Gambit - Les Dossiers Interdits

Chapitre 4 : Nom de code : GHOST

6120 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 15/08/2026 13:10

https://www.youtube.com/watch?v=2TgiBeQvWaY


 

La porte s’ouvre sur Jason l’infirmier, en ce moment en vêtements civils, et sur une merveilleuse odeur de viande qui promet d’être à la fois juteuse et goûteuse.



  • Entrez! Bienvenu!

 


Si Shelley a d’abord un sourire poli, il se mue rapidement en découragement grâce à Brutus qui donne un coup sur la laisse pour entrer dans l’appartement sans demander la permission. Joyeusement, le malinois retrouve le grand danois et les deux chiens se reniflent en se racontant leurs journées respectives.

 

La policière pousse un soupir tandis que James déclare à ses côtés avec un petit sourire malicieux : 



  • Tu vois? T’as infantilisé ton chien-chien.
  • Ben oui, je vois ça…
  • Hey t’inquiète : le nôtre est pas mieux, déclare Jason en servant bise et poignée de main. 
  • J’entends que tu parles de notre fils? 

 


La voix de Dre Candide Beaumont provient de la cuisine. Elle arrive justement dans l’entrée en essuyant ses mains sur un torchon propre, ajoutant : 



  • Il est parfait dans son imperfection. Bonsoir vous deux !


 

À son tour, elle sert des accolades en annonçant : 



  • Rôtie de bœuf et vin rouge avec dégustation de fromages!
  • Wow… Ça a l’air délicieux, lance Shelley. 
  • J’espère que ce sera le cas! J’ai dû improviser pour les légumes. Ça change toute une recette.
  • Mon amour, tu as manqué de carottes… souligne Jason. 
  • C’est ce que je dis! Shelley, tu bois du vin rouge? Blanc? Whiskey? Gin?
  • Ah, merci, mais pas d’alcool pour moi, je travaille tout à l’heure.  
  • Jus de raisin, alors! Gardez vos souliers : j’ai pas eu le temps de faire le ménage, c’est plein de poils de chien!


 

James se penche vers Shelley et murmure à son oreille :



  • Ça, ça veut dire qu’elle a frotté le plancher à quatre pattes à terre avec une brosse à dents. Enlève tes souliers. 


 

Elle lui adresse un clin d'œil en suivant son conseil et les quatre se retrouvent dans la cuisine où les délicieux effluves embaument l’air ambiant.

 

Un mois s’est écoulé depuis qu’elle est intervenue sur Gérard/Philippe. Trois semaines, très exactement depuis leur premier baiser. Le petit chalet est devenu leur refuge de sentiments naissants, et très doucement, ils commencent à se présenter aux proches respectifs. Ce soir, c’est chez Candide et Jason qu’ils passent la soirée. Le week-end prochain, il est prévu que James rencontre enfin Barbie à son restaurant.

 

Les choses commencent à se placer dans son esprit. Lors de sa récente rencontre avec Sergeï, le psychologue n’a pas caché sa surprise :



  • Je vous invite à rester un peu prudente, bien sûr, mais je crois que James et vous avez plusieurs atomes crochus. Je suis heureux d’entendre que vous prenez votre temps pour apprendre à bien vous connaître, et de constater que vous allez de l’avant.
  • Merci! Vous savez, je n’ai pas souvent pu poser ma tête sur une épaule pour souffler. Je ne veux surtout pas abuser de lui, mais avec James, je me sens en sécurité. J’aime bien son petit côté pince-sans-rire, et c’est quelqu’un de si intelligent… Quand il est confronté à une situation, il agit. C’est quelqu’un de très loyal et…


 

Sergeï avait retiré ses lunettes pour les essuyer délicatement avant d’ajouter : 



  • Vous êtes entrain de l’évaluer ou d’en faire l’éloge?
  • Huh… Both is good I guess?
  • Prenez garde à laisser votre rôle professionnel prendre le pas dans votre relation, Shelley. Vous avez parfaitement le droit d’être sur un nuage.


