Requiem del Sangue

Chapitre 22 : Bella Morte

2555 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 13/07/2026 15:19

Lentement, appuyé de tout son poids sur la rampe d’escalier, Angelo se rend au rez-de-chaussée. Le mouvement lui demande plus de concentration qu’il est capable de l’admettre. Son bras, qui lui semblait prioritaire quelques minutes plus tôt, descend dans sa liste. 

 

- Céphalée, déséquilibre, temps de réaction…

 

Il s’arrête au milieu de l’escalier pour se pincer l’arête du nez. Réfléchir à voix haute lui permet de ne pas perdre l'entièreté de sa réflexion.

 

- Fatigue, pression dans le crâne, temps de réaction ralenti. Je dois me rendre…

 

Il inspire profondément, sentant l’irritation grandir à mesure qu’il pourchasse ses propres pensées. Il doit se rendre dans la salle de torture. Pourquoi la salle de torture? La bague. Il doit retirer la bague, mais loin de Rosenberg. Il ne peut pas être vulnérable. Rosenberg a regardé les scalpels.

 

Il sent ses glandes salivaires s’activer. S’il ne se dépêche pas, il va vomir.

 

- Madre de Dio, quelle humiliation. Une commotion…

 

Plus que la douleur ou la nausée, c’est de perdre sa capacité de raisonnement qui génère une très désagréable impression d’impuissance. Perdre un bras est un problème à contourner, être incapable de réfléchir, c’est une faute grave. Il poursuit son chemin, se redresse lorsqu’il pose enfin le pied au sol. Quelques mètres et cet enfer prendra fin. Il retrouvera son vrai corps, pas la fragilité pathétique de la mortalité. Comment font-ils pour survivre? Pour ne pas être constamment…

 

- Angelo?

 

Tout son corps se fige et il se sent quand même tanguer. Sa respiration automatique l’empêche d’être totalement immobile et son environnement est instable. Il croyait qu’il n’aurait qu’à payer en âmes le prix de marcher au soleil, pas à subir le poids de la chair mortelle.

 

- Est-ce que… ça va?

 

Il tourne les yeux vers l’humaine. Elle est proche, il le sait, il le conçoit, mais l’image est floue. Il ne pourrait pas lire ses traits même s’il le voulait. Pourtant, il oblige son corps à être le plus neutre possible et prend deux secondes pour s’assurer que sa voix suivra : 

 

- La bague est sur le point de perdre toute son énergie, dit-il en levant la main pour montrer le bijou. J’ai effectué un rituel et la perte de sang est hautement problématique.

 

Il se félicite de ne porter que du noir. Bien que la doublure de son veston soit imbibée, il n’y a presque aucune trace des dégâts qu’il a subis.

 

- Vous voulez boire ou manger quelque chose?

- Je n’ai pas le temps de chasser.

- Je pensais plus à quelque chose comme de l’eau et des fruits en conserve…

 

Il ouvre la bouche pour souligner l’idiotie, puis se ravise.

 

- Ah… C’est vrai. Le corps humain a besoin de nutriment, marmonne-t-il en commençant à se diriger vers la salle de torture. Je n’ai pas besoin de manger, j’ai besoin d’enlever la bague pour récupérer mon corps normal. La chair est peu coopérative.

- Angelo, vous êtes certain que tout va bien?

 

L’immortel se tourne vers elle, ignorant le violent mal de crâne qui s’impose de plus en plus.

 

- Milliner, je gère un artéfact qui est sur le point de perdre toute son énergie et j’ignore comment mon corps réagira. Soit brève si tu as quelque d’important à dire.

 

Il la sent plus qu’il la voit se refermer. Elle s’entoure de ses bras et rentre les épaules.

 

- Je voulais juste dire que j’ai commencé à lire le mémoire de Nathaniel Giovanni.

- Grand bien t’en fasse…

 

Erreur. C’est lui qui lui a donné la théorie sur les médiums naturels.

 

- L’as-tu fini? reprend-il avec une contenance ne tenant qu'à un fil.

- Non… C’est juste que j’aurais des questions…

- Qui seront posées uniquement si tu le finis. Je n’ai pas le temps d’expliquer un concept qui pourrait être répondu trois pages plus loin, crache-t-il avec impatience. Je suis pressé, retourne lire. Et entraîne tes vocalises. J’aurais entendu si tu l’avais fait.

 

Ça l’occupera un moment. Suffisamment longtemps pour qu’il récupère son corps.

 

- Je pensais aussi faire livrer une épicerie, lance-t-elle alors qu’il s’éloigne sans attendre la suite. Vous vous souvenez de ce que vous aimiez manger? Bœuf? Poulet? Pas de tomate, j’ai compris, mais le céleri, ça vous va? Je suis personnellement plus vin blanc, mais vous avez l’air d’être du genre vin rouge.

