Gambit - Les Dossiers Interdits
https://www.youtube.com/watch?v=nCVkxmlPhqg
Shelley fait un pas de recul et regarde le résultat de son labeur : la porte en fer forgé qui donne accès au cimetière tient fermement, droite et solide. Le bandana trempé de sueur qui retient ses cheveux laisse deviner qu’elle a déployé beaucoup de force physique lors de cette opération de réparation. Et le plus lourd reste à venir.
En revenant à sa voiture, elle prend un seau rempli d’une substance lourde et grise pour revenir vers le cimetière où Brutus l’attend en remuant la queue, près de la flaque d’eau où Edgard se lisse les plumes. Un peu plus tôt, elle a vigoureusement lavé une pierre tombale scindée en deux pour en retirer toute la moisissure et la poussière accumulée. C’est maintenant l’heure du collage. Bien sûr, elle n’est pas une professionnelle, et les nombreuses heures de recherches sur “comment réparer une pierre tombale en granite” ont failli la dissuader d’entreprendre ce genre de démarches.
Toutefois, sans vraiment pouvoir expliquer d’où lui vient cette envie, elle s’est lancée dans l’aventure de l’actualisation de l’endroit. Une opération qui annonce plusieurs heures de plaisir.
C’est exactement ce qu’il lui faut pour gérer sa frustration qui pointe doucement le bout de son nez. Peut-être même est-ce de la jalousie, et elle est bien prête à l’assumer sans complexe.
Le 13 mars 2020, le premier ministre avait déclaré que la province entière se retrouvait confinée à cause d’un imbécile de virus. Dès lors, les heures supplémentaires se sont multipliées afin de boucher les trous laissés par ses collègues. Intervenir avec ce putain de masque au visage, parfois même avec la “tortueuse” visière, lui créait de plus en plus d’irritation. Et bien sûr, les civils aussi en avaient également ras le bol. Elle allait dans des squats où des gens sans domicile fixe, déjà malades, n’avaient nulle part où aller pour suivre les règlements sanitaires afin de donner des masques, de l’eau et des barres protéinées. Elle intervenait dans des cadres de violences familiales extrêmes exacerbés par l’isolement où des enfants couverts de bleus pleuraient imploraient de ne pas arrêter les parents. Elle tempérait des gens en crise qui organisaient des regroupements illégaux et sombraient un peu plus dans le désespoir et le sentiment d’injustice lorsqu’elle remettait des amendes.
Aujourd’hui, en juin, elle est épuisée de toute cette vulnérabilité sociale, de même que ses collègues. Au point où une remise en question sur sa vie professionnelle plane au-dessus de sa tête.
Il se murmure déjà que le nombre de démissions au sein des forces policières sera exacerbé au résultat de l’épisode de cette pandémie.
Où sont-ils donc, les vampires et les fantômes? Sont-ils, eux aussi, confinés?
Peut-être… Son amoureux l’a bien été pendant quelques semaines, lui.
Au début, James, en télétravail, était le roc auquel elle pouvait s’agripper. Lorsque, émue, elle revenait du travail avec le cœur de plus en plus lourd, il l’accueillait chez lui à bras ouverts. À lui seul, il gérait les alors les conséquences d’enfant mutilé qu’elle avait retrouvé, de femmes à moitié mortes qu’elle avait conduites à l’hôpital ou de personnes sans domicile fixe qui menaçaient de s’enlever la vie. Ensemble, ils avaient convenu qu’en juin, lorsque le déconfinement s’appliquerait, ils partiraient toute une semaine avec Brutus en camping sauvage pour se permettre de respirer.
Cette semaine qu’ils s’étaient promise était à l’image d’un Saint-Graal, pour elle. C’était un but à atteindre, une motivation qu’elle chérissait de plus en plus souvent lorsque, confrontée à la recrudescence de violence et de désespoir, elle se sentait glisser. Pour elle, cette semaine était importante.
Mais c’était sans compter “Ghost” dans l’équation.
