Requiem del Sangue

Chapitre 33 : Pull the trigger

2869 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 28/09/2026 17:54

L’habitude s’était incrustée trop rapidement au goût d’Isaline. Peut-être parce qu’elle avait toujours su que sa famille était particulière et qu’il ne fallait pas poser de questions si on n'était pas prêt à connaître les réponses. Sa culpabilité revient pourtant chaque fois qu’elle entend la porte d’entrée au milieu de la nuit et réalise qu’Angelo a ce qu’il nomme avec un brin d’humour “un invité”. Ils ne repartent jamais. Les invités disparaissent toujours, comme un rêve vague où elle ne garde que le son étouffé d’une voix à travers sa porte solidement verrouillée. Puis, le matin, elle note les cheveux humides de son colocataire. Il prend toujours une douche après le passage d’un invité.

 

Chaque fois, elle ravale sa culpabilité, ferme les yeux et se tait. À quoi bon? Ces personnes continueront à disparaître. Angelo continuera de faire… ce qu’il fait. Elle continuera d’être impuissante face à un vampire de plusieurs siècles. Parce que le nœud se trouve là. Que peut-elle faire? Le dénoncer? Son garde du corps? Un vampire protégé par une famille ancienne, possédant argent et pouvoir? Les Giovanni auraient tôt fait de faire disparaître les preuves et de soudoyer les autorités. Puis, elle serait nécessairement punie ou perdrait le peu de légitimité qu’elle possède. C’est ainsi depuis des siècles. Que pourrait-elle changer à cette vérité? Et à quel prix? Elle n’est pas stupide. Ça n’arrêterait rien et gâcherait sa vie.

 

Son seul choix restait donc de se voiler la face et de ranger cette culpabilité au même endroit qu’elle range ses pensées pour Martin. Loin, verrouillées, dangereuses.

 

Au matin, après une de ces nuits de calvaire, une bouteille de parfum Chanel 1957 repose sur l’îlot central de la cuisine. Le flacon est à côté d’un sac en toile. Il a vécu, ça se voit immédiatement. Les décorations, les patchs, les babioles accrochées... Le même que la femme blonde qui avait discuté avec Angelo au centre commercial. Le parfum est également celui qu’il avait acheté avec le même air qu’un enfant un matin de Noël. Allez savoir pourquoi, plus que les voix dans la nuit, plus que cette foutue porte blindée derrière laquelle il se cache pour dormir, plus que l’autel morbide à l’étage, c’est ce sac qui la rend aussi mal à l’aise. C’est impossible de fermer les yeux, de se dire que ce n’est qu’un cauchemar, quand la preuve de ce qu’il fait traîne négligemment sur l’îlot où elle cuisine leurs repas.

 

Isaline lève les yeux quand Angelo émerge de la salle de bain, les cheveux humides, la bague au doigt et chantonnant. Ça transforme son malaise en colère. Elle se force à prendre une longue inspiration. Rester calme. Garder le contrôle de sa voix, de son souffle, de son visage. Laisser paraître le sentiment sans l’exprimer. Il réagit mieux à l’assertion ferme, mais polie.

 

- Le sac.

 

Angelo s’assoit à l’îlot sans se départir de sa bonne humeur.

 

- Bon matin à toi aussi, cousine. Dois-je conclure que tu as mal dormi?

- Pourquoi vous le laissez là?

- Come, scusa?

- Je vous en prie… Le sac. Il n’y en a pas dix. Alors, pourquoi est-ce que vous le laissez traîner ici à la vue de tous? C’est un… un genre d’avertissement tordu? Un trophée?

- Je ne crois pas que nous parlions le même français, Isaline.

 

Son air joyeux a fait place à la confusion. Une confusion légitime ou l’est-ce réellement? Il est capable de passer d’un état à l’autre si facilement, tels de simples masques interchangeables. Quelles raisons aurait-il de le faire? La tester?

 

- Vous… Ça ne veut rien dire pour vous?

