Annexes : D'Eau et de Feu
Chapitre 6
La nuit commençait doucement à tomber sur la vallée… Glacier préférait se déplacer de nuit, ses couleurs d’Aile de Glace ayant tendance à être trop visibles en journée. Le dragon volait à basse altitude, profitant des ombres des nuages et des montagnes pour se déplacer rapidement, voulant éviter de tomber sur une patrouille d’Ailes du Ciel.
Il se laissa porter par la brise, et passa entre deux immenses pics aux sommets couverts de neige, se dirigeant vers l’est et le Royaume de la Mer.
Cela faisait maintenant trois ans qu’ils avaient fondé les Deux-Griffes, Venin et lui. Apprenant à se débrouiller seuls faute d’aide extérieure, leur petit groupe s'était consolidé, réunissant une quinzaine de dragons autour d’une cause qui les concernait.
Glacier ferma les yeux, et savoura la fraîcheur de l’air nocturne, ses grandes ailes blanc pâle déployées et gonflées par le vent.
Il s’approchait de la côte, quand au loin, au pied d’une montagne, une grande lueur l’interpella. Le dragon sentit un frisson parcourir ses écailles et se déporta légèrement pour s’approcher.
Après quelques instants de vol, il fut assez près pour discerner la forme de l’ombre projetée sur le flanc de la montagne.
C’était un arbre, un grand arbre qui brûlait seul dans la nuit.
- Non !
Son cœur s’accéléra immédiatement et d’un mouvement vif, il se tourna, son regard braqué sur une petite colline à l'horizon. Il canalisa toute son énergie et accéléra ses battements d’ailes, filant aussi vite que ses ailes pouvaient le porter.
Non, non ! J'espère que tout va bien !
Sans précaution, il fila en ligne droite vers le point de rendez-vous d’urgence qu’ils avaient établi.
Glacier atterrit brutalement sur l'humus qui recouvrait le sommet de la colline où se trouvait un petit bois.
- Venin !
Il resta immobile, ses yeux balayant le bois faiblement éclairé par la demi-lune qui montait dans le ciel.
- Venin ! C’est Glacier ! Je viens de voir ton message.
Aucun bruit ne lui parvint, il s'avança prudemment quand un craquement résonna sur sa gauche. Tournant vivement la tête dans la direction, il fixa l’obscurité, entre les troncs d’arbres.
- Tu es seul ? lui demanda la voix rauque de Venin.
- Ah, tu es là ! Euh, oui.
L’Aile de Sable sortit de la pénombre, et Glacier eut un mouvement de recul en apercevant le museau couvert de griffures et de sang de son ami.
Venin s'avança et passa à côté de Glacier, surveillant le ciel avec angoisse.
- Tu es sûr qu’on ne t'a pas suivi ?
- Qu’est-ce qu… qu’est-ce qui t’est arrivé ?
- Glacier. Réfléchis, tu es sûr qu'on ne t'a pas suivi !
- Oui, oui, j’en suis quasiment sûr. Réponds, qu’est-ce qu'il s’est passé ?
Venin s’assit, ses yeux toujours dirigés vers le ciel. Un nuage s’éloigna, illuminant la zone et révélant les blessures du dragon.
Il était couvert de sang séché, de profondes griffures et semblait exténué.
Glacier s’approcha de lui, et toucha l’épaule du dragon qui sursauta à son contact.
- Venin, tu dois tout me dire, maintenant !
L’Aile de Sable soupira, et tourna vers lui un museau tordu de douleur et de colère.
- Nous avons été attaqués. Le refuge a été attaqué.
- QUOI ?! Par qui ? Pourquoi ? Et les petits ?
- Des Ailes de Mer… une patrouille a dû suivre l’un des nôtres. Et les petits vont bien, mais…
- Mais quoi ?
- On a perdu Octopus, Torche et Tourbière… on a réussi à évacuer les autres, grâce aux nouveaux notamment.
Glacier s’assit, les yeux dans le vague.
- Trois des nôtres… on a perdu trois des nôtres… et le refuge.
Un long silence s’installa, Venin se releva en grognant de douleur et s'avança pour s’asseoir en face de son ami. Glacier remarqua que l’aiguillon de l’Aile de Sable avait des spasmes involontaires.
- Au moins, ils sont maintenant en sécurité. On a investi la cachette que tu avais repérée… là-bas, ils seront mieux protégés.
Glacier ne répondit pas, occupé à écraser de ses griffes les glands qui parsemaient le sol.
- Je n’arrive pas à croire qu'ils nous aient attaqués comme ça, dit Glacier en lâchant une pluie de fragments au sol.
- Il fallait s'y attendre. C’est même étonnant qu’ils n'aient rien fait depuis le temps. Ils ne veulent que nous exterminer car on représente ce qu'il y a de pire pour eux.
Venin avait le museau fermé, ses yeux trahissaient sa tension mais son corps restait stoïque. Il fixait Glacier avec intensité.
- On a besoin de toi, maintenant. Il est temps que tu rejoignes pleinement notre mouvement.
