Gambit - Les Dossiers Interdits
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D’abord, il y eut le froid, qui était venu par vague avant de s’installer définitivement. Ce froid a engourdi ses doigts, pincé la peau de ses mains avant de les pénétrer douloureusement. Puis, il a parcouru ses avant-bras, déchiqueté ses coudes, suivi ses bras pour remonter jusqu’à son visage. Elle ne sent plus son nez, ni ses joues, ni ses orteils, ni ses talons. Elle ne sent plus rien ; elle flotte dans un vide où il ne se trouve plus rien ni personne.
Que le silence pour lui répondre.
Que le froid pour compagne.
Qu’un hurlement sans voix.
Qu’un noir d’encre.
Un vide absolu.
L’absence de bruit.
La mort des mouvements.
La noirceur opaque.
La mort lourde.
La mort.
Est-ce la mort?
Est-ce ainsi qu’on meurt?
Avec des questions qui fusent?
Un cœur qui se débat pour battre?
Des poumons qui brûlent de respirer ?
Ou n’est-ce qu’un soubresaut de vie?
Une dernière tentative de vie brisée?
De derniers souffles qui résistent…
Qui s’épuisent graduellement.
Qui prennent des pauses.
De longues pauses.
Trop longues.
La mort.
Le vide.
Un bruit.
Le vide.
Un baiser.
Des mots puis…
Le vide, encore.
Océan de ténèbres.
Qui la noie.
La mort.
Néant.
Elle flotte.
Elle se souvient.
Un parfum familier.
Une main sur sa peau.
Un souffle chaud sur son front.
Une autre pulsion de vie qui bataille.
Le besoin de vivre qui refuse l’immobilité.
La noirceur épaisse qui l’entoure n’est pas vide.
Deux yeux dorés qui la fixent, qu’elle fixe en retour.
Deux perles dorées qui l’appellent silencieusement.
Elles prononcent un nom qu’elle ne connaît pas.
Deux perles dorées qui lui font peur.
Alors elle fuit plus loin.
Dans les ténèbres.
Dans le vide.
La mort.
—
Une cigarette à la main, James surveille les phares des différentes voitures qui s’approchent, tentant de deviner celle que conduit la psychiatre dépêchée de la métropole.
Dire qu’il y a quelques semaines, il avait eu peur pour sa douce en apprenant qu’elle connaît la Baronne de la ville… Sans le savoir elle-même, en plus. Et c’est pourtant ce qui pourrait la sauver en ce moment.
Déplacer un vampire d’une ville à l’autre comporte son lot de complexité, il l’a appris avec le temps. Ce n’est pas qu’une histoire de soleil ou de déplacement physique : c’est également toute une problématique politique. La minuscule Camarilla de la métropole qui a déjà fort à faire avec le Sabbat communique à peine avec les Anarch de la ville. Ils se considèrent mutuellement comme des traîtres à leur secte respective, et les quelques indépendants qui sont entre eux ne veulent absolument pas prendre part à cette joute.
Qu’est-ce qu’il en a à foutre? Quelle perte de temps… Le procureur jette négligemment son mégot, l’écrase du pied et le ramasse pour le jeter dans sa poubelle en se souvenant de sa conversation avec LaVerdure. Ça lui avait paru complètement tordu, de s’entretenir avec une supposée “Baronne” dans une maison destinée aux ados. Et pourtant, c’est bel et bien le QG de la vampire qui l’a reçu sans grande cérémonie en s’excusant du souper-spaghetti qui se déroulait.
- Qu’est-ce que je peux faire pour toi… Pardon : pour “vous”, procureur? avait-elle demandé une fois isolée dans son bureau et en retirant son tablier taché.
- Écoute… Je dois faire passer une vamp camarienne sur ton territoire, pis je sais pas comment ça va se passer.
LaVerdure avait froncé les sourcils en le désignant de la main :
- Putain, qu’est-ce que t’as pas compris? Ils vont tout faire pour nous remettre la main dessus. On est émancipé, merci de les garder dehors, ces cons!
- Attends. J’fais pas ça pour le fun.
Il avait laissé sa phrase en suspens, se demandant à quel point il pouvait lui faire confiance au sujet de son amoureuse. Puis lui revinrent à la mémoire les paroles de la baronne que la policière lui avait rapportées, et il se dit qu’il n’avait, de toute façon, pas vraiment le choix.
- J’sais pas si tu t’y connais en fantôme? demanda-t-il
- Pas du tout.
- OK. J’t’expliquerai pas tout. Mais sache que la soeur de Barbara a été démolie par un gros esti d’fantôme.
Le silence suivant cette déclaration indiqua à James il qu’il avait fait mouche. La punk aux cheveux verts devint grave.
- Démolie, genre…
- Genre qu’il y est rentré dans la tête pis qu’est en train de s’laisser crever.
