Duhovi Sarajeva —Les esprits de Sarajevo
Chapitre 1 : Duhovi Sarajeva
4120 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 07/03/2026 14:17
Avertissement : Les personnages de Ghost Whisperer et de Lud, zbunjen, normalan mentionnés peuvent paraître différents par rapport à la manière dont ils sont présentés dans leurs univers d’origine.
Les noms des personnages de Ghost Whisperer changent comme suit :
Melinda Gordon devient Marija Golubović-Kalinić
Jim Clancy devient Jakov Kalinić
Aiden Clancy devient Aleksandar Kalinić
Au marché principal de Sarajevo, Bosnie-et-Herzégovine, par une journée ensoleillée de mai 2011.
Marija Golubović-Kalinić, une petite brune vers la vingtaine, vêtue d’une chemise blanche et d’un complet bleu royal, regardait attentivement les produits sur l’étal devant elle. Soudainement, elle remarqua du coin de l’œil, quelques étals plus loin, vers sa droite, un vieil homme à moitié chauve qui était vêtu d’une chemise blanche, d’un gilet et de pantalon de complet bruns. Des chaussures brunes complétaient sa tenue. Il tenait dans sa main droite un sac beige dont la manche était élimée. Il parcourait du regard les fruits. Marija vit que le vieil homme était suivi par deux esprits : l’un était un jeune homme aux cheveux châtains, vêtu d’une ample chemise brune déchirée et salie de sang séché à la hauteur de la poitrine et d’un pantalon troué de même couleur. L’autre fantôme était une jeune femme vêtue d’une ample robe beige clair, et dans ses yeux bruns se lisait une inquiétude inexprimable.
La médium fit des grands efforts pour réprimer une grimace. Bien qu’elle était habituée à voir les fantômes selon leur dernière apparence au moment de leur mort, elle trouvait toujours terrifiant les fins violentes, ce qu’elle déduisait en fonction de leur aspect.
Marija, en promenant son regard des fantômes au vivant, remarqua un air de famille.
« Sans doute des proches », pensa-t-elle par automatisme. « Rien de nouveau… »
Elle se rapprocha du trio, sans prêter attention à l’expression d’étonnement des revenants. Avec son air le plus aimable, elle demanda d’une voix très douce :
— Monsieur, comment puis-je vous aider ?
Surpris, le vieil homme tourna la tête vers elle. Il affichait un sourire un peu narquois, comme s’il se préparait à dire une blague. Il observait la médium pendant un certain temps, comme s’il prenait ses mesures. Celle-ci ne se laissa pas intimider par son indiscrétion et attendit une réponse.
Il répondit sèchement :
— Merci, Madame, mais je n’ai pas besoin d’aide ! Laissez-moi faire mes commissions !
— Pourtant, vous êtes suivi par deux esprits…
— Comment ? fit-il, incrédule, en le fixant par-dessus ses lunettes.
— Oui, vous avez bien compris… Deux esprits vous suivent…
Le fantôme du jeune homme s’exclama, les yeux écarquillés d’étonnement :
— Vous nous voyez ?
La médium hocha la tête et enchaîna d’une voix douce :
— Je vois les esprits en raison d’un don que j’ai… Je suis Marija Golubović-Kalinić, propriétaire d’une boutique de souvenirs dans notre ville. Et vous ?
— Izet Fazlinović, répondit le vieil homme. Un simple retraité.
Il fit une courte pause avant de reprendre d’une voix hésitante :
— Madame, vous affirmez que je suis hanté par deux revenants ?
— Oui, confirma-t-elle.
— J’espère qu’ils ne sont pas malveillants… dit-il d’une voix rauque en regardant autour de lui d’un air craintif.
— Je ne pense pas que ce soit le cas, répliqua Marija pour le rassurer. Leur attitude semble plutôt dénoter une inquiétude… Et rien ne permet de dire qu’ils sont agressifs ou méchants…
— Si vous le dites…
« Je n’ai pas le choix que de la croire », pensa-t-il.
Il demanda d’un ton neutre :
— Qui sont-ils ?
