Gambit - Les Dossiers Interdits

Chapitre 8 : Nom de code : ANGELUS (partie 1)

6000 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 12/09/2026 11:50

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Devant le feu de foyer, les doigts de la policière glissent sur le manche de sa vieille guitare sèche et font monter une mélodie qui s’accorde au son du bois qui craque sous les flammes en ce soir glacé de la fin du mois de février. Elle avait appris cet instrument lorsqu’elle était adolescente pour canaliser ses émotions malsaines et utiliser à  bien son énergie, en faisant quelque chose de constructif. Depuis, elle la ressortait pour les soirées de rond de feu avec sa famille. En fin de compte, ça avait été payant.

 

Sa plaie, formant désormais une cicatrice bien refermée sur son abdomen, ne semble pas éprouvée de l’instrument. Elle s’est donc remise à jouer les nuits où James part en mission et où elle est en congé. La concentration que lui demandent les tablatures et le rythme réussissent à tenir l’anxiété un peu à l’écart. Elle pourrait même dire qu’elle apprivoise ce stress profond un peu plus chaque nuit. Toutefois, elle est bien incapable de simplement dormir : chaque fois, elle l’attend, peu importe l’heure à laquelle il revient, ne serait-ce que pour s’assurer de le voir revenir en un seul morceau. 

 

Machinalement, ses doigts se sont positionnés pour refaire une vieille chanson qu’elle a apprise à l’époque de l’école secondaire tandis que ses yeux scrutent les symboles de protection gravés par son amoureux à même le plancher. À force de les étudier et de poser des questions, elle sait un peu plus à quoi ils servent, comment les positionner, les combiner… Il est prévu qu’un jour James lui apprenne les arts occultes, mais le temps manque cruellement au couple éprouvé par le travail et les serments. 

 

En queue de chemise, elle est assise à même le sol à côté de Brutus qui, débordé par une crise d’arthrose, est incapable de monter avec elle sur le sofa. Sonné par les antidouleurs, le Malinois écoute la guitare les yeux clos, profitant du feu de foyer et bien au chaud dans son immense panier. 

 

La porte d’entrée de la maison du procureur s’ouvre discrètement sur James, portant sur son dos la poche de hockey qui contient Ghost. En entendant les notes de guitare, il sourit et referme la porte derrière lui en déposant son fardeau dans l’entrée. L’homme a beaucoup bougé cette nuit.

 

Après avoir enlevé souliers et manteau, il se dirige vers le salon où sa douce gratte encore sa guitare. Il s’appuie contre le cadre de la porte et la regarde jouer doucement, la trouvant d’une beauté renversante. L’homme reste ainsi quelques instants avant qu’elle ne tourne doucement la tête vers lui, continuant la mélodie : 



  • Bonsoir, Maître Leblanc.


 

Il rit en s’approchant pour prendre place sur le sofa juste derrière elle : 



  • Si t’avais un chat dans les bras, ça ferait “James Bond”.
  • Et Brutus serait tellement fru…


 

Elle arrête de jouer, dépose doucement sa guitare à ses côtés pour appuyer son dos contre le sofa tandis qu’il lui masse les épaules. 



  • T’as arrêté plein de méchants? Demande-t-elle. 
  • Juste un : celui de ta jeune que j’ai mis en prison pour “prise d’otages”. 


 

La policière approuve d’un lent signe de tête en songeant à Sophie. 



  • C’est vraiment triste que ça se soit rendu là… déplore-t-elle. 
  • Ouin. Mais le Nosferatu a été arrêté, pis l’Arcanum va intercepter la petite quand elle va sortir de prison. J’ai pas été trop sévère avec elle non plus.
  • Cette créature, c’était un vampire? 
  • Yup : pis vraiment lette, à part de ça. 
  • Hey bien… Je me serais attendu à un fantôme, tu vois? Avec le truc du corbeau et les runes au sol… 
  • Ouin : c’t’un peu difficile d’être certain avant d’avoir la créature en pleine face. La bonne nouvelle, c’est qu’lui, il f’ra pu chier personne. Mais ça m’surprend qu’y puisse utiliser les runes que t’as vues au cimetière…
  • Ah bon?


