Les contes de l'Oie Saoule

Chapitre 60 : La ballade du Castel Assoupi - Retour en grâce

3528 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 21/05/2026 13:55

La nuit tomba sur le Castel aussi brusquement que si un aquilon glacé avait soufflé la chandelle du jour. La pénombre était lourde d’une angoisse que les souvenirs lumineux du banquet ne pouvaient dissiper.

Par mesure de sécurité, le trio se barricada dans l’ancienne salle d’armes, qui offrait deux postes de tir : une archère commandant l’accès extérieur au portail, et une petite meurtrière ménagée dans la porte étayée de madriers, qui permettait de surveiller la cour.

Fier-Sabot était à l'abri des convoitises, à l'écurie, derrière une porte de chêne solidement verrouillée, avec la charrette, chargée des précieux panneaux de la Lice.

Terrassées par les émotions de la soirée, les deux vieilles dames, dont la tenue de gala n’avait plus rien de respectable, finirent par céder à un sommeil inquiet, tandis que Tarthenor, le dos calé contre la muraille, l'arc sur les genoux, entamait une veille solitaire.

Il planait sur la vallée un silence suspect. Des volutes s’élevaient du lac sous une lune blême. Soudain, aux abords du fossé, un glapissement aigu retentit dans la brume. Tarthenor se redressa d'un bond, les muscles tendus. Ce n'était pas le cri d'un oiseau de nuit, mais le signal d'alerte de Rhaweth, sa fidèle renarde.

Bientôt, des pas furtifs et malhabiles firent gémir le plancher du pont enjambant les douves. Devant le portail clos, des conciliabules de soudards s’élevèrent en odieux sifflements, dont les accents rauques trahissaient l'engeance des gobelins du Nord.

— Y a de la viande là-dedans, ça moute le gras et le feu de bois, chuinta une voix gutturale.

— Ferme-la, face de rat ! répliqua une autre créature dans un grognement sourd.

— Y’a un portail ! Y’en avait pas l’aut’fois ! Kiksédonc ?

— Et si c’était ces bouffis du Mont Gundabad qui seront venus béqueter dans not’ galetouse ?

— Et si c’étaient les Grands Hommes aux Bois ? Des avec les yeux qui brillent dans le noir ? Des qui vous étripaillent de loin sans-qu’on-y-voit ?

— T’es qu'une pantouflette ! aboya un autre avec un reniflement insistant. Le portail n’y est point gardé, y a qu’à monter!

— Et pis y’a aut’chose ! De la fanfreluche toute guimpée, que j’dis ! rétorqua un râle aigu, avec une pointe d’envie obscène.

La conversation se poursuivait en sourdine, entrecoupée de grossièretés, de bourrades, d’insinuations, de propos désobligeants envers les tribus gobelines rivales, de bousculades et de tergiversations. Assoiffés de sang, avides de pillage mais bien plus lâches encore qu’ils n’étaient voraces, les gobelins se disputaient l’autorité, oscillant entre la peur panique des Dúnedain et l’attrait d’un butin facile.

Tarthenor, posté à l’archère, les tenait en joue. Il retenait son souffle, retardant le moment de décocher sa flèche ; il lui fallait gagner du temps s’il le pouvait, étirer les heures jusqu’au matin, car il savait que ces monstres étaient cruellement handicapés par la clarté du jour.

Cependant, après moult hésitations, un gobelin fier à bras, un peu plus futé que le reste de sa clique crasseuse, fit remarquer qu’avec le tintamarre qu’ils menaient, il était bien sûr qu’aucun garde ne fût là à veiller. Alors la perspective d’une rapine facile l’emporta chez les gobelins, qui ne se décident au courage qu’en position de surnombre écrasant.

Tarthenor choisit ce moment pour ajuster le fier à bras surdoué et lâcha son trait, qui se planta dans sa grosse boîte crânienne avec un bruit de melon éclaté.

Il y eut un instant de stupeur, d’un silence profond.

Puis la terreur décomposa les rangs de la horde gobeline, qui se carapata par le pont dans des hurlements stridents, en jouant des coudes et en piétinant les congénères malheureux. A peine Tarthenor eut-il le temps de faucher d’une flèche un grand gobelin à l’œil torve, qu’ils s’étaient évaporés au-delà de l’allée.

