Reconstruction

Chapitre 4 : Reconnexion

5650 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 05/11/2026 18:29

 Quatre jours qu’ils étaient enfermés dans le labo — sans compter les trois jours qu’Henry avait passés éteint — quatre jours qu’il tournait en rond, passant de projet en projet sans être productif sur aucun.


Les grognements qui lui parvenaient depuis l’autre côté de la pièce n’aidaient pas.


Renard marmonnait, fouillait dans ses dossiers, pestait parce qu’il ne trouvait pas l’information recherchée — empêchait Henry de se concentrer.


Ça n’avait rien d’inhabituel, au contraire, et Henry aurait dû s’en réjouir : cela valait forcément mieux que les disputes ou les inquiétudes des jours précédents… n’est-ce pas ?


Sauf qu’en temps normal, quand Renard devenait trop insupportable, Henry prétextait un besoin urgent de matériel, ou bien il feignait de remarquer que les stocks de nourriture baissaient et suggérait qu’il fallait peut-être songer à aller relever les pièges.


Ou, lorsqu’une ligne temporelle se révélait difficile à suivre, Renard remontait le temps et partait vérifier les informations directement à la source. Ce qui laissait à Henry le temps de profiter d’une infusion dans le calme, avant de se replonger dans son sujet du moment.


Stratégies malheureusement inapplicables dans les conditions actuelles.


Henry soupira ; il avait besoin de penser à autre chose. Il ferma son dossier et mit de l’eau à bouillir.


Quelques minutes plus tard, deux tasses à la main, Henry traversa le laboratoire. Plusieurs coupures de journaux étalées devant lui, Renard se grattait distraitement la tête tout en tapant du pied.


— Tu travailles sur quoi ? demanda Henry.


Renard sursauta, se saisit du tuyau oublié là la veille et donna un large coup circulaire au hasard. Seuls les réflexes robotiques d’Henry sauvèrent les tasses, la majorité de leur contenu toutefois répandu sur le sol — et sur la blouse d’Henry.


— Dé… Désolé, fit Renard.

— Non, c’est ma faute…


Renard reposa le tuyau d’une main encore tremblante, tandis qu’Henry se maudissait de ne pas avoir annoncé sa présence.


— Je peux refaire du thé, proposa-t-il en hésitant, ne voulant pas donner trop d’importance à l’incident. Il reste de l’eau chaude.

— Oui, pourquoi pas.


Henry s’éloigna pour préparer les nouvelles boissons. Renard resta là où il se trouvait, et Henry le vit se détendre un peu. Il décida de continuer la discussion si mal engagée.


— Et donc, tu travailles sur quoi ?

— Des sites de pollution.


Henry se tourna vers lui.

— Plusieurs ? Lesquels ?

— De 2110 à 2175, il y a eu plusieurs sites de pollution majeurs, en France et à l’étranger, pendant la période des « déchets administratifs ».

— C’est quoi, ça ? demanda Henry, qui n’avait jamais entendu ce terme.

— Un journaliste a baptisé la période ainsi, je regardais ses articles. D’après lui, la loi de 2103 sur le traitement des déchets industriels a provoqué une telle paralysie dans le processus de recyclage que les déchets se sont accumulés de manière sauvage pendant des années, provoquant des pics de pollution des sols et des nappes phréatiques.

— À cause d’une loi ?


Renard haussa les épaules.

— Tu sais comment ça marche. Il y a un accident, les médias provoquent la panique, les réseaux sociaux l’amplifient, les politiques font semblant d’agir. Et pendant ce temps-là, les assurances augmentent leurs tarifs et les industriels continuent de produire. L’Europe s’est emparée du dossier, ajoutant des décrets débiles et contradictoires au chaos initial.

— Je suis bien content qu’on n’ait plus ni réseaux sociaux ni ingérence politique, remarqua Henry.


Il apporta les deux tasses, à nouveau pleines, et en déposa une sur le bureau de Renard, prenant garde à la poser à côté des papiers qui encombraient la surface.

— Si tu sais déjà tout ça, qu’est-ce qui te manque ?

— Le journaliste affirme que la loi de 2103 était une réponse à l’incendie d’une usine à Noisy-le-Sec. Il prétend que l’usine a brûlé pendant deux jours. Si elle n’avait pas été encerclée par le canal de l’Ourcq et des dizaines de mètres de voies ferrées, il aurait pu détruire une bonne partie de la ville autour.