- Merde… Je suis désolée pour elle. Et tu peux m’dire ce que vient foutre la Cam là-d’dans?
- On m’a recommandé l’assistance d’une psychiatre malkav’. J’sais pas si tu connais Patricia Vulin?
- Je comprends. J’aurais dû y penser, même.
En acquiesçant, LaVerdure calcule rapidement :
- J’peux pas laisser passer ça sans un tribut : tu sais ce que ça f’rait.
- Elle est pas au service de Chae-A.
- Parfait, ça facilite les choses. Je vais penser à un paiement : y’a rien qui m’vient à l’esprit en ce moment. Ou tu peux demander un crédit à Fiset : j’sais que vous vous connaissez, et ça m’rendrait service d’avoir un canal de discussion supplémentaire avec “la Warlord” de la Métropole.
- Parfait, on va se la jouer comme ça. Jess va accepter.
- Elle est pas facile à aborder…
- Qui peut la blâmer? Anyway, merci.
- Autre chose : la Dre Vulin sera surveillée par notre Shériff pendant qu’elle est ici, ajoute-t-elle.
- L’inverse m’aurait étonné.
- Bah ouais, que veux-tu : fuck la cam. Elle sera bienvenue à son arrivée, et renvoyée à grands coups de pied dans l’arrière-train. De toute façon, te connaissant, tu l’aurais fait venir, anyway…
- Là c’est différent. Ça touche quelqu’un qu’on connaît tous les deux.
- Plus que ça, mec. Y’a pas un jeune dans la salle qui sait pas qui elle est. C’est l’genre de flic qui défend vraiment les plus vulnérables, alors dis-toi que c’est égoïste de ma part. C’est pas parce que les pauvres ont pas d’tunes que leurs voix comptent pas dans la grande équation.
Si cette conversation avait eu lieu dans d’autres circonstances, James se serait laissé tenter à discuter, mais le temps pressait.
Il presse toujours, d’ailleurs.
Et comme dans chaque événement qui comporte un ou une malky, il y a des bizarreries.
Psychiatre, avait dit Sergeï. Psychiatre spécialisée dans les troubles alimentaires. Les troubles alimentaires… Une VAMPIRE spécialisée dans les troubles ali… Mieux vaut éviter de trop y penser. Ses poings se serrent et s’ouvrent au rythme de sa respiration. Il fulmine, certes, mais certainement pas sur la spécialisation de cette vampire. Il fulmine contre ce putain de spectre qui a blessé sa douce, qui a OSÉ lever la main sur elle. “J’te ramènerais en vie juste pour pouvoir te retuer deux fois d’plus, mon esti…”
Enfin, une voiture de couleur mauve approche. James met ses mains dans ses poches et tempère ses appréhensions. Il a dû retirer temporairement les protections contre les vampires de sa maison, le temps de cette entrevue. Mais seulement de la maison : pas question qu’elle descende dans le sous-sol.
Lorsque les portières s’ouvrent, il n’est pas étonné de voir le Shériff en descendre. Ce grand gaillard, avec son chapeau de cowboy, ses dreads roux de hippie, ses lunettes fumées et son jeans sale, lui a souvent refilé de l’info par principe de sécurité de la ville. Et vice versa. Sans s’apprécier aveuglément, c’est satisfaisant de travailler avec quelqu’un qui a le même but que soi et qui se montre efficace.
- Salut, Jayjay! lance le Shériff.
Mais James déteste la manie du vampire à créer de mauvais surnoms.
Il lui adresse un signe de la tête et ses yeux se braquent ensuite sur la vampire qui sort à son tour de la voiture : une femme squelettique, grande, avec de longs cheveux bruns et d’immenses yeux bleus, vêtue d’un tailleur fin et portant de beaux souliers assortir. Elle est gracieuse dans ses mouvements, marche d’un pas direct et offre un sourire à la fois chaleureux et professionnel.
Cela ne diminue en rien la méfiance de James qui en a vu d’autres, des vampires.
La nouvelle venue s’approche et tend sa main droite vers le procureur :
- Bonsoir, Maître Leblanc.
- Dre Vulin, la salue-t-il.
Lorsque leurs mains se touchent, il sent une tiédeur. Habituellement, les vampires sont aussi froids que des cadavres, au toucher. Toutefois, certains d’entre eux font attention au décorum et, sans savoir de quelle façon ils s’y prennent, James a remarqué que certains font ça : leurs corps se réchauffent, ils se mettent à respirer, ils battent les paupières… Bref, de vrais humains à l'œil nu. Celle-ci a donc la volonté de correspondre au décorum humain attendu.
- Alors, s’exclame le Shériff en se frottant les mains. Ma belle p’tite police s’est fait faire des misères par un vilain fantôme?