- Devait-il y avoir une raison particulière? Les trophées sont sentimentaux, je ne fais pas dans la sentimentalité. Je n’ai d’ailleurs aucune raison de te donner un avertissement, glisse-t-il en appuyant son menton dans sa main. À moins que tu ne croies mériter un avertissement, cousine?

 

Isaline sent tout son corps se figer.

 

- Non! Je ne suis pas stupide! Je sais comment fonctionne la famille.

- Donc, tu y as pensé, mais tu sais que ce serait ridicule. Bene, tu démontres encore que tu es intelligente. Les idiots me font perdre patience.

 

Il pointe le réfrigérateur.

 

- Et tu cuisines, ce qui n’est pas une compétence que je possède. Puis-je avoir un petit-déjeuner, s’il te plaît?

 

Au moins, il continuait de respecter sa demande de politesse pour les repas…

 

- Donc, ce sac… Il n’y a vraiment rien d’associé? Vous allez le jeter comme ça?

- Certainement pas, ce serait du gaspillage. Sarah devrait l’apprécier.

- Sarah? Sarah Nguyen, vraiment? Pourquoi? Elle n’a rien à offrir.

- Tu es intelligente, mais jeune, répond-il en chassant le commentaire du revers de la main. Prépare le petit-déjeuner, je m’occupe de savoir pourquoi c’est un cadeau qui me sera utile plus tard. Soit assurée que ça ne te concerne pas. Mon éternité ne tourne pas autour de ta personne. Néanmoins, si je puis me permettre, ma très chère cousine, j’ai apprécié les crêpes que tu as faites dimanche.

 

Isaline ferme les yeux deux secondes et se répète mentalement qu’il n’est pas humain. Il ne comprend pas sa normalité ni pourquoi toute cette situation est inquiétante. Elle sort un œuf et la pinte de lait du réfrigérateur. C’est évident qu’elle ne tirera rien de plus de cette conversation. Elle doit se concentrer sur ses études et ressortir de toute cette histoire vivante. Pas juste survivre. Vivre. Quand elle sera mariée, elle aura le pouvoir et la légitimité des de Varennes. Elle n’aura plus à plier devant n’importe quelle personne de la famille.

 

- Sucrées ou salées, les crêpes?

- Sucrées, per favore!

 

Elle doit simplement temporiser. Si cela signifie préparer des crêpes avec des fruits et du sirop d'érable, qu’il en soit ainsi. Un petit rire sans joie lui échappe, qui attire l’attention d’Angelo. Elle toussote brièvement sans savoir quoi faire, alors elle hausse les épaules nonchalamment.

 

- Rien… Je m’imaginais que vous auriez eu une préférence pour le salé, c’est tout.

 

La pensée est absurde. Le sac est encore sur l’îlot. Elle est au même point. Pourtant, il agit si normalement autour de la situation que tous ses vieux réflexes l’incitent à faire de même. Copier la personne avec le plus de pouvoir. S’assurer d’être dans ses bonnes grâces. Faire le moins de vagues possible. Martin l’avait appris à ses dépens.

 

- Je me souviens avoir eu une préférence pour l’aigre-doux, finit par dire Angelo, sourcils froncés comme s’il creusait loin dans ses souvenirs. Les viandes en sauce de fruits confits aussi. Les canneberges, en particulier. J’aimais les canneberges.

- Avoir eu?

 

Elle arrête de battre la pâte pour le regarder. Ce n’est pas comme la dispute sur les tomates. Son ton est neutre, presque comme s’il énonçait la température. Dans un sens, peut-être que l’information est aussi pertinente que la pluie et le beau temps. C’est un vampire. Il ne mange pas de nourriture humaine habituellement. Elle avait parfois de la difficulté à se rappeler le goût d’un aliment qu’elle n’avait pas goûté depuis quelques années, alors des décennies…

 

- Mon régime alimentaire n’est plus très varié depuis ces deux derniers siècles, ajoute-t-il, comme si cela réglait la question.

- C’est vrai… Et vous avez besoin de manger à cause de l’artéfact… Donc… Qu’est-ce qu’il arrive à la...