Car si, au début, James restait chez lui presque tout le temps, il ne fallut que quelques semaines pour qu’il se fasse de plus en plus fréquemment solliciter pour des raids et interventions. Parfois carrément au beau milieu de la nuit et à la dernière minute. Qui pouvait le blâmer d’être alors heureux de sortir? Shelley comprenait parfaitement, ce n’était pas ça, le problème.
Le problème, c’est qu’à une semaine de leurs vacances, ils ont dû tout annuler parce qu’une grosse opération doit être menée pile-poil au beau milieu du temps qu’ils ont prévu loin de tout.
Non pas qu’elle veuille tomber dans la paranoïa, mais le timing de cette grande mission lui semble étrange. Mais que peut-elle bien y faire, de toute façon? Tant que James n’en a pas l’autorisation, elle ne peut rien savoir au sujet de ses activités, et ce malgré l’intervention de Sergeï. Elle doit attendre que ces gens, dont cette vampire aux traits asiatiques, daignent la considérer de confiance avant de pouvoir en savoir plus.
Alors elle attend. Frustrée, jalouse, amère et culpabilisante de ces émotions pourtant légitimes.
Mais elle ne reste pas à rien faire, refusant de simplement se laisser abattre.
Dès les premières nuits où James se retrouvait sollicité, elle s’est mise à apprendre la langue italienne grâce à des cours en ligne. Sa rencontre avec le vampire au visage juvénile, cet “Angelo”, l’y a motivé. Tranquillement, un mot à la fois, elle commence à traduire le livre qu’il lui a donné. La première page semble déclarer qu’il s’agit d’un recueil de rituels concernant les esprits, chose qui éveille, bien sûr, son intérêt, et la seconde présente une espèce de rituel pour voir les esprits. Le livre n’est pas caché, simplement posé dans son sac à dos.
Elle a bien tenté de parler de la rencontre qu’elle a eue avec Angelo à James. À plein de reprises, d’ailleurs. Mais avec la pandémie qui frappe, les missions de Ghost, la lourdeur croissante de son travail et l’annonce du mariage de Barbie pour le mois de juillet… Le sujet lui est simplement sorti de la tête. Elle viendra bien, cette soirée tranquille avec un feu où elle pourra lui raconter cette nuit où elle a vu un vampire manger une secte.
Sergeï, son psychologue, n’a pas caché sa surprise quant à sa rencontre avec le vampire. Le psychologue et sa patiente se voient maintenant sur une base mensuelle, en visioconférence depuis avril. Ce matin, justement, il la réconfortait face à ses vacances annulées, déclarant que les émotions de la policière sont valides. C’est lui qui l’a poussé à se faire un nouveau projet qui l’extirperait de son métier et de la maison de James. L’idée de remettre sur pied le cimetière semblait bonne. Un peu étrange, mais bonne.
Lorsqu’elle lui avait parlé d’Angelo, quelques mois auparavant, Sergeï l’avait mise en garde : “Votre métier vous met déjà en contact avec le surnaturel plus fréquemment que la norme des gens. Or, le fait que vous puissiez, maintenant, comprendre que certaines de vos interventions vous confrontent à ce qui est paranormal est dangereux. Vous avez une position enviable, et malheureusement, certains vampires pourraient vouloir se servir de vous pour arriver à leurs fins. Gardez toujours ceci à l’esprit.”
Tristement, en forçant contre le granite d’une pierre tombale datant de 1949, Shelley se rend compte que son psychologue sait plus de choses à son sujet que son amoureux, parce que le procureur et la policière manquent désormais de temps pour se parler en profondeur. La promesse qu’ils se sont faite en février est mise à rude épreuve. Lorsqu’enfin de monument prend sa place, la jeune femme souffle et se sermonne de ne pas aller plus souvent au gym. Elle s’assoit à même le sol, vite rejoint par Brutus qui claudique et pose la tête sur sa cuisse tandis que Edgard croasse.
