Le commencement
Chapitre 10 : Le conseil secret.
Le jour du verdict est enfin arrivé. Depuis l’aube, une lourde appréhension pèse sur ma poitrine, comme un poids humide qui ne veut pas se dissiper. Après un jour de test dans chaque groupe, Alby doit enfin m’annoncer la décision des Matons… et toute l’après-midi, ils délibèrent derrière des portes closes. Une attente interminable, où chaque minute semble étirer ma nervosité jusqu’à la rupture. Au fond, je n’espère qu’une seule chose : être placé parmi les Scarleurs. Rester près de Newt. C’est devenu une évidence, une pulsation constante dans mon esprit. Et puis, auprès de lui, j’ai peut-être une chance, infime, de gagner un jour la confiance de Minho et, qui sait, être choisi comme Coureur. Ils s’entendent si bien tous les deux d'après ce qu'il me dit… Et même si ça joue contre moi, ça m’attire aussi, comme un chemin tracé malgré moi…
Après le dîner, encore imprégné de la poussière des champs où j’ai trimé toute la journée avec Zart, j'accompagne Newt, qui est venue me chercher jusqu’à la salle des conseils ou les Matons, ainsi qu’Alby, m'attendent. Le crépuscule tombe en silence, étire les ombres contre les murs de pierre, et mon cœur bat plus fort à chaque pas… Mais à peine avons-nous franchi la porte qu’Alby lève une main sèche.
- Tout le monde dehors.
Sa voix claque comme un verdict avant l’heure. Les Matons obéissent sans discuter. Je reste planté là, figé, surpris par la soudaineté de son ordre. Et Newt… Son regard accroche le mien. Tendu, un éclair de contrariété traverse son visage, aussi vif que contenu. Ses mâchoires se serrent, un tic que je commence à reconnaître, avant qu’il ne s’exécute et disparaisse dans le couloir avec les autres… La porte se referme. Le silence tombe, épais, presque oppressant. Enfin, Alby se tourne vers moi. C’est l’instant que j’attendais… et celui que je redoute…
- Assieds-toi, Thomas.
La voix d’Alby claque, basse et dure. Il ne montre même pas la chaise : il la désigne d’un geste sec du menton, comme on ordonne à un gamin de se tenir tranquille. Je m’exécute, la nuque raide, les muscles crispés, le cœur cognant plus fort que je ne le voudrais.
- Alors… tu m’as collé où ? demande-je, d’un ton qui se veut assuré mais qui vibre de tension.
Alby croise lentement les bras. Le bois de la chaise craque sous mon poids, comme si la pièce elle-même se préparait à encaisser ce qui va suivre. Son regard se plante dans le mien, sombre, pesant, presque suffocant. Il ne parle pas tout de suite. Il laisse le silence m’écraser, puis souffle enfin, d’un ton qui suinte la menace contenue :
- Écoute-moi bien, Thomas. Il s’approche d’un pas, son ombre tombant sur moi. Tu es trop indiscipliné. Tu réponds aux Matons, tu remets tout en question… Son visage se durcit encore. Et surtout, tu t’approches un peu trop de certaines personnes auxquelles tu n’as absolument aucune raison de toucher.
Il appuie sur chaque mot comme s’il voulait qu’ils s’enfoncent dans ma peau. Dans ses yeux, une lueur brûle, quelque chose de beaucoup plus personnel que la simple autorité d’un chef. Quelque chose qui ressemble à… une jalousie féroce, presque possessive.
- Ici, certains liens ne sont pas pour toi, répète-t-il d’une voix glaciale. Compris ?
La pièce se resserre autour de moi. Et je sens, sans qu’il n’ait besoin de prononcer son nom, qu’il parle de Newt. Seulement de lui… Je laisse un silence glisser, volontaire. Puis je me redresse légèrement sur ma chaise, les yeux plantés dans les siens.
- Et alors ? Lance-je, sans détour. Il plisse les paupières, surpris par mon calme. Je parle à qui je veux. Je traîne avec qui je veux. Et si t’as un souci avec ça… bah c’est ton problème, pas le mien.
Le muscle de sa mâchoire tressaute. Ça l’énerve. Tant mieux… c'est le but recherché.
- Fais très attention à ce que tu dis, me prévient-il, la voix rauque, menaçante.
- Non, toi écoute-moi, je réplique aussitôt, incapable de m’arrêter. Newt est sympa avec moi. Je le suis avec lui. Point. Si ça te plaît pas, va régler ça avec lui au lieu de venir m’aboyer dessus.
Un silence s’écrase entre nous. Un silence qui brûle. Puis Alby éclate, pas en criant, mais en serrant encore plus les dents, la voix tranchante comme un fouet :
- Tu vois ? C’est exactement ça le problème, Thomas. Il s’avance, me domine de toute sa hauteur. Tu n’as pas appris à fermer ta gueule quand il faut. Tu réponds, tu provoques, tu joues au dur… comme si t’étais déjà quelqu’un ici.
Un rire sans joie lui échappe. Glacial… Qui me fait froid dans le dos…
- Mais le Maton ici, c’est moi. Pas toi. Il pointe un doigt dans ma poitrine, brutal. Toi, t’es le nouveau. Le petit prétentieux qui croit pouvoir s’incruster partout et se coller à qui bon lui semble.
Il recule d’un pas, juste pour me regarder d’en haut avec un mépris noir.
- Tu veux savoir ton affectation ? Sa voix tombe, lourde, presque réjouie. Tu seras Torcheur.
Je reste figé… et il le savoure. Torcheur…? C'est une blague…?
- Ouais, Torcheur. Répète-t-il sourire narquois aux lèvres. Ses bras se croisent d'une satisfaction mauvaise. Ramasser la merde des autres, nettoyer chaque putain de mètre carré de ce Bloc… ça t’aidera peut-être à te calmer. Il se penche à mon oreille. Et à comprendre ta place.
Son souffle est froid. Sa décision, encore plus. La colère me monte à la gorge, brutale, mais je la ravale. Il attend que je perde le contrôle. Il veut ça… Je me contente de le fixer. Droite dans les yeux. Sans un mot. Et son sourire mauvais tremble légèrement, comme s’il ne s’attendait pas à ce que je reste debout, même assis.
Il attend que je m’écrase. Il rêve que je m’énerve, que je perde le contrôle, que je prouve qu’il a raison. Mais non. Je me redresse lentement sur la chaise, les épaules carrées, la tête haute. Puis je me lève. Droit. Fier. Je sens son regard brûler sur moi, comme s’il refusait de croire que je puisse tenir debout après ça.
- Très bien, je souffle d’un ton étrangement calme. Je hausse les épaules, presque détendu. Torcheur, Trancheur, Scarleur… franchement, j’en ai rien à foutre. Tu veux me voir ramasser la merde ? Ok. Je le ferai. Je plisse légèrement les yeux, la provocation assumée. Mais t’inquiète pas, Alby, ça ne changera rien pour moi.
Il fronce les sourcils, prêt à bondir.
- Ça changera rien à quoi ? grogne-t-il.
Je m’avance d’un pas. Juste assez pour qu’il voie que je n’ai pas peur. Juste assez pour renvoyer sa menace à la figure.
- Ça ne m'empêchera pas de sortir d’ici un jour, dis-je lentement. Chaque mot frappe l’air comme une gifle. Et ça m’empêchera pas non plus d’être proche de Newt.
Ses yeux se durcissent, un éclair de rage pure. Presque un tremblement dans sa respiration. Je souris… Un sourire infime, provocateur, celui qui agit comme une allumette devant un baril de poudre.
- Tu peux m’envoyer nettoyer les chiottes, Alby. Je me tourne déjà vers la porte. Mais t’empêcheras jamais ça.
Je passe devant lui sans le regarder. Sans accélérer. Sans flancher. Et avant de sortir, je lâche dans son dos, d’une voix basse, posée, sûre :
- Tu ne contrôles pas tout ici. Pas moi. Pas lui.
La porte grince. Je la referme derrière moi. Sans un bruit. Et une fois la porte refermée derrière moi, je lâche enfin l’air que je retenais. La colère me brûle la gorge, un feu sec, acide. Alby… putain. Quelle ordure. Je marche vite, les poings serrés, les dents qui grincent. J’ai envie de frapper quelque chose, de crier, de courir jusqu’à m’effondrer. Mais sous la rage, il y a un autre courant… plus chaud, plus vif. De la fierté. J’ai tenu bon… Je ne me suis pas écrasé. Je n’ai pas perdu la face. J’ai même vu son regard trembler quand je lui ai parlé de Newt. Ça… ça me fait presque sourire…!
Mais merde… Torcheur ? Ça, par contre, ça me saoule vraiment. Ramasser la merde, les déchets, les restes, sérieux ? Il veut m’humilier, c’est clair. Il veut que je reste loin de Newt, loin de Minho, loin des Scarleurs… Loin de tout ce qui compte… Je souffle profondément, tente de vider mes poumons de cette frustration. Au moins Chuck y est. Je l’aime bien, ce gamin. Il me fera rire au moins, c'est certain. Et… ok. Ça retardera mes plans. Mais je ne suis pas du genre à renoncer. J’approcherai Newt autrement. Plus discrètement. Plus doucement. Et Minho… tôt ou tard, j’attirerai son attention. Je peux prendre du retard. Mais je suis déterminé. Je réussirai. Rien ne m’empêchera d’aller là où je veux aller…!
