Sandwich au thon

Chapitre 1 : Sandwich au thon

Chapitre final

2706 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 24/09/2026 23:00

Ilya entendit le bruit de la porte qui se refermait derrière Shane, et il resta bêtement assis là, sur son canapé, immobile, les yeux dans le vide, les bras ballants. Son esprit l’avait quitté.

Littéralement.

Il n’était plus dans son salon, mais dans une sorte de hall d’aéroport vide, étrangement propre et lumineux, tandis que son corps lui, était resté planté dans le canapé.

– Bienvenue au Service des Âmes Errantes ! s’exclama un petit homme derrière le comptoir d’accueil.

Son badge indiquait le prénom Raphaël. Il rajusta ses lunettes sur son nez en lisant un document.

– Alors, d’après votre dossier, vous êtes là en raison d’un choc émotionnel causé par un chagrin d’amour.

Ilya tiqua immédiatement.

– Chagrin d’amour ? Non. Non ! C’était juste un sandwich au thon. Un simple sandwich au thon, bon sang ! C’est lui qui a sur-réagit comme si je lui avais fait une demande en mariage. On a encore le droit d’être accueillant, non ? Ça n’engage à rien un sandwich au thon.

– Oui, bien sûr. Vous n’avez qu’à prendre place dans la salle d’attente, répondit Raphaël en désignant les rangées de sièges vides. Et vous viendrez me voir quand vous serez prêt à rentrer. Après vous être remis de votre… heu… histoire de sandwich au thon.

Ilya s’exécuta sans discuter. Toujours sous le choc de la réaction de Shane, il ne pouvait qu’apprécier cette parenthèse hors de la réalité qui lui était offerte, lui permettant de s’échapper un moment du bourbier dans lequel il s’était fourré.

Raphaël sentit son ventre gargouiller. Cette excuse de sandwich au thon était absurde. Cet homme était évidemment amoureux. Et évidemment en plein déni. Les humains étaient définitivement des créatures étranges. Son ventre gronda à nouveau. Cette histoire lui avait donné faim. Il quitta son poste pour se diriger vers la salle du personnel.

– Esther, appela-t-il. Tu peux me remplacer à l’accueil ? Je prends ma pause dej’.


Au paradis des aventuriers le Ranger terminait sa conversation avec un archange :

– La compagnie de machin-truc n’est pas si nulle que ça on dirait. Je vous transfert au S.A.E.

– Quoi ? Mais…

Le Ranger n’eut pas le temps de finir sa phrase. Il fut projeté hors du paradis des aventuriers, pour arriver dans le hall d’aéroport, en face du comptoir et d’une agente d’accueil nommée Esther.

– Bienvenue au Service des Âmes Errantes ! Vous êtes ici en raison d’une mort et d’une résurrection grâce au point de destin, dit-elle en consultant son dossier.

– Heu… Oui, c’est ça, confirma le Ranger. Si c’était possible de me renvoyer rapidement. Je suis le chef de groupe, mes équipiers sont perdus sans moi vous savez.

Esther continua de lire le document.

– Il est écrit que vous êtes mort en affrontant un monstre avec un sandwich au thon ?

Elle réprima le fou rire qui lui venait, mais ne put empêcher le sourire qui le remplaça.

– Oui, bon ça va ! Tout le monde peut se tromper !

– Bien sûr, bien sûr. Je vous prépare le transfert. Allez vous asseoir en attendant.

Le Ranger ravala sa vexation et prit place non loin d’un type torse nu avachi sur son siège. De part sa corpulence et sa musculature, il lui faisait penser au Barbare. Mais avec les cheveux propres.


Esther s’éloigna, sans pouvoir enlever le sourire qui lui collait à la figure. Un sandwich au thon. Attaquer un monstre avec un sandwich au thon. Elle en voyait de belles tous les jours dans son travail, mais ça ! Ça allait lui faire une sacrée anecdote à raconter à la machine à café.

Elle prépara le canal de recorporation et entra les coordonnées : Ranger, niveau 2, Château de Gzor, Terre de Fangh.

Elle se rappela que son collègue adorait renvoyer les gens dans le canal. Et puis elle avait faim, il était temps de prendre sa pause. Elle retrouva Raphaël qui terminait la sienne dans la salle du personnel.

– Tu peux prendre la relève, et emmener le type au sandwich au thon pour sa recorporation ? J’ai préparé le canal.

– Quoi ? Il n’a pas le temps de se remettre de ses émotions ?

– Non, ses équipiers l’attendent. Il paraît qu’il est le chef du groupe ou quelque chose comme ça. S’il reste là trop longtemps, il risque gros.

Si ses équipiers repartaient sans lui, il était foutu. Un Ranger, niveau 2, capable de confondre son épée avec un sandwich au thon, dans le château de Gzor, soit l’endroit le plus dangereux de la Terre de Fangh, elle ne lui donnait pas une demie-heure avant de retourner au paradis des aventuriers. Sans possibilité de retour cette fois-ci.