— Et vu la densité de la région en 2100… Bonjour les dégâts !

— C’est ça. Le problème, c’est que je ne trouve pas pourquoi l’usine a pris feu.

— Et si tu ne sais pas pourquoi, tu ne peux pas l’annuler.

— Exactement !


Henry souffla sur son thé pour l’inciter à refroidir.

— Tu comptes t’y prendre comment ?

— Normalement, j’irais choper un journal local pour comprendre ce qui s’est passé.

— Tu ne vas pas y aller, n’est-ce pas ? vérifia Henry.


Renard lui lança un regard irrité.

— Je ne vois pas pourquoi je n’irais pas !

— Et si tu tombes sur la Brigade Temporelle ?

— Je file un coup de canne à Mattéo ?

— C’est ça que tu fais de mes cadeaux ? demanda Henry, faussement vexé. Tu les brises sur la tête de tes anciens complices ?

— C’est pour me défendre !


Henry secoua la tête, mi-amusé, mi-inquiet. Renard était bien capable de mettre un tel plan à exécution.

— On peut essayer de fouiller dans les archives depuis le labo, proposa-t-il.

— Quelles archives ? C’est pas comme si Internet existait encore !


Henry se fendit de son sourire le plus condescendant.

— Justement, si ! C’est difficile d’y accéder, je te l’accorde, mais comme je suis un génie…

— Et tu dis ça maintenant ? Combien de fois j’ai risqué ma vie pour des infos que j’aurais pu récupérer tranquillement assis au fond de ton fauteuil à siroter une tisane ?

— Alors : c’est mon fauteuil, tu ne touches pas à mes tisanes, et j’ai dit qu’on pouvait s’y connecter, pas qu’on trouverait ce que tu cherches. C’est un projet qui m’a pris des semaines et qui n’est pas finalisé ; j’aurais voulu explorer davantage les données accessibles avant de t’en parler. Mais puisque tu es coincé ici, on peut faire ça ensemble.


Renard l’observa le plus méchamment possible, mais son regard pétillant trahissait son impatience à se lancer dans les recherches.

— Je prends le fauteuil ! annonça-t-il en se dirigeant vers le bureau d’Henry.


Henry leva les yeux au ciel sans l’en empêcher.


*


Renard gesticulait sur le fauteuil. Cet idiot se faisait mal par entêtement, parce qu’il avait voulu jouer au coloc’ invasif et refusait d’admettre son erreur. À chaque mouvement, à chaque grognement, Henry se demandait s’il devait prendre pitié de lui, le virer de là, et récupérer son fauteuil. Et chaque fois, il décidait de ne pas lui infliger cette micro-humiliation.


Ou peut-être qu’il était juste mesquin.


Henry avait branché la carte qui lui permettait de se connecter à un réseau voisin. Il y avait plusieurs enclaves humaines dans Paris, peuplées de gens débrouillards — ou de Castafoltes attirés par la technologie comme les papillons par la lumière. Les informations hébergées par ces réseaux étaient sans intérêt pour leurs projets : ce qui intéressait Henry, c’était les passerelles qu’il formait de réseau en réseau, jusqu’à atteindre son objectif : la Bibliothèque nationale.


Les bases étaient vieilles et partiellement corrompues. Le logiciel qui avait permis de naviguer intuitivement dans les données n’existait plus. Les archives, ce qui en restait, étaient là, sous leurs yeux, organisées dans un chaos pire que la chambre de Renard.


Renard, qui les parcourait exactement comme il cherchait ses chaussettes : au hasard, ouvrant un dossier comme il aurait soulevé un vêtement pour vérifier ce qui se cachait dessous, puis l’écartant quand il constatait le manque de pertinence des informations trouvées.


Malgré cette méthode chaotique, il n’avait pas ouvert deux fois le même dossier. Plus étonnant, il semblait se rapprocher du but : les dates des articles ouverts remontaient le temps et s’approchaient continuellement de 2100.


Henry était jaloux. Ses facultés robotiques auraient dû le rendre bien meilleur que l’humain pour une tâche de ce genre, mais il ne parvenait pas à comprendre la logique de Renard — ni celle des archives !


