Petites richesses

Chapitre 1 : Petites richesses

Chapitre final

2656 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 20/08/2026 18:32

 La fraîcheur de l’eau et de la légère bise contrebalançaient parfaitement la chaleur du soleil. Les plus hautes vagues lui arrivaient aux épaules, tandis qu’en face de lui, Stella peinait parfois à garder la tête émergée. Ce qui ne l’empêcha pas de lui renvoyer le ballon avec une force inattendue, mais une trajectoire approximative qui le força à plonger.

Il atterrit brutalement sur le sable. Stella le regardait en riant, prête à effectuer un nouveau service. Qu’elle était belle dans son bikini couleur mer tropicale !

Raph se releva et rata le ballon de volley pourtant lancé à la perfection : un bruit de métal qui s’entrechoque l’avait fait sursauter.

— C’était quoi ce bruit ?

Stella haussa les épaules en réceptionnant le ballon.

— Probablement Clothilde qui bricole. Elle essaie de réparer le micro-ondes, Van Der lui a expliqué comment faire.

— Depuis quand Van Der sait-il réparer les micro-ondes ?

Raph fronça les sourcils, interloqué par sa propre question. Non. Il soupçonnait un problème, mais rien à voir avec les capacités de Van Der. Plutôt…

— Depuis quand y a-t-il des micro-ondes à Néo-Versailles ? demanda-t-il. Ou une plage, d’ailleurs ?

Stella lui assura qu’il n’y avait jamais eu de plage à Néo-Versailles, tout en faisant rebondir négligemment le ballon. Le bruit incongru retentit à nouveau. Ça ne ressemblait pas à quelqu’un qui bricole.

Raph se dressa dans son lit, et Stella disparut.

Le bruit, lui, persista.


*


Raph tendit l’oreille. Pas de doute : quelqu’un était dans sa cuisine. Il s’interrogea sur la conduite à tenir : appeler la police ? Ça semblait la chose à faire, mais il risquait d’attirer l’attention du voleur. Se cacher sous la couette et attendre que l’intrus parte ? Et s’il n’était pas intéressé que par les victuailles ? Il se décida finalement pour une confrontation directe, ça lui donnerait au moins l’avantage de la surprise. Et puis, il avait combattu la Police du Temps, les Lombardi, les zombies… il n’allait pas avoir peur d’un vulgaire cambrioleur !

Il se leva en silence et se dirigea vers la cuisine. Dans le couloir, il se saisit d’un balai et le tint devant lui comme une lance, brosse en avant pour mieux maintenir son adversaire à distance.

La porte de la cuisine était ouverte, lumière allumée. Son voleur ne cherchait pas à être discret.

Raph se colla dos au mur, à côté de la porte. Il ferma les yeux et respira lentement, tentant de calmer son cœur qui battait la chamade. Il regretta aussitôt de s’être laissé le temps de réfléchir : c’était pire !

Ses mains se crispèrent sur son arme de fortune, il compta jusqu’à trois, et bondit dans la cuisine en hurlant. De son balai, il poussa l’intrus dans un coin. Celui-ci s’était mis à crier également.

— Raph ! Ça va pas la tête ? Tu m’as fait une peur bleue !

Raph examina le cambrioleur piégé au bout de son balai, et reconnut le Visiteur. Il aurait dû y penser.

Je vous ai fait une peur bleue ? protesta-t-il. Vous m’avez fait une peur bleue ! Qu’est-ce que vous faites chez moi, au beau milieu de la nuit ?

— Eh ben… Désolé, je m’étais pas rendu compte de l’heure. Il faudra que je demande à Henry de vérifier si la machine n’a pas un problème.

— Un problème qui vous empêche de voir la nuit dehors ?

Raph le regarda sévèrement. Ce n’était pas une heure pour ce genre de visite.

— Vous êtes encore venu voler un truc, c’est ça ?

— Moi ? se défendit le Visiteur avec l’air le moins crédible du monde. Mais pas du tout, qu’est-ce que tu vas imaginer là ?

Raph raffermit sa pression sur le manche à balai.