- La même chose que tout humain consommant de la nourriture, à ma grande horreur. Si je retire la bague, je la vomis, dit-il nonchalamment en levant la main pour regarder le bijou d’os poli. Tu n’as pas besoin d’extrapoler les raisons de m’en tenir au strict minimum. Elle est très organique.

 

Elle grimace de dégoût, regrettant instantanément d’avoir posé la question. Le vampire a un petit rire face à sa réaction. Immédiatement, elle retourne à sa préparation. Cuire la pâte, les accumuler dans une assiette, couper quelques fruits, verser le café. Bref, un matin normal entre deux cousins. À l’exception du sac d’une femme qui ne rentrera jamais chez elle.

 

Son regard accroche alors la bouteille de parfum. C’est une marque de luxe. Elle a même vérifié sur Internet et sa fragrance est applaudie. S’il ne garde pas de trophée, alors pourquoi ne pas en profiter? Elle pose la dernière crêpe dans l’assiette et met la poêle dans le lavabo.

 

- Donc… Si je prends le parfum, ça vous va? Ce serait dommage de le gaspiller.

 

Elle tend la main pour prendre le flacon, mais Angelo lui attrape le poignet immédiatement. Isaline sursaute et tente de reculer, mais la poigne d’acier ne bouge pas. Ça dure quelques secondes terrifiantes où l’expression de l’homme en face d’elle passe de la jovialité à l’expression pure de prédation. Il n’y a pas un gramme de colère, juste un regard fixe et froid. Une part d’elle, primale, reconnaît le prédateur en lui. Ce n’est pas la noirceur romantique des romans ou des séries télévisées, c’est la certitude instinctive qu’il lui fera mal et la brisera. Puis, le moment passe et un sourire fleurit doucement sur les lèvres d’Angelo, comme s’il ne venait pas de la regarder avec autant de considération qu’une proie à déchiqueter.

 

- Mi scusi, cousine. Je crains que tu ne puisses pas avoir ce parfum en particulier. Même mon sang-froid a ses limites, susurre-t-il.

 

Elle retire son bras dès qu’il la lâche et détourne les yeux, toutes ses capacités mentales concentrées sur ne pas trembler. Leçon retenue : ne pas toucher au parfum, peu importe pourquoi c’est si important pour lui. Angelo retourne à ses crêpes, garnissant généreusement sa nourriture de sirop d'érable et petits fruits.

 

- Délicieux! Je garderai ce souvenir de toi, cousine. Je découvre des mets qui me sont totalement inconnus.

 

L’absurde de la situation lui pèse, mais elle se force à sourire et le remercie. Son petit-déjeuner ne goûte rien dans sa bouche et manque de texture. Son cœur cogne fort contre ses côtes. Malgré le malaise qui lui tord les tripes et coupe sa faim, Isaline s’efforce d’agir normalement. Pendant le trajet en voiture jusqu’au Conservatoire, elle ne parle plus du sac abandonné. Elle ne parle pas du parfum non plus. C’était ça. Pas cette femme ou ce qu’elle a pu lui dire au centre commercial. C’est le parfum. Les vampires sont des prédateurs. Les prédateurs ont des déclencheurs. Un truc dans le genre. “Mon sang-froid a ses limites.” Celui d’Angelo, exécuteur et assassin de la famille Giovanni, c’est Chanel 1957? Vraiment? Pourquoi?

 

L’information reste en suspens, revenant toujours à l’avant de ses pensées. Ça la déconcentre pendant chaque répétition, conversation et explication. Inlassablement, elle le fixe, la séquence du matin rejouant en boucle derrière ses paupières dès qu’elle les ferme. Ce n’est plus la peur initiale qui l’habite quand, en après-midi, elle applaudit distraitement la performance d’Angelo lors de leur cours lyrique. Bien sûr qu’il a été excellent, le doute n’effleure même pas son esprit. C’est bien en dessous de son véritable niveau et ça l’irrite toujours autant d’être la seule à le savoir, mais c’est anesthésié par tout le travail que son cerveau effectue en parallèle. Il a tendance à sortir la nuit. Parfois, il revient seul, mais en chantonnant. La dernière fois qu’il l’a fait, c’était An die Musik, mais il y a aussi eu du Bach plusieurs autres nuits. Il avait toujours cette joie dans sa voix. Quelque chose de tangible, d’impossible à ne pas entendre et qu’elle ne pouvait décrire d’une autre manière que réelle. Comme lorsqu’il est revenu en souriant après avoir poursuivi le musicien. Isaline y avait pensé pendant des heures avant de conclure qu’Angelo est prompt à être surpris quand il réalise que ce qu’il ressent légitimement n’est pas universel. Du moins, c’est ainsi qu’elle le voit, un mois après avoir commencé cette colocation incongrue.