- Ça ressemble à ça, acquiesce James. Tu vas pas m’dire que t’a connaît toi aussi?
- Oh que si que oui que j’la connais, voyons! Mais elle me connaît pas. T’sais, j’connais pas mal tout le monde dans la rue. Pis j’connais ceux qui y travaillent, aussi. Ceux qui sont moins appréciés, ceux qui l’sont plus… Pis ta blonde, c’est pas mal l’une de ceux qui sont l’plus appréciés. Prends-le pas mal, mais elle a une meilleure réputation qu’toi auprès des SDF, Jayjay. Faque tu vois, ça m’touche, c’qui lui arrive. De là à rester toute la nuit, j’sais pas, mais au moins à m’assurer qu’ma collègue camarienne se fasse pas manger. En plus, on se l’cachera pas, qu’une vampire camarienne accepte de se déplacer dans une ville Anarch pour aider une mortelle qui est même pas une goule… On va se l’dire, c’est rare…
- Oh, ça suffit, Dwayne, intime la femme en levant les yeux au ciel. Je vous rassure, Maître Leblanc : je ne laisse ni mortel, ni goule, ni vampire dans le besoin lorsque je peux agir.
- Sergeï avait de bons mots à votre égard.
- Et c’est réciproque! Nos chemins se sont croisés il n’y a pas si longtemps. Mais je vous en prie : j’aimerais en apprendre plus quant à ce qui arrive à cette personne.
James acquiesce et invite les deux vampires à entrer chez lui.
Les trois montent à l’étage, la docteure portant une petite valise en cuir noir. Lorsqu’il pousse la porte de la chambre, James redoute encore le pire. Dans le but de ne pas laisser sa douce dans le noir, et sous le conseil de Candide, il a mis de petites lumières LED un peu partout, ce qui donne un air féérique à la pièce. Non pas qu’il puisse croire que ça ait de l’importance mystique, mais sa douce lui a déjà mentionné qu’elle aime ce qui brille. Alors la pièce brille pour sa belle. Sa belle aux bois dormants, encore en vie, preuve étant de sa poitrine qui se soulève régulièrement.
Chez Sergeï, Pascal l’avait couchée dans un lit d’ami et avait soigné ses blessures. Elle parlait, disait avoir encore un peu froid, avait bu un verre d’eau, puis s’était endormie.
Et ne s’est pas réveillée depuis.
Sergeï avait insisté pour qu’il ramène la jeune femme chez lui, déclarant qu’il était hors de question qu’une vampire, aussi psychiatre et géniale soit-elle, mette les pieds à la Congrégation.
Toutefois, Pascal prit sur lui les soins de Edgar. Aux dernières nouvelles, l’aile du corbeau va mieux, et la bête mange et boit. Comparativement à sa douce qui vient de passer les dernières vingt-quatre heures sans boire. Ni manger. Ni quoi que ce soit. Jason a réussi à lui faire une perfusion et le soluté remet un peu de couleur aux joues de la policière, et l'infirmier vient prendre ses signes vitaux dès qu'il le peut, mais absolument rien ne laisse présager qu'elle puisse ouvrir les yeux bientôt.
En entrant dans la pièce à son tour, secondé du Shériff qui hausse les sourcils, mais ne dit mot, Patricia Vulin prend le temps de regarder l’environnement avec un œil ému avant d’avancer vers le lit d’un pas lent. James l’observe s'asseoir sur la chaise qu’il a placée tout près de sa douce. La vampire sort de sa mallette un stéthoscope, un calepin, un crayon, le tout très délicatement, le plus silencieusement possible. Doucement, elle prend le bras de la demoiselle et place ses doigts pour sentir le pouls en regardant sa montre dans un silence stratégique. Après une minute, elle écoute son coeur, sa respiration… Prends des notes sans rien dire.
Elle demande à voix basse à James :
- Puis-je vous demander de me montrer ses épaules, s’il vous plaît?
Le procureur fronce les sourcils en se demandant le lien avec son état psychique, mais obtempère. Sa douce porte l’une de ses chemises fort coûteuses qu’elle aime tant revêtir, ce qui lui facilite la vie. Paty utilise la lampe de poche au bout de son stylo pour les observer de plus près :
- Ça a très bien cicatrisé, murmure-t-elle. Et le problème ne semble pas venir de là.
- Le contraire m’aurait étonné.
La psychiatre lui sourit :
- Les gants que vous portez en tout temps semblent dire qu’une contamination spirituelle passant par un virus physique aurait pu être possible, pourtant.
Elle gagne un point.
Dans un coin de la chambre, Dwayne se passe une main sur le visage, encore muet. Un profond malaise est peint sur ses traits tandis qu’il demande :
- Je veux surtout pas avoir l’air déplacé, mais Paty… Est-ce que la p’tite est pas morte?