Je rabaisse mes épaules, essaie de respirer plus calmement. C’est là que j’entends des pas rapides. Des pas que je reconnais presque déjà. Newt. Il arrive vers moi d’un pas pressé, presque trop rapide pour être naturel. Son regard est tendu, inquiet, brillant d’une peur qu’il cache mal. Ses yeux balayent mon visage, cherchant une réponse avant même que j’ouvre la bouche.
- Thomas…? souffle-t-il, haletant légèrement. Il se rapproche encore. Alors ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
Sa voix tremble un peu. Comme si le verdict le concernait tout autant que moi. Et mon cœur se serre. Plus fort que je ne veux l’avouer… Car tout simplement je ne serais pas avec lui. Proche de lui…
- Il m’a collé chez les Torcheurs…
- Sérieux ? fait-il, les sourcils qui se froncent d’un étonnement presque blessé.
- Ouais… Ce n’est pas ce que vous aviez demandé… ? dis-je doucement, calmement en apparence, même si la déception me traverse comme une lame.
Newt relève brusquement la tête, ses yeux s’écarquillent d’incompréhension avant de se durcir.
- Non, absolument pas ! réplique-t-il, la voix vibrante d’indignation. On avait demandé à ce que tu deviennes Scarleur. On était tombés d’accord, excepté Gally et Alby… Mais la majorité l’emporte, tu aurais donc dû être Scarleur… Enfin en théorie… Visiblement Alby a décidé de tout changer, tout seul, comme si notre avis ne comptait pas… Plus…
Son visage se ferme ; une ombre contrariée passe sur ses traits, aussi nette qu’un nuage coupant la lumière. Mais là… Sans réussir à le retenir. Un souffle m’échappe, long, lourd, cassé.
- Tss… Ça me gonfle… Pose-je rapidement une main sur mon visage.
La vérité déborde. Mon agacement contre Alby m’échappe malgré moi. Je ne pleure pas… mais je sens quelque chose céder sous la pression, un tremblement dans ma voix, un frisson dans ma poitrine. Je suis fatigué. Éprouvé. Et Newt le voit… Je le vois dans la manière dont ses yeux se voilent de tristesse, comme s’il absorbait ma frustration.
- Hey… Thomas, murmure-t-il en s’approchant d’un pas, sa voix douce, patiente, comme s’il essayait de me rattraper avant que je tombe. Alby… Il ne devrait pas agir ainsi... Mais il ne faut pas craquer maintenant, pose-t-il sa main sur mon bras.
Je secoue la tête, mâchoire crispée.
- Je sais… mais ce n'est pas… évident… Baisse-je les yeux.
Newt reste silencieux une seconde, puis il s’avance encore. Lentement. Comme s’il avait peur de me brusquer. Il glisse ses mains autour des miennes, ce contact chaud, fin, presque fragile, et je sens un frisson me traverser de haut en bas.
- Viens, dit-il d’une voix basse, grave. Suis-moi. Je dois te dire quelque chose. Quelque chose d’important.
Important ? Mon cœur rate un battement, puis accélère violemment. Il ne lâche pas mes mains. Il m’entraîne avec une détermination feutrée, presque solennelle. On traverse le bloc, allant jusqu'au dortoir, ses doigts noués aux miens comme s’il avait peur que je m’échappe. Son silence est lourd, chargé d’une gravité qui me coupe le souffle. On arrive devant sa chambre… Il pousse la porte du bout des doigts, sans me regarder… et je sens mon pouls bondir dans ma gorge.
Ça y est… Je me fais des films. De vrais films. Il va me dire qu’il ressent quelque chose. Qu’il… qu’il est attiré par moi. Et peut-être, peut-être, qu’il veut… un rapprochement. Quelque chose de tendre, de vrai, de brûlant….Je sens mes joues s’enflammer. Mon ventre se tordre. Une chaleur monte, presque indécente… Je rougis comme un idiot, bouillonnant d’une attente que je tente, en vain, de calmer. Et pourtant… je le suis. Toujours accroché à sa main. Comme si mon corps décidait à ma place.
Mais dans ce tumulte, d’autres pensées me frappent, plus sombres, plus tremblantes. Et si c’était vraiment ça qu’il voulait ? Est-ce que… est-ce que je serais à la hauteur ? Je ne me souviens de rien. Rien de ma vie d’avant. Peut-être que je n’ai jamais fait l’amour. Peut-être que je n’ai jamais touché un homme comme ça… Peut-être que je suis complètement inexpérimenté. Une peur fine, aiguë, s’insinue dans ma poitrine. Et lui… Newt… Est-ce qu’il l’est ? Est-ce qu’il a déjà… fait… ? Un frisson jaloux me cloue sur place. J’imagine ses mains sur quelqu’un d’autre, sa bouche, ses soupirs, et mon cœur se serre si fort que j’en ai le souffle coupé… Si lui n’est pas vierge… et que moi, je le suis peut-être… qu’est-ce que je suis censé faire ? Et si je m’y prends mal ? Et si je le déçois ? Et si… il change d’avis en voyant que je ne sais rien ? Je brûle… Je panique… mais je le désire… Je rougis encore, encore, comme si tout mon corps se mettait à trembler sous l’impulsion de pensées incontrôlables. Je suis impatient. Terriblement. Infiniment. Mais la peur et l’excitation s’emmêlent en un même nœud brûlant qui pulse juste sous ma peau. Et malgré tout… je continue de le suivre. Toujours accroché à sa main. Toujours plus près de lui. Toujours incapable de vouloir autre chose… que lui…
Newt me guide dans sa chambre. La porte se referme derrière nous dans un souffle feutré. Il avance jusqu’au rideau, ses ombres découpant sa silhouette fine, et d’un geste lent, presque précautionneux, il le tire pour couvrir la porte. Pour plus qu'un son ne sorte… Ses épaules sont tendues, contractées comme si ce qu’il s’apprête à dire pouvait faire vibrer le Bloc tout entier. Puis il revient vers moi et me fait signe de m’asseoir. Sur son lit. Juste là, à côté de lui… Je m’installe, le cœur cognant encore contre mes côtes. Nos genoux se frôlent, à peine, mais ce minuscule contact me traverse de chaleur. J’attends. Je brûle. Une part de moi espère… espère tellement fort qu’il va se rapprocher, qu’il va glisser une main sur ma joue, qu’il va me dire ce que mon esprit imagine déjà. Je sens mes joues rougir, mes pensées s’emballer, mes doigts trembler doucement.. Sa voix tombe, basse, intime. Un souffle qui n’appartient qu’à moi.
- Ce soir, à vingt-trois heures, on se réunit avec certains Blocards près du mur nord, derrière la forêt. Je veux que tu viennes. Et surtout… n’en parle à personne.
Il porte un doigt à sa bouche, silencieux, et son regard se plante dans le mien. Si sérieux. Si profond. Mais… Je cligne des yeux, déstabilisé. Ce n’est pas… pas du tout ce à quoi je m’attendais. Pas ce que j’espérais… Une pointe de déception me serre la poitrine, douce, honteuse, presque ridicule… mais elle est là.
- Heu… d’accord, murmure-je, la voix plus fragile que je ne le voudrais.
Je suis surpris. Touché aussi. Il me fait confiance, vraiment. Il m’intègre à quelque chose de secret, peut-être dangereux… et surtout sans en parler à personne. Même pas à Alby. Mais malgré tout, une part de moi ne peut s’empêcher d’imaginer ce qui se serait passé s’il m’avait attiré contre lui, s’il avait murmuré autre chose… quelque chose qui ressemblait à une confession. Je baisse légèrement la tête pour cacher la rougeur qui me dévore les joues. Je suis heureux. Et pourtant… j’attendais presque davantage. J’en avais eu l’illusion au bout des lèvres.
- Tu viendras ? demande-t-il, une lueur d’espoir vibrant dans la voix.
Je relève un peu les yeux… puis je prends sa main, sans réfléchir, comme un serment silencieux.
- Bien sûr que je viendrai.
Son visage s’adoucit aussitôt. Son regard devient presque brillant. Mais cette lumière se fissure, et ses traits se contractent de tristesse lorsqu’il baisse la tête.
- Je suis désolé pour ton affectation… souffle-t-il. Ce n’est pas la première fois qu’Alby ne nous écoute plus…
- Ne t’en fais pas. Ce n’est pas de ta faute, murmure-je en relevant doucement sa tête du bout des doigts avant de lui caresser la joue.
Il ferme brièvement les yeux, comme si ce contact l’apaisait autant qu’il le troublait…
- Avant que tu arrives, on s’est disputés. Et… ça l’a changé. Il n’écoute plus personne. Il règne sur le Bloc comme si tout lui appartenait. Et j’avoue… ça commence à me faire flipper.