— Je l’ignore, dit-elle en haussant les épaules. Mais ils sont sans doute vos proches…
— Voulez-vous savoir nos noms ? demanda le fantôme du jeune homme.
En tournant son regard vers lui, la médium approuva :
— Oui, Monsieur Izet Fazlinović et moi voulons savoir vos noms…
— Ces deux esprits se sont présentés ? intervint Izet.
— Pas encore… Mais c’est ce qu’ils feront sans doute…
Marija ramena son attention vers les deux entités, comme si elle attendait une réponse. Izet fixait la médium, en jouant avec son sac pour tromper son impatience.
La revenante, la main droite sur sa poitrine, se présenta :
— Milica Fazlinović.
L’autre esprit déclina son identité :
— Jovan Fazlinović.
Marija rapporta leurs prénoms au vivant, qui baissa la tête, gêné.
La médium le questionna d’une voix douce :
— Qui sont Milica et Jovan ?
Le vieil homme se raidit. Une ombre était tombée en son cœur, lui rappelant qu’il n’avait jamais vu ses parents.
— Mes parents, murmura-t-il.
Il avait l’impression de renouer avec eux, alors qu’il ne les avait jamais connus. Les ayant perdus en bas âge, Izet n’en avait gardé aucun souvenir d’eux et n’avait connu que des parents adoptifs. Bizarre de savoir qu’ils étaient des fantômes…
Marija ramena son attention vers les deux revenants et demanda à mi-voix :
— Pourquoi demeurez-vous encore parmi les vivants ?
— Nous voulons, répondit Jovan d’une voix claire, que notre petit-fils ou notre arrière-petit-fils répare la situation familiale.
— Pouvez-vous préciser ? fit la médium.
— Que veulent-ils ? s’immisça Izet, lueur d’inquiétude dans son regard.
Elle rapporta les propos de son père puis lui demanda :
— Pouvez-vous me dire ce que signifie la réparation de votre situation familiale ?
— Je ne le sais pas, fit le vieil homme en levant les épaules. Peut-être s’agit-il d’un mariage…
Izet et Marija marchèrent en silence, regardant furtivement les étals autour d’eux. Les parents du vieil homme les suivaient, aussi silencieux qu’eux. Lorsqu’ils arrivèrent près d’un étal moins achalandé, Jovan affirma d’un air ému :
— Nous avons remarqué que notre fils est veuf de son épouse et qu’il ne s’est pas remarié depuis. Notre petit-fils, Faruk, lui, a connu un mariage, mais sa femme l’a quitté. Elle a même laissé leur fils, comme si elle ne voulait pas de lui. Quant à notre arrière-petit-fils, Damir, il a été marié à une actrice, Barbara, avec laquelle il a un fils… Le petit Džebra…
« Ce doit sans doute être le surnom de l’enfant », conclut Marija, un sourire aux lèvres. Ceci lui rappelait ses propres enfants, Sunčica, Aleksandar et Milan. « Comme il est triste à un enfant de ne pas voir ses parents ! »
Comme si Jovan avait lu ses pensées, il précisa :
— Désolé… Džebra… Džemal Branko…
La passeuse d’âmes le remercia d’un signe de tête.
— Sauf que Damir a divorcé de Barbara parce qu’elle lui a été infidèle avec le directeur du film dans lequel elle a décroché son premier rôle, précisa Milica.
« Merci, mais évitez-moi les détails », pensa la médium en faisant des efforts pour ne pas faire une moue.
— Comme notre fils est trop vieux pour se remarier, nous mettons tous nos espoirs dans un remariage de notre petit-fils ou de notre arrière-petit-fils, ajouta le revenant, les yeux brillant d’une lueur d’espoir.
Marija, par automatisme, hocha la tête.
Izet, ayant l’impression de rater quelque chose d’important, lui lança un regard insistant. Elle s’excusa puis lui rapporta les propos de ses parents.
Le vieil homme manifesta sa compréhension d’un geste de tête puis commenta après un long silence :
— Si vous voulez mon avis, je pense que c’est mon petit-fils, qui a le plus de chance de se remarier…
— Pourquoi ? fit la médium en levant un sourcil.