– Ah.

Raphaël se souvenait avoir vu sur le dossier du type au sandwich au thon, qu’il était une super star de hockey, et capitaine d’équipe. S’il avait un match à jouer, il ne pouvait en aucun cas se permettre de le manquer, pour une raison aussi peu valable que “sandwich au thon”. Il était effectivement temps de le faire rentrer.


– Votre canal de recorporation est prêt, annonça Raphaël à son client.

Ilya sortit vaguement de sa léthargie.

– Quoi ? Je peux pas rester encore un peu ?

– Vos équipiers vous attendent.

Ses équipiers ? Le match ?! C’était déjà le lendemain ? Le temps s’écoulait-il autrement dans ce lieu ? Venait-il de passer une vingtaine d’heures vautré dans son canapé, en état de choc ? Comment avait-il pu autant se laisser aller ?

Il devait se reprendre. Il avait un match à jouer. Il allait oublier Shane Hollander et ses – adorables – tâches de rousseur. Il allait enterrer loin dans son esprit cette foutue histoire de sandwich au thon, et repartir sur de bonnes bases.

Ilya se releva, déterminé.

– Ok, je suis prêt.

Raphaël conduisit Ilya jusqu’au canal de recorporation. Le vortex était ouvert. Il ne pensa pas à vérifier les coordonnées, Esther faisait toujours bien son travail, il n’y avait pas de raison.

– Vous n’avez qu’à entrer, et vous retrouverez votre corps.

Ilya s’avança.

– En vous souhaitant une bonne continuation.

Ilya fit un dernier pas et disparu dans le vortex. Raphaël sourit. Il était toujours heureux de voir les gens rentrer chez eux.


– Le voila.

– Oui !

– Alors la mauviette ?

Mauviette ? Qui osait traiter Ilya Rozanov de mauviette ? Cette question fut reléguée au second plan quand il réalisa qu’il n’était pas du tout dans son salon, mais dans un couloir obscur où régnait une imprégnante odeur de cadavre.

– Qu’est… Qu’est-ce qui se passe ?

– Tu es revenu d’entre les morts grâce au point de destin, lui répondit une femme en robe violette.

– Quoi ?

– Et grâce à la force de Crom, ajouta un mec musclé aux cheveux sales.

– Eh n’empêche, je lui ai bien pourri la face aussi, renchérit un nain en armure.

Une elfe vêtue de vert avec les oreilles pointues, et une créature massive à la peau verdâtre complétaient cette étrange bande.

– Qui êtes-vous ? Vous faites un genre de jeu de rôle grandeur nature ?

– Hein ?

– Mais qu’est-ce que tu racontes ? râla le Nain.

– Tu ne nous reconnais pas ? s’inquiéta l’Elfe.

– Je devrais ?

– Tu t’es pris une enclume sur la tête ? interrogea le Barbare.

– C’est un effet à retardement du chemin de l’oubli ? suggéra l’Elfe.

– Ça doit être une conséquence de sa mort, supposa la Magicienne.

– Ou alors, c’est sa bague d’intelligence qui lui a bouffé le cerveau, ricana le Nain.

– Takala miam miam, intervint l’Ogre.

– Et pourquoi je sens la vieille charogne ?

– C’est les tripes de la taupe garou, dit le Barbare.

Une taupe garou ? C’était quoi ce délire ?

– Tu étais tombé dans les pommes après un double coup de pattes sur le torse, expliqua la Magicienne.

– Mais quelle idée aussi d’attaquer un monstre avec un sandwich au thon ? fit remarquer le Nain.

Un sandwich au thon ? Encore une maudite histoire de sandwich au thon ?

– T’aurais du voir ça, reprit le Nain. J’ai fait un croche-pied à la taupe garou et je lui ai taillé le bide à la hache. Alors vu que tu étais par terre, tous ses intestins ont dégouliné sur toi.

– Il y en avait partout, s’était immonde, commenta l’Elfe.

Le cadavre de la créature reposait un peu plus loin, éclairé par le halo bleuté du bâton de la magicienne.

– Je me sens mal.

Ilya n’était pas douillet. Il pratiquait un sport de contact qui lui avait valu son lot de mauvais coups. Pourtant, il n’avait jamais rien connu de tel. Il était faible et une douleur aiguë lancinait dans toutes les parties de son corps.

– Je vais te faire un soin magique, proposa la Magicienne. Et après je prépare la téléportation. Il faut pas rester là.

Un cauchemar. C’était certainement un cauchemar. Il n’y avait pas d’autre explication. Il avait fini par s’endormir sur son canapé. Il allait bien finir par se réveiller.


Le Ranger se rapprocha du comptoir d’accueil et se racla la gorge pour attirer l’attention de Raphaël.