— Vous avez chipé des infusions pour Henry, c’est ça ?

— Mais non !

— Qu’est-ce que vous cachez dans votre dos ?

— Dans mon dos ?

Le Visiteur jeta un coup d’œil derrière lui, comme pour vérifier ce qu’il pouvait bien y cacher.

— Rien ?

— Montrez-moi, ordonna Raph.

— Puisque je te dis que–

— On va pas y passer la nuit, je voudrais retourner me coucher.

Raph poussa le balai un peu plus fort contre la poitrine de son ami. Il se dressa de toute sa hauteur et prit son air le plus intimidant. Ce n’était pas particulièrement difficile : il était un peu plus grand que le Visiteur et réellement irrité. C’était, par contre, totalement futile : si son prisonnier avait vraiment voulu se dégager, il y serait parvenu sans problème.

Le Visiteur sortit une main vide de derrière son dos. Raph roula des yeux.

— L’autre aussi.

L’autre contenait une salière. Raph fixa l’objet un moment, ainsi que l’air penaud de son ami, et se demanda si sa nuit pouvait encore être sauvée.

— C’est ça que vous vouliez ?

— Oui, désolé, marmonna le Visiteur en posant l’objet du délit sur le plan de travail.

— Sérieusement ? Vous me volez ouvertement des bouteilles de whisky hors de prix, et vous vous cachez pour un machin à deux euros ?

Raph libéra son ami de la prise du balai, qu’il posa contre le mur.

— C’est pas avec ça que vous rendrez le Whiz mangeable, fit-il remarquer.

— C’est pas pour du Whiz !

— J’espère bien, ce truc est pas sauvable.

Raph secoua la tête. Qu’est-ce que ça pouvait bien faire, après tout ? Ce n’était que vingt grammes de sel. Il voulait juste retourner se coucher…

— Prenez-la, dit-il en désignant la salière, j’en rachèterai.

— Non, mais, c’est pas la peine…

— Vous faites pas prier en plus ! Vous avez ruiné ma nuit, autant que ça serve à quelque chose !

Raph croisa les bras, agacé que sa générosité soit refusée. Devant lui, le Visiteur s’agitait, encore coincé entre Raph et le fond de la cuisine.

— C’est quoi le problème ? demanda Raph, à bout de patience.

Le Visiteur se figea.

— Hein ? Rien…

Raph expira bruyamment, exaspéré. Il n’arriverait à rien comme ça. Il compta de 10 à 0, appliquant une technique de relaxation qui ne marcha pas du tout.

— Vous voulez un café ? proposa-t-il finalement.

— … Oui ?


*


Raph avait sorti une assiette et un paquet de gâteaux et envoyé le Visiteur avec dans le salon. Une fois le café prêt, il le rejoignit. Le paquet de gâteaux était posé sur la table basse, intact. Raph l’ouvrit, en disposa quelques-uns dans l’assiette, et se servit en attendant que le café refroidisse.

Le Visiteur restait immobile sur le canapé, à mille lieux de l’homme à l’énergie inépuisable (mais épuisante) qu’il était d’habitude.

— C’est quoi le problème ? redemanda Raph, plus gentiment que la première fois. Pourquoi vous vouliez ce sel, pourquoi vous n’en voulez plus maintenant que je sais que vous en voulez ?

Le Visiteur prit sa tasse et fit semblant de boire son café, encore largement trop chaud.

— Vous êtes pas obligé de répondre, proposa Raph, mais j’aimerais bien comprendre. Et vous aider, si je peux. Y a pas de honte à demander de l’aide à ses amis.

Il n’ajouta pas qu’il y avait de quoi avoir honte de voler lesdits amis, en revanche.

Le Visiteur reposa sa tasse et attrapa un gâteau, avec lequel il commença à jouer. Le silence se prolongea jusqu’à ce que Raph décide que son café avait suffisamment refroidi. Alors qu’il attrapait sa tasse, le Visiteur se décida à répondre.

— C’est pas pour le goût.

Raph lui jeta un coup d’œil en coin.

— Pour quoi, alors ?