- Vas-y, moque-toi… Répond-elle au piaf. Je te verrais bien forcer après ça…
En caressant la tête de son chien, elle s’arrête de parler lorsqu’une personne entre dans le cimetière. C’est un jeune adulte aux cheveux noirs et au maquillage sombre, arborant le t-shirt d’un groupe de musique métal, de nombreux bijoux argentés et un pantalon de cuir. Dans la main, un bouquet de roses blanches détonne avec l’image qu’il projette. D’ailleurs, Shelley remarque que si à première vue elle le qualifiait de jeune homme, l’individu pourrait parfaitement être une jeune femme.
Le ou la nouvelle venue la repère et s’avance timidement vers elle. Shelley prend une gorgée de sa bouteille d’eau tandis que l’inconnu.e la salut :
- Bonjour… Vous êtes la nouvelle gravedigger?
- Non, une bénévole! Bonjour : Shelley Doyon.
- Ah… Sasha Morency, enchanté.
Les deux se serrent la main.
- Vos roses sont superbes, complimente Shelley. Un ou une proche est enterrée ici?
- Non. En fait, j’aime bien l’endroit. Je viens de temps en temps pour essayer de nettoyer et fleurir des tombes au hasard. Vous avez le droit de me trouver bizarre.
- Vous vous adressez à une personne qui recolle des pierres tombales de parfaits inconnus… Je suis mal placée pour vous juger, Sasha. Dites, j’ai cherché et je n’ai pas trouvé qui que ce soit qui entretienne le lieu…
- Le dernier gravedigger est décédé il y a deux ans et le CA ne se réunit plus depuis. J’en fais partie depuis cinq ans, je trouvais que c’était important, mais je suis le plus jeune membre. Les autres ont plus de 70 ans…
- OK, je vois. C’est triste… La plus vieille tombe remonte quand même à l’année 1799 : c’est un lieu historique.
- Si vous êtes intéressée, je peux demander une rencontre extraordinaire pour vous présenter aux membres? On a gravement besoin de quelqu’un, ici. L’automne dernier, on a eu des imbéciles qui ont vandalisé l’arbre au fond, et c’est moi qui coupe l’herbe deux ou trois fois par année… Un peu d'aide ne serait pas de refus.
La policière sourit : cette intervention, bien qu’inattendue, pourrait devenir très intéressante.
- Oui, j’aimerais bien! Je vous donne ma carte.
Elle fouille dans son portefeuille tandis que Edgard vient se poser sur la pierre tombale fraîchement recollée. Sacha lance un drôle de regard au corbeau avant de demander :
- C’est votre animal domestique?
- Edgard? Non. C’est mon assistant! J’ai lu que les corbeaux peuvent reconnaître une personne et s’y attacher ou l’harceler. Lui, il me suit de temps en temps ; je crois qu’il est attaché surtout au cimetière. Vous l’aviez déjà vu?
- Non, c’est la première fois. Edgard comme “Edgard Allan Poe”?
- Je trouvais que c’était cocasse de l’appeler comme ça.
Lorsqu’il prend la carte tendue par Shelley, Sasha agrandit un peu les yeux :
- Policière?
- Protéger et servir. Mais je suis aux affaires communautaires.
- Cool… Alors, dès que j’ai réussi à réunir tout le monde, je vous fais signe… Agent Doyon, qu’il faut dire?
- Oh, juste Shelley.
- OK, alors…
Il dépose les roses blanches sur la tombe qu’elle a redressée dont le nom, Séraphine White, est maintenant lisible.
Les deux se saluent, puis il repart au moment où le cellulaire de la policière indique un appel entrant de la part de Candide. Lorsqu’elle répond, la voix de son amie résonne immédiatement sans même une salutation :
- Je ne peux pas croire que James soit taré à ce point! Comment tu vas, mon coeur?
Cette spontanéité fait rire un peu Shelley.
- Salut Candy, comment tu vas?