- Pas. de. vin. rouge, grince-t-il en pivotant subitement. Et débrouille-toi pour la nourriture. Je ne comptais pas m’y familiariser plus que nécessaire pour fonctionner et ne ferai que ce qui est nécessaire pour mener à bien cette farce. Maintenant, tu m’excuseras…

 

Cette fois, il dédie toute son énergie physique et mentale à effectuer la dernière ligne droite vers son objectif. Son rythme cardiaque commence à ralentir et il ignore si c’est le résultat de la magie qui s'estompe ou son corps veut entrer en état de choc. Il pense à demander au docteur Rosenberg de l’accompagner, puis se ravise alors qu’il tire sur la lourde porte en acier et la referme derrière lui. Rosenberg avait regardé les scalpels. Brièvement. Trop longtemps. Gustavo est affaibli. David est un couard. Charlotte est une enquêtrice. Qui sait pendant combien de temps ses serviteurs ont été exposés au Spectre? Non. Il est seul.

 

Un autre soupir involontaire lui échappe et Angelo appuie son front contre la porte en acier quelques secondes avant de tourner le verrou. La fraîcheur ne devrait pas le soulager ainsi, mais elle le fait. Elle ne devrait pas. Il répand le sang qui glisse le long de sa main gauche sur les runes gravées dans le métal et active les protections magiques. Personne n’entre et personne ne sort. Surtout pas Rosenberg.

 

Avec prudence, il se rend au lavabo industriel pour s’asperger le visage brièvement avant de retrousser sa manche pour inspecter les dégâts à son bras. La coupure nécrosée n’a pas bougé, comme il s’y attendait. La plus récente n’est pas problématique. Beaucoup de sang, mais rien que reprendre son corps immortel ne pourra pas soigner. Des hématomes témoignent de l’endroit exact où les dents du mort ont essayé de lui arracher un bout de chair. Si Angelo avait été moins résistant ou plus lent, il aurait réussi. Couplé au choc crânien, ce serait une accumulation importante. La lassitude l'envahit de nouveau. Il sait que, dans quelques minutes, ce ne sera plus un problème, mais qu’en est-il du prochain combat? De la prochaine entaille? Du prochain choc?

 

- Je déteste changer les protocoles… Rosen...

 

Il s’arrête et expire lentement en fermant les yeux. Il aurait eu besoin d’un regard extérieur pour évaluer. Redevenir humain avait créé un choc intense et évaluer lui-même ses symptômes n’aurait pas été fiable. Il est dans la même situation. Les blessures, surtout le choc crânien, faussent toutes ses potentielles données sur les effets de retrouver son corps normal. Pourtant, il n’a pas le choix. La magie se dissout, l’artéfact cesse de diffuser cette pulsation semblable à un cœur de trop dans son système. Il le retire de son doigt et le laisse tomber sur le plan de travail. Il évite de penser au moment où il devra le remettre.

 

Semblable à sa “résurrection”, Angelo ne note d’abord aucun changement. Il a mal, il respire, son cœur bat. Il entend trop de bruit dans son propre corps après deux siècles de vampirisme. Ce n’est qu’après avoir compté une trentaine de secondes que ses fonctions vitales déclinent en cascade, à commencer par son rythme cardiaque. Son souffle lui fait rapidement défaut, ses muscles se contractent et il sent sa conscience perdre de son focus. Un sursaut de vie, tel un parasite, s’accroche à son corps. Un long frisson le secoue et, la seconde suivante, il vomit dans le lavabo industriel, son corps désormais mort rejetant toute nourriture solide. Il n’y a pas d’acidité ou de bile, juste une masse à moitié digérée avec un goût de cendre. Les spasmes sont minimes et brefs. Il n’y a aucune sueur, aucune contraction résiduelle. Uniquement l’expulsion, puis la fin de son calvaire humain.

Angelo se redresse et prend quelques secondes pour savourer le silence. Le divin silence d’un corps dont le cœur ne bat pas, dont les poumons n’ont plus besoin d’absorber d’air inutilement, dont le sang ne circule que par sa volonté. Aucun des réflexes primaires d’un être vivant et vulnérable. Son bras ne le fait plus souffrir, sa tête non plus. Ses pensées sont claires. Les dommages qu’il a subis pendant son affrontement se font encore sentir, mais comme des informations sur son état physique plutôt que de le faire subir par des signaux passant par les nerfs.

 

Enfin, il est libre des contraintes biologiques. Il se laisse glisser au sol, dos au comptoir en acier, immobile. Réellement immobile. Pas cette stagnation tremblante que les mortels associent à l’absence de mouvement. 