 

Alors, ce soir, elle est sur ce nuage, à côté de cet homme merveilleux qui s’ouvre à elle un peu plus à chaque rencontre. Elle sait que Candide était du groupe de YouTubers qui fut confronté à Alice et qu’elle a ensuite écrit un livre pour rendre hommage aux victimes avant de devenir une psychologue réputée. Que Jason et elle sont en couple depuis maintenant près de quatre ans, fiancés. Que lui travaille à l’hôpital de cardiologie, mais qu’il fait aussi du temps supplémentaire dans les unités psychiatriques. 

 

Et surtout qu’ils ont un superbe grand Danois nommé Danny. 



  • Alors, fait Candide en servant du vin aux preneurs, mademoiselle Shelley Doyon, agent de police, c’est bien ça?
  • Policière communautaire! 
  • Qu’est-ce que c’est, une policière communautaire?
  • Je travaille avec des civils particulièrement vulnérables, souvent aux prises avec des problématiques de santé mentale, globalement. Mais je suis comme tous les policiers de la ville : protéger et servir.
  • C’est cool! C’est pour ça que tu t’es retrouvé avec un vampire sur le pont?
  • Candy, tu pourrais au moins lui donner le temps d’arriver, viarge… la gronde James en se rapprochant de la policière.
  • Mais oui, mais c’est tu ma faute si tu te fais une copine intéressante? 


 

Shelley rit devant la répartie de la psychologue. Les assiettes sont servies, et comme prévu, le repas est délicieux. Tandis qu’elle raconte ce qui s’est produit avec Étienne, l’hôtesse a les yeux qui brillent d’empathie et d’intérêt : 



  • Je suis tellement désolée… Pour vous deux, hein? Pour lui parce que Gods que sa vie était pas évidente, et pour toi parce que merde… 
  • Tu sais qu’elle va vouloir te la piquer? Déclare Jason en ce penchant vers James. Ma douce a un faible pour les héros égratignés…
  • J’te fais confiance pour prendre tes propres décisions, dit James à Shelley. 
  • Merci, je crois qu’elle est pas mal déjà prise. 


 

Les deux se regardent avec un brin de tendresse contenu : ni l’un ni l’autre n’est très démonstratif devant autrui, surtout en tout début de relation. Mais, dans la présente circonstance, ils se donnent le droit de petits regards pétillants, de sourires complices, voire même de se prendre la main. 

 

Candide a un petit soupir de bonheur en les voyant ainsi tandis que Jason lui embrasse l’épaule. 

 

Une heure plus tard, Shelley se lève de table pour quitter : 



  • Le devoir m’appelle! 
  • Dit, demande l’hôtesse, avant que tu partes, je me demandais : je vais recommencer à investiguer certains lieux. Pas de gros cas comme pour Alice ou Gérard, plutôt de petits cas de hantise à gauche et à droite. Tu aimerais qu’on regarde ça ensemble? J’aimerais bien pouvoir développer une approche psychosociale plus élaborée pour les victimes d’événements surnaturels…
  • Hey : oui! Clairement! Tu as mon numéro, appelle-moi!


 

James et Jason échangent un regard amusé avant que le procureur ne se lève pour reconduire sa belle à la porte d’entrée. 

 

À l’abri des regards de leurs hôtes, il entoure la taille de la jeune femme pour l’embrasser avec force et tendresse avant de lui dire :  



  • Fais pas d’bêtises. 
  • Moi ça? Jamais. C’est les autres qui en font, Votre Honneur! Merci de prendre Brutus avec toi.
  • C’est mon grand chum. 


 

Ils se sourient et la policière reprend du service. 

 

La nuit débute calmement : les mêmes squatteurs sont aux mêmes endroits, le même café infect d’un restaurant rapide réchauffe les mains dans la même voiture banalisée qu’elle utilise. Exception fait que, faute de main d'œuvre supplémentaire, Shelley reste également aux aguets des appels d’urgence, renfort des policiers en patrouille.

 

La lune est haute, le vent est glacial et les rues sont pratiquement désertes. Une soirée d’octobre qui s’annonce d’un ennui morne.

 

Tandis qu’elle se repasse la soirée en tête, à un coin de rue, elle note la présence d’une prostituée qu’elle connaît bien : une jolie grande blonde élancée aux yeux de biche sombres qui danse habituellement aux “Chaudes Demoiselles”. Pour avoir déjà discuté avec elle, Shelley sait qu’elle sert une clientèle paumée, souvent des personnes âgées ou handicapées. Même eux ont une vie sexuelle, trop souvent oubliée ou volontairement ignorée. C’est plus simple de se dire que ces gens n’éprouvent pas de désir… Ainsi, cette jeune femme a moins de risque d’être battue à mort par ses clients, et eux goutent à un peu de chaleur humaine, aussi déplorable soit la situation.