Il avait gagné un temps précieux, appelant l’aube de toute son âme.

.oOo.

Lâches. Mais pas complètement demeurés.

Les gobelins avaient compris qu’il y avait bien peu de défenseurs. Et la peur les tenait, de revenir bredouilles au camp : le Grand Gobelin les attendait et, sans butin, sans prisonnier juteux avec lesquels s’amuser, des têtes voleraient…

Ils revinrent donc, par petits groupes, munis de grapins et d’échelles de corde.

Tarthenor n’eut aucun mal à abattre un duo d’ahuris, à qui on n’avait visiblement pas expliqué qu’il y avait un tireur embusqué.

Il gagna ainsi plusieurs minutes avant qu’ils ne revinssent.

Mais cette fois, un semblant d’ordre semblait régner dans leurs rangs. Un chef, quelque Uruk d’Angmar avait dû arriver pour diriger l’assaut.

Une masse compacte de gobelins munis de boucliers se positionna sur le pont. Un grapin en jaillit et une ombre trapue se hissa au sommet du portail, grimpant le long d’une échelle de corde de fortune.

La corde du grand arc de Tarthenor chanta et le trait projeta le gobelin en arrière dans un cri d'agonie. Une volée de flèches rouillées riposta depuis le pont, s'écrasant impuissante contre la pierre de la muraille.

Le rôdeur avait encore gagné du temps.

Repoussés mais rendus fous de rage, les monstres revinrent en force, traînant des fagots de bois vert et de la poix pour bouter le feu au portail. Une haie de boucliers vint occuper le pont. Lorsqu’elle se retira, les flammes s'élevaient avec un crépitement sinistre, dévorant le vieux chêne et projetant des lueurs meurtrières sur les murs du Castel.

L’incendie, s’il détruisait leur première ligne de défense, offrait aux Dúnedain un délai supplémentaire avant l’aube. Mais cette fois, il réveilla les deux vieilles dames, qui allaient devoir lui prêter main forte.

Lorsque les vantaux calcinés s'effondrèrent dans un nuage d'étincelles, la horde traversa le pont en hurlant des imprécations. Arthenor en abattit encore quelques-uns.

L’engeance odieuse du Nord avait investi la cour. Depuis le judas grillagé de la porte intérieure, Tarthenor faisait preuve d’un héroïsme froid, abattant un monstre à chaque flèche. Les m’amies, le visage blême mais décidé à la lueur des braises, faisait honneur à leur réputation de courage. Melthril surveillait l’archère, une arbalète en main que sa commère avait dû réparer. Arweneth remontait laborieusement la sienne, la chargeait d’une flèche – il eût mieux valu un carreau, mais ils n’en avaient pas – et tirait à la petite grille s’ouvrant dans la porte, touchant son gobelin aussi souvent que Tarthenor.

Soudain, un vacarme de sabots et des glapissements féroces s'élevèrent de l'autre côté de la cour. Malgré le tir nourri du rôdeur, les gobelins avaient forcé l'entrée de l’écurie.

— Un canasson ! On va s’engoulaffrer de la carne ce soir ! hurla la horde.

Un choix terrible s’imposait désormais aux défenseurs. Rester claquemurés garantissait leur sécurité immédiate, mais abandonner l’écurie signifiait perdre Fier-Sabot et voir la Lice des Âges déchirée par les griffes de l’Ennemi. Pour nos deux dames, voir leur rêve de postérité piétiné par ces viles créatures était une mort pire que le glaive.

Perdre le bidet signifiait probablement la mort pour les deux femmes. La décision du rodeur fut vite prise :

— Restez ici, barricadez derrière moi ! ordonna Tarthenor d'une voix sans réplique, saisissant une torche d'une main et son glaive de l'autre.

Il fit jouer le loquet et se jeta au-dehors. Surpris, les gobelins tombèrent devant lui tels épis en moisson, comme il se précipitait en hurlant vers l’écurie.

Depuis leur abri, les deux femmes n'entendaient que le tumulte invisible de cette sanglante curée : les cris rageurs du rôdeur, les crépitements de la torche brandie, les chuintements des assaillants et les ruades désespérées du bidet. Un gobelin fut éjecté de la bâtisse par les sabots de la bête, sa cage thoracique enfoncée dans un bruit de tôle écrasée. Des coups sourds de corps qui tombent.

