Gambit Tome 3
Pour Fang, une sortie de filles, c’est sérieux. Des faux ongles collés au maquillage minutieux en passant par la coiffure, tout doit être parfait.
La robe violette et les souliers d’argent qui m’ont été livrés sont de confection professionnelle, cela se voit facilement. Chaque ligne du vêtement est pensée pour mettre en valeur la personne qui porte le tout.
Lucy me regarde avec de grands yeux:
- Sérieux, Jess… Je te reconnaîtrais pas…
- Merci bien.
- Non, mais… Je veux dire: t’as l’air d’un mannequin!
Fang, elle-même, est sublime. Dans son cas, elle mêle les couleurs et les impressions avec un savoir-faire qui laisse Lucy muette d’admiration.
Je donne les dernières consignes à cette dernière:
- Donc, tu restes avec Audrey. S’il y a quoi que ce soit…
- T’inquiète : on a déjà choisi les films ! Amusez-vous!
Je lance un regard plein de reconnaissance à l’endroit de la servante de Paty qui me le rend. Elle ne me parle toujours pas, mais je semble de moins en moins la déranger.
Fang décide que nous prenons ma TransAm. Car tant qu’à avoir l’air cool…
En passant sous le nez de dame Lanceford, cette dernière lève un sourcil, dans sa robe rose victorienne. Elle nous arrête, me regarde, replace une mèche de mes cheveux avec un brin de nostalgie et déclare :
- Je plains le pauvre. Amusez-vous, et ne la tachez pas de sang.
Cette fois, lorsqu’elle me présente sa main, je sais quoi faire : ne pas soulever sa main plus haute, ne pas déposer les lèvres sur sa peau… Et elle est plus que satisfaite.
Merci, Youtube.
Ma voiture remonte le tunnel et nous passons la guérite tenue par le groupe Brujah. Maryse fait descendre la fenêtre de Fang pour s’entretenir avec elle tandis que Louis s’approche de la mienne. Il me dévore tellement des yeux que c’en est déstabilisant.
- Ouf… Dis-moi que je vais devoir te fouiller à ton retour…
- Il est beau, ton rêve.
- Oh oui, il est très beau, ce rêve.
Un petit silence amusé passe avant que je ne demande :
- Dis donc, est-ce que tu me dragues?
- Quoi, c’est défendu?
- Je dirais plutôt “risqué”...
- J’aime prendre des risques. De toute sorte de façon.
Ah putain de bad boys.
Fang me fait signe et je remets la voiture en marche en saluant Louis qui m’adresse un sourire en coin, dévoilant un croc.
- Tu penses agrandir ton harem? me taquine-t-elle un peu plus loin.
- Ça me surprendrait. Il doit faire ça à chaque personne qui passe devant lui.
- Il déstabilise une première fois devant les caméras pour voir les réactions, et ensuite il se calme. S’il persiste, c’est que tu lui es tombé dans l'œil, ma fille.
- C’est une bonne ou une mauvaise chose?
- Ça dépend de ce qu’il sait sur toi : s’il pense que tu es la goule ou la future goule du Russe, ça se pourrait qu’il essaie de te mettre le grappin dessus pour avoir plus de pouvoir.
- Ark… Been there, done that.
- Oui : faut toujours se méfier avec les vamps. Et puis, tu ne veux pas te faire croquer pendant notre entraînement : tu as besoin de tout ton sang.
Le frisson d’un souvenir horrifiant me traverse, et je dois lutter contre moi-même pour éviter de m’y perdre. De mémoire, au contraire, la douleur était…
Nous roulons jusqu’au centre-ville où Fang me fait me stationner tout près d’un bar un peu plus petit que les autres. Il y a tellement de gens dans la rue… Ci et là, des personnes sans domicile fixe qui tentent de dormir ou qui demandent de l’argent, des prostituées qui sollicitent, une transaction de drogue directement sur le trottoir sans même se cacher… Comme lors de ma première venue avec Erika.
Welcome to the jungle.
Même dans le quartier le plus défavorisé de la ville d’où je viens, ce n’est pas aussi explicite. Ici, il n’y a pas de voiture de police visible, pas de travailleurs sociaux pour tendre la main, pas de halte-chaleur…
Fang ne s’arrête pas et se rend directement à la porte où le gardien nous laisse entrer.