- Ses fonctions vitales indiquent qu’elle est parfaitement vivante, répond la psychiatre.
- Son corps oui, mais son esprit…
- Je ne l’ai pas encore sondé.
- Tu d’vrais p’t’être pas.
Le procureur et la docteure lui lancent le même regard incrédule. En levant les mains, il ajoute :
- J’suis désolé, pour vrai. Jayjay, j’suis une putain d’fleur bleue : j’adore les belles histoires romantiques qui s’terminent bien. Mais… Y’a pas grand-chose à sauver dans c’corps…
Paty a une moue sceptique tandis que James se crispe. La vampire pose les yeux sur le visage de sa patiente et le silence règne à nouveau dans la pièce pendant quelques secondes. James n’entend plus que la respiration de sa douce. Puis se mêle celle de Patricia. La vampire respire au rythme de sa douce, aussi profondément qu’elle. Plus il l’observe, plus il constate des changements chez la psychiatre qui fixe son aimée intensément : ses joues se creusent, ses sourcils se froncent, sa bouche s’entrouvre comme si elle était sur le point de crier, ou si elle cherchait à respirer. Des larmes, de vraies larmes, et non sanguines comme il l’avait déjà vu chez les vampires, perlent et roulent sur son visage. Sa voix est étranglée tandis qu’elle tente de crier : “MON DIEU FAÎTES QUE ÇA S’ARRÊTE!” Puis elle est secouée de sanglots sous les regards ahuris du procureur et du shérif.
Graduellement, elle se calme, redevient aussi douce et sûre d’elle-même qu’elle l’était il y a moins d’une minute. En fait, elle semble même… Satisfaite. Elle sort un mouchoir de tissu de sa valise, et James observe qu’elle a cessé de respirer à nouveau. En essuyant son visage, elle demande :
- Cette demoiselle a-t-elle déjà démontré des signes de contact avec les esprits autrefois?
- Non. En fait, noui : elle a commencé à pratiquer la sorcellerie et elle peut voir les morts.
- La nécromancie, donc. Mais ce n’est pas ce que je cherche… A-t-elle fait l’expérience d’une mort clinique?
- Non, je… Oui… Oui. Y’a plusieurs mois d’ça, après une fusillade.
- À votre connaissance, a-t-elle été en contact plus souvent avec les esprits ensuite?
- Oui : elle s’est carrément mise à enquêter sur des fantômes. Je peux même vous faire rencontrer sa partenaire d’enquête. C’est une psychologue : Candide Beaumont.
- Ce serait bien, oui. J’ai une petite idée sur ce qui arrive à votre douce, James, et cette personne risque de me donner raison ou tort.
- Je l’appelle tout d’suite.
- Et demandez-lui, s’il vous plaît, de ramener les fleurs favorites de cette demoiselle.
- Ses fleurs favorites?
- Oui : celles que vous lui offrez et qui lui font plaisir. Les parfums pourraient l’aider à s’ancrer dans son véritable monde, et non celui des esprits.
- Huh… J’ai jamais donné de fleurs à…
Les deux vampires regardent James comme s’il venait de révéler quelque chose de honteux. Le procureur lève les mains :
- C’est pu d’notre génération, scusez…
- D’accord, fait la psychiatre. Pour ma tenue de dossier, je vais avoir besoin de sa date de naissance.
Encore une fois, l’homme se décompose un peu avant d’être frappé d’une idée et de se diriger vers la table de chevet :
- Sa carte d’assurance maladie… Ou son permis de conduire… La date est dessus…
Paty agrandit les yeux et baisse un peu la tête. Tandis qu’il fouille, elle murmure à Dwayne :
- Ce n’est pas de leur génération…
- On s’fait vieux, qu’est-ce tu veux.
James ouvre le portefeuille de sa douce et un petit bruit attire l’attention de Paty. Tombée du portefeuille que l’homme fouille pour trouver lesdites cartes, un fin anneau d’or roule jusqu’au pied de la psychiatre qui la ramasse. Elle fait tourner le bijou pensivement entre ses doigts en murmurant : “Ce qui est important, c’est ce que vous, vous croyez, dans votre situation.”
- C’est à qui? demande Dwayne.
- À une morte, déclare Paty.
James sort une carte, mais suspend son geste en entendant la déclaration de Paty. Elle continue, sa voix devenant un peu voilée et rêveuse à la fois :
- Elle ne l’a pas volé : c’est la morte qui la lui a donnée. Son nom débute comme on ouvre une porte verrouillée. Une Clé.
- De quoi? s’exclame le procureur.
Un peu confuse, Paty sourit avec embarras au vivant :
- Je vous présente mes excuses, Maître Leblanc, je divague. Bien des mystères entourent votre belle : c’est une touche à tout.
- Sa date de naissance, c’est le 92-02-24.