Puis le silence retomba. La cour, éclairée un moment des éclats de la torche maniée par le rôdeur dans l’écurie, était retombée dans une pénombre bleutée. Tarthenor ne répondait plus.

.oOo.

Dans l’écurie, une douzaine de monstres gisaient morts ou agonisants sur la paille. Cinq gobelins, grimaçants et menaçants, faisaient face au rodeur, acculé dans une stalle. Sa torche éteinte et son espace réduit auguraient mal de la fin du combat. Haletant, reprenant son souffle, il n’était plus en mesure de prendre l’offensive.

L’un des gobelins banda son arc et ajusta sa visée.

La porte de l’écurie vola en éclats sous une poussée irrésistible, écrasant un gobelin. Arweneth surgit de la cour, transfigurée. Sur son haubergeon de cuir, elle avait sanglé de vieilles pièces d’armure d’autrefois, des brassards de fer et un gorgeron d’argent frappé de l’arbre des Rois, exhumés des salles basses. Sa rapière jetait des éclairs bleutés sous la lune.

— Malgwîn ! clama-t-elle d'une voix d'outre-tombe qui fit geler le sang des assaillants, tout en assénant au plus grand un terrible coup de taille.

Pris de stupeur, les gobelins crurent voir le fantôme d'un seigneur d'antan, revenu hanter les ruines du Hirdor. Tarthenor en profita pour occire deux opposants, qui s’étaient si malencontreusement désintéressés de lui. Cédant à la lâcheté, les autres lâchèrent le rôdeur et s'enfuirent en désordre dans la cour, poursuivis par la vieille dame qui maniait l'acier avec une fureur de reine-guerrière. Les fuyards, poursuivis par deux guerriers en fureur, communiquèrent leur terreur aux quelques gobelins qui avaient échappé au massacre, refluant vers le porche.

Ils tirèrent bien quelques flèches noires pour couvrir leur retraite. Mais la horde avait perdu une trentaine de gobelins. Les quelques rescapés disparurent dans la nuit sauvage, abandonnant le Castel.

L’aube paraissait enfin, étirant un voile de nacre sur le désastre de la cour. Les défenseurs exultaient de fierté, étonnés de se retrouver vivants sous la caresse rose du soleil levant

Vivants mais meurtris. Les deux guerriers étaient exténués et perclus de courbatures Tarthenor avait subi de multiples brûlures et coupures. Arweneth avait essuyé le tir d’une escouade dans la cour, avant de broyer casques et espalières ; elle souffrait d’une flèche au côté.

Dans le corps de garde, Melthril s’affairait déjà, le visage grave, pour extraire la flèche et appliquer sur la plaie une pommade souveraine. Mais le cuir avait protégé la guerrière, la blessure était mineure, une simple estafilade que la stoïque Arweneth balaya d'un geste de dédain.

— Vite, il n'y a pas un instant à perdre, dit Tarthenor en boitillant vers l'écurie. Il attela Fier-Sabot à la hâte, chargea les quelques vivres restants et la Lice sauvée des flammes, avant de franchir le pont en direction du Sud.

Le cœur serré par une douce mélancolie, les m’amies franchirent à regret le porche calciné du Castel, jetant un dernier regard vers ces pierres qu'elles venaient à peine de réveiller et qu'il leur fallait déjà abandonner à la solitude des landes sauvages. La charrette s'éloignait au rythme nerveux des pas de Fier-Sabot, emportant leurs espoirs d'enracinement et les panneaux sauvés de la Lice. Dame Melthril essuyait des larmes sur son visage baigné par la pâle lumière de l’aube. Pourtant, malgré le deuil de ce départ précipité, elles ne fuyaient pas en vaincues : à eux trois, ils avaient tenu tête à la sauvagerie du Nord et repoussé l'assaut d'une horde sanguinaire. La vieille demeure de leurs ancêtres n'avait pas été profanée tant qu’elles l’avaient tenue, et la fierté d'avoir rendu sa dignité militaire au domaine des Malgwîn répandait un baume héroïque sur l'amertume de leur exil retrouvé.