 

Comme si elle sentait son regard sur elle, la demoiselle tourne la tête vers la policière et la salue d’un signe de la tête. Shelley lui rend sa salutation avec un sourire. Bien sûr, elle n’interviendra pas dans ce genre de situation, et cette personne le sait. C’est un privilège de son métier : elle n’interviendra que si la femme le lui demande pour la protéger tandis que n’importe quel autre policier en patrouille aurait le mandat d’intervenir. Ça préserve le lien de confiance, ce qui diminue les risques homicidaires. 

 

Une voiture s’arrête devant la prostituée, et elle est partie. 

 

À 2h14 précisément, tandis qu’elle lutte pour éviter de cogner des clous, la radio émet : “Ici centrale à véhicule 1480, vous me recevez? À vous.” Shelley décroche immédiatement la radio, trop heureuse d’être interpellée : 



  • Ici véhicule 1480, à l’écoute centrale. À vous.


 

On a des présences suspectes au port. Une voiture est déjà en route. À vous.

 

La policière estime rapidement : 



  • C’est parfait centrale, on my way. À vous. 


 

En français, véhicule 1480.

 

Shelley mimique la centrale avec un sourire et met sa voiture en route. Sur la route, à son approche du port de la ville, les réverbères se font graduellement plus rares, moins entretenus. L’asphalte elle-même semble plus négligée, présentant des nids de poule qu’elle tente d’éviter de son mieux. Enfin, elle repère la voiture de service de ses collègues et les suit jusqu’au quai problématique. 

 

L’endroit est sombre, mal éclairé par les lampadaires mourants et négligés. Plus loin, sur le fleuve, le vent ne se calme jamais tout à fait au bout du dock et l’immense hangar à bateau semble effectivement grouiller de vie, ce qui ne serait pas surprenant après tout. L’appel vient fort probablement d’un civil inexpérimenté en marchandise maritime ou d’une personne qui a vu une ombre passer…

 

En sortant de sa voiture, Shelley salue ses deux collègues : 



  • Hey! Agent Fortin, agent Bernard…
  • Agent Doyon, la salut le premier nommé. J’haïs ça, intervenir au port. On dirait qu’c’est fait exprès pour qu’on voie rien…
  • C’est pas l’idéal, ça, c’est sûr. 


 

Leurs regards se dirigent vers l’immense hangar ballotté par le vent. Les trois policiers avancent d’un même pas vers les immenses portes qui laissent apercevoir un grand bateau duquel des caisses se font décharger bruyamment. 

 

Un regard circulaire permet à la policière de repérer celui qui semble être un contremaître avec son casque de sécurité et son dossard orange, occupé à regarder une épaisse liasse de papier. Tandis qu’ils s’avancent, l’homme lève un regard vers eux et pâlit un peu.

 

La policière, qui est à ce moment juste un peu devant ses collègues, le salut en souriant : 



  • Bonsoir, monsieur, Shelley Doyon, policière commu…


 

Elle n’a pas le temps de terminer sa phrase.

 

Un coup de feu retentit. 

 

Aussitôt, les trois policiers se mettent à couvert derrière le premier objet qui le leur permet, c’est-à-dire un grand transpalette. 

 

Une pluie de balles s’abat sur eux, assourdissante et beaucoup trop proche pour confirmer leur sécurité temporaire. 

 

Une alarme retentit, au rythme d’une vive lumière rouge qui clignote malgré les néons.

 

L’agent Fortin dit immédiatement à la radio : 



  • Centrale, on s’fait canarder! Un agent touché, je répète, un agent touché!


 

Shelley tourne la tête et voit qu’effectivement l’agent Bernard, en état de choc, saigne à la cuisse. Sa respiration est saccadée, ses yeux sont exorbités et l’homme est déjà couvert de sueur. La policière prend une grande inspiration : pas question de mourir ici ce soir. Elle dégaine son arme et attend. 

 

La pluie de balles cesse. 