- Merci! Et ceci doit rester près d’elle.
Dans un geste cérémoniel, elle met l’anneau au doigt de celle qui dort profondément tandis que James, dépassé, lance un appel à Candide avec son cellulaire. Lorsqu’elle décroche, la rouquine ne le salue pas et demande d’emblée :
- Ça y est, elle est réveillée?
- Non, mais la vampire aimerait ça pouvoir te parler.
- Tu sais ce que Jason en pense…
- Au téléphone, ce serais-tu correct?
- Ah ça oui ! T’as qu’à nous mettre sur main libre quand ce sera le temps.
- OK, ça roule.
—-
Tendre une main serait inutile ; elle ne sent plus son corps.
Alors elle fait tout ce qu’elle peut faire : contempler la mort.
Fascinée, en stase, en flottaison dans un océan.
Dans des ténèbres silencieuses, entêtantes.
“Un peu plus loin, il ne te trouvera pas.”
Une voix lui pousse cette pensée.
À qui est-ce? Est-ce la sienne?
Peut-être, après tout…
“Viens, juste un peu plus loin.”
Non, elle ne veut pas aller plus loin.
Puis, quelqu’un la touche dans ce vide.
D’abord des mains puissantes et délicates.
Elles défont sa chemise, son cœur tremble de peur.
Qui est-ce donc? Que veut-il? Va-t-il lui faire du mal?
Son épaule est dénudée, vulnérable à ce qu’il veut faire.
Une autre main la parcourt, suit les cicatrices qui lui font encore mal.
Elle aimerait crier, hurler, se débattre, griffer, mordre, s’opposer. Qui sont-ils?
Cette pulsion de vie est bien là, prête à bondir, à rugir et à se défendre dans le noir.
Ne pas se laisser faire, s’indigner, se venger s’il le faut, résister le plus longtemps possible!
“Mais tu ne peux pas te défendre de lui, dit la voix. Il est trop fort : il va te briser si tu résistes.”
Le souvenir de la poussière sous le lit lui revient, collant à sa peau moite et aux larmes.
Celui du bruit des souliers de son beau-père qui s’arrête devant lui également.
Le “crac” que fait son refuge quand il vole en éclat au-dessus de sa tête.
Son cri lorsqu’il le prend par les bras pour le relever de sa cachette.
L’étourdissement et le goût de métal provoqué par la gifle reçue.
Le son des sanglots de sa mère dans le coin de la pièce.
La sensation de son pyjama vert qui se déchire.
Le rire du beau-père devant la supplique.
L’odeur de l’alcool versée sur lui.
La terreur et la douleur.
Une pulsion de mort.
Le désespoir.
La trahison.
La mort.
Le vide.
Non.
Un lit.
Un vide.
Un amour.
Deux parents.
Deux parents perdus.
Deux parents perdus et idiots.
L’image d’un homme dans une voiture.
La pensée qu’il est là pour séparer une famille.
Un goût : celui du beurre d’arachide qui colle la langue.
Trois petits coups à une fenêtre, comme dans la comptine.
Un pain moelleux tartiné qu’on partage pour tenter d’amadouer.
Une amitié se crée entre deux personnes qui ne veulent que le bien.
Une promenade sur le trottoir qui amène des rires, des secrets, des promesses.
“Il n’est pas ton ami : il est celui qui t’étouffe la nuit. Celui qui te fait mourir à petit feu.”
Et ces mains qui la touchent encore dans les ténèbres opaques et poisseuses…
Ces voix auxquelles elle ne peut répondre, qui l’étourdissent et la paralysent…
Soudain, autour d’elle, il y a trop de voix, trop d’odeurs, trop de sons.
Confuse, elle s’enfonce encore un peu plus dans les ténèbres.
Comme il lui a dit de le faire, se protégeant des mains.
Protégeant une pulsion de vie qui luit dans la mort.
Une pulsion de vie et de préservation confuse.
Un peu plus loin dans l’océan de ténèbres.
Un peu plus loin dans ce froid abyssal.
Un peu plus loin dans la mort.
Pulsion de vie dans la mort.
—---
La Malkavian fige et cesse tout mouvement près de la jeune femme. Ses grands yeux bleus semblent terrifiés, et elle fait signe à James de ne plus parler, un doigt sur les lèvres. Ce dernier, toujours au téléphone avec son amie, devient grave et silencieux. Dans son coin, Dwayne demande : “Quoi?”, mais la psychiatre lui fait signe de ne plus dire un mot d’un geste de la main. Les deux hommes semblent déconfits.
Très doucement, sur la pointe des pieds, elle sort en les invitant à la suivre. Une fois à l’extérieur, elle referme délicatement la porte et déclare :
- On est en train de la perdre.