 

Après le constat concernant les blessures de son corps, c’est son sang qui lui fournit une information importante : il a une odeur et un goût humain. Ce n’est pas de la Vitae, même après que la magie a cessé d’opérer. Il devra réfléchir aux impacts que cela aura. Plus tard. Ses priorités sont toutes autres. La faim teinte ses pensées. Pas celle qui remonte de l’estomac dans des contractions qui lui tort les entrailles, celle qu’exige la Bête dans son esprit. Il ne devrait pas. Dans les circonstances actuelles, c’est peu inhabituel. Son dernier repas remonte à la nuit de son départ de Venise. Habituellement, une semaine entière peut s’écouler sans problème. Pas maintenant. Pour quelles raisons? La perte de sang? Possible. Un coût inconnu pour utiliser la bague? Une variable à étudier. Son instinct bestial muselé par la magie? Cohérent avec d’autres rituels de nécromancie.

 

- Je ne peux pas ne pas savoir, réfléchit-il à voix haute. Rosenberg, éval…

 

Il claque la langue et se lève. Les protections sont activées. Aucun mort ne peut franchir les murs. Dans son état de vulnérabilité humaine, l’information ne s’était pas bien enregistrée. Angelo ouvre la salle blindée pour mettre fin à l’enchantement. La porte est beaucoup plus légère. Son corps a retrouvé ses pleines capacités. Dès qu’un rai de lumière de la cuisine s’infiltre, il entend la voix de la Milliner. Bien, elle est allée répéter. Ça lui laisse l’espace pour réfléchir sans être interrompu par ses questions pendant qu’il réfléchit à celles qu’il possède déjà. L’excellence ne se construit pas sans discipline. Son potentiel ne vaut rien si elle passe plus de temps à vouloir parler qu'à s'améliorer.

 

- David.

 

L’esprit se matérialise immédiatement à quelques mètres, les yeux baissés, dans l’attente.

 

- Va chercher un mortel.

- Avez-vous des critères spécifiques, maître?

 

Habituellement, il aurait réfléchi à ses préférences. Angelo repense à la française blonde qu’il n’avait pas eu le temps de découper avant d’être rappelé à Venise, mais il abandonne l’idée. Trop de caractéristiques ayant le potentiel de pousser les policiers à la chercher. Sa Bête n’est pas capricieuse, c’est lui qui cherche la diversité. Tant pis.

 

- N’importe quel mortel pouvant disparaître sans attirer l’attention. Les sans-abris sont excellents dans les urgences et facilement atteignables. Quand tu reviendras, Gustavo te montrera l’entrée dérobée et comment la franchir avec un corps de chair.

- D’ac… D’accord, maître.

- Dépêche-toi avant que je décide que tu es au menu.

 

Le mort écarquille les yeux de terreur et disparaît. Rosenberg se matérialise derrière l’îlot de la cuisine, mains sur le plan de travail comme s’il se préparait à cuisiner. Néanmoins, il se contente d’ajuster ses boutons de manchettes et son uniforme.

 

- Je constate que vous êtes revenu à votre pleine capacité, monsieur, mais avec des contraintes.

- La faim. Ma Bête agit comme si j’étais à la limite de mes réserves.

- Vous avez perdu beaucoup de sang. Beaucoup plus qu’une blessure identique dans un corps inerte le ferait.

- C’est un paramètre que je vais devoir ajuster. Mon corps mortel est moins rapide. Il est contraint par la fatigue et les blessures.

- Regrettable.

- Je reste capable de nécromancie et suffisamment apte à agir. David n’est pas le seul candidat à un repas rapide.

 

Il braque les yeux sur l’Allemand et ce dernier hoche lentement de la tête pour témoigner de sa compréhension.

 

- Je me souviens parfaitement du destin de Robert.

- Et vous ne me semblez pas de ceux qui envient son sort.

- Tout à fait. Je vais accompagner David et le conseiller. Le connaissant, il serait capable de ramener un toxicomane infesté de maladies.

 

Angelo se retrouve seul à nouveau. Il est en pleine possession de ses moyens, il ne ressent plus l’inconfort de la mortalité. Il se sent apte malgré la faim. Il ne soupire pas de bien-être ni ne se relâche. Il ne se repose pas ni ne s’accorde un moment de détente. Il retire son veston imbibé de sang humain, le jette dans la cheminée au coin salon et, rapidement, retire sa chemise pour lui faire connaître le même sort. Quand il s’assoit dans le fauteuil faisant face à l’âtre, il actionne le feu au gaz avec la télécommande et combat l’instinct primal de reculer face aux flammes. Alors que la preuve de sa mortalité disparaît et qu’il impose à sa Bête la vision du feu, il sourit. 

 

Il n’y a rien de plus beau que la mort.

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