— Comment tu fais ça ? demanda-t-il, trop curieux pour continuer à analyser en silence.

— Comment je fais quoi ?

— Comment tu sais quel dossier ouvrir ?


Renard se tourna vers lui avec un regard interrogateur.

— Je sais pas quel dossier ouvrir. Au cas où tu n’aurais pas remarqué, je ne trouve pas ce que je cherche !

— Mais tu te rapproches… alors que tout est rangé aléatoirement.

Renard haussa les épaules.

— Je me fie à la taille des fichiers.


Henry cligna des yeux.

— Quel rapport ? demanda-t-il.

— Le format, expliqua Renard. Regarde…

Il cliqua sur un petit fichier et du texte s’afficha à l’écran.

— Au début d’Internet, on stockait du texte. Puis on est passé aux images, aux vidéos, aux hologrammes…

Chaque fois, Renard illustrait son propos avec un fichier plus gros.

— Les fichiers grossissent avec le temps, conclut-il.


Évidemment… Henry s’était laissé distraire par les suites de lettres aléatoires composant le nom des fichiers pour essayer d’en déduire une logique inexistante. Renard, lui, s’était jeté sur une métadonnée simple et exploitable.


— Bien vu, complimenta-t-il. Comment tu as pensé à ça ?

— C’est pas la première fois que je fouille une base de données mal rangée. Tu devrais voir les SMS de Raph ! Les plus intéressants sont ceux avec plein de petites images…

— Les plus intéressants pour quoi ?

— Pour le chantage, bien sûr ! Des fois qu’il se plaigne à cause des bouteilles que je lui emprunte.

— C’est pas un emprunt si tu ne comptes pas lui rendre.

— Tu devrais me remercier plutôt que me faire la morale : je ne les bois pas tout seul, ces bouteilles… Ah ! Bingo !


Renard bondit sur son siège et Henry grimaça à sa place : ça avait dû faire mal.

— Qu’est-ce que tu as trouvé ?

— Là, mate-ça : c’est l’usine qui brûle !


L’image illustrant l’article représentait en effet un bâtiment en proie à un incendie que les pompiers peinaient à maîtriser.


Renard parcourut le texte, et Henry lisait par-dessus son épaule. On y parlait d’un feu qui brûlait depuis la veille, de l’incapacité des pompiers à l’éteindre à cause des matières chimiques qui se consumaient, de l’inquiétude des riverains qui avaient été évacués en masse à cause des fumées toxiques.


— Rien sur pourquoi ça brûle… constata Henry.

— Non, c’est trop tôt, les experts n’ont pas encore pu analyser ce qui s’est passé…

Renard pesta.

— Ça va être un enfer de trouver l’information dans ce fatras, reprit-il. Trouver une date approximative, ça va, mais une info en particulier…


Renard ferma le fichier. Alors qu’Henry prenait soin de noter le nom au cas où, il remarqua quelque chose.

— Attends. Il y a un autre fichier avec le même nom. Ouvre-le ?


Renard s’exécuta. Le fichier qui s’ouvrit était un texte court, mais illisible pour l’œil humain. Henry sourit.

— C’est quoi ce charabia ? demanda Renard.

— Du binaire. Pousse-toi un peu.


Henry récupéra son fauteuil et s’installa confortablement. Il ferma le fichier, en ouvrit plusieurs autres au hasard. Tous allaient par deux : un article de format divers en fonction de l’époque, et un petit fichier en binaire.

— Tu comprends ce que ça raconte ?

— Pas directement. Mais j’ai une idée : on est sur une plateforme d’articles de journaux gérée par une bibliothèque, le but est de pouvoir retrouver rapidement les informations. Ces fichiers doivent contenir des métadonnées : de quoi retrouver l’article, et de quoi le lier à d’autres. Le logiciel qui gérait cette base devait être capable de lire ces données.

— Mais il marche plus, ce logiciel, alors à quoi ça nous avance ?

— Si je peux décoder ces fichiers, on pourra y accéder comme s’il fonctionnait.


Henry se tourna vers Renard.

— Tu te rends compte ? reprit-il. Toutes les informations de la Bibliothèque nationale, accessibles depuis le labo.

— Et tu peux faire ça ?

