Requiem del Sangue
Le lendemain matin, Isaline se traîne avec beaucoup de regret dans la salle de bain. Elle n’allume pas la lumière et se détourne de la faible luminosité filtrant par le vitrail coloré. Son cerveau tambourine dans son crâne au même rythme que les basses du restaurant. Quand elle lève les yeux sur son reflet dans le miroir, elle a l’air d’une déterrée. Sa peau est cireuse et son teint est si pâle qu’elle égalise presque celui d’Angelo quand il est en mode vampire qui n’a pas vu le soleil depuis plusieurs siècles.
- Et merde… plus jamais d’alcool… croasse-t-elle en cherchant de peine et de misère des acétaminophènes et des antiacides. Stupide Angelo… Pourquoi c’est un connard et un chanteur exceptionnel? Pourquoi?
Elle gobe d’un coup les cachets avant de prendre un grand verre d’eau. La vue la fait un peu rire. C’est ce dont elle a besoin en ce moment : un verre d’eau tout simple. Comme quand Angelo avait oublié que les humains ont besoin de manger et boire. Elle s’asperge longuement le visage d’eau froide pour chasser la fatigue. Elle avait commis une grave erreur pendant la soirée. D’abord, l’alcool avait été pour se calmer, puis, parce qu’elle ne voyait plus vraiment de raison de se limiter et, enfin, parce que les paroles de son garde du corps ne lui sortaient pas de la tête. La moitié de sa soirée après sa discussion avec Angelo était floue… l’autre… plus ou moins absente.
- J’espère que je n’ai rien dit de grave ou d'embarrassant… La honte…
Quand elle se redresse, elle est là. Dans le cadre de porte.
Isaline la voit aussi clairement que si elle s’était tenue devant elle : une femme, trempée, de longs cheveux châtains emmêlés devant son visage pâle tout aussi surpris que le sien. Un imperméable beige à la Colombo l’enveloppe, mais les traces de sang au niveau de la poitrine attirent immédiatement son regard. Isaline voit son propre reflet se figer, puis ses yeux s’écarquillent de terreur avant que sa poitrine se soulève, absorbant le plus d’air possible.
Elle crie.
Pas un gémissement aigu ou un éclat de voix bref. Non. C’est un son puissant qui l'assourdit alors qu’il rebondit sur le marbre italien. Et elle crie longtemps. Si longtemps que la femme dans l’entrée de sa salle de bain finit par mettre ses mains sur ses oreilles en essayant de parler par-dessus le bruit strident. La chanteuse arrive au bout de son air, puis sa poitrine se soulève à nouveau. L’intruse recule d’un pas en semblant hésiter entre partir et rester. Sa voix lui parvient comme si elle lui parlait à travers une porte épaisse.
- Non… Laisse-moi t’expliquer. Ne crie pas enc…
Isaline crie. Encore. À sa pleine capacité. La morte abdique et prend ses jambes à son cou. Ce n’est qu’à ce moment que la jeune femme se précipite vers la porte pour la fermer et la verrouiller. Son rythme cardiaque accélère si vite qu’elle a la tête qui tourne et doit s’appuyer contre la porte pour ne pas s’effondrer au sol. Sa vision se brouille et, quand elle baisse les yeux, du sang s’infiltre de sous la porte. Le son d’un corps qui tombe au sol de l’autre côté déclenche des tremblements incontrôlables et elle sent ses larmes mouiller ses joues.
- Va-t’en. Va-t’en. Va-t’en. Je n’ai rien fait. C’est lui qui t’a tué, pas moi…
Elle recule vivement quand la poignée de porte tourne. La serrure émet un son de protestation.
- Va-t’en! Je n’ai rien fait! Mon Dieu… Je n’ai fait…
Le verrou saute et Isaline s’apprête à crier une troisième fois. Angelo ouvre et, dès qu’il la voit, l’ordre claque dans son esprit comme un fouet :
- Silenzio!
Ses cordes vocales se bloquent instantanément, le son se coupe dans un gémissement guttural. Elle s’effondre au sol en plaquant une main contre son cœur palpitant. Elle a envie de vomir. Non. Elle va vomir. La pensée se fraie à peine un chemin dans son esprit que sa salivation augmente et qu’elle se jette sur les toilettes. Une sueur froide recouvre rapidement tout son corps pour accompagner les tremblements. Adieu acétaminophène et antiacide.
Lentement, elle essuie ses larmes et lève les yeux. Angelo est appuyé sur le cadre de porte, détendu, neutre. Il a croisé les bras dans un geste suffisamment évocateur pour qu’elle comprenne qu’il ne lèvera pas le petit doigt. Elle ouvre la bouche, mais aucun son ne sort. Elle veut parler. Elle veut l’avertir pour la morte. Pourtant, dès que la pensée se forme, l’ordre supplante tout. “Silenzio!” comme une gifle mentale. Comme à Venise. Muette pour l’instant, elle se lève avec l’assurance d’un faon nouveau-né et se traîne vers le lavabo pour se rincer la bouche et brosser ses dents. Les gestes d’hygiène lui paraissent ridicules, bien que nécessaires, après l’épisode paranormal. Son regard remonte dans le miroir. Angelo est seul. À moins que?