Je sens sa détresse comme si elle devenait la mienne. Ça me serre le cœur d’une façon presque violente. J’hésite une seconde… puis ma main glisse de nouveau sur sa joue, plus lentement, plus franchement. Sa peau est chaude, douce, fragile sous mes doigts, et je sens son souffle se suspendre un instant.
- On ne va pas se laisser faire, dis-je doucement.
Newt relève les yeux vers moi, surpris… puis un petit sourire vient éclairer son visage fatigué. Sa main se glisse dans la mienne, naturellement, comme si c’était la place qu’elle avait toujours cherchée. Un geste simple. Mais qui me bouleverse entièrement.
- Ne t’en fais pas, je serai là sans faute. Mais… est-ce que je peux amener quelqu’un ? demandé-je, hésitant, incapable d’imaginer laisser Chuck de côté.
Newt fronce un sourcil, surpris.
- Qui ça ?
- Chuck. C’est mon ami. Et je pense qu’il sera complètement avec nous.
Il réfléchit une seconde, puis hoche la tête.
- Oui, pas de problème. Je pense qu'on peut compter sur lui.
- Merci… Serre-je sa main encore plus fort dans la mienne.
Puis, un silence tombe. Il passe. S’installe. Et j'échange un regard avec Newt qui lui me sourit. Essayant de me donner de sa force. Mais je ne résiste plus. Je le prends dans mes bras. Je pose ma tête contre son épaule. Ne parlant plus. Profitant simplement. Son corps se fige, surpris, tendu comme une corde prête à rompre… puis je le sens se détendre lentement, doucement, jusqu’à se relâcher contre moi. Sa chaleur m’envahit, glisse sous ma peau, me calme et me brûle en même temps.
- Tommy… ? souffle-t-il, décontenancé, sa voix à peine audible.
Je ferme les yeux et presse mon visage contre son cou. Son odeur me frappe, fruitée, légère, un parfum presque innocent qui s’accroche à ma gorge. Et dans ses bras… tout s’efface. Le Bloc, le Labyrinthe, Alby, Gally, les règles, le danger… Tout disparaît… Je cesse d’être en colère. Je cesse d’être perdu. J’existe. Juste ça. J’existe entre ses bras…
- Ça va, Tommy ? murmure-t-il près de mon oreille, sa voix tremblante d’inquiétude.
Je reste là, longtemps. Collé à lui. Comme si mes muscles se dissolvaient sous son toucher. Je me sens mal, épuisé, vidé… mais contre lui, une paix étrange, fragile, vient combler les failles. Je passe mes bras autour de lui avec plus de force, plus de besoin, comme si je voulais le garder contre moi toute une vie, le retenir, l’aimer sans un mot. Newt ne dit rien. Pas un son. Mais ses mains glissent finalement sur mon dos, hésitantes d’abord… puis sûres, protectrices. Son souffle se cale contre le mien, plus lent, plus doux.
- Ça va aller ? répète-t-il, inquiet, presque suppliant.
Sa question me traverse droit au cœur, et je m’y accroche comme à une bouée. Parce qu’avec ses mains sur moi… oui. Peut-être que ça va aller. Je sursaute légèrement, me détachant avec regret.
- Désolé… je me suis laissé emporter.
Newt secoue doucement la tête, ses yeux m’effleurant avec une tendresse discrète.
- Ne t’en fais pas. Si tu veux, tu peux rester ici jusqu’au rendez-vous.
Je cligne des yeux. Surpris. Vraiment surpris Rester ici… ? Dans sa chambre…? Pendant trois heures. Rien que nous deux…?! Mon cœur rate un battement, puis un autre.Trois heures seul avec Newt… Rien que d’y penser, mon cerveau s’embrase. Je m’imagine déjà des choses que je tente aussitôt de chasser, paniquées par leur intensité. Des images floues, brûlantes, que je n’ai pas le droit d’avoir. Pas ici. Pas maintenant.
- Oui… oui ! J’aimerais bien, dis-je un peu trop vite, un peu trop vivement.
Je sens mes joues chauffer, mon ventre se serrer. Je tente de paraître normal, calme, détendu. Échec total… Je ne peux pas empêcher mon esprit de dériver, malgré mes efforts. Trois heures seul avec lui. Sa chambre. Son lit juste là. Sa présence. Sa chaleur encore imprimée sur ma peau. Et s’il voulait être proche ? Plus proche ? Je déglutis, chassant ces pensées comme on chasse des étincelles avant qu’elles n’allument un feu. Mais au fond… elles brûlent déjà. Newt m’observe sans comprendre ce qui agite mon regard, et ça me rend encore plus nerveux. Ou heureux. Ou les deux… Je prends une grande inspiration.
- Ça me ferait… vraiment du bien de rester, avoue-je, plus doucement.
Et c’est la vérité. Même si mon cœur est déterminé à s’emballer jusqu’au rendez-vous.
- Alors profite de cet instant pour te reposer dans un vrai lit, murmure Newt avec un petit sourire.
Puis, il bascule en arrière, se laissant tomber dans ses draps avec cette grâce involontaire qu’il a toujours, même quand il est épuisé. Et mon souffle se bloque. Je rougis. Vraiment… Parce que le voir s’allonger comme ça… c’est presque une invitation silencieuse, un murmure à mes instincts les plus secrets. Son corps est un fil tendu de délicatesse : des jambes longues, fines, presque fragiles ; une silhouette élancée où tout semble taillé pour attirer le regard, mon regard. Il n’a rien d’imposant, mais tout chez lui m’aimante, me renverse, me donne envie de me rapprocher jusqu’à sentir sa chaleur sous mes doigts… Je chasse l’idée. Ou j’essaie. Je me contente de m’allonger à ses côtés, très doucement, comme si le matelas allait se dérober sous nous. Mes bras restent contre moi, figés, timides… Mais nos corps, eux, sont proches. Beaucoup trop proches pour que je garde tous mes esprits. C’est un lit une place, après tout, un espace si étroit que la moindre respiration devient un partage. Nos épaules se frôlent. Nos hanches se rencontrent une seconde, juste le temps que je me repositionne, mais le contact brûle encore. Nos souffles s’entremêlent, tièdes, humides, presque synchrones. La chambre est calme. Le monde dehors n’existe plus.
Pendant un moment, je crois qu’il va s’endormir, mais sa voix se glisse de nouveau dans l’air, fragile, comme un fil qui se dénoue. Et il parle… Il se confie. Il m’ouvre sa douleur sans même s’en rendre compte… Il raconte Alby. Leur histoire. Le poids de ces années passées ensemble dans la même cage invisible. Les responsabilités, les tensions, les gestes qui ne veulent plus dire ce qu’ils disaient avant. Les choses qui s’usent. Les choses qui font mal… Et dans sa voix… il y a une blessure profonde. Une fatigue ancienne. Une vulnérabilité qui me transperce si violemment que j’en ai le souffle coupé. Je l’écoute, immobile, mais tout en moi se penche vers lui. Il est si blessé. Si épuisé. Si beau dans cette fragilité-là… Et je me sens prêt à tout pour le soulager, pour le protéger, pour mériter un peu plus de cette proximité volée sous la lumière douce de sa chambre.
Au bout d’un moment, sa voix s’éteint. Il s’endort. Je l’observe, la poitrine doucement soulevée par sa respiration, ses mèches blondes tombant devant son visage. Et je finis moi aussi par m’assoupir… Apaisé par ses traits… Par sa proximité…
…
Quand j’ouvre les yeux un peu plus tard, la lumière est plus sombre, plus douce. Et Newt… est contre moi. Littéralement blotti dans mes bras. Sa tête sous mon menton. Sa jambe glissée contre la mienne. Mon cœur rate un battement… Je me sens envahi par un désir chaud, urgent, incontrôlable. Je glisse ma main sur sa taille fine, sous son t-shirt, et je sens son ventre plat, chaud, sa peau douce comme du sable fin. Sa respiration frissonne contre ma gorge… Je respire son odeur, enfouis mon visage dans ses cheveux, et je descends lentement jusqu’à sa nuque où je dépose un baiser discret, presque furtif… mais brûlant… Mon cœur cogne comme un fou. Je veux plus. Je veux tellement plus…! Mais je me force à m'arrêter… Il est presque l’heure du conseil secret. Il faut que je me calme. Que je respire. Même si tout mon corps, lui, brûle encore de sa chaleur…
Je me redresse sur mon coude pour me placer légèrement au-dessus de lui. Mon regard se perd un instant sur son visage endormi. Les traits fins de Newt, la courbe parfaite de sa mâchoire, ses lèvres fines, roses, la douceur de sa peau encore tiède de sommeil… tout m’attire irrésistiblement. Mon cœur s’emballe, ma respiration devient plus rapide. L’envie me dévore. Je me penche encore, rapprochant mes lèvres des siennes… si près qu’un souffle suffit à les effleurer. Presque un baiser... Juste un frôlement, suspendu dans l’air. Chaque battement de cœur me brûle, chaque frôlement me fait trembler. Mais je m’arrête, incapable de franchir cette limite sans sa permission. Je veux que ce soit doux, qu’il soit conscient de chaque geste, de chaque frisson. Alors, je recule un peu, je glisse ma main sur sa joue, caressant sa peau chaude et blanche, presque vivante sous ma paume. Je le sens frissonner légèrement, sans ouvrir les yeux, et ça me fait fondre de désir et de tendresse à la fois.