— Parce que Damir est encore jeune et que Barbara est encore un peu en contact avec lui… Mais aussi parce qu’il est le seul qui ne sait pas bien profiter de la vie tellement il est sérieux… Ce doit être ses longues études qui ont ainsi agi sur lui…
« Autrement dit, Damir ne se console pas rapidement après son divorce… » songea Marija.
— Très bien ! répliqua-t-elle avec son plus beau sourire. Pourriez-vous lui expliquer ?
— J’essaierai, dit-il en haussant les épaules, mais sans garantie de succès…
— Sinon, j’en discuterai avec mon mari…
— Dans tous les cas, je vous informerai si je parviens à le convaincre.
— Merci d’avance ! Sur ce, passez une bonne journée, Monsieur !
— Pareillement pour vous, Madame !
Elle nota aussitôt que les deux revenants disparurent de sa vue.
Marija et Izet partirent chacun de son côté pour terminer leurs commissions.
****
Marija revint dans sa maison assez tard. Son mari, un homme musclé d’une stature imposante, l’accueillit à la porte. Il l’embrassa et la laissa entrer. Il murmura en refermant doucement la porte :
— Mara(1), aurais-tu rencontré un esprit ?
— Oui… Deux… répondit-elle en commençant à vider son sac de commissions.
— Leurs noms ?
— Milica et Jovan Fazlinović.
— Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?
Marija déposa un sac de carottes sur la table de la cuisine et répondit :
— Ils veulent rétablir la situation familiale et que leur petit-fils ou leur arrière-petit-fils se marie.
— Comment s’appellent-ils ? Le nom de Fazlinović me dit quelque chose…
— Hmm… Le petit-fils se prénomme Faruk… et l’arrière-petit-fils, Damir…
— Damir Fazlinović est mon jeune collègue ! s’exclama Jakov, en rangeant le lait dans le réfrigérateur.
— Sérieux ? fit sa femme, les yeux écarquillés de surprise.
— Oui.
— Dans tous les cas, dit à mi-voix la médium en s’approchant de son époux, qui revint vers le sac de commissions, tu es mieux placé que moi pour lui parler de remariage…
— Je le pense aussi, approuva-t-il en l’embrassant sur la joue.
Après une courte pause, Jakov demanda :
— Laissons Damir… Qu’est-ce qu’on mange pour ce midi ? Tu n’as quand même pas oublié que je travaille en après-midi ?
— Euh… balbutia Marija, désolée…
— Sans importance, Mara, murmura-t-il d’une voix douce. On changera le menu… Au lieu du ragoût, on mangera les klepe(2) d’hier au lieu du burek(3)… Le burek pour le dîner…
— Merci, lança-t-elle dans un souffle.
Le couple termina de ranger les commissions et s’affaira à préparer le repas. Marija appela leurs trois enfants à venir manger. Leur fille aînée, Sunčica, une fillette de huit ans sautillant de joie, était le portrait de son père au féminin — mais avec les yeux noisette de leur mère. Leur fils cadet, Aleksandar, était un garçon de sept ans qui ressemblait beaucoup à sa mère. Le benjamin, Milan, de six ans, présentait les mêmes yeux que sa mère et les cheveux noirs de son père. Les enfants jouaient avec beaucoup d’insouciance au salon, et la famille s’attabla.
****
Après le repas et la vaisselle, la médium envoya leurs enfants jouer dans leur chambre, tandis qu’elle fit une recherche sur l’ordinateur de bureau sur Jovan et Milica Fazlinović. Jovan est né le 3 août 1920 à Sarajevo. Il maria Milica le 13 juillet 1939. Il est mort le 9 juin 1941, tué par un Oustacha, lors du massacre des Oustache en Yougoslavie. Milica Fazlinović, elle, est née le 1er février 1921 et morte en couches le 5 septembre 1940.