— Donne-moi quelques heures…

— Mais je fais quoi, moi, pendant quelques heures ?

— Tu peux commencer par me préparer un autre thé. Je vais en avoir besoin.


Sur ces paroles, Henry se lança dans son nouveau projet. Quelques minutes plus tard, totalement absorbé dans un flux d’octets, il porta distraitement la tasse de thé posée à côté de lui à ses lèvres. Earl Grey. Exactement ce qu’il lui fallait.


*


Henry appuya une dernière fois sur la touche entrée, repoussa le clavier, et se relaxa dans son fauteuil. Il n’y avait plus qu’à laisser tourner et attendre. Il laissa les barres de progression l’hypnotiser un moment, avant d’aller rejoindre Renard.


Celui-ci était dans sa chambre, allongé sur le ventre sur son matelas. Avec l’attelle qui lui immobilisait le bras, ça ne semblait pas une position particulièrement pratique, ni confortable.


Henry toqua à la porte pour ne pas renouveler le fiasco du matin.


— Tu as fini ? demanda Renard en se tournant vers lui.

— Ça tourne. Comme je le pensais, le fichier contenait des liens vers d’autres articles. Mon programme est en train de tout indexer.

— Super ! Alors, on peut s’y remettre ? C’est génial que ton programme indexe le reste pour les prochaines fois, mais on peut chercher manuellement en attendant ?

— Non.

— Non ? Pourquoi « non » ?


Henry regarda ostensiblement son poignet auquel il ne portait pas de montre.

— Parce qu’il est déjà dix-sept heures, et qu’il faut encore changer tes pansements. Laisse le programme tourner cette nuit, tu pourras fouiller tranquillement dans les informations demain.


Renard se renfrogna, son enthousiasme douché par les plans d’Henry.


— Debout, ordonna Henry. Ça ne va pas prendre longtemps. Je t’attends à côté.


Henry retourna dans le labo. Il ouvrit son placard à pharmacie et en sortit les accessoires dont il avait besoin pour changer les pansements : de nouvelles compresses et de nouveaux bandages, du désinfectant. Il ne prévoyait pas de complications : Renard se portait bien.


Renard arriva en traînant les pieds. Un vrai gamin qui ne veut pas se laisser soigner — comme à son habitude.


Henry défit d’abord les pansements de la hanche et de la brûlure. L’entaille évoluait bien : les bords étaient moins rouges, moins gonflés, et les bleus commençaient à s’estomper. La brûlure aussi progressait : elle était moins humide, et une fine couche de peau rosée commençait à repousser depuis les bords.


— Ça te fait toujours mal ?

— Ça va si je ne bouge pas trop et que je ne m’assoie pas dessus.

— Tu es resté assis une bonne demi-heure tout à l’heure.

— Et c’était une très mauvaise idée. Ton fauteuil était pas du tout confortable.

— Je te le rappellerai la prochaine fois que tu voudras me le prendre, le taquina Henry.


Il enleva ensuite l’attelle, et le pansement de la main. Là aussi, la guérison progressait bien. De petites croûtes recouvraient les extrémités de la perforation et la main n’était plus gonflée du tout, même si bouger les doigts restait douloureux. Sur le bras, les ecchymoses devenaient une large trace colorée d’où on ne distinguait plus bien les empreintes de la main qui avait serré.


Henry réfléchit à ses options.


— Je vais te mettre un plâtre, décida-t-il.

— Pourquoi ? L’attelle ne suffit pas ?

— L’attelle était pratique pour accéder à ta main, mais elle va mieux. Un plâtre te protégera davantage.

— Me protéger de quoi ? Je reste au labo !

— D’une maladresse, d’un mouvement trop brusque. Du moment où tu décideras que tu peux aller faire un tour en passant outre les recommandations médicales.

— Tu me vexes, Henry !


Henry regarda Renard dans les yeux, longuement.

— Tu vas mieux. Pas complètement, pas tout le temps, mais globalement, tu vas mieux. Et j’en suis content. Mais tu vas vite tourner en rond, déjà aujourd’hui…


Renard avait été normalement pénible, à plusieurs reprises. C’était une bonne chose…


— Si tu décides d’aller faire un tour, je ne peux pas t’en empêcher. Je ne suis pas inquiet pour ta main ou ta hanche, elles vont bien. La brûlure est encore assez douloureuse pour t’empêcher de faire n’importe quoi. Mais ton bras, avec l’attelle…


Henry fit une grimace.