 

Elle lève la tête vers lui, constatant que son amoureux semble bien plus fatigué qu’à son habitude. James explique : 



  • En temps normal, les vampires font pas de magye. Y peuvent faire des trucs avec leur sang, ça c’t’une chose, mais d’la magye comme je l’fais, peuvent pas. 
  • Il a peut-être un allié humain?


 

Il lève les sourcils : 



  • Ah bah oui… Peut-être une goule… 
  • Tu crois que la goule pourrait devenir un problème? 
  • Rectification : elle VA devenir un problème. Une goule sans son vampire dans la rue, ça peut devenir complètement fou. Je va’renvoyer un message à Laurie, au cas où.  


 

Il pianote sur son cellulaire, soucieux, tandis que Shelley regarde pensivement les flammes du foyer qui se meurent doucement, la tête posée contre le genou de James. 

 

Un peu plus tard, après une douche bien chaude et un repas lourd réchauffé par sa belle, le fait que le procureur s’endorme au moment où sa tête touche l’oreiller indique à la jeune femme qu’elle a vue juste : il est réellement épuisé. 

 

Qui survivrait à ce rythme de vie en temps normal, se demande-t-elle en l’observant dormir. Avant de vraiment connaître James, elle se qualifiait elle-même de workoolique, mais finalement, jamais autant que lui. 

 

Après quelques minutes de contemplation, elle s’endort finalement. Dans son rêve, elle se retrouve à la table de sa sœur qui lui raconte quelque chose à propos d’une nouvelle herbe sanguine qu’elle a achetée, tandis que son père discute avec un ancien collègue de travail nommé Thomas. Comme souvent dans les rêves, la pièce est chaotique, sans logique. 

 

Quelque chose l’appelle, au-dehors. Curieuse, elle se lève et suit le son d’une voix difficilement identifiable. Lorsqu’elle sort, elle est de nouveau dans le cimetière de la zone touristique, à se balader parmi les tombes érodées ou vandalisées. Shelley s’arrête devant l’une, pose un genou au sol et se met à retirer les mauvaises herbes qui ont poussé autour de la pierre, comme si elle en prenait la responsabilité. 

 

Elle s’y sent chez elle.

 

Elle est chez elle. 

 

Cette idée lui est tout aussi surprenante que réconfortante.

 

Puis, quelque chose la dérange dans son labeur.     

 

Comme à l’hôpital. 

 

Un son entêtant, régulier. Qui bat une mesure constante. Un métronome.

 

Une marche militaire paradant dans la chambre ensoleillée. 

 

Elle ouvre les yeux, constate qu’elle a dormi plus que nécessaire. James est absent et sa place dans le lit est déjà froide. Brutus n’est plus dans son panier. 

 

Alors qu’est-ce qui fait ce bruit?

 

Le rythme du son s’accélère et semble provenir de la fenêtre. 

 

Doucement, Shelley se lève du lit, toujours en queue de chemise et un peu désorientée. Confuse, elle s’approche de la fenêtre pour apercevoir une forme assez massive qui la fait d’abord un peu sursauter. Mais le bruit persiste et elle finit par s’approcher d’assez près pour apercevoir un corbeau contre la lucarne. Son bec bat la mesure contre la fenêtre, et ce même quand il l’aperçoit. En fait, surtout lorsqu’il l’aperçoit, car il frappe alors de plus en plus vite. 



  • Ah non, mais t’es con, Edgar! Arrête, tu vas te blesser! 


 

Le piaf s’arrête, penche la tête sur le côté, semblant surprit qu’elle s’adresse à lui directement, croasse un bon coup avant de s’envoler au moment où James entre dans la chambre, deux cafés en main. 

 

Dans ses vêtements tirés à quatre épingles, le procureur a très fière allure. Son regard, lui, laisse sous-entendre qu’il aura l’une de ces journées occupées à défendre les plus vulnérables.

 

En la voyant près de la fenêtre, il vient vers elle en lui tendant un café.



  • Un petit sucre et un nuage de lait pour madame. 
  • Merci! Dis, est-ce qu’il y a des créatures surnaturelles qui ressemblent à des corbeaux?
  • Ah bah… Noui… Pourquoi?
  • Tu te souviens du corbeau dont je t’ai parlé qui m’a montré des trucs au cimetière? Je suis pas 100% certaine que c’est lui, mais je crois qu’il était à la fenêtre juste avant que tu entres. 

