Les contes de l'Oie Saoule
Chapitre 58 : La ballade du Castel Assoupi - Castel Hir Malgwîn
4192 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 16/05/2026 14:41
La route n'était plus qu'une traînée verte, d’herbe vive et d’arbrisseaux, serpentant entre les genêts d’or et les fougères roussies. Arweneth précédait la charrette, taillant de sa rapière dans les ronces et les orties. Melthril menait le mulet, tandis que Tarthenor, la jambe dûment bandée et calée sur un lit de branches de sapin, s’était juché sur une caisse solidement arrimée. Il ne serait pas dit qu’il ne contribuait plus à la sécurité de cette folle équipée, même blessé : son arc en main, le rôdeur scrutait autour de la cariole, prêt à faucher d’un trait tout espion de l’Ennemi.
Au détour d’un ravin couvert de sapins, leur ascension les conduisit jusqu’à une courte esplanade, qui formait une sorte de col, entre deux falaises. Son entrée était gardée par un porche de belle maçonnerie, surplombé d’une tour de garde. Des touffes d’herbes fleurissaient çà et là entre les moellons ou au creux des archères, et les portes gisaient pourrissantes, l’une en travers de la route, l’autre ballant lamentablement, de guingois sur un seul gond.
Le rôdeur se sentait mal à l’aise, à la merci d’un tireur embusqué aux meurtrières ; il pressa les m’amies de gagner l’intérieur de la cour. Arweneth acquiesça, secouant la léthargie émue qui la prenait à l’approche du Hirdor. Mais le poste de garde était vide. Ils dérangèrent une paire de lièvres occupés à conter fleurette dans la cour. La fine équipe en fut rassurée.
Arweneth s’arrêta sur le seuil et ferma les yeux, le souffle court. La voûte séculaire, illuminée par un soleil radieux, l’auréola de vermeil, semblant lever de ses épaules le manteau d’un deuil trop longtemps porté. Elle leva une main tremblante pour effleurer le pilier. Sous la mousse épaisse, ses doigts retrouvèrent la morsure du ciseau, sigillée d'un passé qui refusait de s'éteindre. La grappe de raisins, « pampre d’or sur champ de pourpre », emblème de la lignée Malgwîn, subsistait malgré les décennies d'abandon.
Il lui fallut résister à l’envie de relever les portes et de hisser pavillon. Mais elle en trouva la lucidité, en croisant le regard de sentinelle du rôdeur, où elle lut un hommage muet, rendu à ceux qui, il y a bien longtemps, avaient tenu ce poste avancé pour leur seigneur.
Melthril, de son côté, avait déjà investi la salle des gardes, y avait porté ses brosses et ses chiffons. Après avoir débarrassé le plancher des débris qui l’encombraient et délogé un blaireau qui s’était approprié le foyer de cheminée, elle passa un « rapide coup de balais ». Autant dire qu’elle lustra la moindre patère. Elle dut se retenir, elle aussi, pour ne pas raccommoder les rideaux. Mais cette rapide remise en ordre suffirait pour cette fois. Une fois relevée la dignité de l’humble logis, elle en regagna le seuil, ferma la porte et adressa ses vœux à ceux qui avaient vécu, souffert et espéré en ces lieux.
Tarthenor, bloqué sur sa caisse, sentit l'ironie de ses remontrances habituelles s’éteindre dans sa gorge. Arweneth, ménagère vieillissante sanglée dans des cuirs guerriers, arpentait la cour pavée avec l’autorité d’un sergent reprenant possession de son fort. La vieille dame leva son épée vers l’écu gravé au sommet de la tour, saluant d'un geste lent et solennel, sa lame brillant d'un éclat bleuté sous la lumière de printemps. Dans ce poste de garde abandonné, reconquis sur une bande de lièvres, le rôdeur comprit que ces deux femmes ne cherchaient pas seulement des souvenirs : elles entraient en sacerdoce. Elles ne revenaient pas chez elles mais ramenaient la lumière dans un sanctuaire oublié. Pour la première fois, il se sentit non plus comme leur geôlier déchu, mais comme le premier témoin d'une résurrection.