 

Sa réflexion est toutefois interrompue par un soupir profond et trop rauque pour appartenir à un des étudiants dans la pièce. Ensuite, une voix grave lui parvient d’abord de très loin, puis progressivement distincte jusqu’à ce qu’elle ait l’impression d’être juste à côté : 

 

- …que s’il n’était pas un vampire, j’aurais été enchanté de vous parler plus avant, mademoiselle. Et cette pauvre enfant qui doit supporter un monstre comme lui… Je la pl… oh! Seigneur Dieu, je crois qu’elle m’a entendu!

 

Isaline balaie rapidement la pièce : personne à sa gauche, aucune réaction à sa droite. Elle est la seule à avoir entendu. Son cœur cogne contre ses côtes et elle cherche le soutien d’Angelo, mais l’attention du vampire est totalement dirigée vers leur professeure, sourcils froncés par la concentration. Comme si des conseils sur sa respiration allaient changer quoi que ce soit! Il y a un fantôme ici! Quand Angelo revient vers elle, la jeune femme le regarde avec insistance tout en désignant la chaise vide du menton. Il regarde à côté d’elle quelques secondes, puis hoche la tête comme s’il remerciait silencieusement quelqu’un. Il y avait donc réellement un fantôme.

 

- Tu l’as entendu, souffle-t-il sans perdre son expression avenante. Ce n’est pas étonnant. Les morts sont bavards quand ils réalisent que les vivants ne les entendent pas et signor Hawkins est un bon exemple de ce phénomène.

- Hawkins? C’est la première fois que tu parles de lui, s’empresse-t-elle de lui chuchoter.

- Parce que le maestro ne fait pas partie de ma horde, il est un simple contractuel.

- Qu’est-ce que…

- Nous en parlerons plus tard, cousine.

 

Isaline mordille l’intérieur de sa joue et croise les bras en reportant son attention sur la salle de classe. Son pied tape rapidement le sol pendant une trentaine de secondes, mais se concentrer sur son cours est impossible à ce stade. Elle a besoin de réponse, et rapidement, si elle doit commencer à entendre des voix n’importe quand sans le vouloir.

 

- J’ai fini le livre. Même la partie sur les Spectres, finit-elle par lui dire en se rapprochant. Tu as dit qu’on en parlerait ensuite et… eh bien… C’est fait. Je veux savoir. Je…

- Plus tard, Isaline. Loin des autres mortels. Pour l’instant, tu devrais te concentrer : cette professeure de chant lyrique donne de bons conseils et tu bénéficierais à écouter ce qu’elle dit. Ton niveau est excellent pour ton âge, mais il y a des aspects à polir.

 

Ses joues s’enflamment et, tel un papillon vers la flamme, toutes ses réflexions se tournent vers ce compliment. Angelo trouve qu’elle a un excellent niveau. Il reconnaît que sa technique est excellente. Il l’écoute toujours faire ses vocalises sans apporter le moindre commentaire, sauf pour critiquer quand ils sont chez eux.

 

- Tu le penses vraiment?

 

Il lui jette un bref coup d'œil, d’abord l’air très neutre, puis un sourire en coin se dessine sur ses lèvres. Toute son expression se fait plus espiègle. Isaline, quant à elle, retient son souffle en le fixant.

 

- Si tu te concentres maintenant, Isaline, nous en discuterons plus tard. D’abord, fais preuve de respect envers tes collègues.

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