 


Le procureur s’avance vers ladite fenêtre et observe les traces laissées dans la neige par l’énorme oiseau. Il devient soucieux : 



  • OK, y’a des vampires qui contrôlent ce genre de bestioles, pis des garous aussi. Ça peut être n’importe quoi ou n’importe qui…
  • Il passe toujours à deux doigts de se fendre le bec à force de taper avec, c’est fou…
  • Huh… Je r’garderai ça aujourd’hui. Juste au cas où.  


 

Sur ces sages paroles, il dépose un lent baiser sur les lèvres de sa douce en ajoutant : 



  • Si on est chanceux, on va peut-être se croiser au début de ton shift. 


 

Elle bat des cils avec un sourire conquis : 



  • Fais gaffe au procureur : on dit qu’il a mauvais caractère…


 

James éclate de rire avant sa sortie de la chambre. 

 

Une fois seule, Shelley prend une seconde gorgée de café avant d’entreprendre sa propre journée : exercices, repas, une sieste en après-midi, sortir et jouer avec Brutus, faire un tour à son appartement où la poussière s’accumule depuis l’automne pour s’assurer que tout y est sous contrôle… Une journée qui lui semble des plus banales. 

 

Au travers la routine, Candide lui signale que la vidéo du “Couvent” est désormais en ligne sur YouTube. Une belle et longue vidéo de trente minutes en tout. Et le nombre de viewers grimpe en flèche, en plus des commentaires. 

 

Lorsqu’elle est prête, vers 20h, elle dépose un dernier baiser sur la tête de son vieux Brutus avant de se diriger vers le commissariat. À vingt-deux degrés sous zéro, la nuit risque de se passer à intercepter des personnes sans domicile fixe qui dorment dans les entrées des immeubles à logement pour les amener dans les haltes-chaleurs ou les refuges. Sans compter la menace de cette espèce de grippe étrange qui fait frémir de peur les réseaux sociaux et le système de santé… 

 

Comme espéré plus tôt, de loin toutefois, elle aperçoit son amoureux à son entrée dans la bâtisse, en plein briefing avec l’équipe des stup dans laquelle l’agent Bernard a repris également du service. D’un commun accord, Shelley et James évitent toute familiarité ou geste intime sur leur milieu de travail respectif. Jusque-là, tout se passe comme sur des roulettes, et si les rumeurs vont de bon train, absolument personne n’a de preuve à se mettre sous la dent quant à leur relation. Le seul qui puisse prétendre à une certitude, c’est l’agent Bernard qui se garde de participer aux commérages déjà bien entretenus. 

 

Au moment où elle pousse la porte du bureau dévoué à l’approche communautaire, elle a la surprise de se faire intercepter par un intervenant qu’elle connaît bien : 



  • Agent Doyon!
  • Hey! Salut Guillaume. Et puis, ce nouveau poste?
  • C’est malade! J’aime ça, gérer des équipes. C’est sûr que ça me manque d’être sur le terrain, mais mosus que j’aime ce que je fais!
  • Tant mieux : c’est le plus important!
  • Dis donc, as-tu une minute? J’ai une situation un peu délicate à te proposer. Sauf si t’es dans l’jus, ça peut attendre…
  • Février, c’est toujours aussi tranquille. Entre! 


 

Une fois installé dans son bureau qu’elle a déchargé des fleurs et des cartes de souhaits, le travailleur social dépose devant elle un dossier avec une grande délicatesse. 



  • J’ai su que c’est toi qui t’est occupé de Sophie… Déclare-t-il avec beaucoup de douceur. 
  • La prise d’otage au BLASPHEME? Oui. Cette pauvre elle…
  • Pis entendre dire que tu sors avec le procureur, pis qu’c’est pour ça qu’elle a pas pris trop cher…  


 

Cette fois, Shelley hausse les sourcils et proteste : 



  • Hey, oh, non. Ma relation avec James n’a strictement rien à voir avec ce qui s’est passé au tribunal.
  • Faque c’est vrai que tu as une relation avec le procureur?


 

La policière sourit de s’être fait avoir de la sorte. Pour toute réponse, elle fait la moue sans perdre son sourire, ce qui fait éclater de rire l’intervenant.