De l’autre côté de l’esplanade, une seconde arche s’ouvrait sur une vallée : le Hirdor [1] de Malgwîn, un écrin verdoyant enserré de deux crêtes, où croissait le vinoble et couraient les belettes. Les respectables vieilles dames ajustèrent leurs mises et le trio reprit son périple. La route plongea vers le giron d’un val boisé où s’arrondissaient quelques coteaux striés d’échalas en ruine.
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Melthril maintenait les rênes d'une main ferme, bien que ses yeux trahissent une émotion contenue à mesure que ressuscitaient les témoins de son enfance. Une borne royale surgit, altière et usée, dont les gravures sindarines luttaient contre le lichen. Des clameurs d’encouragements résonnèrent en écho comme elle prêtait l’oreille à ses souvenirs, de cavaliers virant autour du cippe lors des épreuves hippiques du Lairemerendë.
Les m’amies, la poitrine gonflée d’espoir mais le souffle un peu court d’appréhension contenue, s’arrêtèrent pour un repas de midi. Au loin, un campanile pointait timidement, surplombant une haute futaie. Le castel se rapprochait, refuge rêvé de l’espérance et tombe de leurs ancêtres. Dans une brise d’ouest, des martinets fendaient la pureté du ciel de leur vol vif et de leur pépiement trainant.
Les bosquets se rangeaient en haies sages, bordant des prairies où pointaient des épis barbus de vert tendre ou les silhouettes familières d'un ancien verger. Contrairement aux terres désolées qu'ils avaient traversées, les pommiers ici n'étaient pas morts ; ils étaient retournés à l’état sauvage, chargés de petits fruits acides, qui sauraient se faire doux si une main amie les cueillait au moment propice.
— Regardez, Melthril, murmura Arweneth. L'allée... elle tient encore.
Devant elles s'ouvrait une perspective que le temps avait magnifiée. La colonnade des chênes centenaires se levait plus haut qu’autrefois. Certes, quelques-uns avaient cédé aux orages, leurs chablis effondrés pourrissaient, le faîte dans le lac. Mais les cimes restantes se rejoignaient en une voûte de cathédrale verdoyante, dont l’ombre protégeait des ronces le chemin de pavés. Le bidet, sentant peut-être le sol sous ses sabots s’égaliser de dalles ajustées, releva l'encolure.
Tarthenor, depuis son siège de douleur, observait avec une stupeur attendrie ce paysage qui refusait l’oubli. Le labeur et la grandeur, ce que cette terre devait aux Dúnedain, était entré en sommeil mais n’était pas tombé en ruines. Pas encore… Et peut-être une pointe de fierté naquit-elle en son cœur. Ses veilles et ses courses, sa chasse impitoyable aux séides de l’Ennemi, peut-être contribuaient-elles, de façon lointaine et comme celles de tous ses frères d’arme, à la préservation de cette vallée…
Mais sa main demeurait ferme sur la poignée de son arc.
Un grand cerf traversa la route en bombant le torse, précédant sa cour de biches et ses faons tout frissonnants. L’animal fit une pause au milieu de la voie, posa son regard fier sur les intrus, avant de bondir à la suite des siens.
Dans la stupeur de l’émerveillement, les m’amies s’étaient tues, Fier-Sabot s’était arrêté de lui-même et l’arc était retombé au côté du rôdeur.
Un ruisseau bruissait doucement au travers des taillis, répandant la joie de son chant dans les cœurs et semant dans les regards le ravissement de ses scintillements. Le ramage d’une faune multicolore emplissait l’air parfumé des promesses du printemps.
Notre équipage déboucha enfin devant le Castel. Tarthenor, seule âme tant soit peu attentives aux dangers, surveillait les alentours, prêt à tirer.
Les deux respectables vieilles dames sentirent la ferveur de leur espoir bondir hors d’elles à la rencontre de la vieille demeure. Leurs jambes flageolantes ployaient sous l’assaut d’une émotion bourdonnante. Elles durent s’appuyer au bât du baudet. Ces pierres les avaient vues naître !