« Dans tous les cas », songea-t-elle, les larmes aux yeux tellement elle était émue « Comme ces pauvres parents n’ont pas vu longtemps leur fils unique grandir, ceci explique pourquoi ils s’inquiètent pour leurs descendants… »
Elle éteignit l’ordinateur et essuya ses larmes du dos de la main. Jakov, assis à sa droite, lisait par-dessus son épaule, passa son bras droit autour de sa taille pour la rassurer. Il murmura à son oreille :
— Mara, ça passerait… Tu sais que ce n’est pas le premier cas d’orphelin que tu rencontres…
— Je le sais… Balbutia-t-elle en jouant avec une mèche rebelle. J’ai déjà fait passer dans la Lumière des esprits d’orphelins… Jakša(4), c’est tellement triste…
— Ne te fais pas trop de soucis… Nous sommes sur la bonne voie pour réaliser leur volonté…
« Jakša est si certain ? » pensa la femme, les sourcils levés.
— Tu penses parvenir à… Marmonna-t-elle, incrédule.
Son époux termina sa phrase :
— À convaincre Damir de remarier Barbara ? Bien sûr que je suis certain ! Laisse-moi faire…
— Tu sais que, dans tous les cas, je te fais confiance… dit-elle à mi-voix d’un air doux.
— Je le sais, répliqua Jakov avec une pointe de fierté. C’est pourquoi tu es avec moi.
De joie, Marija l’enlaça ; il l’embrassa sur les lèvres puis murmura :
— Ce serait plus simple pour moi d’aborder une telle thématique avec Damir. Entre hommes, on peut bien se dire les choses sans que cela paraisse déplacé.
— C’est vrai… Tu as raison…
Le médecin jeta un coup d’œil rapide sur sa montre et dit :
— Mon amour, je dois aller au travail…
Il libéra son épouse de son étreinte et se prépara à partir au travail. Il travaillait depuis quelques années comme docteur généraliste à l’hôpital général de Sarajevo.
****
Pendant ce temps-là, dans l’appartement des Fazlinović.
Izet rangea les commissions, avec l’aide de Damir.
Après, le vieil homme rapporta sa rencontre avec la médium.
Son petit-fils, les sourcils levés, demanda :
— Tous mes respects, grand-père, mais es-tu certain d’être suivi par des revenants ?
— C’est ce que Madame Marija Golubović-Kalinić m’a dit…
— Certain que ce ne soit pas une hallucination de ta maksuzija ?
— J’ai pas bu avant de partir faire les commissions, répliqua Izet d’un air faussement fâché.
« Pas de chance que le petit verre de ce matin fasse un tel effet » pensa-t-il.
— Et alors, cette femme… Attends… Il me semble avoir déjà entendu ce nom… C’est la femme de mon collègue Jakov Kalinić.
— Comme le monde est petit à Sarajevo ! C’est vraiment inattendu !
— Merci pour l’enthousiasme… Au moins, je sais qu’elle ne ment pas. Je la crois bien sincère. Mon collègue Jakov m’a avoué que sa femme est une médium.
— Es-tu certain qu’elle ne soit un escroc, plaisanta-t-il en le regardant par-dessus ses lunettes.
— Pourquoi mentira-t-elle ? fit Damir en levant les épaules.
Après un long silence, son grand-père s’exclama :
— Ah ! Laissons Madame et les esprits ! On a mieux à faire !
— Le repas, termina le plus jeune.
— Et ton père, je parie qu’il dort encore ?
— Je ne le sais pas, répondit-t-il en levant les épaules. À moins qu’il soit dans son studio…
— Peu importe ! Mais qu’il vienne immédiatement ! Vous devez m’aider dans la cuisine !
Damir traîna les pieds pour trouver son père, puis aida son grand-père à la cuisine.
****
Quelques heures plus tard, dans le salon du personnel de l’hôpital général de Sarajevo.
Jakov et Damir, en uniforme, étaient assis sur des chaises en bois près d’une grande table du même matériel. Ils avaient une pause.
Le mari de Marija fixait son collègue et dit d’un air sérieux, ce qui durcissait ses traits :
— Damir, tes ancêtres… tes arrières-grands-parents, Jovan et Milica, que ma femme, Marija, a rencontré ce matin, veulent que tu te remaries pour rétablir la situation de ta famille…
Une moue sceptique se forma sur le visage de son interlocuteur, qui pensa : « Pourquoi devrai-je me remarier ? Juste pour que les morts soient contents ? »
— Pourquoi reviendrai-je avec une femme infidèle ?