  • T’inquiètes, je garde ça pour moi. Sophie est connue de nos services : elle est sortie de désintox ça fait pas si longtemps et une rechute, ça arrive.
  • Je crois que c’est une bonne personne qui ne voyait plus quel outil utiliser et qu’elle a un profond besoin de justice sociale. 
  • Exact. Bref, je me doute que tu as dû te faire taper sur les doigts, mais merci d’être intervenu.


 

L’intervenant et la policière se lancent un sourire entendu : ensemble, ils savent trouver des terrains d’entente que cadres, coordonnateurs et commissaires ne pourraient se permettre d’appliquer, surtout dans un contexte touchant la santé mentale. 

 

Il mentionne le dossier devant elle d’un mouvement de la tête et reprend : 



  • Donc! J’envoie des intervenants de rue approcher une secte, ce soir. 
  • Une secte? 
  • Ouais. Les membres étaient basés dans une autre ville. Ils sont en train de s’implanter dans notre chez-nous, après avoir provoqué un mort là où ils étaient, avant.  
  • Et tu aimerais que j’aille prêter main-forte à tes travailleurs de rue pour m’assurer qu’ils seront en sécurité, c’est bien ça? 
  • Disons que j’aurais l’esprit plus tranquille? dit-il avec un petit sourire d’excuses.
  • Ça marche. Quel secteur? 
  • Là où ils sont le mieux placés pour recruter : dans les quartiers défavorisés.
  • Je suis presque étonnée… 


 

Lorsque Guillaume ressort du bureau de l’approche communautaire, Shelley lance un appel à son supérieur pour avoir la permission d’exécuter cette mission. 

 

Et bien sûr qu’elle l’a. Qui d’autre pourrait vouloir essayer d’approcher une secte que Shelley Doyon?

 

Un coup d'œil au dossier lui indique que le gourou répond au nom de Zach Fortier, 28 ans. Un jeune homme lambda, deux contraventions pour excès de vitesse et c’est tout. Un père absent dans la métropole, une mère infirmière à l’hôpital de sa ville. Pas d’évaluation psychiatrique, pas de travail connu… Le web n’en dit pas plus à son sujet. Nom de la secte : “Les Porteurs du Prophète”. Environ une vingtaine de membres dont les noms, âges et provenances des profils varient. Hommes et femmes, pas de mineurs. 

 

La personne décédée, un jeune homme nommé Sébastien Tremblay, avait 22 ans et possédait un dossier psychiatrique fourni. Un appel au coroner lui confirme que la cause du décès pourrait être le suicide : il attend encore des résultats d’analyse sanguine. 

 

Profil de la secte : monsieur Fortier se fait appeler “Le Prophète” et dit présenter des capacités médiumniques. Monsieur rapporte pouvoir parler aux défunts.  

 

Vrai pouvoir ou faux prophète? Il n’y a qu’une façon de le savoir. 

 

Dossier sous le bras, elle se dirige vers la sortie du commissariat. Un peu avant de sortir, elle voit son supérieur en pleine conversation avec son amoureux. Ça semble assez grave puisque, lorsqu’elle les dépasse avec un signe de la tête, les deux hommes s’enferment dans un bureau en baissant le ton de leurs voix. 

 

Quelques minutes plus tard, sa voiture banalisée parcourt les rues de la ville pour se rendre dans les quartiers les plus vulnérables. Dans ce secteur, les vendeurs de drogue se cachent à peine et il arrive que les travailleuses du sexe sollicitent jusqu’aux policiers. Elle-même est assez connue dans le quartier ; les habitants, sans lui vouer une confiance aveugle, sont portés à parler avec elle plutôt qu’à tenter de la chasser ou de l’impressionner. Cela n’empêche pas les graffitis ACAB et les doigts d’honneur des membres des gangs de rue, bien sûr.  