Des lambeaux de souvenirs imaginés prenaient vie dans l’instant : Les murs toujours orgueilleux… la cloche du campanile égrenant les labeurs du jour… les vignes vierges ont prospéré… la porte est-elle toujours grande ouverte ? … Elles s’accroupirent sur l’herbe douce du seuil, sans plus commander à leurs membres : leur entendement tout entier, bercé par un besoin d’enfance, contemplait la demeure de leurs tout premiers rires.
L'imposante demeure des Malgwîn se dressait avec une autorité intacte. La vigne dévorait les balustrades et la mousse veloutait les soubassements, mais les tabliers de pierre et le pont levis qui franchissait le fossé supportaient encore sans faiblir le poids de la charrette. Son linteau de pourpre et d'or seulement terni par la poussière, le porche lui-même restait debout, sous lequel tant de chevaliers avaient jadis mené leurs belles juchées sur de puissants palefrois,
— Tout cela était devenu démesuré dans mon souvenir, Arweneth, chuchota Melthril en admirant les fenêtres hautes. Je m’imaginais une place forte digne des récits du temps d’Elendil. Mais nous voici dans un menu manoir aux confins des terres sauvages. Je craignais que la tâche fût trop lourde. Après tout, c’est presque mieux ! Non, je ne suis pas déçue ! Regardez, les vitraux des étages supérieurs... certains n'ont même pas été brisés. Ils captent encore la lumière du couchant.
Tarthenor eut beau manifester sa réprobation, il n’y put mais. Les m’amies s’aventurèrent dans le donjon.
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L'exploration fut une succession de retrouvailles douces-amères. Les arches de grès blond surplombant les salles, marquées du pampre et des sept étoiles, étaient hantées d’un silence pesant, d’un reproche ancien répété par un écho tenace. Elles ne trouvèrent aucune charogne, mais quelques volatiles qu’il était inutile de chasser pour le moment. La maçonnerie leur paraissait "relevable" ; ici une fissure à combler, là un volet à redresser. La majesté de pierre de la grande bâtisse semblait figée sous la couche de suie qui maculait les murs, la cheminée et ces alcôves où, jadis, les dames prenaient la lumière pour leurs broderies du soir. La grande hélice de marbre menaçait de s’effondrer ; les m’amies renoncèrent à monter au premier étage. Dans la salle basse aux échos de palais, on devinait encore les veinures du marbre et la patine des tommettes.
— Il nous faut un havre pour la nuit, décréta Arweneth.
Elles choisirent l'ancien corps de garde, jouxtant le grand portail de chêne dont les ferrures brillaient encore d'un éclat sombre. C'était une pièce saine, aux murs d'une épaisseur rassurante, percée d'une archère qui surveillait le pont. Surtout, les ardoises semblaient solidement arrimées au toit et les poutres saines. Un chéneau alimentait une petite gargouille fatiguée, qui déversait les eaux de pluie dans un bassin fendu.
Melthril installa Tarthenor dans ce réduit facile à défendre, pendant qu’Arweneth déchargeait la carriole avec méthode.
— Demain, je nettoierai la treille du jardin d’agrément, affirma-t-elle avec une joie têtue. Si les murs sont debout, la vigne doit l'être aussi !
Arweneth hocha la tête. Elle caressa du bout des doigts la pierre du chambranle. Le Castel n'était pas un cadavre de pierre, mais un héritage engourdi, que l'ombre, par une grâce mystérieuse, n'avait pas osé achever. On allait réveiller tout cela !
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Il y eut débat.
Le cœur de Melthril ne battait que pour la splendeur du Castel. L’esprit pragmatique d’Arweneth ne jurait que par la défense. Elles se chamaillèrent longuement sur les travaux à mener en priorité, devant un Tarthenor absolument médusé par les arguments lunaires de ces deux vieilles, candides et présomptueuses.
Elles comptaient ni plus ni moins que restaurer le château !
Le jeune homme leur rappela avec force qu’il les ramènerait dès sa guérison, les accusant de trahir le sacerdoce des Dúnedain du Nord :
— Vos manigances défient le vœu de notre dernier roi ! Car Arvedui a ordonné à notre peuple de passer dans les ombres. Nous ne sommes pas suffisamment nombreux pour défendre une telle place forte ! Votre initiative est prématurée !