— Avec l’attelle, la fracture est correctement immobilisée. Mais si tu te cognes, si tu t’accroches quelque part… Je serais plus rassuré avec un plâtre.


À son tour, Renard soupira.

— Comme tu voudras, accepta-t-il.

— Par contre, reprit Henry, défendu de frapper Mattéo avec ! Ou qui que ce soit !

Renard leva les yeux au ciel en essayant de masquer un sourire.


*


Henry fit enfiler à Renard une bande protectrice qui lui montait jusqu’au-dessus du coude et laissait dépasser les doigts à l’autre bout. Puis il trempa rapidement des bandes plâtrées dans une bassine d’eau, les essora légèrement, et les enroula en plusieurs couches autour du bras blessé, laissant une fenêtre d’accès sur la main. Lorsque le bandage atteignit quelques millimètres d’épaisseur, il lissa le plâtre de ses mains pour que la matière soit régulière, et vérifia auprès de Renard qu’il n’était pas trop serré.


— Garde la pose le temps que ça sèche.

— C’est plus encombrant que l’attelle, se plaignit Renard. Et plus lourd.

— C’est pour ça que tu as l’écharpe : pour porter ton bras sans fatiguer.


Renard soupira.

— Je dois attendre combien de temps ? demanda-t-il.

— Une dizaine de minutes pour qu’il soit sec. Environ une demi-heure pour qu’il soit vraiment solide.

— Une demi-heure ! Je fais quoi pendant tout ce temps ?


Henry roula des yeux. Évidemment, Renard retenait le temps le plus long comme s’il allait être torturé à ne rien faire. D’un autre côté, si Henry voulait qu’il reste à peu près immobile jusqu’à ce que le plâtre soit totalement solidifié…

— Je vais préparer à manger, dit-il. Quelque chose de rapide. Quand ce sera prêt, tu pourras remettre ton bras en écharpe et être plus à l’aise pour dîner. Ensuite, on vérifiera encore une fois qu’il n’est pas trop serré, et tu pourras vaquer à tes occupations.


Renard le regarda d’un air malheureux en poussant un profond soupir. Drama queen, va.


*

***

*


— Je trouve pas, pesta Renard.

— Tu ne trouves pas quoi ? C’est pourtant pas compliqué !

— Mais j’y vois rien !

— Prends une lampe, suggéra Henry.

— Et je la tiens comment ? Entre les dents ?

— C’est une idée, au moins, ça t’empêchera de râler… marmonna Henry.


Renard se redressa brusquement.

— Si tu veux pas que je t’aide, dis-le !

— Mais si, je veux que tu m’aides, je ne peux pas le faire tout seul ! J’aimerais juste que tu le fasses sans ronchonner constamment.

— C’est pas ma faute, à moi, s’il fait noir comme dans un four là-dedans !

— Si c’est trop sombre pour tes pauvres petits yeux d’humain, mets la lampe frontale.


Renard s’éloigna en grommelant quelque chose d’incompréhensible. Il récupéra la lampe frontale accrochée à un clou près de l’atelier d’Henry et la passa autour de sa tête.

— Si tu es un robot avec une vision si supérieure à celle des humains, pourquoi tu as cette lampe ? demanda-t-il.

Henry ferma les yeux et souffla tout l’air de ses poumons en comptant jusqu’à dix.

— Pour quand tu dois trifouiller mes entrailles. On peut s’y remettre ?


Renard s’agenouilla à nouveau à côté d’Henry et orienta la lumière vers le trou béant dans son flanc.

— Alors ? demanda Henry, son agacement faisant place à l’inquiétude. Tu vois quoi ?


Il vit Renard se repositionner pour améliorer son angle de vue, le sentit déplacer des câbles, écarter… quelque chose. C’était une sensation étrange, pas douloureuse mais inhabituelle, invasive, inappropriée. Comme si on réorganisait ses organes internes.


Ce qui était assez proche de ce qu’ils étaient en train de faire.


Sauf que Renard n’avait rien d’un chirurgien, ni d’un mécanicien.


— Il y a six ou sept câbles arrachés, dit Renard.