- Légèrement irritée depuis que j’ai su que vos vacances ont été annulées. Je déteste l’autosabotage. Et pourtant, nous avons déjà ouvert notre couple à Peter Campbell, c’est pour dire!
- Qui est Peter?
- Notre ex. Écoute, je me mêle carrément de ce qui ne me regarde pas, mais ça me touche que tu te retrouves en vacances toute seule. As-tu des projets?
- Je suis en train de retaper un vieux cimetière un peu isolé de la zone touristique. Sans masque ni visière : une vraie délinquante!
- Ça te dit de venir enquêter avec moi? J’ai des témoignages de Dame Blanche aux abords d’une route, près d’un village fantôme. Pas de violence, pas de virus, juste un petit fantôme vaporeux et tout mimi!
- On amène Brutus? James est occupé cette semaine.
- Pas de problème, j’amène Dany alors! Et on fait du camping. On part demain midi!
L’idée plaît énormément à la policière. Lorsqu’elle raccroche, elle touche la petite chaîne à son cou où se trouve l’alliance dorée de la Dame Blanche du “Couvent”. “C’est que temporaire, tente-t-elle de se convaincre. Ça va finir par se calmer.” Elle se relève ensuite et se met à poncer les surplus de colle sur la pierre tombale de cette “madame White”.
À son départ, elle ne voit pas la forme brumeuse qui se tient juste au-dessus de cette même tombe, ni la seconde silhouette qui vient trouver la première, à l’image de deux personnes qui discutent.
Le lendemain, à midi tapant, la petite voiture bleu ciel de Candide vient chercher Shelley chez elle. James n’étant pas à son propre domicile, la policière n’était pas tout à fait à l’aise de rester chez lui. Elle a donc décidé de passer cette semaine à son propre domicile.
Et puis, il faut bien épousseter et faire le ménage du frigo, non?
Lorsqu’elle fait monter Brutus à l’arrière du véhicule, la rouquine lance un regard ému vers l’animal qui a besoin d’un petit coup de pouce de la part de sa maîtresse pour grimper ses pattes arrière.
- Pauvre doudou… Ça ne s’arrange pas, son arthrose?
- Non, et ça risque de s’aggraver avec l’âge. Raison de plus pour lui faire vivre des aventures épiques tant qu’il le peut encore.
- Je suis d’accord. Brave toutou…
La voiture roule en direction de l’est. En roulant sur l’autoroute, Candide demande :
- James n’a pas fait de commentaires sur notre sortie?
- Il n’a pas encore lu le texto. Je lui ai envoyé hier, mais je crois que son cell est carrément fermé.
- Shit. C’est du lourd… Même Laurie et Peter ne sont plus joignables.
Shelley fronce les sourcils et pousse un soupir, jouant avec l’alliance à son cou. Son amie déclare sur un ton brave :
- T’inquiète. Il est avec deux mages expérimentés qui l’aiment beaucoup. Il est en sécurité.
- … Deux mages? Répète Shelley.
- AH FUCK ME! s’exclame la conductrice en agrandissant les yeux. Oublie ce que je viens de dire. S’il-te-plaît… Merdouille! J’oublie tout le temps que tu ne sais pas tout!
- Tu sais, c’est pas facile pour moi non plus…
Candide se passe une main dans les cheveux, son regard triste porté sur la route, tandis que Shelley continue :
- Je sais que vous voulez bien faire, que vous ne voulez pas me bousculer, et ça me touche, vraiment. Mais parfois, ça provoque le sentiment d’être de trop ou d’être un poids lourd à traîner, et au début, je pensais que je m’y ferais avec le temps. Mais je ne m’y fais pas, ou pas assez…
- Shelley, je suis vraiment désolée. Le groupe est hyper hermétique pour protéger les vies de nos amis qui ont des capacités surnaturelles, parce qu’il existe des chasseurs qui tentent activement de les tuer.
- Tu me fais marcher?