Mais les respectables vieilles dames vivaient à présent leur rêve, leur grande aventure, et pensaient bien encore avoir plusieurs semaines devant elles, avant qu’un gobelin montrât son abominable museau. Elles ne l’écoutèrent pas et poursuivirent leurs délibérations. De guerre lasse, le rôdeur changea de tactique et entreprit de restreindre leurs ambitions :
— N’allez pas imaginer que je cautionne vos imprudences ! Mais puisque je suis bloqué ici avec deux excentriques, je crois de mon devoir de signaler que l’urgent est de barricader la cour et de réparer les portes et fenêtres du plus petit bâtiment, pour nous protéger des maraudeurs nocturnes. Si l’Ennemi envoie ici des éclaireurs – ses gobelins et orcs préfèrent la pénombre des nuits sans lunes – au moins pourrions-nous nous défendre et peut-être survivre à la première nuit, pour nous enfuir dès le lever du soleil !
Désagréablement échaudées, les deux respectables vieilles dames durent en convenir : le conseil était bon.
Ainsi fut donc fait.
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Mais aucun gobelin ne montra sa hideuse face.
Et une grande victoire fut acquise le jour même du Lairemerendë.
Nos commères, voulant célébrer le jour, s’attaquèrent aux débris qui encombraient le vestibule du château. Elles recueillirent pieusement les reliques du grand candélabre, effondré avec ses chandelles, pampilles et pendeloques de cristal, répandues comme autant de larmes versées sur leur gloire passée. En évacuant les décombres, nos commères purent dégager l’entrée des salles basses.
Elles s’y aventurèrent, lampe à huile à bout de bras et rapière en bataille.
Elles y découvrirent un véritable trésor : des piles bien aérées de planches de chênes, des monceaux d’ardoises couvrantes, plusieurs stères de bois de chauffe, des pavés et des moellons, des lingots de fer, de cuivre, d’étain, et surtout des fragments de verre pour les vitraux de la grande salle. Ces vitraux colorés qui avaient enchanté les couchants de leur enfance.
De quoi assurer la restauration de tout un château… un signe des Valar, à n’en pas douter.
Elles n’en dirent rien au gentil petit jeune homme. Il allait encore s’énerver…
De son côté, Tarthenor ruminait de sombres pensées : si une bande d’orcs en maraude venait à passer par ici et les apercevait, ils rameuteraient leur tribu. Alors la folle équipée se terminerait en un odieux pillage et une sanglante ordalie, lente et douloureuse. Les gentilles vieilles dames seraient découpées, hurlant à chaque lambeau de peau arrachée. Le rôdeur ferma les yeux. Une telle horreur ne devait pas se reproduire.
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Comme chaque matin, Melthril descendit au jardin. L’escalier menait à une poterne qui s’ouvrait sur un lopin surplombant le lac. Disséminés dans l’herbe folle, des topinambours, des panais, des touffes de sauge grise, de la valériane obstinée, quelques poireaux perpétuels et de l’ail rocambole avaient monté la garde en attendant le retour du jardinier. La maraichère avait transplanté ces trouvailles, qui voisinaient à présent avec l’oseille et la ciboulette, des herbes médicinales et la camomille. Dans un magnifique damier potager, dûment délimité de galets blancs, croissait désormais tout un petit peuple multicolore, de bouquets, de semis, de hampes, de bulbes et de lianes grimpant le long d’élégants échalas.
Le mur d’enceinte, que perçait la poterne, était recouvert de lierre, de chèvrefeuille et de liseron, qui montaient à l’assaut des moellons, étouffant le trésor caché du Hirdor, son raisin doré. Melthril avait débarrassé la vigne de ses concurrents, redressé les supports de bois, élagué les bras mal venus. Seul l’automne suivant dirait si les jeunes sarments reporteraient des grappes, mais notre jardinière gardait bon espoir. Un pommier, un poirier et un prunier, vestiges du verger de jadis, docilement alignés en espalier, fournissaient de l’ombre aux groseillers et aux plantes aromatiques qui avaient subsisté. Mais Melthril avait conservé un sain éventail d’espèces sauvages dans les allées, sans parler des brassées de rhubarbe et d’orties, dont elle faisait compotes ou veloutés.