— Arrachés, ou déconnectés ?

— Déconnectés.


Henry fut soulagé. Déconnectés, c’était plus facile à gérer.

— Tu vois l’endroit où ils devraient être branchés ? demanda-t-il.

— Oui, mais je ne sais pas lequel va où…

— Décris-moi ce que tu vois.


Renard ne répondit pas tout de suite. Il ajusta à nouveau sa position, rouspéta un peu, tira sur les fils. Henry fit la grimace.

— Je peux prendre une photo, si tu veux ? proposa Renard.

— D’accord…


Renard se releva et alla chercher son téléphone. Ils transférèrent les images sur l’ordinateur d’Henry pour les étudier ensemble. Henry tira sur les câbles pour mieux en voir les extrémités par lui-même.


— Celui-là va là, dit-il en tirant sur un câble en particulier et en désignant un emplacement sur l’image.

— Comment tu sais ?

— C’est un câble d’alimentation, ça se voit à sa taille, et le pictogramme sur la grille de branchement indique le bon endroit.


Renard se saisit du câble et essaya de le brancher à l’endroit indiqué. Il farfouilla un moment, et Henry ressentit de nouveau cette impression désagréable dans son flanc. Soudain, Renard attrapa sa main et y fourra le fil.

— Tiens ça là, commanda-t-il.

Puis il fouilla à nouveau. Henry le sentit appuyer sur quelque chose.

— Pousse le câble, tout droit.

Henry s’exécuta, et Renard relâcha ce qu’il tenait.

— Bingo ! s’exclama-t-il. C’est dedans. Ça fonctionne ?


Henry bougea la jambe, prudemment.

— Je ne sais pas. Ça ne semble pas faire de différence pour le moment, mais il faut peut-être rebrancher aussi les autres.


Henry identifia deux autres câbles pour lesquels il était sûr de l’emplacement, et ils procédèrent de la même manière. Pour les trois derniers, ils les branchèrent au hasard, en étudiant l’effet provoqué sur Henry.


— C’est bon comme ça ? demanda Renard.

— Non, ça ne change rien.

— Ça va être galère…

— Il n’y a que six combinaisons à tester, ce n’est pas si compliqué.


À la troisième tentative, Renard recula brutalement et Henry cria.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Henry.

— Il y a eu une étincelle. Est-ce que ça va ?

— Oui… Mais ce n’est toujours pas bon. Tu fais attention à comment tu branches, n’est-ce pas ?

— Évidemment ! Tu me prends pour qui ?

Henry préféra ne pas répondre.


À la quatrième tentative, et alors que le sixième fil n’était toujours pas branché, Henry gémit.

— Ça va ? s’inquiéta Renard.

— Oui. Je pense que c’est le bon branchement : les sensations reviennent. C’est assez désagréable, en fait, comme si chaque capteur protestait d’être resté silencieux pendant tout ce temps…


Henry laissa sa phrase en suspens, réfléchissant à comment décrire au mieux la sensation.

— Tu as des fourmis dans la jambe ? demanda Renard.

Henry considéra la description.

— J’ai des fourmis dans la jambe, acquiesça-t-il après un moment.

— T’es tellement humain comme robot, se moqua Renard.

— C’est une insulte ou un compliment ?

— Je sais pas. T’en penses quoi ?

— Aucune idée…


Ils branchèrent le dernier câble, et Henry fit quelques pas. Les échanges électriques qui provoquaient les fourmillements se calmaient. Il fit un autre pas, sur le côté, puis vers l’arrière. Ses mouvements lui semblaient bien plus fluides, et il ne boitait plus. Il esquissa un sourire satisfait avant de revenir vers Renard.

— C’est beaucoup mieux, conclut-il. Merci.

— Échange de bons procédés. On referme ce trou ? Je peux te recoudre !

— D’accord, accepta Henry.


Renard sortit le kit médical d’Henry et ils se mirent au travail. À trois mains, ce fut rapide.

— Et voilà ! annonça Renard. Maintenant, on matche !

— J’espère bien que non ! rétorqua Henry soudain inquiet en repensant à la suture maladroite sur la hanche de Renard.

— Râle pas, j’ai fait des progrès ! Ça s’appelle « l’expérience ».