- Non, je te jure que c’est vrai. Prends ton cellulaire, et va sur le site : “hunter.net”. Tu vas voir ce dont je te parle.
La policière obtempère. Quelques secondes plus tard, elle voit apparaître la page d’un forum de discussion très… Beige. Sans personnalité, sans bannière… Et surtout très vide.
- Je ne peux pas voir ce qui s’y trouve, je ne suis pas membre…
- Crée-toi un compte, l’admin va t’accepter.
Donc Shelley fait les étapes. Elle sera “Le_Corbeau”, et remplit le questionnaire qui s’attache à la demande d’adhésion. Elle lit à haute-voix :
- “Quel type de créature chassez-vous?”
- Vampire, Garous, Fées, Fantômes…
En fronçant le nez, elle répond : “Ça dépend de la saison.” Sa propre réponse la fait rire un peu, puis elle appuie sur “Envoyer”.
- Combien de temps met l’admin à répondre?
- Prends mon cellulaire, répond Candide. Cherche le contact de “Seb” et mets-le sur le “main libre”.
Après quelques bruits de tonalité, la voix du pirate que la policière a rencontré au-dessus du “BLASPHÈME” s’élève :
- Hello Candy.
- Salut, Seb! Dis, je suis pas seule en ce moment.
- … OK…
- Tu viens de recevoir une demande d’admission sur “hunter.net”. Peux-tu l’accepter, s’il-te-plaît?
- Et qui est ce… ce… “Le_Corbeau”?
- Salut Seb, répond la policière. C’est moi, Shelley.
Un long moment de silence l’accueille. Le pirate répond à la psychologue :
- Candy… James veut que je garde cette porte fermée…
- Et moi, je veux que tu l’ouvres.
- Si je fais ça…
- Tu n’auras pas de représailles : c’est moi qui te le demande. Sers-toi de ton GBS un peu, Seb. Ça fait plus de dix mois, presque un an, qu’elle devrait avoir au moins accès à ce forum, et tu le sais.
- Tu vas te faire chicaner…
Candide arbore un sourire gourmand :
- Je les aime autoritaires, t’en fais pas pour moi, mon beau Seb.
- J’ai pas besoin de connaître ta vie sexuelle même si c’est déjà le cas. (...) Voilà, madame “Le_Corbeau”. Vous êtes approuvé sur “hunter.net”.
- Génial! Merci beaucoup, Se…
Et il raccroche.
Shelley lance un regard oblique à Candide qui hausse les épaules :
- Il faut le pousser parfois, mais ça vaut le coup. Regarde le forum.
La policière commence donc son exploration des différentes conversations, souvent loufoques.
“Sites web de confiance pour les achats de balles d’argent?”
“Qui a vu les preuves du vampire de Saint-Barnabé?”
“Matériel à vous procurer pour bien chasser.”
“SORCIÈRES REPÉRÉES À LA VILLE.”
Et une tonne d’autres titres plus absurdes les uns que les autres.
Plus intéressant encore : les profils des utilisateurs. Plusieurs n’utilisent pas leurs vrais noms, et c’est bien, mais quelques-uns semblent avoir leurs véritables photos de profil.
- Huh…
- Ouais je sais, répond la psy. Il y a des bâtonnets de poisson mieux décongelés que d’autres dans le lot.
- Et ces personnes “chassent” les créatures surnaturelles?
- Oui. Tu vois, ceux-ci ne sont pas bien dangereux : nous pouvons en garder les traces et contrôler l’information qu’ils s’échangent. Mais il y a des chasseurs, de VRAIS chasseurs, qui ne figurent pas sur ce forum et qui sont redoutables. C’est pour ça que l’entourage plutôt surnaturel de James est sur la défensive. Je sais que ce doit être agaçant à entendre, mais promis, ce n’est pas parce que tu es “toi”. Ce n’est pas personnel.