L’équipée bringuebalante repassa bien vite par la poterne du col, replongeant vers les landes désertiques d’Arnor.

.oOo.

Tarthenor multiplia les ruses de rôdeur, quittant le chemin lorsque c’était possible, effaçant leurs traces, traversant des cours d’eau. Il fit forcer l’étape aux deux Dames pour les mettre en sécurité, et ce ne fut qu’au crépuscule qu’il consentit à installer le campement.

Mais à mesure que la charrette avait progressé sur les chemins défoncés, le visage d'Arweneth s’était mué en un masque de cire. Ses forces l’avaient trahie ; elle s’était allongée, prise de fièvres et sans un mot, sur le plancher de la carriole.

Melthril, navrée de n’avoir pas assez fait attention à sa commère tandis qu’elle conduisait la carriole, examina la malade. Ouvrant à nouveau sa pharmacopée, elle constata avec une horreur impuissante que les chairs autour de la blessure avaient viré au noir. La flèche qui avait blessé Arweneth était empoisonnée du venin de l'Ennemi.

Malgré les soins désespérés de sa fidèle compagne et les paroles d’encouragement de Tarthenor, l’énergique lavandière, en vérité la dernière guerrière de l’Arnor, entra en agonie. Couchée à même la pourpre et l’or de la tapisserie qu’elle avait arrachée à l'oubli, Arweneth fit preuve d’un courage digne des Númenóréennes, sans qu'une seule plainte ne franchît ses lèvres.

— Pourquoi n’avez-vous rien dit, Ô m’amie ? gémit Melthril en larmes.

— Tu le sais bien, au fond de toi : s’il avait fallu me soigner, nous aurions dû rester là-bas. Et ni toi, ni la Lice des Âges, ni ce charmant jeune homme n’auriez pu vous échapper. Il le fallait. Mon seul regret est de ne pas y être enterrée.

.oOo.

Le vent du Nord avait chassé les nuées grises des cimes dentelées des Hauts, où jadis deux respectables vieilles dames avaient monté la garde. La brande en fleurs s'illuminait d'une pourpre chaleureuse sous les derniers rayons du couchant. Au creux d’un vallon aride, le petit convoi avait fait halte, là où la lande venait mourir contre les eaux immobiles du lac.

Fier-Sabot, l’encolure basse et les flancs encore humides du voyage, s'était arrêté de lui-même près d'une éminence hérissée de pierres levées.

La dépouille d'Arweneth reposait au centre de la charrette, enveloppée dans les plis majestueux d’une trame neuve, qu’avait ourdie pour elle, une vieille tisserande un peu sorcière et un tout jeune homme un peu maladroit.

La lice de pourpre portait la longue geste de la défunte, à l’image du trésor des Âges qu'elle avait payée de son sang. La vieille guerrière, maitresse – artisan de son peuple semblait avoir retrouvé la paix, sa rapière et son ciseau croisés sur sa poitrine.

Tarthenor s'avança le premier. Les traits creusés par ce nouveau deuil, il caressa d’un regard filial ce visage de cire qui n'avait jamais cillé devant les épreuves. Il redressa le buste en souvenir des longues heures de garde consentie par la vieille dame, dans sa mante de sentinelle, droite comme la rune « I » sur le rempart sauvage d'Arnor. Sa voix, d'ordinaire si prompte au cynisme, s'éleva avec une solennité nouvelle qui résonna contre les pierres levées :

— Par-delà les Hauts et les fossés comblés, le Castel Hir Malgwîn a retrouvé son seigneur, commença-t-il, le regard fixé sur l'écu d'argent qui ornait encore le gorgeron de la défunte. Tu n'as pas voulu demeurer dans les ombres comme le commandait la prudence des temps passés. Tu as dressé un bouclier de fer et de volonté là où d'autres opposent le silence obstiné de la survie furtive. Que les gardiens du Nord se souviennent de celle qui, glaive au poing, a fait reculer l'engeance du Roi-Sorcier sous le porche de sa lignée. Dors en paix, Arweneth, noble coeur, Dame de Malgwîn. Ton sacerdoce est accompli, et la Voie que tu as défendue restera ouverte sous les étoiles.