- Réveille-toi… chuchote-je, ma voix basse, effleurant son oreille, mon souffle chaud caressant sa nuque.
Newt frissonne légèrement, ses paupières tremblent avant de s’ouvrir. Il cligne des yeux, encore embué par le sommeil, et me découvre au-dessus de lui. Mon visage si près du sien, mon regard plongé dans le sien. Ses joues s’enflamment instantanément, un rouge vif qui contraste avec sa peau pâle.
- Tommy… souffle-t-il, un peu étouffé, sa voix hésitante trahissant sa gêne.
Il détourne légèrement le regard, essayant de masquer le trouble, mais ses doigts viennent instinctivement effleurer ma joue, un contact léger et brûlant à la fois. Pour cacher sa gêne, il tente un petit sourire malicieux :
- Tu… tu fais peur au réveil…
Je ris doucement, amusé et un peu fier de l’effet que je lui fais.
- Ah bah merci ! Je pourrais te retourner le compliment, blondinet, murmure-je en souriant.
Je ne résiste pas à l’envie de le taquiner encore. Mes mains glissent doucement sur sa mâchoire, je tourne légèrement sa tête vers moi, mes doigts effleurant sa peau chaude. Newt se tend d’abord, surpris, puis me repousse doucement, ses yeux brillant de malice et de gêne mêlées. Il laisse échapper une petite réplique piquante, juste pour rire. Je souris, mes lèvres s’étirant dans un sourire tendre, tandis que nos yeux continuent de se chercher, et que je sens la chaleur de son corps pressé contre le mien. La pièce semble disparaître autour de nous, laissant juste cet instant suspendu, tendre, brûlant et incroyablement intime… mais toutes les bonnes choses ont une fin, malheureusement… Il met un terme à cet instant magique.
- C’est l’heure, jette-t-il un coup d'œil à sa montre.
- Oui, dis-je en saisissant délicatement son poignet pour lire sa montre. Je sens le battement léger de son pouls sous mes doigts. Ça me trouble plus que je l’admets. Puis je fixe la montre, intriguée… Je me demandais… La boîte ne ramène pas que des vivres, non ? Cette montre, tu l'as eu comme ça ?
Newt incline la tête, une mèche blonde glissant sur son front.
- En effet. La boîte remonte toutes sortes de choses. On a découvert que si on écrit une liste d’objets dont on a besoin et qu’on la dépose dans la Boîte avant qu’elle redescende, le mois suivant, elle remonte avec tout ce qu’on a demandé, m’explique-t-il avec sérieux, nos visages toujours aussi proches.
Je fronce les sourcils, surpris.
- Vraiment ? C’est… surprenant.
- Et pratique, ajoute-t-il avec un petit sourire en coin.
- Ouais… j’imagine. Sans certains objets, ce serait la galère…
- Ça tu l’as dit ! souffle Newt en quittant le lit d’un bond agile. Échappant mes bras… Allez, il est temps d’y aller.
Je me lève à mon tour, vivement.
- Je vais chercher Chuck, je vous rejoins directement là-bas.
- Compris, approuve Newt avec un joli sourire.
Je sors de sa chambre discrètement, la tête encore pleine de la douceur de son réveil, son odeur fruitée, sa peau sous mes doigts… Je secoue la tête. Pas le moment de perdre mon sang-froid…
Dans le dortoir plongé dans une pénombre légère, Chuck dort à poings fermés, recroquevillé dans ses couvertures. Je me penche, touche doucement son épaule.
- Réveille-toi Chuck…
- Hmm…? fait-il en papillonnant des yeux.
- Debout, allez… chuchote-je.
- Thomas… un problème ?
- Chut. Suis-moi.
Intrigué, il se lève sans faire d’histoire. Nous longeons l’extérieur du dortoir, puis la petite forêt, nos pas étouffés sur la terre humide. Les branches frémissent au-dessus de nous, et le vent transporte des odeurs de bois, de mousse et de nuit fraîche… À travers les arbres, une lumière vacillante apparaît.
- Thomas, pssst ! Où va-t-on ? demande Chuck en murmurant.
- À une réunion secrète. Mais chut…!
- Vraiment ? souffle-t-il, les yeux ronds.
- Oui…
Nous sortons de la forêt, dissimulés derrière un massif d’arbustes. La lanterne éclaire un petit cercle de silhouettes familières. Newt est là, déjà tourné vers nous, sourire doux et presque soulagé quand il nous voit. À ses côtés, Frypan, les bras croisés, et Winston qui ajuste ses lunettes.
- Nous voilà, lance-je en intégrant le cercle.
Newt me sourit, mais son regard glisse immédiatement derrière moi. Comme attiré par un aimant… Je me retourne. Et je le vois. Minho arrive, éclairé par la lueur dorée de la lanterne. Son ombre s’étire derrière lui, et son expression sérieuse contraste avec sa démarche assurée. Sa présence dégage quelque chose d’intense, un mélange de force et de défi silencieux. Mon cœur rate un battement. Minho… il m’intimide. Pas juste un peu, énormément. Il y a quelque chose dans sa manière de marcher, dans son regard qui jauge sans un mot, qui semble capable de décider de mon destin ici, dans le Bloc, et dans le Labyrinthe. Je sens mes mains devenir moites, mes épaules se tendre malgré moi. Je veux lui plaire. Je veux être digne de son attention, gagner un peu de sa confiance, peut-être même devenir son allié… Pour être choisi pour courir… Mais chaque pas, chaque mouvement, chaque mot que je pourrais dire me terrifie. Et si je faisais une erreur ? Encore… Si je disais quelque chose de stupide, maladroit ? Si je le dégoûtais ou le fatiguais et qu’il décidait que je ne valais rien ? Mon cœur bat si fort que je crains qu’il ne m’entende, trahissant ma peur.
Minho… Il est dur, froid, distant. Il n’a pas besoin de mots pour que je comprenne qu’il pourrait m’évaluer en un instant. Et moi… je dois être à la hauteur. Sinon tout pourrait s’écrouler. Je serre les poings légèrement, respirant à peine, essayant de calmer ce tumulte intérieur. Mais mon esprit est déjà accroché à lui, suspendu à ce qu’il pense de moi, à ce qu’il décidera… Newt se place naturellement près de lui. Mais soudain, Minho me tend la main, un sourire bref, contrôlé.
- Salut le nouveau.
- Heu… Salut Minho, dis-je en serrant sa main, un échange de regards bref mais intense.
Sa poigne est ferme, presque trop. Une force tranquille, mais clairement assumée. Le genre de poignée qui te teste, qui te jauge. Je sens ses yeux me scruter un instant, et je me fige presque. Il a ce regard… solide, dur sans être froid, pénétrant et déterminé. Comme s’il pouvait lire en moi, comprendre chaque hésitation, chaque faiblesse. Je me sens à nu sous son regard. Il me juge. Clairement…. Chaque détail compte pour lui, et je comprends instinctivement qu’il sait exactement ce qu’il veut et ce qu’il attend. Le message est clair : il faut que je sois à la hauteur.
Et ce n’est pas seulement sa force ou son regard qui m’intimident… c’est tout ce que j’ai entendu depuis que je suis ici. Tout le monde dans le Bloc semble le craindre, l’admirer, le respecter plus que quiconque. Chaque mot que j’ai entendu sur lui revient en moi : “Minho est fort, solide, jamais pris au dépourvu, le meilleur des coureurs…” Tout le monde parle de lui comme d’un mur auquel on ne peut rien enlever, et je me sens minuscule à côté. Et moi… moi je dois être à la hauteur. J’essaie de ne pas trembler, de ne pas paraître maladroit, mais l’intensité de ses yeux me cloue presque sur place. À côté de lui, je suis rien. Voir faible… et j’ai du mal avec ça…
Évidemment je me raidis un peu, mais je maintiens le contact, refusant de paraître faible. Il finit par hocher la tête, satisfait, ou peut-être simplement tolérant. Je relâche son bras en me disant qu’il va falloir avancer sur des œufs avec lui si je veux un jour mériter une place dans son monde de coureurs.
L’air nocturne nous entoure, chargé de tension, de secrets, de futures révoltes. Et au milieu de tout ça, Newt me regarde… me rassurent. Réchauffant mon coeur.
- Merci à vous d’être là, dit Newt en se plaçant près de Minho, les bras croisés, le visage sérieux mais empreint de calme rassurant.
- Pas de problème ! Quand tu appelles, on accourt ! s’exclame Frypan, fidèle à son éternelle bonne humeur.