Sa visite quotidienne commençait par le petit rituel du potager : une pensée émue pour les jardins bénis de Númenor l’engloutie, avant de s’attaquer au désherbage et au binage de la rangée du jour, courges, choux, haricots ou laitues. Graine après graine, elle plantait avec une infinie délicatesse, tassant la terre comme on borde un enfant. Puis Melthril tirait quelques seaux et octroyait à chaque pousse la juste quantité d’eau, agrémentée de ses encouragements chaleureux. Enfin elle s’adonnait à son petit plaisir : humer dans l’air vif du matin, les fragrances subtiles des simples, de mauve ou d’achillée que ses mains patientes avaient soignées...
Ses parterres méticuleux dépassaient toutes ses espérances. Non, la sève n'avait pas renoncé… La maraîchère en était venue à se demander si cette terre baignée par le lac n’avait pas été ensemencée jadis par des jardiniers Elfes, du temps de leur amitié avec les Dúnedain. La reconnaissance végétale valait tous les parchemins de propriété : la terre elle-même semblait lui rendre allégeance.
Au bord du lac, à l’abri sous la forteresse, il y avait aussi une vieille tonnelle en bois vermoulu, dôme de quiétude végétale qui ne tenait encore debout que par une très ancienne habitude et les lacis d’églantiers et glycines qui la recouvraient. Son cœur battant à l'unisson du bourdonnement des abeilles, c’est là que la respectable horticultrice prenait son repos après avoir rudement marcotté, sarclé, repiqué ou bêché. Un petit amandier, chenu et tordu, lui tenait compagnie tandis qu’elle écoutait pousser les lys et contemplait s’ouvrir les timides corolles de clématite.
Enfin la respectable vieille dame regagnait la cour, les pans de son tablier chargés d'aromates, de racines encore terreuses et de brassées de feuilles. Melthril hélait sa commère en exhibant le butin du jour, promesse d’un repas aux saveurs de liberté.
De la forge où elle avait établi son atelier, Arweneth lui répondait en ahanant, frappant sur son enclume ou arquée sur son rabot. Elle avait déjà remplacé les planches et renforcé les ferrures des portes et volets de tous les bâtiments de la cour. A présent elle achevait de consolider les vantaux du portail avec l’ardeur méticuleuse d'un maître charpentier.
Elle interrompait son ouvrage pour répondre à sa commère en exhibant un nouvel outil, une lampe réparée, un tabouret. Car Arweneth avait suivi l’apprentissage des artisans du refuge : elle savait reforger un soc de charrue, resouder une grille, tailler tenons et mortaises ou gâcher du mortier à l’occasion. Lorsque Tarthenor autorisait un feu de forge, aucun labeur ne lui résistait.
Entre les murs de la cour, dont les béances avaient été comblées, l’air ne sentait plus la ruine calcinée, mais la sciure de bois et l’oseille fraîchement hachée. Dans la pénombre de leur refuge, elles s'endormaient enfin, du sommeil profond mais inquiet du pionnier, auquel il reste tant à faire.
Tarthenor, sa jambe lacée d’une attelle, veillait toujours près de la meurtrière.
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Le jeune rôdeur partageait son temps entre des siestes qui compensaient ses veilles nocturnes, et, malgré sa jambe meurtrie, des coups de main à la forge pour assembler les pièces les plus lourdes.
Il contemplait l’ouvrage des respectables illuminées, ces deux courageuses ouvrières qui, à elles seules, semblaient recoudre les lambeaux du Hirdor. Il admirait la force de leur dévotion qui, à coups de truelle et de binette, transformait cette carcasse de pierre en un foyer ronronnant. Mais il réprouvait leur prétention à réécrire l’histoire, à forcer un destin tracé par les prophéties de leur peuple.