Un peu réconfortée, Shelley acquiesce et continue son exploration du forum. Elle éclate de rire en voyant passer un topique :
- “Chasse de l’université de la ville : comment se rendre sur les lieux sans payer le stationnement?” “Garez-vous au centre commercial et utilisez l’autobus, il vous laissera juste devant le bâtiment principal.” Oh bon sang : j’imagine tellement les utilisateurs réguliers du service d’autobus qui regardent les chasseurs en les traitant de petits “bums”...
Candide rigole également avant de déclarer :
- Ça, c’était la faute à Seb! Nous étions à un événement à l’université, et lui était dans un camion tout près à écouter nos conversations. Nous tentions d’approcher un vampire qui menaçait un membre de notre équipe pour en savoir plus sur lui. Et pendant la soirée, Seb a pensé que c’était une bonne idée de se servir de “hunter.net” pour générer du chaos.
- Et ça a marché?
- Oh… Plus que ce que nous aurions cru. Des autobus entiers de chasseurs…
- Attends : c’était il y a cinq ans? L’attentat de l’université?
- Ouais?
- Merde, Candy, j’étais dans l’équipe d’intervention policière qui s’est pointée, ce soir-là! C’était juste avant que j’aille au communautaire. Il y a eu des dizaines de morts… Sans compter le reste…
Candide soupire sombrement :
- Tu vois… C’est dangereux, des chasseurs.
Shelley se souvient de cette soirée : ces hommes qui attaquaient les civils, armés jusqu’aux dents, volant les gens présents sur place pour une soirée de charité… Personne n’était prêt à vivre ce genre de drame. Elle avait même retrouvé l’un de ces imbéciles en train de commettre un viol sur le capot d’une voiture, à l’extérieur, à la vue d’autres qui l’encourageaient. Elle déteste devoir recourir à la violence, mais dans ce genre de cadre précis, elle n’avait pas hésité.
Jamais elle n’hésitera dans ce genre de circonstances.
- Seb a dû s’en vouloir…
- Pas du tout. Selon lui, c’était… des dommages collatéraux acceptables.
La policière tourne un regard indigné vers la psychologue qui hausse les épaules :
- Tu comprends que je n’ai pas de problème à le malmener un peu?
- Mais pourquoi tu le gardes près de toi?
- Parce que maintenant que nous le connaissons un peu plus, nous lui servons tous de conscience. Il est puissant, Seb. Trop pour le laisser simplement faire ce qu’il veut.
Le véhicule gagne enfin le petit village où plus aucun habitant n’est aperçu, perché dans les montagnes. Les deux femmes se stationnent dans la cour d’un commerce déchu dont les fenêtres sont placardées et sortent du véhicule pour écouter le lourd silence qui les entoure.
- Quand même… s’exclame Shelley. Je dois admettre que juste ça…
- Ouais, c’est assez impressionnant… Je dis qu’on campe derrière une maison, juste au cas où.
- Bonne idée.
Les deux chiens sont libérés afin de se dégourdir tandis que leurs maîtresses s’équipent. Dany est le premier à se figer en observant une maison. Il renifle l’air et, spontanément, vient se placer derrière Candide en gémissant.
- Quoi? Qu’est-ce que t’as, mon toutou?
Entraîné et aux aguets, Brutus émet un grognement et se place devant Shelley, fixant la même maison que le grand danois.
- Woooo Candy, c’est peut-être pas une bonne idée.
- Quoi, qu’est-ce qu’il y a?
- La seule fois où mon chien a fait ça, il y avait un ours noir à proximité.
- Huh… On pourrait prendre une maison? Ce serait plus sécuritaire…
Au moment où elle termine sa phrase, la porte de la demeure qui rend les chiens si mal à l’aise s’ouvre. Étonnées, les deux femmes se figent et observent un homme au visage sévère et mal rasé, portant un jeans sale et usé par le temps, sans T-shirt ni souliers. L’inconnu se tient dans l’encadrement de la porte.
- Hey : c’est privé, ici, crie-t-il sur un ton agressif.