 

Elle entend les hommes qui ont tiré qui parlent d’autres langues : parfois de l’anglais cassé par des accents, parfois une langue orientale, parfois… bref, leur communication n’est pas fluide. Rester derrière leur abri de fortune représente un grand risque : ils n’auront qu’à les encercler éventuellement. 

 

Il faut bouger, retraiter au possible. 

 

Un plan se dessine en regardant ce qui se trouve autour d’elle : des caisses, et encore des caisses. Comme un labyrinthe. Ça peut jouer en son avantage. 

 

Elle fait signe silencieusement à son collègue, lui fait comprendre de prendre son collègue blessé et fait un décompte. L’agent Bernard, blessé, en état de choc, mais certainement pas un imbécile, fait un signe négatif de la tête pour tenter de refuser l’idée de sa collègue, mais trop tard, Doyon et Fortin ont prit la décision à sa place. Au décompte de “trois”, elle se redresse et tire à bout portant. 

 

Adolescente, elle était excellente dans les fêtes foraines aux jeux de tirs. Même qu’elle battait Charles, son père adoptif. Sans compter ses nombreuses touches à la chasse. Mais ici, ce ne sont pas des cibles blanches et rouges ou des chevreuils ; ce sont des personnes qui vont répliquer. 

 

Dans son mouvement, elle change d’abri et se cache derrière une énorme caisse de bois. 

 

Un regard vers ses collègues qui sortent de peine et de misère du hangar tandis qu’une nouvelle pluie de balles frétille autour de sa nouvelle cache. Elle compte mentalement : elle a tiré six balles, et elle est certaine qu’elle a fait mouche sur au moins trois cibles.

 

Au-dessus d’elle, une caisse s’effondre sous la pluie de balles, la recouvrant de paille et d’éclats de bois.  

 

Encore une fois, les rafales se calment tandis qu’elle gère sa respiration de son mieux. Combien de temps les secours vont-ils mettre avant d’entrer dans le hangar? Le temps serait son meilleur allié si elle savait à quoi s’attendre. Il doit y avoir une autre issue que celle qu’ils ont empruntée… Ses yeux cherchent et trouvent une petite pancarte rouge et lumineuse à seulement quelques mètres. 

 

Elle peut y arriver, mais pas en un seul mouvement. 

 

Une voix résonne : “FIND HER!”. 

 

C’est le moment : elle se redresse, tire cette fois sans compter et un peu à l’aveuglette en direction des hommes et effectue une roulade pour se retrouver derrière d’autres caisses. Un hurlement du côté de ses cibles lui indique qu’elle a encore touché, et cette fois, elle se retrouve dans un excellent angle pour accuser la riposte et les retenir le plus longtemps possible. 

 

Combien lui reste-t-il de balles? Trois ou quatre? Advienne que pourra : elle vise de sa cachette et tire une fois, deux fois, trois fois, clic.

 

Merde. 

 

Quelques balles lui répondent encore, mais les voix font comprendre que l’ennemi change de stratégie.

 

Un silence assourdissant emplit l’immense hangar, comme si tout le monde avait cessé de bouger pendant quelques secondes. Le bruit d’une goutte d’eau tout près fait battre son cœur plus fort avant que le bruit de pas de course sur le métal qui craque ne se fasse entendre tout près. Le fait de ne pas connaître le périmètre et les particularités du milieu où ils se trouvent n’aide vraiment pas. La même voix autoritaire se fait entendre : “DON’T KILL HER!” 

 

Elle tente de recharger son arme, les mains tremblantes, quand la voix ajoute sur un ton si calme qu’il lui glace le sang : 



  • Inspecteur. Bravo pour combat. Vous rendre, sinon il va mourir. 


 

La policière lance un coup d'œil dans la direction de la voix et aperçoit ses deux collègues, fort probablement rattrapés à l’extérieur, tenus en joug et pointés par des armes automatiques. Son visage se ferme : ces hommes ont des putains de pistolets-mitrailleurs. 

 

Les bruits de pas se rapprochent. 

 

Elle évalue qu’à partir de maintenant, tout est un coup de dé du destin. Ils pourraient tout aussi bien la descendre d’une balle dans la tête dès qu’elle sera à découvert, ou ceux qui arrivent dans sa direction pourraient la trucider de balles. 

 

Se croiser les doigts et gagner le plus de temps possible en attendant l’arrivée des renforts, c’est tout ce qu’elle peut faire.