Henry se contorsionna pour examiner le résultat et soupira. En dépit des fanfaronnades de Renard, la couture était de guingois. Effectivement, ils matchaient.


*


Il n’y avait rien à faire pour le moment pour son épaule : les câbles devaient être ressoudés et passés dans une gaine protectrice, et il ne voulait pas voir Renard avec un fer à souder dans les mains. La main.


— Reste ta tête, dit Renard. À moins que tu ne comptes garder ces pansements éternellement ? Ils commencent à se décoller…


Pour illustrer son propos, Renard saisit le coin d’un pansement et tira doucement. Henry le chassa comme une mouche agaçante.


— Je n’ai pas tellement le choix. Je pourrais peut-être greffer de la peau synthétique depuis ailleurs, mais je ne vois pas comment ne pas laisser une trace bien visible.

— À moins de changer toute la tête ? Tu pourrais te faire un beau lifting !

— Et où je trouve toute cette peau ? Je peux en prélever un peu par-ci par-là, mais pas pour tout refaire !

— Au Queen.


Renard avait dit ça comme si c’était une évidence. Henry le contempla un long moment, cherchant à comprendre.


— Au Queen ? demanda-t-il finalement.

— La boîte de nuit, sur les Champs-Élysées.

— Qu’est-ce que tu veux que j’aille faire dans une boîte de nuit ?


L’air de Renard se fit incrédule, puis un sourire outrecuidant éclaira son visage. Oh… Le petit canidé cabossé avait un plan, et il allait faire son show !


— Tu n’en as pas entendu parler ?

— Entendu parler de quoi ? demanda Henry en essayant de garder un air blasé, alors que la tension de l’anticipation le gagnait.

— La Ferme des Secrets.

— J’ai mieux à faire que de regarder des émissions de téléréalité. Surtout celle-là.

— Donc, tu connais.

— Et je n’approuve pas. Quel rapport avec mes réparations ?


Le sourire de Renard s’élargit.

— La dernière émission.


Henry roula des yeux. Renard ménageait son effet, c’était terriblement frustrant ! Il espérait au moins que la conclusion vaudrait le coup. Mais pour aussi abracadabrants qu’ils soient, les plans de Renard étaient généralement bons.


— La dernière émission ? répéta Henry.

— Un des Castafoltes est devenu fou. Il a tout fait brûler. Tout, et tout le monde. Pas un client n’en est ressorti vivant. Pas un Castafolte, non plus.

— Il doit rester du matériel exploitable…


Henry se représenta le lieu. Des corps humains, momifiés par les flammes. Des Castafoltes, inopérationnels, probablement à moitié fondus. Il grimaça ; l’image n’avait rien d’attirant.


— Comment tu as entendu parler de ça ? Cette émission remonte au 22e siècle, non ?


Renard haussa les épaules d’un air désinvolte.

— Je ne sais pas si tu es au courant, mais j’ai un business dans les voyages temporels. Ça consiste en grande partie à lire les faits divers pour y trouver des infos intéressantes.


Henry le foudroya du regard. Il détestait quand Renard faisait le malin, comme ça. Surtout quand il n’avait rien à répondre.


— Ça fait un bail, quand même, et si tout a brûlé…

— T’inquiète ! le rassura Renard. J’y suis déjà allé, l’endroit est complètement abandonné. Il reste plein de matos exploitable !


Cette fois, Henry se fit soupçonneux.

— Pourquoi tu y es déjà allé ?

— Pour rien ?


Oui, bien sûr. C’est pour ça que Renard venait de faire trois pas en arrière avec un air coupable, pour rien.


— Raconte, insista Henry.

— Je t’ai retrouvé désactivé avec deux doigts complètement broyés. Me demande pas comment tu t’es fait ça, j’en ai aucune idée. Mais impossible de te rallumer dans cet état…

— Alors tu es allé au Queen, et tu as changé ma main ?

— Juste les doigts. C’était pas très difficile : quelques fils à connecter, et la peau a des propriétés auto-adhésives. Il suffit de rapprocher les bords, et bam ! Ni vu ni connu, en quelques heures il n’y a plus de marque.

— Mais alors, pour la suture, tout à l’heure…


Renard sourit.

— C’est encore trop tôt, mais jette un œil plus tard, tu n’auras plus qu’à enlever les fils et personne ne saura jamais qu’il y a eu un trou !