C’est autour de James de figer. Sa mâchoire se serre et des larmes montent à ses yeux tandis qu’il tient encore son cellulaire près de son oreille. De l’autre bout de l’appareil, la voix de Candide appelle : “Qui est-ce qu’on perd? James? James tu m’entends?”
Patricia continue :
- Dès qu’on la touche, elle a peur et s’enfonce. Même chose pour le bruit.
- Dans quoi est-ce qu’elle s’enfonce? demande James d’une voix difficile.
- J’ai eu l’impression de sentir un océan de ténèbres abyssal.
À l’autre bout du cellulaire, la voix de Candide crie : “JAMES LEBLANC, SI TU ME RÉPONDS PAS, JE TE JURE QUE JE DÉBARQUE CHEZ-VOUS !”
Mais James est sous le choc et laisse son dos heurter le mur derrière lui. Ce que lui décrit la psychiatre le ramène à ce dont il a déjà entendu parler : l’océan d’Abysses. Là où se retrouvent les spectres détruits. Pourquoi? Pourquoi sa douce se retrouve là? Le shérif touche son chapeau :
- M’sieur l’Procureur, Paty, vous allez m’excuser, mais j’vais vous laisser gérer ça ent’vous.
- Merci beaucoup, Dwayne, répond Paty. Je m’occupe de la suite.
L’homme aux longs dreads roux pose une main sur l’épaule du procureur, toujours adossé au mur derrière lui, avant de se diriger vers l’escalier. Paty cherche le regard de James et demande :
- Est-ce la Dre Beaumont que j’entends à votre téléphone?
Maître Leblanc acquiesce et lui tend son appareil. La vampire appuie sur la touche pour utiliser le haut-parleur au moment où Candide déclare :
- OK, ça suffit, je m’en viens!
- Dre Beaumont? Je me présente : Dre Vulin de la métropole.
Un silence se fait à l’autre bout, témoignant de la surprise de la jeune femme. Elle répond, après une ou deux secondes de silence :
- Dre Vulin… La docteure qu’on étudie à l’université lorsqu’on évoque les troubles dissociatifs?
- Moi-même, je suis heureuse que mes études puissent servir à notre importante relève!
- Oh bon sang oui, vous n’avez pas idée! Mais je suis un peu perplexe de vous savoir chez James…
- Maître Leblanc a demandé mon soutien, sous la recommandation du Dr Nikolopoulos.
- Je commence à comprendre…
James prend une grande inspiration et se dirige vers la fenêtre du couloir pour l’ouvrir et respirer de l’air frais. Paty continue :
- Dre Beaumont, j’aimerais savoir : vous et votre amie êtes intervenues auprès d’un esprit qui portait une grande peine, n’est-ce pas?
- Oui, en février, de mémoire. C’était une jeune femme qui se nommait Clémence Rousseau.
- Que pouvez-vous me dire au sujet de cet esprit?
- Clémence est décédée d’un épisode de dépression qui n’a pas été pris en charge de son vivant. Son corps avait été affaibli par trois grossesses difficiles : preuves en est que les trois bébés sont décédés eux-mêmes à la naissance. Elle n’a pas épousé l’homme qu’elle aimait parce qu’il avait été déclaré mort lors de la Première Guerre mondiale et à son retour, alors qu’elle s’était mariée avec un autre. Elle l’a vu se détruire en buvant. La même année, son époux et son amoureux sont tous les deux décédés : l’un par la tuberculose et l’autre d’une cirrhose du foie. Elle est entrée dans les ordres et est décédée deux ans plus tard. Depuis, elle intervient auprès des jeunes femmes au cœur en peine. Lors de notre séjour, elle a particulièrement aimé mon amie. Je vais envoyer une vidéo à James : vous pourrez constater. Mais pourquoi parle-t-on de Clémence?
- Et dites-moi, avez-vous observé des symptômes dissociatifs chez votre amie lors de votre séjour en ces lieux?
- Non, pas du tout. Pas de symptômes négatifs. Mais positifs ça oui : elle est devenue très triste sans raison apparente, jusqu’à en pleurer sans élément externe.
- Ça, c’est très intéressant. Une alliance en or est tombée de son portefeuille, et j’ai le sentiment que cette bague appartient à l’âme en peine qui pourrait lui venir en aide.
- Ça fait du sens!
Une fois calmé, le Procureur revient vers la vampire et son cellulaire tandis que la vampire termine :
- Merci Dre Beaumont.
- C’est vraiment le moins que je puisse faire. Je suis là s’il y a quoi que ce soit, James. Courage!
Paty raccroche la ligne et redonne l’appareil au procureur en respectant le silence de l’homme. Ce dernier va le mettre dans sa poche quand une notification lui indique un message. Il constate que Candide lui a envoyé la vidéo dont elle parlait, où on voit sa douce endormie dans le lit d’une auberge.