Tiraillé entre le devoir de décourager leur folie et une tendre sympathie pour leur noble excentricité, il préparait les deux femmes à un inévitable retour. Son état s’améliorait rapidement et le temps viendrait bientôt, où il pourrait ramener chez elles les incorrigibles m’amies.
De temps à autres, s’appuyant sur une béquille taillée par Arweneth, Tarthenor faisait quelques pas prudents, autour du castel. Il emportait son arc, dans l’espoir de tirer du gibier.
Mais dans son état, il était bien trop maladroit pour se déplacer sans bruit sur le tapis de feuilles…
Pourtant, il arrive parfois que le sort prodigue quelque grâce.
Une flamme rousse bondit des taillis pour se planter devant notre jeune homme, le prenant par surprise comme jamais un rôdeur aguerri n’aurait dû l’être. Secoué d’une frayeur brutale, Tarthenor tomba à la renverse, lâcha son arc, sa béquille et répandit le contenu de son carquois dans les buissons.
Une renarde le regardait, la langue pendante, sa tête penchée et le regard luisant, semblant attendre que l’humain reprît ses esprits.
— Tu m’as fichu une frousse, toi ! Salut, ma Rhaweth ! [2] Tu as fait tout ce chemin pour me retrouver ! Viens par ici, ma belle !
La main gantée se tendit vers le petit museau fébrile, qui accepta une caresse. Tarthenor avait recueilli toute jeune la renarde. A présent, c’était elle qui venait le secourir…
Depuis ce moment, de temps à autres, les respectables vieilles dames se délectèrent d’un civet ou d’un faisan, car Rhaweth était une chasseresse formidable.
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Vint le jour où Arweneth put consolider le grand escalier d’apparat, au marbre fissuré. Avec l’aide de Tarthenor, elle étaya la volée de marches branlantes de deux madriers, taillés de main de maître.
Le trio sonda la réparation et conclut qu’ils pouvaient se rendre au premier étage.
En grande pompe, ils gravirent le Grand degré restauré et s’aventurèrent dans la salle de réception.
Leurs pas résonnèrent sous la haute voûte, éveillant des échos depuis longtemps éteints. De hautes silhouettes fantomatiques, aux chuchotements inquiets, évoquèrent des conseils avant la bataille, de graves cours de justice. Des couples enlacés valsèrent un instant dans le souvenir de deux petites filles. Le chant des jours de fête illumina les arcades de verre en revenant aux lèvres des deux respectables vieilles dames. De gracieuses ogives de grès clair s'élançaient vers le plafond, surgissant d’assises noircies. Des nids de pigeons déshonoraient les encorbellements des corniches sculptées. La suie des incendies maculait les murs d'une gangue sinistre, où des lambris vermoulus pendaient comme des linceuls.
Chacun de leur pas soulevant une poussière grise, Arweneth et Melthril avançaient le cœur serré, oscillant entre l'accablement de la perte et un indomptable élan d'espoir. Chaque débris racontait la fureur de l'Ennemi, mais chaque arc-boutant debout proclamait la résilience de leur sang. Même Tarthenor, appuyé à sa béquille, subissait la majesté solennelle de cette nef abandonnée des Dúnedain, où dormait le souvenir de leur grandeur.
C’est alors que le regard d'Arweneth fut attiré par le fond de la pièce. Là, contre la muraille soutenant les arcades, pendait une masse informe et sombre. À première vue, cela n'avait l'air que d'un vieux tapis de feutre grisâtre, une loque calcinée et raidie par les ans, abandonnée aux araignées et aux courants d'air. Pourtant, sous l'épaisse croûte de crasse et les morsures du feu, la trame offrait une régularité et une résistance singulières.
Les deux amies s'approchèrent, une curiosité fébrile supplantant soudain leur mélancolie, sentant confusément que ce lambeau de tissu dédaigné par les pillards recelait le secret qui donnerait tout son sens à leur folle équipée.
Leurs rêves prémonitoires leur revinrent en mémoire.
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NOTES
[1] Hirdor : comté, duché. Du sindarin Hir, chef, et Dor, pays, terre
[2] Rhaw : renard en Sindarin post-Tolkiennien