 

Elle prend une grande inspiration et se risque à se lever. Son corps réagit à l’adrénaline et se promet de se remettre à couvert à la moindre rafale de balle, mais rien ne vient. À la place, la voix reprend sur un ton autoritaire : 



  • OK. Gun on wooden crate. 


 

Shelley s’exécute sous les yeux médusés de ses collègues. Dès lors, cinq hommes lui arrivent dans le dos et l’empoignent par les cheveux et les bras. Ils lui parlent dans une langue qu’elle ne connaît pas très proche probablement du mandarin et, encerclée, ils la font bouger sans ménagement vers l’escalier de métal où se trouve celui qui s’est adressé à elle. 

 

Le déchargement continue alors dans le hangar. Cette fois, les employés semblent plus nerveux et alertes.

 

La jeune femme ne se débat pas, refuse de laisser voir sa peur sur son visage. Une fois à la hauteur de ses collègues, elle perçoit que l’agent Bernard est à peine conscient, tandis que l’agent Fortin a clairement été malmené, d’après les blessures sur son visage. 

 

Ça se complique de beaucoup. 

 

Les hommes les font entrer dans le bureau du hangar, petite pièce poussiéreuse remplie de classeurs et de papiers, avec un bureau de bois et deux chaises dont la cuirette a fini par craquer avec les années. La plupart des hommes sur place, de ce qu’elle évalue, ont entre 20 et 35 ans, de différentes origines. Celui qui semble être le leader est également dans ces âges, d’origine européenne.               

 

Dans une autre langue, il congédie quelques hommes, mais garde trois laquais armés et pointant les pistolets-mitrailleurs sur les trois policiers. Il débute, presque bienveillant : 



  • Vous avez amis?


 

Shelley fronce les sourcils et regarde son collègue qui hausse les épaules, ne comprenant pas ce qu’il veut dire. D’une patience exemplaire, l’homme demande encore : 



  • Are you alone?
  • No, we’re not, répond son collègue avant qu’elle ne puisse lui faire signe de ne pas parler. I’ve called for reinforcement. 


 

Le leader approuve d’une moue, lui met une main reconnaissante sur l’épaule, lève son arme et abat le policier. 

 

Shelley tourne la tête, refusant de regarder le corps s’allonger de tout son long. Elle entend toutefois le bruit que ça fait : les derniers gargouillements, ses talons qui cognent contre le sol, le gémissement de leur collègue en état de choc qui s’écroule sous la pression. Le coeur de la jeune femme bat à tout rompre et l’adrénaline qu’elle sent la pousse à l’hypervigilance. 

 

Le souvenir d’une formation lui revient, surtout le dernier conseil que leur avait donné l’enseignant : “Peu importe ce qui se passe, gardez toujours à l’esprit que vous devez rester en vie. Tant que vous serez en vie, vous pourrez agir.”

 

Rester en vie.

 

Donner temporairement à ce connard ce qu’il veut, qu’il abaisse sa garde, frapper au bon moment.  

 

L’homme vient vers elle et lui met son arme contre sa tempe sans perdre son sourire presque paternel : 



  • Is he right? 
  • No, we didn’t have time, I swear!


 

Elle répond en pleurant, sur un ton implorant, comme si elle craquait, pliant un peu les genoux. Dans ce genre de situation, mieux vaut en mettre juste un peu plus que le client en demande. 



  • Please, don’t hurt me…  I’ll do everything you want!
  • Oh… honey… Don’t cry. I won’t hurt you. I’m sure you can be a very nice girl, huh?


 

Il passe une main sur son visage pour essuyer les larmes, l’observe un peu. 



  • A blonde with blue eyes is worth a great deal on the market… Isn’t it?


 

L’homme s’adresse à ceux qui les tiennent encore en joug dans une autre langue. L’un d’entre eux approuve d’un signe de la tête et déclare avec un haussement d’épaules : 



  • Americans?
  • Yeah, répond le premier. Take off your jacket. 


 

Il se recule pour l’observer. Ici, chaque seconde qu’elle peut étirer, elle le fera. Chaque prétexte est le bon : mains qui tremblent maladroitement en défaisant les liens de son gilet pare-balle, un sanglot un peu fort… Ses yeux traînent sur tout sauf sur les hommes tandis qu’elle obéit lentement en sanglotant sous le regard médusé de l’agent Bernard.