Newt jette un regard rapide vers moi et Chuck avant de continuer :
- Je me suis permis de faire venir Thomas et Chuck. Car Thomas est vraiment dans le collimateur d’Alby et de Gally. Je me suis dit qu’on ne pouvait pas laisser passer ça…
- Clairement, approuve Winston, hochant la tête.
Minho reste silencieux, ses yeux sombres attentifs, chaque mouvement calculé. Il écoute sans un mot, pesant chaque phrase, jaugeant l’importance de la situation et la gravité de ce qui se joue.
- Il est clair qu’on a un gros problème avec Alby, reprit Newt, les sourcils froncés. Il n’écoute plus personne et prend toutes les décisions seul… La preuve, il a mis Thomas dans le groupe des Torcheurs, comme il le voulait.
- Quoi ? C’est une blague ? s’indigne Frypan, mécontent. Il a carrément zappé notre vote !
- Et lui qui voulait toujours que la majorité l’emporte… c’est abusé, souffle Winston, choqué.
Je sens mon cœur se serrer un peu en entendant ces réactions. Bien sûr, je suis content d’être dans un endroit sûr pour l’instant… mais la colère et la défiance de mes amis me rappellent combien Alby peut être imprévisible, combien il peut décider du destin de quelqu’un en un instant.
- Oh trop cool ! S'exclame Chuck qui apprend la nouvelle. Moi, je suis content que tu sois avec moi, Thomas, ajoute-t-il, avec son petit sourire sincère.
Je souris à mon tour, réchauffé par sa gentillesse :
- Moi aussi, je suis content de l’être.
Newt pose une main rassurante sur l’épaule de Chuck, son visage sérieux :
- Oui, c’est bien pour toi, Chuck. Mais le problème, c’est qu’Alby n’en fait qu’à sa tête. Il va à l’encontre du conseil des Matons… Il commence à prendre le pouvoir, seul… enfin… avec ses trois gorilles derrière lui…
- Haha ! Ses trois gorilles ! Chuck rigole, imaginant la scène. Mais moi je fronce les sourcils, intrigué :
- Dans les trois, il y a Gally… et qui d’autre ?
Minho, calme mais dur, coupe la discussion :
- Les deux coffreurs, Dan et Jok.
Je sens une tension monter dans ma poitrine. Gally… ça je m’y attendais presque. Mais Dan et Jok… ça ne me dit rien de bon. Leur réputation de brutes me suffit à me faire comprendre que ça ne va pas être simple. Mon cœur bat plus vite, mêlant excitation et peur. Certaines décisions et alliances peuvent changer ma vie en un instant. Je m’accroche à ma respiration, essayant de garder mon calme. Et quelque part au fond de moi… je veux prouver que je peux être utile, que je mérite de rester à leur côté, que je ne suis pas juste un “nouveau” que l’on jette dans un coin du Bloc.
- Puis tu sais pas la meilleur, Newt…! intervient Frypan, les bras croisés, le visage grave. Apparemment, Jessy est sortie de la chambre d’Alby, genre, tard, très tard hier soir…! C’est l’un de mes cuistots qui me l’a dit. Ça, ça craint pour moi… Il va sûrement vouloir le foutre à ma place…!
- Ça ne m’étonne même pas… souffle Newt en croisant les bras, visiblement contrarié. Il cherche probablement à se rapprocher de Blocards qui pourraient nous remplacer en tant que Maton… Toi avec Jessy, moi avec Fred… Souffle Newt un peu déprimé.
Un silence tombe, lourd, comme un voile qui s’épaissit autour de nous. Aucun mot ne sort, juste le bruissement des feuilles et le souffle de la brise. Chacun reste figé, les yeux perdus dans le vide, les mains crispées, réfléchissant à ce que cela implique. Leurs visages, d’habitude si expressifs, se ferment, marqués par l’inquiétude. Je les observe, et un frisson me parcourt. Je vois à quel point ils semblent tous en détresse, comme s’ils mesuraient soudain l’ampleur de ce bloc qui ne pardonne rien. Les sourcils froncés, les mâchoires serrées, leurs gestes deviennent prudents, hésitants. On dirait que chacun cherche une solution dans le vide, mais que la peur les paralyse.
Le silence se prolonge jusqu'à ce que Winston ose l’interrompre, posant la question que tout le monde se pose :
- Bon… on fait quoi pour Alby alors ?
Personne ne répond immédiatement. L’incertitude flotte dans l’air, lourdement. Puis Newt incline la tête, la mâchoire serrée :
- Alby ignore notre avis, il s’entoure de nouveaux Blocards à qui il donne des responsabilités et laisse passer des choses inacceptables… On doit réagir.
- Comme quoi ? demande Minho, un peu sec, sortant de son mutisme.
Le ton claque, bref, tendu. Pas agressif… mais chargé. Comme s’il contenait mille choses qu’il ne disait pas. Comme si deux mots seulement suffisaient à masquer un orage entier. Newt le fixe, surpris par la brusquerie. Son regard se plisse, interrogatif, comme s’il cherchait silencieusement pourquoi. Pourquoi ce ton-là ? Pourquoi cette retenue électrique ?
- Par exemple, le fait que Gally ait frappé Thomas, répond Newt simplement, fixant le coureur.
Un silence minuscule tombe. Une seconde à peine. Mais je la sens vibrer. Le regard de Minho change. Une colère passe, rapide, nette. Pas dirigée contre Newt, ça, je le vois immédiatement, mais contre… autre chose. Quelque chose de dissimulé, d’enfoui. Newt attend une réponse, le visage ouvert, presque blessé par cette tension inhabituelle entre eux. Minho, lui, semble lutter intérieurement, comme si son propre silence l’étouffait. Et moi… mon cœur bat plus vite. Je sens que quelque chose se joue entre eux, quelque chose d’important, que je ne comprends pas encore.
Mais soudain, la voix de Minho déraille sur une émotion mal contenue. Il attrape brusquement le bras de Newt, ses doigts se refermant avec une force trop vive, presque désespérée. Le tirant d'un geste sec vers lui.
- Où encore ce que t’a fait subir Gally ?!
Newt sursaute légèrement, surpris par la soudaineté du geste. Ses yeux s’écarquillent, son souffle se coupe un instant. Dans la lumière vacillante de la lanterne, je vois tout : la colère de Minho, brute, tranchante… la stupeur blessée de Newt… et une inquiétude féroce, presque viscérale, qui traverse le regard du coureur. Minho n’est plus froid, ni distant. Il est… inquiet. Furieux. Concerné d’une manière que je n’avais jamais encore vue chez lui. Visiblement, il sait ce que Gally a fait à Newt. Chose que j’ignore encore… et l’ignorance me brûle, là, sous la peau… Newt, lui, baisse imperceptiblement les yeux, comme si le souvenir remontait déjà, acide et pesant. Minho se tend davantage, les poings crispés, les mâchoires serrées jusqu’à blanchir, prêt à exploser. On dirait qu’il retient un ouragan juste derrière ses côtes.
- Ce n’est pas le sujet de ce soir… souffle Newt en repoussant doucement Minho, sans le regarder. Et je ne pense pas qu’Alby soit au courant.
Je reste immobile une seconde, pris entre l’ombre et la lueur tremblante de la lanterne. Quelque chose me serre la poitrine. J’ai besoin de comprendre, de rassembler les morceaux… alors je tente encore, avec prudence, la voix un peu plus basse :
- Il t’a fait quoi, Gally ?
Newt relève brusquement la tête. Son regard accroche le mien, tranchant, presque dur malgré le tremblement discret dans sa pupille.
- J’ai dit que ce n’était pas le sujet, me coupe-t-il d’un ton sec. Comme une gifle froide.
Je reste figé, surpris. Newt ne m’a jamais parlé comme ça. Pas à moi. Un souffle court me traverse, pas de colère, non… une inquiétude soudaine. Si son ton se brise ainsi, c’est que ça lui coûte. C’est que ça lui fait mal, vraiment. Et dans son visage tendu, dans la crispation furtive de sa mâchoire, je comprends que ce qu’a fait Gally… c’est plus sombre que ce que j’imaginais…
- Ne vous disputez pas, les gars ! intervient Winston, la voix tremblante d’inquiétude. On doit rester soudés, sinon c’est foutu pour nous. On sera sous le contrôle total d’Alby et de Gally…
Ses mots tombent comme un verdict, lourds, irréversibles. Je sens un frisson me remonter l’échine. L’idée qu’Alby puisse régner sur nous sans contrepoids, que Gally puisse agir comme bon lui semble… ça me glace. Je repense au regard de Newt, à ce qu’il refuse de dire. Non. Je ne peux pas laisser ça arriver.
- Ah ouais… et comment ? réplique Frypan en croisant les bras, l’air amer. On n’est que six face aux autres Blocards ! C’est foutu d’avance. Même si on reste soudés… on sera tous remplacés et… Gally fera ce qu’il veut…
Il lance un regard vers Newt, un regard lourd, presque désolé. Et dans la lumière vacillante, je vois Newt se tendre, brusquement. Sa gorge se contracte ; il déglutit, une fois, deux fois, comme si quelque chose lui remontait, du dégoût, de la peur, ou un souvenir qu’il tente d’avaler de force. Sa voix tombe, basse, grave, éraflée par une angoisse qu’il essaie de dissimuler :
- Alby aussi…
Un frisson brutal me traverse. Et à cet instant, tout se réarrange dans ma tête, comme un puzzle. Alby qui garde Newt près de lui, trop près. Alby qui s’énerve dès qu’il le contredit. Alby qui “protège” Newt d’une manière qui sonne faux, possessive, étouffante. Et Newt… qui se ferme d’un coup, qui recule d’un pas invisible, qui se crispe dès que son nom est prononcé.