Pour toute réponse, les poils hérissés sur le dos et les crocs sortis, Brutus aboie. D’expérience, son humaine lui parle d’une voix douce pour le rassurer, mais le vieux molosse ne semble pas du tout se fier à la voix de sa maîtresse.
Candide déclare en levant les mains afin de calmer l’ambiance:
- Désolée du dérangement, monsieur. Nous voulions juste faire une vidéo à propos d’une légende de l’endroit. Vous avez peut-être entendu parler de la Dame Blanche qui apparaît la nui…
- Il n’y a pas de Dame Blanche dans le coin, mademoiselle. Vous allez quitter immédiatement.
- Candy, j’aime vraiment pas ça, plaide Shelley. On s’en va.
- Attends un peu…
La psychologue regarde une autre maison. Les yeux de la policière se dirigent vers le même lieu qu’elle et elle fige : deux enfants et un vieillard les regardent par la fenêtre.
Loin d’être courageux, Dany fait un pipi nerveux derrière Candide tandis que Shelley ordonne à Brutus de se calmer. Le Malinois s’arrête de japper, mais reste devant sa maîtresse tandis que la psychologue demande :
- C’était pas un village abandonné, ici? Je croyais que plus personne n’habitait dans les environs?
- Vous êtes de la police?
- Moi, non, mais mon amie, oui, répond-elle sur un ton autoritaire.
Shelley baisse un peu la tête en se souvenant des paroles de James : “Des fois, Candide, elle est un peu “fonce dans le tas”. Pis a nous met dans marde.”
L’homme semble paniquer un peu :
- Policière, hein?
- En vacances, répond la principale concernée. En vacances et le but c’était de se raconter des histoires de fantômes en pleine nuit avec une guitare autour d’un feu de camp avec des saucisses à griller, monsieur. Cand…
Elle n’a pas le temps de finir sa phrase qu’un immense canidé sort de la maison où se trouve l’homme, le bousculant au passage sans manières, pour se jeter devant le malinois en grognant.
Et là, Shelley doute fortement qu’il s’agisse d’un chien.
Le molosse dont la fourrure grise semble entretenue est immense, plus grand que Dany qui dépasse déjà Brutus en hauteur. Pourtant, le malinois ne se démonte pas et devient si agressif que de la salive dégouline de sa mâchoire sous ses grognements d’avertissement.
Mais aucun n’attaque.
Les deux se regardent dans les yeux, grognent, se montrent les crocs.
Ce que Shelley prend à ce moment pour un loup se lèche le museau puis semble se détendre graduellement, comme s’il communiquait avec Brutus dont le pelage reprend sa forme sur son dos. L’homme observe les deux bêtes qui se calment graduellement en s’envoyant des signaux d’apaisement et sourit presque en voyant son molosse présenter son derrière au malinois qui renifle.
- Vous êtes de quelle meute? demande-t-il.
Candide semble piquée par une mouche et répond spontanément :
- Avec Nadia et Crit, à la ville.
- Vous êtes loin de votre territoire.
- Nous vous disions la vérité : on est juste venue faire du camping pour peut-être trouver un fantôme… Nous ne voulions pas vous déranger, je vous jure.
Étonnée, Shelley lance un regard à son amie qui lui fait signe d’attendre tandis que Brutus présente son postérieur au loup qui renifle à son tour. Dany sort de son immobilité pour s’approcher et se mêle de leur “conversation” canine. Candide ajoute :
- La policière n’est pas encore au courant de tout : nous n’allons pas rester. Je vous présente mon respect et…
Elle s’arrête quand Brutus se met à monter le loup. “Sérieux…” murmure-t-elle entre ses dents tandis que Shelley rit tout bas de la situation. Elle lève les mains en direction de l’homme et déclare :
- Vraiment désolée, il ne fait pas ça d’habitude.
- Non, ça va. Ça devait arriver. Elle doit se reproduire. Et ton chien est un bon guerrier.