— Ne pourrais-tu pas tourner la page ?
— Facile à dire !
— Tu pourrais bien essayer de revenir avec Barbara… Peut-être qu’elle est désolée de t’avoir blessé…
— Peut-être, marmonna Damir comme un écho, en passant sa main droite sur son visage.
Un silence lourd plana entre eux. Jakov but un verre d’eau qu’il avait déposé sur la table devant lui puis reprit d’une voix émue :
— Damir, penses à ton fils… Le pauvre qui vit avec sa mère… Il a besoin de toi… À son âge…
Son collègue baissa la tête, touché par la mention de son fils.
« C’est vrai, Džebra, à un an, est tellement mignon… Un vrai ange ! Mon cœur de père souffre de ne pas le voir… »
Il soupira et fixa son verre d’eau. Damir songea à son mariage et sa vie commune avec Barbara. Il n’avait pas encore assumé le divorce, qui avait eu lieu l’an passé. Ceci l’avait blessé émotionnellement et l’avait déprimé, à un tel point qu’il était tenté de commencer à boire avec son père et son grand-père. Heureusement que son travail l’obligeait à demeurer sobre. Le jeune docteur sortit de ses pensées par la voix de Jakov :
— Damir, es-tu certain de ne pas vouloir changer ta situation ?
L’interpellé haussa les épaules pour toute réponse.
Le mari de Marija poursuivit :
— Je comprends que tu hésites… Mais suis ce que ton cœur te dit…
— Merci du conseil, balbutia Damir en relevant la tête.
Ses yeux bruns affrontèrent les yeux bleus de Jakov. Il comprit aussitôt que ce dernier était sérieux. Non, ce n’était pas une blague. C’était un conseil amical.
À nouveau, un silence s’installa entre les deux hommes. Damir se gratta nerveusement le menton puis passa sa main dans ses cheveux bruns clairs, comme s’il réfléchissait. Jakov attendait qu’il dise quelque chose, les mains sur la table.
Le plus jeune des médecins baissa la tête, fixant ses chaussures, les joues rouges aux souvenirs des moments passés avec sa ex-femme. Il murmura :
— Bon, tu m’as découvert… Barbara et Džebra me manquent… Ils ne viennent qu’une fois par mois me rendre visite…
— Alors, pourquoi ne profites-tu pas de la prochaine occasion pour discuter avec elle ? Il n’y a rien de pire que de rester seul ! Surtout une fois que l’on a trouvé son âme sœur…
— Merci de l’encouragement, bafouilla Damir.
— Je sais de quoi je parle… Marié avec Marija depuis dix ans… Et heureux père de Sunčica, d’Aleksandar et de Milan… Je suis très fier de mes enfants. Des vrais anges !
— La prochaine chose que tu vas me dire est le secret de la vie de couple ? fit ironiquement le jeune docteur.
— Oui, dit son aîné en faisant un clin d’œil complice. C’est de ne pas écouter tout ce que dit ta femme. Et de savoir faire des concessions…
— Merci du conseil ! C’est noté !
Après un bref silence, Jakov jeta un coup d’œil sur sa montre puis commenta :
— Sur ce, il me semble que la pause est terminée. On doit revenir au travail.
Damir approuva silencieusement.
Les deux se levèrent et sortirent du salon pour se rendre dans leur cabinet.
****
Quelques jours plus tard, à l’entrée de l’immeuble où se trouvait l’appartement des Fazlinović.
Damir, vêtu d’un complet bleu marine et d’une chemise blanche, attendait que sa ex-femme et son fils arrivèrent. Entre-temps, il s’était préparé mentalement à son discours avec Barbara avec l’espoir de se réconcilier avec elle.