Se saisissant à son tour de sa tasse, le Visiteur hésita un instant.

— Pour la conservation, finit-il par expliquer. Salage, saumurage, tout ça.

— Oh… fit Raph. La conservation, je n’y avais pas pensé.

— T’as tes habitudes de petit-bourgeois, le taquina le Visiteur.

Raph s’empourpra. Il faisait attention, même s’il avait les habitudes de son époque ! Mais pas question d’aller jusqu’à se priver de supermarchés sous prétexte d’écologie — pourquoi pas couper l’eau et installer un seau à caca aussi ? ?

En tout cas, il était content que son ami se remette à discuter et à plaisanter, même s’il n’avait absolument pas répondu à la question posée.

— Vous n’aviez pas besoin de venir me voler au milieu de la nuit.

— De toute façon, ce que tu as est loin d’être suffisant.

— C’est si dur que ça à trouver, du sel ? demanda Raph, soudain curieux de la réalité du terrain.

— La mer la plus proche est à 150 kilomètres de Paris.

— Évidemment…

Raph s’égara un instant dans une scène absurde. Il avait visité des marais salants, et il sourit en imaginant le Visiteur en train de récolter le sel à la surface de l’eau, Henry donnant des instructions de loin pour éviter que le sel ne ronge ses tissus artificiels. Il se força à revenir à la réalité.

— Il y a des marchés, non ? demanda-t-il.

— C’est hors de prix, expliqua le Visiteur. En fait, si tu veux quelque chose de cher au marché, la meilleure monnaie, c’est le sel.

— Ah oui, pas facile.

Raph prit quelques gorgées de café.

— Et pourquoi vous êtes venu au beau milieu de la nuit, plutôt que de demander ?

— Je voulais pas te déranger.

— C’est nouveau ça, remarqua Raph avec un haussement de sourcil pas dupe. Et raté, aussi.

— Oui, bon, désolé de t’avoir réveillé…

— Vous l’avez déjà dit. Et ça n’explique rien.

À nouveau, le Visiteur fuit dans son café. Raph soupira et décida de laisser tomber. Il ne ferait pas dire à son ami pourquoi il avait préféré se servir en douce.

— Et vous en avez besoin de combien, du sel ?

— Pour Henry et moi ? 4 à 5 kilos, pour tenir l’année.

— C’est tout ?

— Comment ça « c’est tout » ? gronda le Visiteur en se tournant si brutalement vers lui qu’il manqua renverser ce qui restait de son café. C’est énorme !

Raph grimaça devant sa propre bêtise.

— Désolé… Je voulais dire que… Enfin…

— Tu voulais dire que pour toi, c’est rien.

Le Visiteur le regarda un moment, avant de hausser les épaules et de retourner à sa boisson.

— Pour moi, continua-t-il, c’est la différence entre manger un RTI pendant deux jours et laisser perdre le reste, ou avoir de la viande pour un mois.

— Ah oui…

Raph avait déjà accompagné son ami pour relever des pièges dans les souterrains parisiens. Entre les mauvaises rencontres potentielles et les RTI pas tout à fait morts, c’était une expérience qu’il n’avait aucune envie de renouveler. Et certainement pas tous les deux jours.

— Vous savez, fit-il après un moment, à mon époque, le sel, ça coûte rien. Je suis sûr qu’on peut en acheter en gros sur Amazon.

— Ça va Raph, je vais me débrouiller.

— C’est idiot, laissez-moi regarder, ça prend deux minutes.

Raph alla chercher son téléphone resté dans la chambre, et revint en consultant les offres.

— Ben voilà : 1 kilo, 2 euros. Vous pouvez commander par 3 ou 5 kilos, c’est moins cher. Vous voulez quoi ?

— Non, mais ça va… protesta le Visiteur.

Raph se crispa, agacé par le refus insistant de son ami habituellement sans gêne.

— Je comprends pas. Une poignée d’euros par an pour sauver le monde, c’est pas cher payer. C’est quoi qui vous dérange ?

— Raph…

Le Visiteur hésita.

— Tu aides déjà énormément, c’est moi qui devrais te payer, dit-il finalement.

