaliste.


Miyuki la dévisage, bouche entrouverte.


— Un… journaliste ?


Elle regarde dans la direction où l'homme vient de s'évanouir dans la foule.


— Mais qu'est-ce qu'un journaliste viendrait faire ici ?! Mon père n'est même pas au Japon ! Et pourquoi est-ce qu'il s'est incliné devant toi ? Tu lui as fait peur, ou quoi ?


— Un peu, admet Lin Shu.


À quelques mètres, Gero termine sa conversation avec l'agent de sécurité et revient vers les deux étudiantes, le regard posé sur la silhouette qui s'éloigne au bout de l'allée.


— L'individu est parti ?


— Oui ! Et apparemment, c'était un journaliste ! répond Miyuki.


Gero tourne la tête vers Lin Shu et répète lentement, comme pour en éprouver le poids :


— Un journaliste…


Il réfléchit quelques secondes.


— C'est possible. Les déplacements de la famille d'un diplomate peuvent intéresser la presse. Mais son comportement était inhabituel, ajoute-t-il en reportant son regard sur l'allée. Il semblait davantage surveiller vos déplacements que chercher à obtenir une déclaration.


— Les journalistes japonais sont peut-être timides, suggère Lin Shu.


Miyuki soupire bruyamment.


— Bon, et maintenant ? On peut acheter nos soutiens-gorge, ou il faut appeler les forces spéciales ?


— Vous pouvez terminer vos achats.


— MIRACLE !


Elle se précipite vers la caisse, puis s'arrête brusquement et se retourne vers Lin Shu.


— Attends… Mais tu lui as dit quoi, exactement, pour qu'il parte aussi vite ?


Gero, qui s'apprêtait à reprendre son poste devant la boutique, s'immobilise à son tour.


— C'est une bonne question, reconnaît-il calmement. Il n'avait pas l'air particulièrement disposé à partir avant votre intervention.


Ses yeux se posent sur la jeune Chinoise avec une curiosité sincère.


— Vous avez été remarquablement persuasive, mademoiselle Lin.


Lin Shu les regarde l'un après l'autre, sans se presser, puis répond avec un naturel désarmant :


— Je lui ai dit que s'il ne partait pas, j'allais l'afficher sur les réseaux sociaux comme un vieux pervers qui traîne devant les boutiques de lingerie.


Miyuki la fixe pendant une seconde, puis éclate de rire.


— AHAHAHA ! MAIS C'EST GÉNIAL !


Elle se tient les côtes, pliée en deux au milieu de la boutique.


— Tu lui as vraiment sorti ça ?! Oh, j'aurais tellement voulu voir sa tête !


— Elle était très pâle, précise Lin Shu.


Gero, en revanche, n'a pas bougé d'un millimètre.


— ... Vous l'avez menacé de le faire passer pour un pervers ?


— Mais oui ! s'exclame Miyuki. Et visiblement, ça a marché !


Gero se pince l'arête du nez.


— Ce genre d'accusation peut avoir des conséquences sérieuses.


— Oh, ça va, Monsieur Poison ! Elle ne l'a pas fait !


— Ce n'est pas la question.


— Tu aurais préféré qu'elle lui casse le bras ?


— Je préférerais que personne ne casse le bras de personne.


— C'était la solution la plus douce, fait remarquer Lin Shu. Les autres faisaient plus de bruit.


— Tu vois ? triomphe Miyuki. Elle a fait preuve de retenue ! Tu es vraiment rabat-joie.


Gero reporte son attention sur Lin Shu. Son expression est redevenue neutre, mais une certaine perplexité persiste au fond de son regard.


— Vous avez beaucoup de sang-froid, mademoiselle Lin. La plupart des civils auraient préféré éviter de confronter un individu suspect.


— Je ne suis pas la plupart des civils, répond-elle simplement.


— Elle pratique les arts martiaux depuis ses quatre ans ! intervient aussitôt Miyuki, comme une agente qui présenterait sa championne. Et elle a trois maîtres !


Gero hausse légèrement les sourcils.


— Trois ?


— Son père et deux autres professeurs ! Et elle fait du sanda !


— Je vois, dit Gero en considérant Lin Shu un long moment. Cela explique certaines choses.


Miyuki affiche soudain un sourire triomphant.


— D'ailleurs, Gero ! Il faudrait que vous fassiez un combat d'entraînement tous les deux !


— Pourquoi ?


— Pour voir qui gagne !


— ... Ce n'est pas une raison suffisante.


— TU N'ES JAMAIS AMUSANT !


Gero soupire, puis se tourne vers Lin Shu.


— Vous pratiquez donc le combat à mains nues. Quel style vous a enseigné votre père ?