Voilà qu’une brune vers la mi-vingtaine s’avança vers lui. Il la reconnut immédiatement : sa ex-femme. Elle était toujours aussi élégante et aussi belle que la dernière fois qu’il l’avait vue. Elle tenait par la main leur fils, un adorable bambin d’un an. Damir s’approcha d’elle et murmura :
— Barbara, je voudrais discuter avec toi. Laissons Džebra avec Izet. Je t’invite au café San Remo.
— D’accord, balbutia la jeune femme, étonnée.
Le couple se rendit au café, où Damir et Barbara discutèrent longtemps, en se rappelant de leurs moments de vie commune. À la fin de leur conversation, le jeune docteur pensa, le cœur battant la chamade : « Premier pas de franchi ! En espérant revenir ensemble ! Barbara, tu me manques tellement ! Et aucune autre femme ne peut t’égaler ! »
****
Plusieurs mois plus tard, dans le salon du personnel de l’hôpital général de Sarajevo.
Damir entra d’un pas joyeux dans le salon du personnel. Son collègue Jakov, remarquant sa bonne humeur, commenta :
— Quoi de neuf ?
— Barbara et moi nous nous remarions dans quatre mois !
— Félicitations !
— Il n’y a pas de quoi !
Et les deux collègues trinquèrent avec leurs verres de jus de fruits.
— À la santé d’un nouveau couple réuni ! s’exclama Jakov.
— En espérant rester longtemps ensemble ! surenchérit Damir.
« Que Dieu te bénisse ! » pensa le plus vieux docteur en buvant son verre d’eau.
****
Quatre mois plus tard, dans le salon de la maison de Jakov et de Marija.
Marija tricotait un pull pour sa fille. Jakov ne travaillait pas. Il avait congé et était assis en face d’elle, sur l’autre canapé, en train de lire un livre de médecine générale. Leurs trois enfants étaient à l’école.
Tout à coup, deux esprits se matérialisèrent devant la table basse. La médium tourna la tête vers eux en déposant son tricot à côté d’elle. Son mari, remarquant que Marija regardait vers une direction, il murmura :
— Mara, un esprit ?
Elle hocha la tête. En observant attentivement les entités, elle les reconnut aussitôt : Jovan et Milica Fazlinović. Ils s’exclamèrent d’un air enjoué :
— Hourra ! Damir et Barbara sont mariés !
Marija, les larmes aux yeux, s’adressa à son mari :
— Jakša, ce sont Jovan et Milica Fazlinović… Ils ont dit que Damir et Barbara se sont remariés !
— Ah, c’est vrai ! C’est aujourd’hui leur mariage ! J’ai complètement oublié de te le dire…
— Ce n’est pas important, puisque je le sais de Milica et de Jovan…
— Ce qui revient au même, marmonna-t-il.
La passeuse d’âmes ramena son attention vers les revenants et murmura :
— Madame et Monsieur Fazlinović, maintenant que votre volonté est accomplie, êtes-vous prêts à partir ?
Les interpellés regardèrent autour d’eux, puis fixèrent un point vers leur droite. Après un long silence, Jovan s’exclama :
— Une lumière !
Milica ajouta :
— Elle est tellement accueillante !
— C’est la Lumière… intervint Marija d’une voix douce. Allez-y sans crainte… Bon voyage !
Le couple d’esprits, main dans la main, la remercièrent à l’unisson puis s’avancèrent vers la direction vers laquelle ils voyaient la lumière.
Marija, les larmes aux yeux, murmura :
— Jakša, Jovan et Milica sont partis dans la Lumière…
— Tu es toujours aussi géniale, Mara, répliqua-t-il en l’enlaçant.
Elle séchant ses larmes du dos de sa main puis dit :
— C’est toi aussi qui es génial…
— Si tu le dis… Alors, nous sommes géniaux !
Son époux l’embrassa sur les lèvres ; Marija lui rendit son bisou.
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(1) Mara est un diminutif de Marija, l’équivalent de Maria.
(2) Les klepe sont des sortes de raviolis farcis à la viande.
(3) Le burek est une sorte de pâte feuilletée farcie de viande, mais parfois aussi de pomme de terre, de fromage ou d’épinard.
(4) Jakša est un hypocoristique de Jakov.