Un silence passa avec le clapotis de l'eau claire et la caresse du vent dans les bruyères.

Melthril s'approcha à son tour. Ses mains, qui avaient tant brodé, soigné et retourné la terre potagère, tremblaient légèrement lorsqu'elle écarta un pan du linceul coloré. Son visage ridé, baigné de larmes et de la lueur déclinante du jour, gardait dans le regard une lueur de complicité tranquille. Avec une majesté douloureuse elle baisa le front d'Arweneth et déposa sur la poitrine de sa commère un bouquet de simples — de la sauge grise, de la valériane et de jeunes sarments de cette vigne sauvage qu'elles avaient délivrée ensemble des ronces du Hirdor.

— Nous étions hautes comme la botte, m'amie, lorsque nos rires éveillaient les dalles de la cour d'honneur, murmura-t-elle d'une voix éraillée mais d'une infinie douceur. Vous avez été mon rempart contre l'âpreté de ce monde sauvage, le bras tenace qui permettait à mon cœur de rester léger. Vous n'avez pas seulement sauvé un souvenir de notre peuple mais retrempé notre foi au creuset de nos origines. La sève de l’espoir court revigorée dans nos racines et chaque grappe qui mûrira sous le ciel du Hirdor chantera votre mémoire. Nous confions votre corps à cette terre consacrée, mais puisse votre âme trouver les chemins vers les salles de Mandos, par-delà les mers et l'oubli.

Les rôdeurs soulevèrent le corps et le menèrent au caveau, face aux rives d'Evendim qui miroitaient en contrebas. Arthenor et Melthril allumèrent la lampe du souvenir à l’entrée de la tombe. Sans se consulter, chacun sut que l’autre avait à l’esprit, leurs aventures sur le seuil d’un abominable troll des collines.

.oOo.

Rôdeur et vieille dame se tenaient côte à côte, dans le doux cahot de leur carriole, emportés par leur fidèle Fier-Sabot.

— Tout-à-l’heure, vous avez appelé Arweneth « la Dame de Malgwîn ». Votre hommage fut juste. Mais il est une chose que nous ne vous avons jamais dite. L’héritière véritable de la lignée du Hirdor Malgwîn, c’est moi. Arweneth était fille d’un chevalier de mon père, ma servante, mon amie, ma sœur d'âme.

— Comment se fait-il ? Elle était si autoritaire et martiale…

— Petites, nous nous ressemblions beaucoup, et nous adorions échanger nos rôles. Plus tard, dans notre exil, elle a porté le risque et le poids de mon rang toute sa vie pour que je puisse, moi, rester 'joyeuse' et garder le cœur léger. Elle était mon bouclier contre la rigueur du monde. Elle est partie avec noblesse, en aristocrate, car c'est ce qu'elle était devenue à force de me protéger.

— J’avais remarqué que Dame Arweneth avait pris sur elle l’amertume de l’exil et s’imposait d’autant plus rigueurs et mortifications.

— Tout comme vous, jeune homme, bien que vous soyez né après la Chute. J’espère que vous vous en rendez compte ?

La vieille dame laissa passer un milan, qui planait sur les ailes du crépuscule. Avec un petit regard en coin, elle insista :

— Arweneth s’est sacrifiée, pour nous et notre peuple. Si nous voulons rendre hommage à notre amie, il n’est pas d’autre voie que le bonheur. Transmettons le don par l’espoir et la foi, partageons ce que nous avons de bonheur, à la lueur du souvenir de ceux qui nous l’ont offert.

— Ça me parait si injuste…

— Le souvenir est à ce prix. Il en est souvent ainsi, Tarthenor, quand les choses sont en péril : il faut que quelqu'un y renonce, qu'il les perde, pour que d'autres puissent les conserver. [1] Le prix a été payé, par d’autres que vous.

— Il me faut dépasser la peine pour espérer vivre et partager le souvenir avec bonheur.

— Donnons-nous ce temps. Vivre est s’obstiner à achever un souvenir. [2]

.oOo.

Fin


NOTES

[1] Tiré du Seigneur des Anneaux, Livre VI, Chapitre 9 Les Havres Gris

[2] René Char, Les compagnons dans le jardin, dans le recueil La parole en Archipel

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