Lin Shu esquisse un léger sourire, visiblement amusée par la joute qui vient d'opposer Miyuki et son garde du corps, puis elle répond d'un ton calme :


— Le Hung Gar. C'est le style traditionnel de notre famille. Un art martial externe, très axé sur l'ancrage, la puissance des positions et le travail à mi-distance.


Elle croise les bras et observe l'expression impassible de Gero avec une pointe de curiosité.


— Mon deuxième shīfù s'occupe de la fluidité et de la déviation des forces avec le tai-chi, et le troisième m'entraîne au sanda et aux armes. Donc oui, du combat très direct. Et toi, Gero ? Tu as l'air d'analyser chaque situation avec beaucoup de méthode… Quelle est ta spécialité ?


Gero semble chercher la meilleure manière de répondre.


— Les poisons, principalement.


Miyuki lève les yeux au ciel.


— Sans blague, Monsieur Poison !


— Vous m'avez demandé ma spécialité.


— C'est Lin qui te l'a demandée !


Gero ignore la remarque et poursuit :


— Ma famille développe depuis plusieurs générations des techniques de combat fondées sur l'usage de substances toxiques. Je privilégie l'immobilisation rapide, la précision et l'exploitation des ouvertures.


Son regard descend brièvement vers les mains de Lin Shu.


— Le combat à mains nues fait partie de mon entraînement, mais ce n'est pas mon principal avantage.


Miyuki s'approche, intriguée.


— Donc, si vous vous battiez tous les deux sans poison, Lin aurait peut-être l'avantage ?


— Impossible à déterminer sans connaître son niveau.


— Oh ! Tu reconnais qu'elle pourrait te battre !


— Je reconnais que je manque d'informations.


— C'est fou comme tu arrives à rendre chaque phrase ennuyeuse !


— Moi, je trouve que c'est une réponse prudente, remarque Lin Shu. Les gens prudents sont plus difficiles à battre.


Gero lui jette un bref regard, comme s'il ne savait pas très bien s'il venait de recevoir un compliment, puis il revient au sujet qui, de toute évidence, l'intéresse bien davantage que les soutiens-gorge.


— Le Hung Gar est un choix intéressant. Des positions solides, une structure corporelle difficile à déséquilibrer… Mais votre apprentissage du tai-chi doit vous permettre de ne pas rester prisonnière de cet ancrage.


Son visage s'anime légèrement, et pour la première fois depuis le début de la journée, il semble avoir oublié la vitrine, l'allée et les passants.


— Trois approches complémentaires. Votre père a visiblement pris votre formation très au sérieux.


— Mon père prend tout très au sérieux, répond Lin Shu.


Miyuki les regarde alternativement, incrédule.


— Attendez… Vous êtes vraiment en train de discuter stratégie de combat devant une boutique de lingerie ?


— C'est vous qui avez proposé un affrontement, Nakao.


— OUI, MAIS PAS UNE CONFÉRENCE !


Gero l'ignore et reporte son attention sur Lin Shu.


— Par curiosité, lorsque vous affrontez un adversaire inconnu, vous préférez prendre l'initiative ou attendre qu'il révèle sa manière de combattre ?


Lin Shu laisse échapper un rire étouffé devant la mine outrée de Miyuki, puis son regard s'anime, visiblement stimulé par la question.


— Ça dépend totalement du contexte, mais en règle générale, j'attends.


Elle esquisse de la main une démonstration discrète, une garde souple et ouverte, presque nonchalante.


— Prendre l'initiative sans information, c'est s'exposer inutilement, surtout face à un style qu'on ne connaît pas. Le tai-chi m'a appris à absorber le premier coup, à analyser la ligne de force de l'adversaire et à utiliser son propre élan contre lui. Mais dès que je repère une faille ou une hésitation… le sanda prend le relais, et je frappe tout de suite.


Elle hausse légèrement les épaules, un sourire en coin.


— Et toi ? Avec une spécialité comme la tienne, j'imagine que tu laisses l'autre faire le premier pas pour mieux viser ses points vitaux ?


Gero observe la garde esquissée avec un intérêt manifeste.


— Pas exactement. Attendre que l'adversaire attaque peut être dangereux, dans mon cas.


Il désigne son propre poignet.


— Mon avantage, c'est que je n'ai pas nécessairement besoin de frapper un point vital. Un contact suffisamment bref peut suffire à neutraliser quelqu'un. Mais votre raisonnement est juste, ajoute-t-il après une pause. Observer avant d'agir permet d'éviter les mauvaises surprises.


— C'est fascinant, commente Miyuki, les bras croisés. Vraiment. Je suis entourée de deux encyclopédies des arts martiaux.


Gero poursuit, comme s'il ne l'avait pas entendue :


— En revanche, votre approche a une faiblesse. Si vous attendez systématiquement le premier mouvement, un adversaire qui connaît votre méthode peut vous contraindre à réagir plutôt qu'à décider.