 

Rapidement, elle repère les intervenants de Guillaume tout près d’une piquerie. Lorsqu’ils l’aperçoivent, les quatre semblent à la fois soulagés et inquiets. L’un d’entre eux vient à sa rencontre lorsqu’elle sort du véhicule : 



  • Agent Doyon? Jonathan Coulombe.
  • Salut! Guillaume m’a dit que vous alliez tenter d’approcher une secte ce soir?
  • Ouais non : on a déjà essayé et y’a rien qui fait. Ils sont fermés comme les huîtres. Directement en nous voyant approcher, ceux qui étaient dehors pour fumer sont rentrés. Ils nous ont pris pour des journalistes qui essayaient de les infiltrer, ou des membres de gangs.
  • Ah c’est triste… 
  • Mais si vous voulez essayer… 


 

Un sourire gagne la policière : 



  • Why not : j’ai encore jamais fait ça. J’te tiens informé si ça fonctionne!
  • Lâchez pas!

 


L’agent envoie la main aux autres travailleurs sociaux avant de marcher tranquillement dans les rues en direction de l’adresse donnée. Sa respiration fait de petits nuages de vapeur et déjà, le froid lui pique le bout des doigts. Tout près, elle entend une voix de femme qui prononce des paroles confuses en fouillant dans une poubelle, un couple qui se dispute bruyamment dans un appartement, un bébé qui pleure quelque part… 

 

Et un croassement. 

 

Intéressée, elle lève la tête et voit Edgar qui la fixe avec curiosité du haut d’un immeuble. Le corbeau reste là à la regarder, croasse encore et s’envole. “Je vais commencer à croire qu’il est pas net, ce con…” Au rez-de-chaussée de la bâtisse où il se trouvait, elle constate un petit restaurant miteux ouvert où quelques personnes se réchauffent et discutent.  

 

Suivant son instinct (et peut-être la suggestion d’Edgard), elle y entre en observant un peu les gens sur place. Quelques-uns semblent sans domicile fixe et sirotent tranquillement un café ou une soupe. D’autres sont en habits d’aide-soignant venus au ravitaillement de caféine. Enfin un petit groupe parle à voix basse au-dessus de leurs tasses fumantes, partageant une énorme fritte. 

 

Sans presse, elle s’assoit tout près du groupe de personnes et les étudie : par de grands vêtements amples, pas de maquillage gothique, pas de quoi que ce soit qui pourrait les faire ressortir du lot, sinon qu’ils ont tous des tatouages sur les mains. Difficile de déterminer ce que sont les motifs, mais ce détail attire son œil. "Sacré Edgar..." 

 

Une serveuse approche et prend sa commande. 

 

L’un des hommes la regarde du coin de l'œil et envoie un message texte. Shelley ne bronche pas, regarde son propre cellulaire et aperçoit un message de la part de son amoureux : “Brutus sortie, les lunchs sont prêts, pis t’étais pas mal sexy tantôt. Bonne nuit mon amour.” Elle se retient de le presser de questions au sujet de la conversation grave qu’il avait avec son supérieur et répond : “Vivement que je te vole ta chemise en arrivant ; toi aussi, t’étais pas mal sexy! Bonne nuit, mon amour, à demain matin!”

 

La serveuse lui ramène un café qui s’avère être plutôt de l’eau sale. Elle prend une gorgée et voit l’homme qui textait venir vers elle d’un pas qui se veut nonchalant. 



  • Pardon, madame, est-ce que je peux vous déranger une minute?
  • Bien sûr…


 

Elle indique le banc libre devant elle et l’homme prend place. Sans être une beauté fatale, il se présente plutôt bien. Maintenant plus proche, elle détaille le tatouage sur sa main : un pentagramme où une colombe est tracée au centre de la figure, le tout en style tribal.



  • Merci, c’est gentil, dit-il d’un ton confidentiel. Vous êtes une policière…
  • Policière communautaire. Je travaille avec les gens vulnérables dans la rue. 
  • Alors vous êtes peut-être celle qu’il nous faut. Je veux dire… On a besoin de quelqu’un qui pourrait nous expliquer un peu les lois, nos droits… 
  • Ça fait partie de mon rôle. Quel contexte aimeriez-vous aborder? 
  • C’est que voyez-vous… Nous sommes un groupe de prières. Et… 


 

Il lance un regard à la volée, comme s’il redoutait que quelqu’un écoute leur conversation. Shelley penche un peu la tête de côté en gardant le silence, lui donnant l’espace pour qu’il termine sa présentation. 