- T’inquiète, murmure Minho en attrapant brusquement le bras de Newt, son geste à la fois protecteur et désespéré. Je serai là pour te protéger.
Il le tire légèrement vers lui, les doigts serrés comme s’il voulait l’ancrer, le retenir, empêcher le monde entier de lui retomber dessus. Son regard brûle d’une promesse qu’il semble prêt à défendre contre tout le Bloc. Mais la réaction de Newt me coupe presque le souffle. Il se dégage d’un mouvement sec, vif, presque violent, comme si le contact de Minho le brûlait. Ses yeux lancent un éclair, une douleur mêlée de reproche.
- Oui, comme tu as été là pour me protéger la dernière fois, lâche-t-il, la voix tranchante, chaque mot claquant comme un fouet.
Minho recule imperceptiblement, frappé de plein fouet. Je le vois vaciller, juste un peu, comme si la phrase de Newt avait touché un point qu’il cache à tout prix. Newt poursuit, le souffle court, la mâchoire serrée d’une rage qu’il retient à peine :
- Et puis… j’ai pas besoin de protection. J’ai besoin de sortir de ce foutu Bloc.
Sa voix se brise légèrement sur le dernier mot. Une fissure. Une vérité trop lourde. Minho baisse un instant les yeux, comme si la culpabilité lui mordait la poitrine. Et Newt, lui… il se tient droit, mais tout en lui tremble, à peine, juste assez pour que je le voie. Et moi, immobile, je sens mon cœur cogner contre mes côtes. Parce que ce qu’il vient de dire, ce qu’il n’arrive plus à retenir, laisse entrevoir un gouffre dont je ne soupçonnais pas l’ampleur.
Mais Newt semble soudain se rendre compte de ce qu’il vient de dire… et surtout de l’effet que ses mots ont sur Minho. Son visage se décompose légèrement, ses épaules s’affaissent d’un millimètre. Il inspire, hésite, puis murmure, la voix basse :
- Désolé… j’aurais pas dû dire ça. J’aurais pas dû m’énerver…
Minho relève les yeux vers lui. Il hoche la tête, lentement, sans une once de rancune, bien sûr qu’il accepte les excuses de Newt, il le fera toujours, mais je vois sa gorge se contracter, comme si les reproches venaient encore de le frapper en plein cœur. :
- C’est rien… C’est oublié. Inspire-t-il doucement.
Puis comme pour passer à autre chose, Newt, qui passe une main dans ses cheveux blond, reprends :
- Winston a raison, en tout cas. Si on veut faire face à ce que Gally et Alby montent autour d’eux… faut rester soudés. Tous les six.
Frypan souffle, secoue la tête, les bras lourds contre son torse, dépité.
- Ouais, bon… c’est bien joli tout ça, mais on est toujours que six. La majorité des autres auront trop peur d’agir, et on peut les comprendre…
Il déglutit, se passe une main nerveuse sur la nuque. Chuck, tremblant, finit par lâcher, presque en chuchotant :
- En même temps… quand on sait ce que peut faire Gally.
Il dit ça en fixant Newt, droit dans les yeux. Et Newt, aussitôt, baisse le regard, comme si ce simple contact le brûlait, comme si Chuck venait de toucher une plaie encore ouverte. Je remarque alors quelque chose qui me serre le ventre : Winston fixe Newt. Frypan fixe Newt. Même Minho, immobile, le regarde avec une intensité lourde de sens. Tous. Ils le regardent. Comme si chacun savait exactement ce que Gally lui a fait. Sauf moi… Je suis le seul à ne pas savoir et ça me bouffe…
Puis, un frisson passe dans le cercle, glisse contre les murs comme une ombre froide. Personne ne parle. Le silence qui tombe est lourd, épais, presque étouffant, un silence où chacun réfléchit, chacun mesure le danger, chacun imagine le pire… Je comprends que ce qu’on affronte n’est pas juste un conflit entre Blocards… C’est une menace qui ronge déjà tout le Bloc… et dont Newt porte les marques plus que n’importe qui.
Je réfléchis…. Les mots des autres tournent dans ma tête, se heurtent, se répondent. Six contre tout un Bloc. Six contre Gally, contre Alby, contre ceux qui les suivent… par peur plus que par loyauté. Et soudain… ça s’éclaire…! Une évidence me tombe dessus, presque comme un choc. Gally n’est pas vraiment apprécié. Alby non plus, pas quand on regarde de près. Winston s’entend très bien avec les Trancheurs, eux, ils l’écouteront. Frypan a presque tous les cuistots derrière lui, hormis Jessy. Et si les injustices continuent… si la pression monte… si Gally et Alby dépassent encore une ligne ? Alors Antoine, Zart, Dall… et plein d’autres… pourraient très bien se rallier à notre cause ! Parce qu’ils vivent tous ici, eux aussi. Parce qu’ils voient tout. Parce qu’ils en ont marre. Je le sens. Comme une pulsation. Comme un soulèvement possible. Et d’un coup, la peur se dissipe assez pour laisser place à autre chose. Une énergie brute, un élan chaud, presque féroce, qui me pousse en avant. Je m’avance d'un pas, je sens leur regard, leurs doutes, leur fatigue. Et je parle avant même de réaliser que ma voix se hausse :
- Pas forcément ! On n’est peut-être pas que six ! Tout n’est pas perdu !
Ils me regardent tous, surpris, presque figés. Frypan fronce les sourcils. Winston ouvre la bouche sans trouver de réponse. Chuck relève la tête, comme si je venais d’allumer une lumière devant lui. Et Newt… Newt me regarde avec quelque chose qui me percute au ventre : une lueur soulagée, presque heureuse. Comme si, juste un instant, il voyait la possibilité de respirer à nouveau. Comme si ça le rassurait de me voir prendre le rôle qu’il n’a plus la force de tenir. Comme si… il me faisait confiance. Vraiment. Et ça me donne encore plus envie de me battre.
- T’as une idée, le nouveau ? me lance Minho.
Sa voix claque. Pas ironique, juste piquante. Agressive. Il me parle comme s’il doutait de moi, comme si l’idée même que j’aie quelque chose à proposer était ridicule. Mais derrière ce ton-là, j’entends autre chose : la tension, la douleur encore vive, la colère qu’il n’arrive pas à évacuer après la dispute avec Newt. Il rabat tout ça sur moi. Comme si j’étais l’option la plus simple, la plus sûre, pour évacuer ce qu’il n’a pas le droit de dire ailleurs. Je sens son regard accroché au mien, tranchant, presque défiant. Et pourtant… malgré son ton dur, malgré cette pointe de mépris, je ne recule pas.
- Oui ! Répondis-je au coureurs, on n’est peut-être que six… mais beaucoup ici n’aiment pas Gally. Et Alby n’est plus tellement apprécié non plus, surtout depuis qu’il ferme les yeux sur tous les mauvais comportements de Gally.
Je me redresse, la gorge sèche mais la détermination plantée dans la poitrine comme une pointe brûlante.
- Et le fait qu'ils soient inséparables, ça peut jouer en notre faveur, dis-je, ma voix un peu trop vive, un peu trop tranchante. Les Blocards le suivent parce qu’ils ont peur, pas parce qu’ils y croient. Et moi, je propose qu’on renverse la tendance.
Je m’approche de Newt sans réfléchir, attiré par lui comme par un feu discret. Sa silhouette mince se tend à mon approche. Je prends sa main dans la mienne, sa peau est fraîche, douce, presque fragile entre mes doigts. Il relève les yeux, surpris, l’ombre de l’inquiétude tremblant dans l’or de son regard.
- Ici, la majorité des Blocards t’apprécie, souffle-je avec une conviction qui me brûle la langue. Tu es doux. Gentil. Un pilier. Toujours là pour défendre le plus faible. Au moment opportun… il faudra que tu devienne Maton à la place d’Alby. Et si on convainc assez de Blocards, ça peut fonctionner.
Newt cligne des yeux, presque comme si je venais de lui souffler un vent trop fort en plein visage.
- Moi… à la place d’Alby…? Je ne sais pas si…
Il détourne le regard, ses cils blonds frémissant, sa bouche fine se pinçant dans une hésitation qui me serre le cœur.
- Mais si ! je le coupe aussitôt, refusant de laisser la peur s’installer dans son esprit comme un brouillard.
Et autour de nous, quelque chose change. Frypan se redresse, ses yeux sombres brillant d’un courage naissant. Winston fronce les sourcils, l’air partagé entre conviction et terreur, mais il m’écoute. Chuck, lui, boit mes mots comme s’ils étaient une vérité qu’il attendait depuis toujours.