Isaline déglutit et se concentre. Elle ferme les yeux, prend une inspiration, puis expire. Quand elle tente de parler, seul un croassement se forme, mais le vampire penche la tête sur le côté avec curiosité.
- Serons-nous épargnés de tes talents de banshee ou je persiste à te maintenir muette, cousine?
Elle serre les dents et les poings, mais hoche docilement la tête.
- Bene! Je t’invite à t’exprimer librement dans la mesure de l’acceptable. Tu as crié à en réveiller les morts. Littéralement, ajouterais-je. Charlotte ne savait plus où se mettre…
- C’était… Charlotte?
- Qui aurait-ce pu être d’autre?
- Elle… elle est… la… le…
Isaline désigne vaguement son torse au niveau où elle a vu le sang et les impacts de balle.
- Être un spirito requiert d’être décédé, Milliner, c’est la base. Il s’avère que Charlotte est décédée à la suite d' une perte de sang importante causée par de multiples impacts de balles.
- Vous parlez comme un épisode de CSI…
- CSI est donc précis dans son langage utilisé. Les mots ont une signification, utilise-les comme il se doit plutôt que de te confondre en onomatopée.
Le vampire accorde son attention à quelqu’un qu’elle ne voit pas. Charlotte? Il revient à elle en haussant un sourcil.
- Tu ne la vois plus.
Ce n’est pas une question. Pourtant, elle secoue quand même la tête.
- Non… Je ne sais même pas pourquoi je… je l’ai vu. Ça disait que je pourrais les entendre, mais pas les voir. J’étais fatiguée, j’ai pris des médicaments… Peut-être que… je ne sais pas… Et quand je me suis redressée… Elle était là. Je suis désolée, Charlotte…
L’homme en face d’elle fronce les sourcils. Isaline n’arrive pas à déchiffrer ses traits. Néanmoins, il reste immobile un long moment. Un moment assez long pour remarquer qu’il ne respire pas. Il ne porte pas non plus de bague.
- Vous… On est en matinée.
De fait, les rayons de soleil colorés s’arrêtent à quelques centimètres du pied d’Angelo encore appuyé sur le cadre de porte.
- J’étais très littéral quand j’ai dit que tu as crié à en réveiller les morts.
- Oh! Je… Je n’ai pas réalisé.
Est-ce mal d’en ressentir une certaine fierté?
- Je suis désolée. Je viens de me réveiller, j’ai mal à la tête…
- Et au cœur, apparemment.
- … J’avais pris des antiacides pour ça, marmonne-t-elle en croisant les bras et, reprenant plus fort : Quand j’ai levé les yeux, elle… elle était là. Avec… ce sang… Le livre dit que je peux les entendre, pas les voir… Je croyais que… peut-être que j’étais attaqué…
- Sur ce point, tu as fait tes lectures, concède Angelo. Tu ne m’as pas informé que tu l’avais fini.
- En fait… Je ne l’ai pas fini…
- Cela fait plus de deux semaines. Ce n’est pas une lecture complexe, même si l’italien n’est pas ta langue maternelle.
La jeune femme baisse les yeux en se sentant rougir profondément.
- Je n’ai pas lu le chapitre sur les spectres… Sur les fantômes normaux... oui, mais les spectres...
Quand elle le regarde, il semble réellement confus par cette affirmation.
- Il… J’ai toujours l’impression de… enfin… Vous savez…
- Non, je ne sais pas, Milliner, réplique-t-il en pinçant l'arête de son nez. La logique semble échapper à tes paroles.
Parce que je l’entends chaque fois! s’écrie-t-elle subitement. Ça revient comme… comme une malédiction qui me suit partout!
Angelo se redresse et le premier réflexe d’Isaline est de rester dans la lumière. Il ne porte pas l’artéfact.
- Je comprends.
- Vous comprenez?
- Tu crains le fantôme de l’assassin de Venezia, non? Tu l’as déjà dit.
- Vous vous en… souvenez?
- C’était il y a deux semaines et ma non-vie est très ennuyante depuis. Je viens à peine de trouver une distraction intéressante. Or, je me souviens t’avoir dit qu’il ne serait pas un problème. Son âme n’est plus. Tu n’es pas hantée par ce mort. Charlotte, toutefois, te suit quand je ne suis pas présent. Son apparence peut surprendre, j’imagine…
Un moment passe alors qu’il la regarde de bas en haut, mais son regard s’arrête spécifiquement sur le vitrail illuminé par le soleil matinal.
- Sort. Je ne resterai pas dans ce cadre de porte plus longtemps.
- Je préfèrerais…
- Isaline Milliner, tu vas sortir, maintenant, ou je jure devant Dieu que tu regretteras de m’avoir réveillé en plein jour, siffle-t-il en s’éloignant.