— Tu aurais pu me le dire ! Je m’inquiétais parce que tu as fait du travail de sagouin !

— C’est pas très gentil de dire ça ! Je te rendrai encore service, tiens…


Renard souriait toujours, preuve qu’il n’était pas fâché par la remarque d’Henry. Et Henry le connaissait : ce saligaud n’avait rien dit exprès pour maximiser son effet ! Et il avait réussi !


— Donc, il n’y a plus qu’à aller au Queen, prélever ce dont j’ai besoin pour le visage et l’épaule, où il manque aussi pas mal de revêtement, et le tour est joué… Je t’avoue que c’est un sacré soulagement.

— Je peux y aller maintenant si tu veux, ça prendra deux minutes.


La proposition estomaqua Henry. Renard n’avait-il aucun instinct de survie ?

— Il n’est pas question que tu ailles où que ce soit dans ton état !

— Ça va, je marche mieux maintenant. Et avec le plâtre, c’est assez sûr.

— Je t’ai mis un plâtre pour que tu sois bien protégé, pas pour que tu ailles faire l’idiot dehors à la première occasion ! Je vais y aller. Sur les Champs-Élysées, tu as dit ?


Henry vit Renard blêmir.

— Non !

— Pourquoi non ? demanda Henry, soudain inquiet. Je suis plutôt en bon état, à part les derniers câbles et ce problème de peau. Et comme tu l’as dit, ça va prendre deux minutes.


Renard marmonna quelque chose qu’Henry ne comprit pas.

— Pardon ?

— C’est en sortant que tu t’es fait pirater…


Tout le corps d’Henry se glaça. Effectivement. Depuis qu’ils étaient rentrés, il avait quitté le labo à deux reprises pour aller chercher du matériel médical. Ça avait été nécessaire, et Renard n’avait pas fait de commentaires, mais Henry n’avait pas pensé aux risques… Pour lui, pour son ami… Et même si rien ne se passait, le simple fait de considérer la possibilité, sans savoir…


D’un coup, il n’avait plus du tout envie de sortir.


— Eh bien, on n’aura qu’à y aller ensemble, quand tu iras mieux, proposa-t-il. Ce n’est pas urgent.


Ce n’était pas non plus une solution à long terme.


*


Le plus important des réparations terminées, Henry était prêt à passer à autre chose et proposer à Renard de reprendre les recherches là où ils les avaient laissées la veille. Il ouvrit la bouche, et se rendit compte que son ami se balançait d’un pied à l’autre, l’air embêté.


— Il y a un problème ? demanda-t-il au lieu de la suggestion prévue.

— Non, non…


Henry soupira : chaque fois, c’était pareil, il fallait tirer les vers du nez de Renard…


— En fait, si, dit ce dernier.


Henry leva un sourcil patient, alors que Renard se tapotait l’arrière du crâne.


— Tu sais, ton bouton d’arrêt d’urgence, là…

— Oui ?

— Il marche plus…

— Ah…


Henry n’aimait pas ce que la remarque impliquait. Renard avait essayé de l’éteindre. Évidemment qu’il avait essayé : Henry avait voulu le tuer ! Ça mettait à nouveau son manque de souvenirs des événements en évidence, il allait devoir y faire quelque chose plutôt que de compter sur Renard pour combler ses lacunes…


— C’est sûrement juste un autre câble débranché, supposa Renard, je peux regarder si tu veux.


Henry acquiesça et Renard passa derrière lui. Il le sentit chercher dans ses cheveux, ouvrir la trappe, triturer les câbles…


— Voilà, ça devrait être bon, annonça Renard au bout de quelques minutes. Tu veux que je teste ?


Henry hésita, extrêmement mal à l’aise. La dernière fois qu’il s’était éteint, il s’était réveillé trois jours plus tard que prévu… Il déglutit péniblement, et répondit d’une voix blanche :

— Oui, vas-y…


Renard appuya et tout devint noir.


Puis le monde se ralluma. Renard était penché sur lui.

— Ça va ?


Renard n’avait pas changé de vêtements, ses cheveux étaient dans le même ordre de bataille que juste avant. Il ne s’était passé que quelques minutes.

— Ça va.


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Prochain chapitre le 12 novembre

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