- Winston peut parler aux Trancheurs. Ils l’aiment bien, ils se rallieront à lui ! Bien plus qu’à Gally et Alby ! Et puis, ils t’apprécient aussi ! Frypan peut faire pareil avec les cuistots. Minho avec les coureurs. Et puis… répète-je en serrant la main de Newt un peu plus fort, tu as les Scarleurs aussi de ton côté !
Newt déglutit. Un petit souffle nerveux s’échappe de ses lèvres.
- C’est vrai… marmonne-t-il. Mais… je ne suis pas sûr d’être assez fort pour tenir ce rôle-là…
Il retire sa main des miennes, la perte de chaleur me fait presque frissonner. Il croise les bras, son torse mince se refermant sur lui-même comme une coquille. Sa tête se détourne, son profil soudain si fragile que j’ai l’impression qu’un simple mot pourrait le faire s’effondrer. Je le regarde… vraiment. La pâleur de sa peau. La fatigue qui s’accroche sous ses yeux. La crispation presque imperceptible de sa mâchoire. Cette tension dans ses épaules qui dit bien plus que ses mots. Il a peur. Et il est épuisé. Et je comprends d’un coup que derrière son courage habituel, derrière ses sourires doux et ses paroles apaisantes, Newt tient debout par force d’habitude… pas par force réelle..Et ça me donne soudain envie de le protéger encore plus fort…
Minho, lui, ne me quitte pas des yeux. Son regard se durcit, se resserre, comme une lame en train de se forger.
- Sans compter le risque que ça fait prendre à Newt, lâche-t-il d’un ton sec. Si ton plan ne fonctionne pas, c’est lui qui prendra. En voulant prendre la place d’Alby, il sera considéré comme le leader de ce mouvement.
Le silence tombe d’un coup. Les mots de Minho claquent encore dans l’air, lourds, trop lourds. Je tourne la tête vers Newt. Il reste immobile, les yeux écarquillés, la bouche entrouverte. On dirait qu’une ombre glacée vient de passer sur son visage. Sa peur est palpable, une petite contraction dans sa gorge, un tremblement discret dans ses doigts. Et Minho, juste à côté, le voit. Je le sens dans la tension de ses épaules, dans la rage sourde qui remonte et qui n'est pas dirigée contre moi… mais contre l’idée de voir Newt brisé, exposé, fragile..Quelque chose se serre en moi. Trop fort….Alors je me redresse, le souffle court.
- Alors je le ferai, dis-je.
Les yeux de Minho se relèvent d’un coup vers moi, tranchants.
- Toi…? répète-t-il, choqué.
- Oui, moi. Je suis le nouveau. Si le plan foire, c’est sur moi que ça va retomber. Pas sur vous. Pas sur Newt. Tu as raison, Minho… Je ne veux pas lui faire prendre de risques. Ni à aucun d’entre vous.
Un silence épais retombe. Tous me fixent comme si je venais de renverser une pierre sacrée. Je reprends, la voix basse mais brûlante :
- Vous avez déjà trop souffert. Pendant des années pour certains… Moi, j’ai encore la force de me battre. Je n’ai pas peur d’Alby. Et encore moins de Gally.
Je pose une main sur ma poitrine ; mon cœur bat fort, presque douloureux.
- Mais je ne pourrai pas faire ça sans vous. Vous êtes tous acceptés ici. Vous avez des amis, des alliés qui ont juste… peur d’agir. Il faut les convaincre, un par un. Et quand le moment viendra… quand les tensions seront trop fortes, quand Alby ou Gally dérailleront…
Je m’avance..Je pose une main sur l’épaule de Newt, je sens la chaleur de sa peau, sa fragilité tendue sous mes doigts. L’autre se pose sur l’épaule de Minho, solide, contractée, vibrante d’un mélange d’inquiétude et de colère contenue.
- Alors j’agirai, dis-je en les regardant droit dans les yeux. Je vous promets de tout faire pour vous aider. Et pour vous protéger.
Newt me fixe, et ses yeux brillent… Un éclat humide, discret, qui me transperce. Une émotion trop large pour son corps mince. Minho, lui, baisse lentement sa garde. Son visage change, la dureté fond, remplacée par un étonnement presque vulnérable. Je vois la surprise, le choc… et puis quelque chose d’autre. Un espoir minuscule, mais réel, qui s’allume dans son regard sombre. Chuck étouffe un sanglot, ses larmes roulent sans qu’il essaie de les cacher. Frypan, ému lui aussi, pose une main lourde et rassurante sur son épaule. Winston regarde la scène avec des yeux agrandis, comme s’il assistait à un miracle, comme si quelque chose venait enfin de se déverrouiller dans la nuit du Bloc. Et moi… Je me tiens entre eux, mon souffle tremblant, la résolution brûlant dans mes veines. Je ne recule plus.
- J’ai besoin de vous, conclus-je en leur adressant un sourire que j’essaie de rendre rassurant malgré le tremblement léger qui m’habite encore.
- Tommy… souffle Newt.
Sa voix glisse jusqu’à moi comme un baume fragile. Il pose une main sur mon bras, sa paume chaude, fine, me fait frissonner. Ses yeux brillent d’une émotion douce, vibrante, mais derrière ce voile de sensibilité, je vois le courage revenir, lentement, comme une braise qui reprend vie.
- Je t’aiderai… autant que je peux, murmure-t-il, déterminé malgré la peur encore tapie en lui.
- Je t’aiderai aussi, mec, ajoute Minho en posant sa main sur mon épaule, une main ferme, solide, presque fraternelle.
Son geste… c’est le début de quelque chose. Une confiance fragile mais réelle. Peut-être même une amitié. Je souris, la poitrine serrée.
- Merci, dis-je en les regardant tous avec toute la force dont je suis capable.
Frypan et Winston se rapprochent aussitôt, entraînés par l’instant. Chuck, lui, bondit presque et vient s’enrouler autour de ma taille, les bras serrés comme un enfant refusant de lâcher une bouée.
- Tu es trop fort, Thomas ! Je suis heureux que tu sois là ! pleure-t-il d’une voix tremblante.
Je lui ébouriffe les cheveux, incapable d’empêcher le sourire qui me gagne.
- Hé, hé… rien n’est fait encore. Mais on va se battre tous ensemble, ok ?
- Ton plan tient la route en tout cas, dit Minho.
Son ton a changé, plus doux, plus posé. Plus aucune trace de l’agressivité de tout à l’heure.
- C’est clair ! Moi j’ai plein d’amis au Bloc ! Je suis très apprécié et je pourrais les convaincre ! se vante Frypan, gonflé d’un enthousiasme nouveau.
- Oui, moi aussi ! approuve Winston, déjà inspiré. Newt hoche la tête.
- C’est vrai. Mais attention à qui vous parlez quand même. Certains, par peur, pourraient se ranger derrière Alby. Il va falloir être vigilants. Et parler seulement aux personnes en qui vous avez entièrement confiance.
Winston intervient aussitôt :
- Déjà, je suis sûr que Tony et Steve nous suivront. Ça fera deux de plus.
- Moi, y’a Dall qui suivra, c’est sûr ! ajoute Frypan avec fierté.
Newt réfléchit un instant, puis :
- Zart pourrait se ranger de notre côté. On est assez proches.
Il tourne ensuite les yeux vers Minho.
- Je pense que Ben me suivra, dit celui-ci. Les autres… J’sais pas trop. On est coureurs, on parle pas des masses entre nous.
Je fais un rapide calcul dans ma tête.
- C’est parfait ! Juste avec ceux-là, on est déjà onze !
- Ouais enfin… face à quarante-quatre personnes quand même, me rappelle Winston en grimaçant.
- Oui, mais plus Alby et Gally vont multiplier les faux pas, plus les Blocards nous rejoindront.
Newt inspire profondément, puis, avec une détermination retrouvée :
- Alors on fait ça.
Je hoche la tête. La pression retombe un peu, mais une autre monte immédiatement.
- Et si jamais on se fait choper, dites que c’était mon idée. Compris ?
Je balaye mes camarades du regard.
- Compris, répondent Frypan et Winston sans hésiter.
Newt, lui, murmure :
- On ne se fera pas choper… Il ne t’arrivera rien…
Il serre ma main, et la chaleur de sa peau me traverse tout entier. Mes joues s’enflamment aussitôt. Je rougis comme un idiot. Et Minho… Minho observe la scène. Son regard se durcit légèrement, pas violemment, mais juste assez pour que je sente une pointe de jalousie, ou de frustration, je ne sais pas. Mais c’est un regard qui me perce. Alors je lâche la main de Newt, presque brusquement, et je fixe Minho droit dans les yeux, profitant de l’occasion pour accéder à mon objectif le plus précieux.
- Minho, il faut aussi que tu me prennes comme coureur.
Il arque un sourcil. Puis un sourire naît sur ses lèvres, un vrai sourire, presque moqueur, mais loin d’être méchant.
- Tu ne manques pas, du culot… dit-il en croisant les bras, amusé par mon assurance.