À l’intérieur, la chaleur colle immédiatement à la peau, et des rires fusent de toute part. Pas de transition : juste une coupure nette entre la rue, et… ce bar rempli.
L’endroit est petit, et les gens sont pratiquement empilés les uns sur les autres. L’alcool coule à flot et sur la scène, une drag queen dépose une bouteille d’eau avant de reprendre son micro :
- Vous comprendrez que je ne l’ai jamais réinvité à une soirée karaoké?
Les gens s’esclaffent et la personne sur scène se dirige vers un piano où sont entamées les premières notes d’une vieille chanson de Bob Seger. Et je suis forcée d’admettre que… C’est diablement bon. Pendant ce temps, nous nous dirigeons vers le bar pour commander. Ce que je bois n’a pas d’alcool. Fang se gâte d’un breuvage coloré.
Un peu partout, des drapeaux, des images de drags, de la couleur… L’esprit des lieux ressemble à celui du bar de la ville où j’ai rencontré Chae-A. Un “Wall of fame” est à l’attention des gens, recouvert de photos polaroïd. Lorsque la Queen a terminé, elle salue son public bien bas en présentant la prochaine à aller sur scène, qui est accueillie par un tonnerre d’applaudissements.
Fang lui fait signe, et après avoir serré quelques mains, la vedette vient vers nous pour faire la bise à mon accompagnatrice:
- T’es toujours à couper le souffle, ma déesse !
- Awww merci ! Ta robe te fait une maudite paire de fesses…
- Quand même, hein? C’est trop génial.
La queen fait un geste pour permettre de voir le popotin ainsi valorisé, ce qui me fait sourire un peu.
- Miss Tension, voici Jessie Fiset.
- Hou… Je peux?
Miss Tension amorce un mouvement pour toucher mes bras sans toutefois établir le contact. J’acquiesce et elle s’extasie sous les muscles :
- OH MY GODS, IT’S REAL. Fiset, hein? Ton Sugar Daddy est ben chanceux.
- Elle n’en n’a pas encore! fait Fang.
- Houuuuu ma chérie, t’es pas pressée…
Je devine que le code “Sugar Daddy” doit s’adresser aux vampires, sans doute pour en parler à mots couverts.
La drag queen qui se trouve sur la scène entame une vieille chanson country qui me fait tourner la tête vers elle, tandis que Miss Tension et Fang continuent leur discussion.
Mon cœur se serre tandis que les gens dans la salle chantent avec elle. C’était une chanson que Gab écoutait souvent, avant mon incarcération, avant que tout ne se complique, juste avant que papa ne l’envoie au loin, après son premier “Je t’aime”.
La salle disparaît autour de moi, et ne reste que ma douleur et cette chanson.
Je la détestais, à l’époque.
- T’es ben trop jeune pour aimer Country Roads… je le taquinais.
- Hey : cette chanson me parle, tu sauras.
- Mais tu viens même pas des States!
- Pis? Country roaaaads, take me hoooooome…
Et il me prenait par la main pour m’inviter à danser même sans savoir ce qu’il faisait.
Mes yeux se remplissent de larmes et ma respiration s'alourdit. C’est une chanson que tout le monde connaît, et qui peut être entendue n’importe où. Pourquoi, maintenant, me fait-elle réagir?
L’odeur de ses cheveux, ses larmes qui rejoignent les miennes sur nos joues collées, mon doigt sur la gâchette… Tout me revient d’un seul coup et ma tristesse se mue en une détresse qui me fait mal physiquement à la poitrine, m’empêchant de respirer adéquatement. Je sens des larmes rouler sur mes joues bien malgré moi.
La main de Fang se pose sur mon épaule.
- Qu’est-ce que tu en penses? demande-t-elle à son amie.
Miss Tension a une petite grimace de compassion en me regardant, et je devine que j’ai perdu un bout de conversation.
- J’en pense que c’était une bonne idée, le maquillage hydrofuge.
Si sa réplique peut faire sourire, son ton est grave et sous-entend bien des choses. Miss met une main autour de mes épaules et nous invite à la suivre dans son bureau.