  • En fait, je suis pas tant à l’aise de vous expliquer ça ici. Est-ce que c’est possible pour vous de venir dans notre lieu de prière? 
  • Huh… Là maintenant? 
  • Oui, c’est une situation un peu embêtante. Nous craignons pour notre sécurité. 


 

La policière évalue ses possibilités rapidement : être un agent de la paix ne lui assure absolument pas d’être partout en sécurité. Mais envoyer ses coordonnées à la centrale pour se couvrir reste un filet de sécurité acceptable.

 

Elle acquiesce, au grand soulagement de son interlocuteur qui lui présente sa main droite : 



  • Je suis Jean-Sébastien Leduc.
  • Agent Shelley Doyon, répond-elle en la lui serrant. 

 


Elle laisse un billet sur la table pour couvrir sa facture et suit l’homme auprès de son groupe. Les réactions divergent : un jeune semble apeuré à son approche et passe à un cheveu de se cacher sous la table tandis qu’une femme ouvre de grands yeux impressionnés. 

 

Leduc présente Shelley : 



  • Elle a accepté de nous aider à comprendre un peu plus nos recours.
  • Aider à comprendre? demande la jeune femme. Mais c’est de protection qu’on a besoin, JS, pas d’information… 
  • Votre vie est menacée, mademoiselle? questionne Shelley.
  • On va en parler avec lui, Tania, réponds le surnommé JS. T’inquiète pas, ça va aller. Vous v’nez?


 

Les deux jeunes gens se lèvent et sont immédiatement interceptés par la serveuse qui a une mine sévère. Elle demande sur un ton sombre : 



  • Ces messieurs-dames vont-ils régler leur fucking facture avant d’partir, cette fois?


 

Les trois se regardent comme des biches sur l’autoroute et la demoiselle devient rouge. L’agent fronce les sourcils : 



  • Je la prends.


 

Elle règle l’addition sous le regard à la fois surpris et soulagé du trio. Elle aurait pu les laisser se débrouiller, mais se placer en position de sauveuse dans cette situation lui permet de gagner des points ou de se faire prendre pour la nouille sympathique. L’un ou l’autre, ça lui permet de se rapprocher un peu plus de leur gourou. 

 

Lorsqu’ils sortent du restaurant, les jeunes la mènent au travers du dédale des rues tout en regardant autour d’eux, nerveux à la moindre petite ombre. À les voir ainsi sur leurs gardes, la policière garde elle-même un œil sur ce qui les entoure, mais ne perçoit absolument rien. 

 

Après quelques minutes, ils s’arrêtent devant un ancien commerce de vêtements aux fenêtres placardées. Encore un regard derrière eux pour s’assurer d’un minimum de sécurité et le trio permet à la policière d’entrer. 

 

Une fois à l’intérieur, le bruit de crans de sûreté qui se retirent sur des armes à feu l'accueille ; devant elle, cinq hommes armés de fusil de chasse la visent. Loin de perdre son calme, elle hausse un sourcil tandis que la demoiselle du trio se place devant elle : 



  • Wooo on se calme! C’est une police pis le Prophète veut la voir!


 

À ces paroles, immédiatement, les armes s’abaissent ainsi que la tension. Histoire de garder le rôle de la nouille sympathique, Shelley déclare sur un ton qui se veut nerveux : 



  • Disons que je vais oublier de vous demander vos permis, OK les gars?


 

Leurs regards fuyants lui indiquent que ces personnes n’ont absolument rien de tueurs ou de membres de gangs de rue. L’un va même jusqu’à s’excuser en sortant de la pièce. 

 

La femme qui a pris sa défense lui fait signe de retirer ses bottes. Ce faisant, la policière remarque des symboles au sol, très semblables, voire pratiquement identiques, à ceux de la maison de James. Ces lieux sont donc protégés? 

 

À pieds de bas, elle détaille le reste de l’endroit : une grande salle où une tonne de coussins sont posés au sol, avec des chandeliers dont les flammes vacillent dans la noirceur. Des hommes et des femmes, peut-être une vingtaine en tout, font la conversation à voix basse ou sont simplement assis, l’un en face de l’autre, à se fixer en silence. Quelques-uns la dévisagent tandis que l’impression de parcourir un campement de personnes sans domicile fixe la prend.