Et son sourire me rassure plus que je ne devrais l’admettre… même si je ne comprends pas encore totalement ce qu’il signifie.
- Accepte-le, intervient Newt en ma faveur. Il faut vraiment qu’on trouve une sortie au plus vite… Ici, ce n’est plus vivable.
Minho finit par hocher la tête.
- Bien sûr que je le prends comme coureur. Il a visiblement assez de couilles pour ça. Il se penche un peu vers moi, les yeux brillants d’un léger défi. Mais pour ce qui est du cardio… on verra ça au test.
Un frisson d’excitation, et d’appréhension, me traverse. Et pour la première fois depuis mon arrivée…
- Merci, Minho, dis-je avec force.
- T’as pas intérêt à me décevoir, lance Minho avec un sourire provocant, presque joueur.
Je hoche la tête, le cœur battant d’une fierté nouvelle. Ses mots me piquent, me poussent, m’allument.
- Tu n’as pas à t’en faire, répondis-je avec un souffle sûr, peut-être même un peu trop sûr… mais j’y crois.
- Maintenant que c’est clair, et que le plan est établi, retournons nous coucher, conclut Frypan en baillant, ses paupières déjà lourdes.
Winston approuve d’un « mhm » convaincu et pose une main douce sur l’épaule de Chuck pour l’entraîner avec lui.
- Bonne nuit, dit-il dans un petit souffle fatigué.
Chuck essuie ses larmes du revers de la manche, puis m’offre un petit sourire tremblant avant de suivre les autres. Minho, lui, tourne son visage vers Newt. Un simple regard. Mais suffisamment clair pour que Newt comprenne qu’il l’attend.
- J’arrive… dit Newt doucement, sa voix se faisant plus basse.
- Ok, répond Minho.
Il me fixe encore une seconde, un regard étrange, indéchiffrable, où se mélangent méfiance, curiosité, peut-être même une pointe de jalousie. Puis il détourne les yeux et s’éloigne vers le dortoir à grandes enjambées silencieuses. Les bruits de pas s’éteignent un à un. Les silhouettes disparaissent derrière les murs sombres du Bloc endormi. Et soudain, je me retrouve seul. Seul face à Newt.
La nuit semble retenir son souffle autour de nous. L’air est frais, chargé de l’odeur de terre et de bois humide. Et Newt, éclairé par la faible lumière qui filtre des lanternes… il paraît encore plus vulnérable. Plus réel.
Plus proche. J’avanve vers lui, je prends sa main, sa petite main fine, chaude, encore tremblante, entre les miennes. Je le dévore du regard sans même chercher à me cacher. La nuit est un voile, mais rien ne dissimule ce que je ressens.
- Merci pour tout, Newt…
Il écarquille les yeux, surpris. Comme si la sincérité dont je déborde venait de le frapper en pleine poitrine.
- Ne dis pas de bêtises… murmure-t-il.
Et soudain, il s’avance d’un pas, puis d’un autre, et m’enlace. Fort. Plus fort que je ne l’aurais cru… Ses bras m’enferment avec une urgence douce, presque désespérée. Je reste figé une seconde, surpris par l’élan. Le monde se suspend. Puis mes mains glissent instinctivement dans son dos, et je lui rends son étreinte, lentement, tout entier.
- C’est à moi de te remercier…, souffle-t-il contre mon épaule.
Je ferme les yeux. Sa chaleur, son odeur légère de paille et de savon… je m’y accroche.
- Non, c’est à moi… vraiment, murmure-je. Tu me fais confiance. Et tu sais pas à quel point… ça m’aide à avancer ici.
Il se fige légèrement, puis recule de quelques centimètres, les joues rosées, presque brillantes.
- C’est normal… dit-il d’une voix si petite que j’ai envie de le reprendre dans mes bras.
Je le dévisage un instant, puis la question me brûle les lèvres.
- Pourquoi tu me fais autant confiance, d’ailleurs ? On ne se connaît pas vraiment.
Il baisse les yeux, joue avec ses doigts comme un enfant pris au dépourvu.
- Je sais pas… Une intuition…
Une intuition…? Mon cœur se soulève. Je pense alors que peut-être… Newt ressent la même chose que moi, cette impression impossible, étrange, de le connaître depuis toujours. Comme si notre rencontre n’en était pas vraiment une. Je souris. Une chaleur douce envahit ma poitrine…
- Je te promets qu’on sortira tous ensemble.
Et là… quelque chose se brise dans son regard. Il détourne les yeux, d’un coup. Ses épaules se referment, sa voix devient presque froide.
- Ne fais pas de promesse que tu n’es pas sûr de pouvoir tenir, Tommy… dit-il en repoussant doucement ma main. Attends d’avoir couru dans le Labyrinthe une fois avant de dire ça. Ce n’est pas aussi simple que tu le crois…
Ses mots me frappent. Dur… Sec… Comme s’il venait de refermer une porte entre nous. Puis il tourne le dos, me laissant derrière lui, comme si la conversation était finie. Comme si ça ne comptait pas… Non. Pas comme ça. Pas avec lui…! Je le rejoins en deux pas, mon cœur martelant ma cage thoracique. J’attrape son bras, sans violence mais sans hésiter, l’obligeant à se retourner. Ses yeux s’ouvrent grands, surpris, presque blessés. Je prends son poignet, et dans un geste instinctif, sincère, irrésistible, je plaque sa main contre mon torse. Là, juste sur mon cœur. Si fort qu’il ne peut pas ignorer ses battements.
- Newt…, souffle-je. Ma voix tremble d’émotion, basse, vibrante. Je te promets qu’on sortira d’ici.
Un silence tombe… Dense. Électrique. Comme si tout le Bloc retenait son souffle autour de nous. Ses doigts frémissent contre ma peau. Et ses yeux… ses yeux dorés, fatigués, blessés… se remplissent d’une émotion que je n’ai jamais vue chez lui. Une peur trop lourde. Un espoir trop fragile. Et cette envie d’y croire… si forte qu’elle fait mal. Il ne dit rien. Mais dans ce silence, il me dit tout. Et moi… Je me fais la promesse intérieure que je les sortirai tous d’ici. Qu’importe le prix. Même si je dois me brûler entièrement dans ce Labyrinthe pour y parvenir.
- Alors… si tu ne tiens pas ta promesse…
Je sens sa main se poser sur ma joue. Newt… ses doigts effleurent ma peau, chauds, légers, presque timides. C’est un geste d’une douceur presque déroutante, comme s’il voulait graver quelque chose de plus profond qu’un simple contact. Nos regards se croisent, se retiennent, s’enchevêtrent un instant. Mon cœur se serre.
- Je te ferais regretter, souffle-t-il, un sourire à peine esquissé aux lèvres.
Je souris à mon tour, incapable de retenir ce que je ressens.
- Pas de problème, murmure-je, la voix claire malgré le tumulte dans ma poitrine.
Mes doigts viennent caresser doucement sa main posée sur ma joue, comme pour retenir ce moment fragile, pour qu’il ne s’évanouisse jamais.
- En tout cas… reprend Newt, plus lent, presque fragile. Merci d’avoir pris… le rôle de leader. Notre groupe manquait désespérément… d’un souffle… Et tu nous l’as donné ce soir. Il faut croire que tu es quelqu’un d’exceptionnel, dit-il en rougissant légèrement, la voix tremblante.
Je sens quelque chose se briser et se reconstruire en moi. Ses mots pèsent, brûlent et éclairent tout à la fois. Mon souffle se fait un peu court. Je suis troublé. Touché jusqu’au fond de ma poitrine.
- Pas autant que toi…
Je fais un pas vers lui, guidé par un instinct que je ne contrôle plus. Je pose ma main sur sa joue à mon tour. Nos souffles se mêlent, tièdes, rapides, vibrants d’un désir retenu. Je meurs d’envie de l’embrasser. Jamais je n’ai ressenti quelque chose d’aussi clair, d’aussi violent, d’aussi doux. Une promesse. Un espoir..Newt soutient mon regard une seconde, timide, ses lèvres entrouvertes… puis il détourne les yeux.
- Allons dormir maintenant. Demain, une longue journée t’attend avec Minho.
- Oui… dis-je, un peu déçu, un peu blessé, mais lucide. Ce n’est pas le moment.
On se sépare. Chacun regagne son dortoir, mais avant de tourner le dos, nos yeux se retrouvent une dernière fois. Un regard tendre, doux, presque secret. Comme un fil invisible qui refuse de se rompre.
Je rejoins enfin mon lit, le pas léger, l’esprit brûlant. Dans l’air flotte l’odeur familière du bois, de la chaleur humaine, des couvertures froissées. Les ronflements et les respirations régulières des garçons forment une mer tranquille de sons, mais je n’entends qu’une seule chose : les battements éperdus de mon cœur, qui semblent maintenant trop grands pour ma poitrine. Je m’allonge. Ferme les yeux. Et une seule idée tourne, lancinante, obsédante, impossible à chasser : Le Labyrinthe. Demain, tout commence…!
A suivre...!