Lentement, elle attrape son peignoir et s’y emmitoufle, puis rejoint Angelo dans le salon. Les lourdes tentures sont tirées, plongeant la grande pièce principale dans une pénombre lourde. Ses pieds la mènent au fauteuil le plus éloigné d’Angelo. Elle rentre la tête et pose ses mains sur ses cuisses.. La sensation d’avoir été prise à faire quelque chose de mal l’empêche de respirer normalement. Est-ce qu’elle a fait quelque chose de mal?
- Je suis désolée.
- Pourquoi?
Angelo l’observe. Son regard est froid, fixe. Il a croisé les jambes et ses mains reposent sur son genou. Il ne semble pas… en colère. Toutefois, qui sait, avec lui?
- Je… euh…
- Tu ignores la raison de tes excuses?
- Non! Enfin… Je… J’ai crié. Fort, apparemment.
- Je n’en attends pas moins d’une personne avec tes capacités pulmonaires. Je comprends aussi que Charlotte est la première morte que tu vois?
- Si, murmure-t-elle en baissant les yeux. Je l’avais entendu, mais jamais vu…
- Pourquoi t’excuses-tu dans ce cas?
- Mais qu’est-ce que vous voulez que je réponde, à la fin?!
- Comprendre.
Isaline le dévisage. Il la regarde en retour, patient.
- Vous êtes sérieux…
- Pourquoi ne le serais-je pas?
- Je… Je ne sais pas. D’habitude, on me demande de…
- Je ne suis pas “on”, Milliner. Je ne fais pas dans la vanité ou l’obséquiosité de bas étage.
- Je… Je ne pense pas… Je ne pense pas avoir de raison de… de m’excuser, finit-elle par déclarer, d’abord avec hésitation. Oui, j’ai crié, mais c’était la première fois que… que je voyais un mort. Je suis tellement désolée, Charlotte! Ce n’est pas de ta faute! Mais je ne pense pas que j’aie à m’excuser pour autre chose. Ça aurait pu être un spectre ou un assassin. Vous êtes là pour me protéger spécifiquement parce que plusieurs personnes veulent ma mort!
Angelo hoche la tête tout du long, silencieux. Il n’exprime ni critique ni justification. À la fin, les joues d’Isaline sont rouges et son cœur se débat vivement.
- D’accord.
- Comment ça, d’accord? C’est tout?
- Pourquoi pas?
- Parce que… parce que…
Son cerveau tourne à toute allure, lui fournissant des dizaines de raisons pour justifier qu’elle doive s’excuser. Pour avoir crié. Pour l’avoir dérangé. Pour s’être enfermé dans la salle de bain. Pour avoir vomi devant lui. Pour avoir eu peur de Charlotte. Pour avoir vu Charlotte. Pour ne plus la voir. Pour être restée dans la lumière. Pour ne pas avoir immédiatement obéi quand il lui a demandé de sortir. Pour être incapable de trouver une raison satisfaisante de s’excuser aux yeux de l’homme en face d’elle.
Quand il se lève, la panique lui noue les tripes. Avant d’enregistrer le geste, elle saisit la manche d’Angelo. Les deux personnes s’immobilisent. Le vampire se tourne lentement vers elle, le visage fermé.
- Milliner, cette conversation est terminée.
- Je vous en prie, ne soyez pas en colère contre moi.
Angelo entoure son poignet d’une main froide en dégageant son bras. Il l’observe quelques secondes dans un silence épais et étouffant.
- Si tu ne veux pas me mettre en colère, alors ne t’avise plus d’immobiliser ma main dominante.
- Je suis désolée. Je ne le ferai plus. Je ne voulais pas.
- Et cesser de t’excuser d’exister. C’est insupportable.
La phrase lui fait l’effet d’une gifle en plein visage. Sa respiration se bloque dans sa gorge dans une boule inconfortable.
- Je… Je ne réalisais pas.
- Madre de Dios, tu es une Milliner, forcément d’ascendance Giovanni si tu as été sélectionné pour ce mariage politique. Ton père est sénateur. Tu devrais porter ta présence comme un cadeau, pas un poids. Cette époque est incompréhensible…
Il s’éloigne d’un pas franc vers la porte blindée sans rien ajouter. La jeune femme reste là où il l’a abandonnée, les mains contre sa poitrine. Ses lèvres se pincent alors qu’elle se fait violence pour contrôler sa respiration et ses larmes. Sa tête lui fait un mal de chien, elle a soif, elle a faim. Tout son corps la fait vaguement souffrir d’avoir trop bu. Elle a vu son premier vrai fantôme. Puis, Angelo lui dit qu’elle devrait arrêter de s’excuser comme si c’était la chose la plus facile au monde. D’être comme un cadeau plutôt qu’un poids?
- Comme si qui que ce soit me ferait oublier que je ne suis qu’une bâtarde…