 

Escortée par Jean-Sébastien, elle passe à ce qui était autrefois une arrière-boutique. Des réchauds et autres instruments sont à la disposition des gens pour se nourrir. Shelley note la présence d’une sortie de secours, également protégée par des symboles comme pour la porte d’entrée. Il s’y trouve également un bureau dont la porte ouverte laisse entendre la voix d’un homme en pleine conversation téléphonique, pense-t-elle à priori : 



  • (...) C’est parfait, alors. (...) J’apprécie vraiment. (...) Je lui dirai, soyez sans crainte. (...)


 

Jean-Sébastien frappe à l’encadrement de la porte et attend la permission avant d’entrer, suivi de la policière. Il annonce solennellement : 



  • Mon Prophète, voici l’agent de police que j’ai rencontré au café tout à l’heure. 


 

Shelley prend le temps de détailler l’endroit : la pièce est sombre, un peu illuminée par quelques chandelles ci et là. Quelques draperies ont été posées aux murs et d’autres coussins sont posés dans un coin. Sur une étagère vidée, quelques objets étranges sont posés : une main de plâtre, une boîte à musique, une vieille poupée, un bibelot de chat… Puis, son regard se pose sur le fameux prophète : cheveux bruns, yeux bruns, une barbe mi-longue, de longs doigts fins, de blanc vêtu et arborant fièrement un pentacle sertit d’une colombe en guise de pendentif. L’homme la détaille également et semble fixer quelque chose derrière elle : il acquiesce à quelqu’un qu’elle ne voit pas et lui sourit : 



  • Agent Doyon, c’est un plaisir. 
  • … Moi de même… Je vous appelle “monsieur Prophète” ou…


 

L’homme rit humblement : 



  • Vous êtes un agent de la paix, et mon corps est encore régi par les lois des mortels. Je vous en prie, appelez-moi par mon nom : Zach Fortier.

 


L’agent hoche la tête et offre un sourire courtois à son interlocuteur tandis que Jean-Sébastien se retire de la pièce. 



  • Alors, monsieur Fortier, Jean-Sébastien me disait que votre groupe se posait des questions au sujet des droits et des lois. Que puis-je faire pour vous? 


 

Le Prophète prend le temps de bien formuler ses phrases avant d’exposer : 



  • Je suis un Prophète. Quand je dis ça, on dirait que j’énonce le titre d’un film, je sais bien, mais c’est tout à fait la réalité. Je vois les personnes décédées et je leur donne une voix pour qu'ils s’adressent aux êtres chers. Je suis également capable de voir l’avenir dans une certaine mesure. Pas tout le temps, selon ce que Dieu veut bien me laisser voir, mais c’est ainsi. Ces personnes qui m’entourent ; elles me suivent de leur plein gré. Je n’ai jamais forcé qui que ce soit à quoi que ce soit. Je tiens à énoncer ces faits à priori. 

 


Il s’arrête, comme pour mettre un point d’honneur à ses dernières phrases, avant de continuer : 



  • Les esprits m’ont demandé de venir ici, précisément dans ce quartier, pour tenter d’y amener l’espoir. Or, depuis notre arrivée en cette ville, nous sommes harcelés par de terribles personnes qui se méprennent sur nos intentions. Certains croient que nous marchandons des drogues ou que nous voulons leur voler leur territoire. Ce qui est totalement faux : je consens à ce que vous fouilliez l’endroit pour vous en assurer : il n’y a ici que des coussins et de la nourriture. Nous ne sommes pas ici pour faire le mal, seulement pour guider ceux qui le veulent bien, mais quels sont nos recours pour notre sécurité?
  • Je vois. Outre l’absence de drogue, vous avez un permis pour occuper les lieux?