Fais pas d’bêtises, avait dit James.”

 

Mais où sont les renforts, bon sang? 

 

L’un des laquais reçoit un message sur sa radio. Aussitôt le cœur de Shelley fait un bond : est-ce les renforts? Mais l’homme ne semble pas très paniqué, plutôt ennuyé lorsqu’il donne de l’information à son boss. Ce dernier lui répond, et semble l’envoyer à l’extérieur avec l’un des deux autres. 

 

Le nombre d’ennemis immédiats a diminué de moitié et une petite lueur d’espoir naît en la policière. Le leader se rapproche d’elle, lui empoigne les cheveux et susurre : 



  • You’ll be sweet as fuck, honey.

 


Pour toute réponse, elle se dégage d’un mouvement circulaire. En l’espace d’une seconde et demie, l’homme se retrouve avec un bras dans le dos et sa propre arme sous le menton. 

 

Dire qu’elle avait rechigné lorsque le commissaire lui avait imposé cette formation d’autodéfense donnée par les Forces Armées… 

 

Dans le hangar, des coups de feu retentissent et des hommes se mettent à hurler ; elle doit faire vite. 



  • Drop your gun, crie-t-elle au dernier laquais qui fige, confus.
  • SHOUT HER! hurle le leader. 


 

Mais le laquais ne bouge pas. Alors Shelley tire une première balle pour le descendre.  Le leader effectue un mouvement pour se soustraire à la clé de bras de la policière et réussit, de peine et de misère à s’effondrer sur elle afin de batailler pour l’arme à feu. 

 

Elle ne sait absolument pas comment il réussit à retourner l’arme contre elle. Elle entend le coup de feu, mais l’adrénaline est telle qu’elle ne sent pas du tout la blessure. Ce qu’elle sait toutefois, c’est qu’elle réussit à lui arracher son arme et que la rage qui l’habite à ce moment est telle qu’elle n’hésite même pas à tirer une première balle, puis une deuxième, et une troisième. Ne reste du visage de cet homme qu’une bouillie, quelques morceaux de cervelle et un globe oculaire qui roule paresseusement sur le plancher. 

 

Le silence se fait dans le bureau, altéré seulement par les bruits du hangar où les détonations des armes à feu résonnent et le son de la respiration difficile de la policière. L’agent Bernard prononce difficilement son nom. 

 

Et la douleur la prend au ventre. Se pliant en deux avec un gémissement, elle réalise qu’elle a été touchée lorsqu’elle constate que sa main tremblante est pleine de sang. 

 

Une pensée va vers James et les derniers mots qu’ils ont échangés : 



  • Fais pas d’bêtises. 
  • Moi ça? Jamais. C’est les autres qui en font, Votre Honneur!


 

Des larmes roulent tandis qu’elle s’écroule au sol en position foetale, dévorée par la douleur sourde et sentant son sang s’échapper de la blessure qu’elle tente de comprimer de peine et de misère. Sa formation de secouriste ne lui donne pas le loisir de se dire qu’elle va s’en sortir. Au contraire. Paralysée, elle sent son cœur sur le bord de ses lèvres, le picotement qui débute sur le bout de ses doigts, les sueurs froides… Tout indique qu’un organe vital a été touché. 


Elle va mourir ici. C’est ce que déclare sa formation.  

 

Elle pense à son père qui doit l’appeler plus tard aujourd’hui pour organiser une prochaine rencontre. Elle pense à sa sœur qui était tout excitée à l’idée de rencontrer enfin son nouveau copain qui la met sur un nuage. À Brutus qui va se retrouver orphelin de maman de chien infantilisante. À James, qui ne mérite clairement pas de se retrouver endeuillé en plus de tout ce qu’il a déjà vécu.

 

Elle est tellement désolée…

 

À l’extérieur du bureau, les coups de feu pleuvent encore dans ce hangar où l’ombre de la mort prend de plus en plus de place tandis qu’elle sent sa respiration devenir de plus en plus difficile. Son champ de vision se rétrécit graduellement et elle se sent glisser doucement vers l’inconscience. 



  • Shelley? 