Auberge qu’il avait promis d’aller visiter avec elle il y a beaucoup trop longtemps.
Sa gorge se serre et ses yeux se remplissent de larmes à la vue du vidéo: plus de temps. Il a besoin de plus de temps…
Sur l’image qui montre sa douce endormie, il constate que se dessine à la fenêtre qu’il voit sur le vidéo une silhouette féminine, un peu floue, qui regarde vers l’extérieur de l’hôtel. Doucement, elle se retourne vers le lit et vient s’asseoir tout près de son amoureuse. Il fronce les sourcils en la voyant lui caresser les cheveux en chantonnant.
Émerveillée, Paty chantonne d’une même voix : “Quand l’amour meurt, les yeux versent des larmes, Le cœur brisé n’a plus d’illusion, À nos désirs, le temps retire ses charmes, On reste seul avec sa passion…”
- Bon sang, il y a des années que j’ai entendu cette chanson, ajoute-t-elle d’une voix émue.
- J’ai pas été là pour elle.
Patricia lève les yeux vers lui, lui laissant toute la place dont il a besoin pour s’exprimer :
- Je lui ai promis, après son expérience avec cet esprit-là, que je ferais de mon possible pour qu’on passe le plus de temps possible ensemble. Mais…
- Sait-elle que vous êtes un serviteur?
- Non.
- En ne lui partageant pas ce secret, c’est plus de la moitié de votre vie que vous ne lui révélez pas, Maître Leblanc, observe la psychiatre. Mais en lui révélant, vous la mettez encore plus en danger. Je comprends votre fardeau et y compatis. Vous ne devriez pas vous blâmer : personne ne devrait l’être, dans cette situation. Ce qui compte, c’est que vous soyez là, en ce moment précis, et que vous soyez prêt à aider votre amoureuse.
Elle baisse les yeux sur le cellulaire et ajoute :
- Je crois que nous avons là une alliée. Sauriez-vous la faire venir ici?
James acquiesce:
- Si l’alliance est son ancrage, ça va être facile.
- Bien! Alors, ne perdons pas de temps.
- Vous m’avez pas dit c’est quoi, votre théorie…
La psychiatre sourit au procureur avant d’exposer :
- Mourir et revenir à la vie est une expérience qui peut changer les gens : je crois que votre amoureuse a gardé une marque sur son esprit qui lui permet d’être beaucoup plus empathique avec les défunts. Ce que je ressens, lorsque je plonge dans sa Psychée, n’est pas “que” son propre esprit. C’est l’esprit d’une personne parsemée d’éclats de verre, de parcelles appartenant à une autre Psychée, comme si une grenade à fragmentation avait explosé près d’elle. Il y a sa propre Psychée, et plusieurs petits bouts d’une autre qui s’accrochent à elle. Nous ne sommes pas dans un cas de possession. Nous sommes en présence d’une infection qui contamine la personne qu’elle est et qui tente de l’amener là où se trouve maintenant le spectre qui l’a contaminé.
- C’est-à-dire?
- Où vont les esprits quand ils meurent, James?
Un silence grave suit cette question, pendant lequel le procureur est victime d’un étourdissement.
Il revoit la scène dans sa tête : “Le spectre qui se retrouvait en position fœtale au sol et qui levait une main implorante vers Ghost : “ARRÊTE PAPA!” Ce cri de détresse qui déchirait Shelley, éclatante en sanglots.”
- Tabarnak…
- Je ne vous le fais pas dire. Mais un esprit qui, lui, voudra tenter de l’aider pourra la guider un peu plus vers nous. J’aurai ensuite à retirer les éclats de verre un à un. Ce ne sera pas facile, mais nous pouvons y arriver, James.
L’homme acquiesce.
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Elle flotte.
Sans nom.
Nue.
Morte.
Mais non.
Pas morte.
Endormie.
Elle flotte.
Grelotte.
Seule.
Non.
Pas seule.
Deux perles.
Des perles d’or.
Qui la regardent.
Qui attendent.
Qui percent.
Au loin.
Seule?
Non.
Morte?
Non.
“Il arrive.”
Un remous.
Il faut bouger.
Il faut se cacher.
Il faut lui survivre.
Une lumière aveuglante.
Une voix qui appelle et chante.
Est-ce une sirène ou le Léviathan?
“Fuis! Cours! Ne te retourne pas, va !”
La lumière l’approche et elle se recroqueville.
Une mélodie perce les ténèbres, venant à elle.
Est-ce là une mère tendre ou une mer menaçante?
La lumière cesse sa progression, l’observe, la pleure.
“Oh, fait-elle. Qu’est-il advenu de vous, ma douce amie?”
“Vous me connaissez? s’étonne avec méfiance celle qui se noie.”
“Je te connais, répond la lumière. Tu es celle qui aime et qui protège.”