- Il a été sur des champs de bataille, effectivement. Mais il a été castré, ça ne devrait pas poser de problème.
- Je te confirme que non. Il n’est pas castré. Sinon, elle ne se serait pas laissé faire.
Une pensée traverse la policière : seraient-elles en présence de… Garous? Candide semble comprendre que Shelley comprend graduellement, car elle a un sourire complice à son endroit. Lorsque Brutus termine ce qu’il a à faire, le malinois revient vers sa maîtresse en agitant la queue, ayant toutes les raisons du monde d’être heureux.
- On ne vous dérangera pas plus longtemps, décrète enfin Candide. Encore une fois, nous sommes vraiment navrées de vous avoir dérangé.
- Vous ne nous avez pas dérangés. Mais nous voulons la paix. Merci de respecter ceci.
- Avec plaisir.
La psychologue et la policière repartent avec leurs chiens. Tandis qu’elles remballent leurs effets, la blonde lève un dernier regard sur la maison où les enfants sont encore visibles. Elle lève la main pour les saluer ; le petit garçon lui répond.
Une fois à l’abri dans la voiture et roulant à nouveau vers la ville, Shelley déclare :
- Je te propose qu’on aille à mon chalet. Il n’y a pas de Dame Blanche ou d’autres fantômes, mais on peut y faire un feu et griller de la saucisse.
- Oh oui. Dis donc, ton chien qui tire un coup pendant qu’on parle avec un Garou…
- Ça, faut le noter. Il faut commémorer la mémoire de cet événement. Mon chien, c’est le Chuck Norris des malinois.
Elles éclatent de rire. Une fois calmée, Candide essuie une larme de fou rire et demande à son amie :
- Pas trop bousculée par cette rencontre, ça va?
- Non, ça va. Je ne te mentirai pas : j’ai eu peur quand j’ai compris ce qui se passait, mais… Je ne pense pas qu’ils nous auraient fait du mal. Je comprends que Nadia et Crit sont des Garous qui sont à la ville?
- Oh, ils voyagent beaucoup avec Claire. Ils sont partout et nulle part à la fois. Crit est probablement la meilleure personne qui puisse exister en ce monde : il est même capable de s’entendre avec des vampires!
- Ah parce que garous et vampires ne s’entendent pas?
- Non, comme dans le film “Le Monde Infernal”. Les vampires ne s’entendent pas non plus avec grand monde… Même entre eux. Mais les mages aussi, et les garous… Bref. Personne ne s’entend avec personne. Mais il y a des gens qui essayent.
Le silence qui suit cette déclaration laisse paraître une grande tristesse chez la psychologue.
- Ça va? demande Shelley.
- Oui… Oui. Je pense à notre ex-amoureuse. Elle doit avoir été transformée, depuis notre dernière rencontre.
- En vampire, tu veux dire?
- Oui.
- Si tu es inquiète, tu ne peux pas lui demander des nouvelles?
- Je l’ignore. Je ne sais pas si son papa-vampire va me laisser faire.
- Il n’y a qu’une façon de le savoir…
- Je vais en parler avec Jason. Ce serait bien de juste… S’assurer qu’elle ne regrette pas ses choix de vie. Ou de mort.
La soirée se termine donc ainsi : les deux jeunes femmes, au chalet du père de la policière, à faire un feu, Candide grillant de la saucisse, tel que promis, tandis que Shelley joue de la guitare tranquillement, Brutus et Dany près d’elle. Les cellulaires de l’une et de l’autre restent muets, l’une se languissant de son amoureux, l’autre qui espère un signe de vie de son ancienne compagne.
Au matin, seulement trois des individus présents s’éveillent.
Lorsque Shelley pousse délicatement Brutus pour l’éveiller, elle constate que son compagnon ne respire plus.
Son cœur s’effondre.
Doucement, elle se couche près de son ami, son défenseur, son vieillard. Elle caresse sa fourrure, niche son nez dans son cou et se donne le droit de pleurer.