 

Son collègue rampe un peu vers elle. Tentant de dépasser son propre mal-être, il tend la main pour lui flatter les cheveux : 



  • Ils arrivent, ça va aller… Tiens le coup. 


 

Mais déjà, la policière sent sa peau se couvrir de transpiration. Sa souffrance est telle qu’elle tremble des pieds à la tête, et la promesse d’absence de douleur de l’inconscience lui est si séduisante... 

 

La porte du bureau s’ouvre dans un grand fracas, l’éveillant un peu. 

 

Elle perçoit des bottes militaires qui figent dans l’entrée. Ses yeux se ferment pendant quelques secondes. Une voix l’appelle. Une autre hurle. Elle ouvre les yeux lorsque quelqu’un la prend dans ses bras et la soulève, lui arrachant une plainte de douleur et la ramenant un peu à la réalité. Elle ne touche plus le sol, portée par un géant. Un géant arborant un masque à l’effigie d’une tête de mort, comme dans les jeux vidéos, et dont une armure de kevlar témoigne de nombreux impacts de balles. Au travers tous ces éléments qui la laissent confuse, une odeur, quelque chose de familier qu’elle ne réussit pas à identifier.

 

D’une faible voix, elle murmure qu’elle a froid en grelottant, implore qu’on lui donne de l’eau, qu’on la ramène chez elle. 

 

Bien sûr, elle aimerait se débattre, tenter de sauver sa peau, mais plus aucun membre ne lui répond. Derrière eux, elle entend la voix de son collègue qui hurle de plus belle de la laisser tranquille, puis elle ferme les yeux, ses oreilles se remplissant d’un son strident. Elle les ouvre encore dans un effort inhumain, voit une jeune femme asiatique qui semble grave, vêtue d’une très jolie nuisette. Elle dit quelque chose que la policière ne comprend pas, puis…

 

Tout devient noir. 

 

Elle flotte, tout simplement. 

 

Est-elle morte? Est-ce que son âme va se retrouver une tasse en porcelaine? 

 

Le froid qui l’entoure lui laisse présumer qu’elle est effectivement décédée. L’idée qu’elle ait simplement fait son temps de vie la laisse à la fois perplexe et très triste : sa vie allait bien, avant cette soirée, non? C’est triste de mourir ainsi. Mais qu’est-ce qu’elle peut bien y faire, après tout?


Fais pas d’bêtises, avait-il dit.”

 

Un bruit régulier l’appelle au loin. On dirait un camion qui recule à peine perceptible. Puis il se rapproche, devenant de plus en plus fort. Une voix lointaine donne des ordres, puis une autre voix lui répond. Et toujours ce bruit régulier, irritant, comme un métronome. Il s’emballe un peu quand elle s’énerve après lui : s’il pouvait se taire pour qu’elle puisse entendre ce que dit l’homme… Mais non : il s’obstine à exister, ce putain de son. Entêtant. Énervant. 

 

Les voix se font un peu plus claires, un peu plus proches. L’homme déclare : 



  • Dites à son mari qu’elle est hors de danger. 
  • Son copain, docteur, répond une seconde voix masculine.
  • Ah? Mari, copain… tant que vous rassurez cette personne. 


 

Mari, copain… James? 

 

James ne va pas bien? Qu’est-ce qu’il a, James?

 

Elle lutte pour refaire surface : une douleur fulgurante la transperce de toute part et lui arrache une plainte de douleur. Aussitôt, le docteur vient vers elle, secondé de deux autres personnes. 



  • Wow! Calmez-vous, agent Doyon. Vous êtes à l’hôpital, vous êtes en sécurité. 
  • James?
  • Il va bien, mais vous devez dormir.
  • James… 
  • Administrez-lui un calmant. 


 

Elle n’a même pas le temps de s’opposer que, déjà, une sensation de brûlure s’ajoute à toutes les autres dans son bras gauche. Un chaud brouillard s’éprend d’elle malgré les larmes qui roulent sur son visage, et son corps se détend enfin. 

 

Plongeant dans un sommeil sans rêves, Shelley dort, loin du bruit régulier et entêtant du métronome. 


Le noir.


Le vide.


Le silence. 


Plus rien. 


Le croassement d’un corbeau, au loin, rend l’obscurité moins opaque. 


Sa conscience s’éveille d’abord, confuse et désorientée. 