Et ces mots la laissent perplexe, car n’évoquent, alors, rien à son esprit.
“Tu es bien loin dans des ténèbres, mon amie, déclare encore la lumière.”
“C’est pour me protéger de ces vilaines mains, elles ne viennent pas jusqu’ici.”
“Toutes les mains ne sont pas vilaines, certaines sont bienveillantes ou maladroites.”
“Certes, mais toutes me font peur, à m’étouffer, me transpercer et me gifler sans cesse.”
“Tu as changé depuis notre dernière rencontre… Tu reflètes ma lumière, mais sans la prendre.”
“Je reflète votre lumière? Moi? Il doit y avoir une erreur, ma chère, car j’en suis devenue si loin.”
“Pourtant, je suis bel et bien là, répond la lumière. Dis-moi, mon amie, quel est ton nom, déjà?”
Cette question la rend perplexe, lui laissant une impression de vide encore plus profond.
Et tandis qu’elle pense, une douleur intense s’éprend d’elle, remplaçant un souvenir.
“Jadis, ma mère m’a donné le nom Ernest. Mon père, celui de la famille Larivière.”
“En es-tu certaine? Ce serait un drôle de choix, d’appeler sa fille ainsi.”
“Je crois, oui… Mes parents… Mon père n’était que violence…”
“Des gens qui t’attendent, là où sont les billes d’or, ont nommé un Charles.”
“Charles?... Ce nom m’est familier. Il semble évoquer un goût de beurre d’arachide.”
“Je ne connais pas ce beurre, mais si tu le dis! Es-tu maintenant certaine de ton nom?”
Le doute s’éprend de celle qui se noie tandis qu’elle flotte dans le vide, et qu’une voix hurle.
Une voix hurle de toutes ses forces, dans une vaine tentative de couvrir la voix de la lumière.
De la faire fuir au loin, vite, car celle qui se noie doit aller encore plus loin dans les ténèbres.
La lumière ne se détourne pas et insiste, d’un calme qui dépasse le hurlement de la voix :
“Tu n’appartiens pas à ces ténèbres… Tu as été transpercée de morceaux d’âmes.”
“Est-ce possible? Pourtant, ces souvenirs, ces douleurs, ces rages, ces peines…”
“Ne sont pas tiennes. Ces éclats sont à un autre, et reflètent ma lumière au loin.”
Le silence les enveloppe. Toutefois, cette fois-ci, ce silence n’est pas solitude.
La lumière déclare, de sa douce voix, comme si ce fut une incantation:
“Je suis Clémence Rousseau. Celle qui pleure son amour décédé.”
Une image perce les ténèbres : une femme devant un portrait.
Celle qui se noie se souvient de cette image et l’accepte.
“Viens juste un peu plus près des perles dorées.”
“Elles me font peur, déclare la noyée.”
“Oui, et tu as toujours aimé la peur.”
Encore une affirmation étrange.
Mais la noyée s’interroge.
Si ces mots étaient vrais?
Plus vrais que les ténèbres?
La lumière s’avance et tend la main.
“Alors, viendras-tu constater ma vérité?”
—-
James se passe une énième main sur le visage. Son talon tape le plancher tandis qu’il regarde encore sa montre ; le soleil se lève dans moins de deux heures… Bien que ça n’ait pas vraiment d’importance pour l’esprit qu’il a invoqué, pour la vampire, ça risque de devenir un défi.
De l’autre côté du lit, Paty Vulin regarde fixement le corps de la mortelle, concentrée comme si elle écoutait le meilleur film du monde, depuis maintenant plusieurs heures. À un moment, elle place ses doigts sur ses lèvres comme si elle se retenait de dire quelque chose, puis se détend. Enfin, elle acquiesce en agrandissant ses immenses yeux bleus :
- C’est ça, elle l’a.
Le procureur retient son souffle et attend. Il ne se passe d’abord rien, puis la sensation familière d’un courant d’air froid le parcourt, lui indiquant qu’un esprit est tout près.
Une douce voix murmure à son oreille : “Dîtes-lui son nom, James.”
Il relève la tête en direction de la voix, mais ne perçoit pas la forme du fantôme. En lançant un regard vers Paty, il voit celle-ci acquiescer et prononce alors :
- Shelley Doyon.
Comme s’il venait tout juste de briser un sortilège, dans sa main, il sent délicatement les doigts glacés de sa douce remuer. Elle n’ouvre pas les yeux immédiatement, mais sa tête se tourne très légèrement vers lui. L’espoir fou qu’elle dise son nom à son tour, qu’elle ouvre les yeux, qu’elle se redresse pour se blottir contre lui le prend, comme au cinéma.
Mais pour l’instant, c’est tout ce à quoi il a droit.
De son côté du lit, Patricia Vulin semble satisfaite :
- Bien! C’est un bon début.