 

Tombant sur la défensive, le Prophète pince les lèvres et baisse la tête : 



  • C’est une occupation temporaire… Il est difficile de loger autant de gens dans un seul lieu, vous savez…
  • Je comprends. Je n’ai reçu aucune plainte à ce sujet, je vous rassure. Dans un avenir proche, je vous recommande de faire des démarches pour gérer ce petit souci administratif, parce que si vous passez un appel à la centrale pour votre sécurité, il se pourrait que mes collègues vous demandent de quitter. Connaissez-vous les identités des personnes qui vous harcèlent? 
  • Non, je n’ai vu que leurs visages.
  • D’accord. Et aucun d’entre vous n’a de bail ou n’habite officiellement dans un appartement?
  • Une jeune membre habite encore chez ses parents. Elle est majeure, bien sûr. 
  • Parfait. S’ils la suivent jusque chez elle, mademoiselle peut alors nous appeler pour dénoncer et être protégée. Sinon, lorsque vos gens sont dans la rue, ils peuvent aussi faire appel à nous pour leur sécurité et porter plainte. 


 

Le Prophète regarde encore par-dessus son épaule, semble écouter et acquiesce :



  • C’est parfait. Merci Cyril. 

 


Shelley regarde à son tour derrière elle, mais ne constate personne. Sans savoir si vraiment il y a un esprit ou si monsieur hallucine, elle décide de simplement lui donner le bénéfice du doute et de jouer la carte du très léger malaise pour éviter de “fermer la porte”, comme le disait si bien Seb.



  • Ça va? demande-t-elle. 
  • Oh oui : Ernest est le tout premier esprit avec lequel je suis entré en contact, il y a plusieurs années. Il veille sur moi. Il vient tout juste de me dire que vous n’êtes pas suivie et qu’aucun esprit ne vous attend en dehors.
  • Est-ce que c’est une bonne chose?
  • Tout à fait. De votre métier, vous auriez pu être hantée par le fantôme d’un détenu qui vous en veut, par exemple. 


 

Malgré tout, une petite vague de soulagement la traverse. 



  • Alors, je suis heureuse! Ces gens qui vous suivent, ils le font pour s’entretenir avec leurs défunts?
  • Pour la plupart, oui. Pour d’autres, il s’agit de pouvoir faire face à la mort et de s’assurer qu’il y a une vie après la vie. Vous savez, ce que nous sommes n’est pas tout : il y a une essence qui continue d’exister même lorsque le corps s’arrête.
  • Pas que je veuille vous juger, loin de là, mais est-ce que ce genre de réflexion ne représente pas un certain danger?
  • Bien sûr que non, au contraire! La mort est une source d’angoisse pour les gens normaux. Nous les réconfortons en témoignant qu’elle n’est pas définitive.
  • J’ai une pensée pour les gens qui pourraient avoir des idées suicidaires ou homicidaires…
  • Nos démarches spirituelles ne s’accordent nullement avec les gens faibles d’esprit. Nous comptons sur la maturité des gens qui sont des nôtres et guidons nos frères. D’un autre côté, qui suis-je pour dire qu’ils ont tort? Il existe effectivement une existence après la mort, et je me verrais mal faire la morale à ceux qui ont le désir de l’explorer…


 

Restreignant l’envie de lui faire remarquer qu’une personne vulnérable n’est pas faible et que ses valeurs semblent bien bancales, elle sourit et acquiesce. 



  • Avez-vous d’autres questions? Demande-t-elle pour couper court à cette discussion.
  • Non, merci d’avoir pris le temps, agent Doyon. Comment puis-je vous remercier?
  • Je ne fais que mon travail, monsieur Fortier. Veillez à gérer votre souci administratif et gardez l'œil ouvert.


 

Les deux se saluent et la policière ressort du bureau. Dans l’ancienne arrière-boutique, Jean-Sébastien l’invite à le suivre et la reconduit à l’entrée principale.

 

Une fois à l’extérieur, elle prend une grande inspiration : bon sang qu’elle déteste les sectes. Plus encore : elle déteste les gourous. L’idée d’asservir autrui pour se glorifier lui donne la nausée, même sachant que ce trait de personnalité narcissique découle d’une enfance malheureuse. 

 

Elle rumine en déclarant à la centrale qu’elle se dirige vers sa voiture en tâchant de mettre de côté sa mauvaise humeur. Elle est presque arrivée à sa voiture lorsqu’une voix frêle et tremblante l'interpelle d’une ruelle adjacente : 



  • Mi scusi, signora? Posso parlarle un momento? 

 


Un jeune homme aux cheveux décoiffés et aux vêtements froissés est là, tentant de se réchauffer de ses bras, une grande détresse dans ses beaux yeux sombres.




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