 

Encore ce damné métronome qui l’irrite... 

 

Il faut ouvrir les yeux pour comprendre ce qu’est de bruit et l’arrêter. Mais ouvrir les yeux, en ce moment, c’est compliqué.

 

Quelque chose sur son visage la fait grimacer : comme un plastique qui entre dans ses narines, l’empêchant de respirer adéquatement. Tout naturellement, elle lève une main et tente d’écarter l’objet qui lui nuit, mais une autre se glisse doucement dans la sienne. Une voix féminine déclare : 



  • Arrête, tannante. Je l’sais ben qu’ça gosse…


 

La policière ouvre les yeux et dévisage la jeune demoiselle aux cheveux d’un bleu profond et aux yeux émus. Quand leurs regards se croisent, un sourire pâle se dessine sur ses lèvres. 



  • Qu’est-ce que tu fais là?
  • T’es fucking niaiseuse… Esti qu’je t’aime… 


 

Puis, Barbie se met à pleurer en se glissant dans le lit près de sa grande sœur. Mollement, Shelley l’entoure de son bras et lui flatte l’épaule sans trop comprendre ce qui se passe, sinon qu’elle a de la peine. D’autres sanglots lui parviennent du pied du lit : elle voit le grand Charles Pouliot, l’homme de toutes les situations, ce grand roc inébranlable capable de soulever des montagnes pour autrui, pleurer à chaudes larmes. 



  • Salut papa…
  • Ma puce… Comment tu te sens?
  • Stone. Pis j’ai soif. 


 

Il hoche la tête et redresse la tête de lit pour lui permettre de prendre quelques gorgées d’eau. 

 

Après avoir géré ce premier inconfort qui prenait toute la place, elle réalise qu’il manque quelqu’un : 



  • James?
  • Il est en chemin, répond Barbara qui ne la lâche plus. Il allait conduire Brutus chez vos amis. 


 

Très tranquillement et au prix d’immenses efforts, elle pense à Candide et Jason, avec leur Danny. Le souvenir du souper lui revient, le lent baiser du procureur devant la porte. 



  • Fais pas d’bêtises. 
  • Moi ça? Jamais. C’est les autres qui en font, Votre Honneur!

 


Puis le hangar. 

 

Le hangar…

 

Sans doute Charles comprend-il qu’elle se souvient, car il s’approche et prend sa main dans la sienne. 



  • C’est correct, t’es en sécurité. 
  • Mes collègues?


 

Le policier à la retraite baisse la tête et prend une grande inspiration avant de dire, la voix lourde de chagrin : 



  • L’agent Fortin est décédé sur place. L’agent Bernard va relativement bien : il est suivi pour un choc nerveux violent et une balle dans la cuisse, mais il va s’en remettre. 


 

Shelley se décompose dans son lit et ne peut retenir les sanglots qu’elle a contenus lorsqu’elle était sur place. Son père lui met une main sur l’épaule, l’embrassant sur la tête. 



  • T’as fait tout c’que tu pouvais ma fille. Absolument tout. 


 

Après quelques secondes, quelqu’un pousse la porte. 

 

Lorsque James entre dans la pièce, il fige d’abord en voyant sa douce éveillée. Son visage craquerait sans les présences de Charles et Barbara, mais l’homme n’a jamais été démonstratif devant autrui. Sans doute son beau-père comprend-il puisqu’il fait signe à la jeune bleue de le suivre : 



  • On va aller chercher du café. On revient dans dix minutes. Est-ce qu’on vous offre quelque chose, monsieur le procureur? 
  • Non, merci bien.


 

Charles fait signe à Barbara qui se relève à contrecœur du lit pour suivre le père de sa soeur. En passant près du procureur, l’ancien policier lui met une main sur l’épaule, comme si ce geste pouvait lui donner un peu plus d’énergie ou de courage. 

 

Même une fois seul, James reste immobile et regarde la policière dans son lit d’hôpital. 



  • Je suis si moche que ça? tente-t-elle de blaguer.

 

Tranquillement, il vient vers elle et s’assit, prenant sa main avec une précaution infinie comme s’il s’agissait d’un frêle objet de verre. Il répond, la voix brisée par l’émotion : 




  • Loin de là. Mais t’as fait une esti d’bêtise.

 

  

 










Laisser un commentaire ?