— J’ai un travail maintenant, Tim et Léo me payent, balaya Raph.

Puis, les mots du Visiteur l’atteignirent.

— Vous le pensez vraiment ? demanda-t-il.

— J’ai pas d’argent…

— Pas cette partie-là !

— Quoi alors, que tu m’aides ? vérifia le Visiteur. Évidemment. Pourquoi tu crois que je reviens tout le temps ?

Raph sourit. Le compliment lui alla droit au cœur.

— Mais vous, personne ne vous paye… remarqua-t-il.

— C’est pas pareil, c’est mon projet.

— Mais vous le faites pas pour vous, vous le faites pour tous les gens de votre époque.

— Et un jour, je serai le seul à m’en souvenir, avec peut-être Henry, soupira le Visiteur.

Cela fit de la peine à Raph. C’était vrai, bien sûr… Il connaissait depuis longtemps la peur du Visiteur de perdre les gens auxquels il tenait — et ça avait empiré depuis qu’il avait recroisé la route de la Meute. Leurs actions sauvaient l’humanité, en condamnant les individus.

— On n’a qu’à voir les choses comme ça, dit Raph. Vous, vous gérez les missions, et Henry la technique. Moi, je donne un coup de main là où je peux. Et pour ce qui est du financement, c’est Tim et Léo qui s’en chargent, via mon salaire. Après tout, qui a dit qu’ils ne faisaient plus partie de l’équipe ?

Le Visiteur lui adressa un sourire qui semblait à la fois amusé et triste.

— J’ai un peu l’impression de t’arnaquer, là…

— Ça vous dérange pas, d’habitude.

Cette fois, le rire était clairement amusé.

— Si vous voulez être un bon chef, reprit Raph, vous n’avez qu’à aller me négocier une augmentation.

— 10 euros ?

— Tant qu’à faire, je suis pas contre un peu plus…

Le Visiteur finit son café d’un trait.

— En tant que bon mentor, je devrais te laisser te débrouiller.

— Et en tant que bon ami ?

Le Visiteur lui adressa un clin d’œil en se levant.

— Tu vois que tu sais négocier quand tu veux…


*


Dans leur grand bureau, Tim et Léo regardaient avec résignation l’ouragan malodorant qui se déchaînait. Léo avait planqué vite fait sa switch sous un dossier et lorgnait dessus, inquiet pour la partie qu’il n’avait pas pu mettre en pause, tandis que Tim avait précipitamment mis à l’écran le premier PowerPoint qu’il avait trouvé, datant de TNL Security.

— Et c’est pourquoi Raph mérite une augmentation ! conclut le Visiteur.

— Oui, enfin, déjà, on le paye à rien faire… protesta Tim.

— Vous le payez à sauver le monde. Pensez à vos enfants !

— On n’en a pas, lui rappela Léo.

Le Visiteur leva un doigt docte.

— Pas encore ! Mais laissez-moi vous dire, dans deux ans–

— Non ! Stop ! interjecta Tim. C’est bon, on veut pas savoir !

— On préfère découvrir notre vie plutôt que de suivre un script, ajouta Léo, conscient des questions que se posait Tim (et lui aussi, d’ailleurs) depuis leur première rencontre avec le clochard du futur, toutes ces années plus tôt.

— Vous avez gagné, reprit-il, on va augmenter Raph.

— Combien il veut ? concéda Tim en grimaçant.


*


— 100 euros par an ? demanda Raph, qui n’en croyait pas ses oreilles.

Devant la mine déconfite de Raph, l’air triomphant du Visiteur se mua en étonnement vexé.

— Quoi, t’es pas content ? C’est dix fois plus que les dix euros nécessaires !

— Oui, enfin, ça reste une augmentation de merde… se plaignit Raph.

— Et bah la prochaine fois, tu te débrouilleras tout seul, maugréa le Visiteur en croisant les bras sur sa poitrine.

Raph soupira. Il se rendit dans la cuisine pour y prendre un Doliprane et la salière, et colla cette dernière dans les mains du Visiteur avant de retourner se coucher sans un mot de plus.

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