- Je ne peux pas…
- CACTUS A DISPARU ! hurla Venin. Tu ne le retrouveras JAMAIS ! Il est temps que cette quête insensée s'arrête une fois pour toutes.
Glacier se redressa et s’approcha de Venin si près qu'il pouvait sentir le souffle chaud du dragon contre ses écailles, les yeux dans les yeux.
- Jamais, gronda-t-il d’une voix menaçante. Jamais je n’arrêterai de le chercher, même si cela doit me prendre le reste de ma vie, même si je dois en mourir, MÊME SI JE DOIS LE TRAQUER JUSQU’AU BOUT DU MONDE !
- Et à quoi bon ? Cela ne changera pas le passé, ni ce que tu as perdu.
L’Aile de Glace se redressa sur ses pattes arrière, tendant sa patte pour frapper Venin. Mais au dernier moment, il s’arrêta et tous deux restèrent immobiles sans lâcher leur regard.
Il abaissa sa patte, tremblant de rage, le museau déformé par la colère.
- Mais tu peux aider ceux qui sont toujours là, dit Venin d’une voix neutre. Tu peux aider les nôtres…
Glacier détourna les yeux, les ferma et commença son exercice de respiration pour reprendre le contrôle de ses émotions. Après quelques instants, il s’assit.
- Je sais que tu as raison. Mais comprends-moi… je ne peux juste pas… abandonner…
L’Aile de Sable soupira. Le dragon voulut déployer ses ailes mais il tressaillit, jetant un regard noir à une profonde plaie sur son aile droite.
- De toute façon, te faire changer d’avis là-dessus est peine perdue. Mais il faut qu'on agisse.
- C’est-à-dire ? demanda Glacier, méfiant.
- Cette fois, on a bien vu où le pacifisme nous mène.
- Venin…
- Non ! Cette fois, c’est toi qui vas m’écouter. On a tout essayé, parlementer, échanger, montrer nos intentions. Et on a eu quoi ? Du mépris et du silence… et maintenant ils nous tuent ? Ça suffit.
- On en a déjà parlé plusieurs fois…
- Non, tu as parlé, j'ai écouté et accepté, nuance ! Cette fois, c'est fini… plus de compromis, plus de pacifisme…
Glacier sentit un courant d’air frais faire frémir sa crête dorsale.
- Tout ce que cela provoquera, ce sont des morts.
- MAIS ON A DÉJÀ DES MORTS ! s’écria Venin en se levant d’un bond. C'est terminé, je n’accepterai plus cette situation. Je ne suis pas en train de te demander ton autorisation, soit tu m'aides, soit je me débrouille.
- Et comment ? Tu proposes quoi exactement ?
- Je… je n’en sais rien. Mais il faut qu’on se bouge réellement. Il faut faire ce qu'il faut pour notre avenir…
Venin leva les yeux vers les étoiles, son museau abîmé faiblement illuminé par la lumière de la lune.
- Pour le moment, occupons-nous de remettre le groupe sur pattes. Tu as besoin de quoi ? demanda Glacier.
Son ami baissa son regard vers lui, le front plissé pendant qu'il réfléchissait.
- Des matières premières pour les soins en priorité. De la nourriture aussi. Le reste est moins urgent.
- Bien. Commençons par ça.
- Dois-je comprendre que tu vas enfin t’impliquer comme chef ?
Glacier fit non de la tête, puis détourna le regard.
- Oui, et non. Tu… tu as raison sur le fait qu'il faut que je m’implique plus, mais… je ne peux pas abandonner mon objectif. Je vais t’aider à remettre le groupe en fonction, tu me diras ce dont tu as besoin, et j’irai le chercher. Mais ne me demande pas de rejoindre le refuge… j’en suis incapable… pas tant que…
Il interrompit sa phrase, la laissant en suspens. Il sentait le poids qu'il avait dans sa poitrine s’agrandir, au point de rendre sa respiration difficile.
- C’est… mieux que rien, je présume. Et toujours ne rien dire sur ton existence ?
L’Aile de Glace hocha la tête en silence, le museau fermé.
- Bon… tu me déposeras ce que tu trouveras à l’entrée du tunnel, j'irai vérifier régulièrement.
- On fait comme ça. Et toi, ça ira pour rentrer ? demanda Glacier en désignant du menton les plaies sanguinolentes du dragon.
- Oui… j'ai connu pire, tu le sais. Au moins, mon temps au palais m’aura appris à avoir une certaine résistance.
L’Aile de Sable commença à s’éloigner d'un pas douloureux. Il déploya ses ailes avec précaution, contenant des grimaces de douleur, mais avant de s’envoler, il se tourna vers Glacier.
- Glacier, j'étais sérieux tout à l'heure. Il faut réfléchir à comment riposter… on le fera, avec ou sans toi.
Venin s’élança dans le ciel nocturne et prit la direction du nord, laissant Glacier assis à le regarder s’éloigner.
Il faut faire ce qu'il faut pour notre avenir…