Un léger sourire se dessine sur ses lèvres.


— Je chercherais donc à vous faire croire que je vais attaquer, simplement pour observer votre réaction.


— Alors je ferais semblant de réagir, répond Lin Shu sans la moindre hésitation. Pour voir ce que tu fais de ma réaction.


Ils se regardent un instant, et quelque chose passe entre eux qui n'a plus grand-chose à voir avec une conversation de galerie marchande, une sorte de reconnaissance tranquille, celle de deux personnes qui viennent de comprendre qu'elles parlent la même langue. Miyuki, elle, n'a retenu qu'un détail.


— ... Attendez.


Elle pointe Gero du doigt.


— TU VIENS DE SOURIRE ?


— Pardon ?


— Tu as souri ! En parlant de combat !


— Je souris parfois.


— PAS COMME ÇA !


Elle se tourne vers Lin Shu, scandalisée.


— Incroyable. Je passe deux jours à essayer de lui arracher une réaction humaine, et il suffit que tu lui parles de projections pour qu'il s'anime !


— Chacun son langage, répond Lin Shu, très contente d'elle.


Gero détourne les yeux.


— Nakao, vous devriez régler vos achats.


— OH, IL CHANGE DE SUJET !


Puis le visage de Miyuki s'éclaire d'un sourire beaucoup trop malicieux.


— Bon, puisque vous vous entendez si bien sur les techniques de combat… Pourquoi ne pas organiser une séance d'entraînement ?


Gero considère la proposition quelques secondes.


— Un échange technique pourrait être intéressant.


Miyuki ouvre la bouche en grand.


— ... TU AS DIT OUI ?!


— Je n'ai pas dit oui à un combat, précise-t-il, avant de se tourner vers Lin Shu. Mais si vous souhaitez comparer nos méthodes, je serais curieux de voir comment vous gérez un adversaire qui refuse de vous donner une attaque franche.


— Et moi, je serais curieuse de voir combien de temps tu tiens sans attaquer, répond Lin Shu.


Miyuki joint les mains, aux anges.


— PARFAIT ! Un rendez-vous sur un tatami !


— Une séance d'entraînement, corrige Gero.


— C'est ce que j'ai dit !


— Absolument pas.


Lin Shu souffle un rire, et Miyuki le surprend aussitôt pour lui adresser un sourire complice.


— Ah ! Tu vois ? Même elle trouve ça drôle !


— Je commence à comprendre pourquoi vous vous entendez si bien, soupire Gero.


— C'est un compliment ?


— Une observation.


— Quel rabat-joie !


Miyuki se dirige enfin vers la caisse avec ses achats, suivie de Lin Shu qui pose son ensemble rouge à côté du sien. Pendant que la vendeuse encaisse, le téléphone de Gero vibre. Mei veut savoir comment se passe la sortie et s'il a « réussi à discuter avec Lin ». Il répond qu'ils ont parlé d'arts martiaux, ce qui lui vaut un « C'EST UN DÉBUT !!! » enthousiaste, et commet l'erreur d'ajouter qu'ils envisagent un entraînement. La réponse tombe immédiatement : « UN RENDEZ-VOUS SPORTIF ?! GERO, JE SUIS SI FIÈRE DE TOI !!! » Gero verrouille l'écran.


— ... Quelle fatigue.


Miyuki récupère son sac et rejoint Lin Shu, rayonnante.


— Bon ! Maintenant qu'on a réglé la question de nos sous-vêtements et organisé votre futur duel… On va boire quelque chose ? demande-t-elle en consultant l'heure. Je connais un salon de thé au deuxième étage.


— Avec des gâteaux ? s'enquiert Lin Shu.


— Avec des gâteaux énormes.


— Alors oui.


Gero range son téléphone.


— À condition de choisir une table avec une bonne visibilité sur les accès.


Miyuki lève les bras au ciel.


— OUI, MONSIEUR POISON ! ET ON VÉRIFIERA AUSSI QUE LES PETITES CUILLÈRES NE SONT PAS ARMÉES !


Et pour une fois, Gero laisse échapper un très léger rire, bref et presque involontaire, aussitôt ravalé. Miyuki s'arrête net au milieu de l'allée.


— ... Lin.


Elle pointe lentement le jeune homme du doigt.


— Il vient de rire.


Gero reprend aussitôt son expression habituelle.


— Vous avez dû mal entendre.


— AH NON ! JE L'AI ENTENDU !


— Moi aussi, confirme Lin Shu avec un sourire en coin. Et je l'ai même vu.


Gero les dépasse sans un mot en direction des escalators, les oreilles de nouveau suspectement rouges, et les deux jeunes femmes lui emboîtent le pas en riant. Aucune des deux ne remarque que Lin Shu, avant de monter, jette un dernier regard vers la sortie par laquelle l'homme à la veste beige a disparu.

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