– Dites, c’est pour bientôt ?

– Pardon ?

– On m’attend. Quand est-ce que je vais pouvoir rentrer ?

– Vous êtes ?

– Je suis le Ranger.

Raphaël consulta son dossier. Ranger, niveau 2, résurrection par point de destin, mort pour avoir affronté une taupe garou géante à l’aide… d’un sandwich au thon ?

Oh. Oh ! Merde !

Un autre type au sandwich au thon.

– Je… bégaya-t-il. Je vais consulter ma collègue.


Esther était en train d’engloutir goulûment un énorme sandwich au thon quand Raphaël déboula dans la salle du personnel.

– Oh ! Toi aussi, tu manges ça ?

– Oui, répondit-elle la bouche à moitié pleine.

– La version française ou états-unienne ?

– J’sais pas. Mais c’est excellent ce truc. Je comprends que ça leur fasse faire n’importe quoi.

– Alors, à ce propos… Tu sais, tu m’as dit d’envoyer le type au sandwich au thon dans le canal de recorporation ?

– Oui, et ? Tu ne l’as pas fait ?

– Si ! Si, mais un peu plus tôt, j’avais moi aussi accueilli un type avec une histoire de sandwich au thon.

– Oh non.

– Donc, bah, c’est lui que j’ai envoyé. Et l’autre est toujours dans la salle d’attente.

Esther abandonna sa moitié de sandwich au thon sur la table et se précipita au canal de recorporation avec Raphaël.

– Mais enfin, quelles étaient les probabilités d’avoir deux types au sandwich au thon ? râla Esther.

Ils restèrent quelques secondes plantés devant le canal de recorporation.

– Bon ben faut aller le rechercher maintenant, déclara Esther.

Le vortex donnait toujours sur la même position et ils pouvaient ainsi voir les faits et gestes du Ranger habité par Ilya. Il était toujours dans le couloir sombre du château de Gzor, avec un air complètement hagard. L’Elfe lui mettait dans les cheveux une barrette en forme de lapin.

– Ils vont se téléporter, comprit Esther. C’est le moment idéal !


– Tir nalock az hoo eth’skavo ! prononça la Magicienne.

La vibration magique revint et emporta la compagnie d’aventurier hors du château de Gzor, en direction de Boulgourville.

Esther passa son bras à travers le vortex, intercepta l’esprit d’Ilya à la volée et le ramena d’une poigne ferme dans le Service des Âmes Errantes, alors que ses compagnons se réjouissaient de la réussite de la téléportation.

– Oui !

– C’est réussi.

– J’ai encore mes vêtements.

– On est dehors.

– Et il fait nuit.

– C’est toujours mieux que dans le château de Gzor.

– Eh, regardez ! s’exclama l’Elfe. Le Ranger est retombé dans les pommes !

– Oh, la mauviette !


– Bon sang ! jura Ilya, de retour dans le hall d’aéroport lumineux. Mais qu’est-ce qu'il se passe ?

– Toutes nos excuses, répondit Raphaël. Il y a eu comme qui dirait une confusion sur la personne.

– Tu te fous de moi ?

– Je ne me le permettrais pas.

– Je vais peut-être confondre ta tête avec un sac de frappe, qui sait ?

– Je comprends votre emportement, et il est tout à fait légitime. Votre… choc émotionnel est de toute évidence passé suite à cet incident. Nous allons donc pouvoir procéder à la recorporation. Vous devez être en forme pour votre match de demain, pas vrai ?

A l’évocation du match Raphaël vit Ilya reprendre ses esprits et retrouver son calme. Il acquiesça d’un bref hochement de tête.


Esther retrouva le Ranger dans la salle d’attente.

– Ah vous voilà ! s’exclama le Ranger qui perdait patience.

– Il y a eu une petite erreur. Mais vous allez pouvoir rentrer maintenant.

– Une erreur ?! Quelle erreur ?

– Il se trouve qu’il y a eu une légère confusion entre vous et un autre client.

– Quoi ?!

– Oui bon ça va. Tout le monde peut se tromper.

– Vous m’avez confondu avec le type qui ressemble à un barbare ?

– C’est exact.

– Mais comment diable avez-vous pu nous confondre ? On ne se ressemble même pas.

– Une sombre histoire de sandwich au thon. Bref ! La bonne nouvelle, c’est que vos compagnons ne sont pas partis sans vous. Si vous voulez bien me suivre, je vais vous ramener chez vous.


Le Ranger et Ilya se retrouvèrent côte à côte, attendant qu’Esther et Raphaël terminent de régler les coordonnées de leur canaux respectifs.

– Alors… commença le Ranger. Toi aussi tu es là à cause d’un sandwich au thon, il paraît ?

Ilya soupira. Ses récentes péripéties lui avait fait prendre du recul sur sa situation. Il trouva soudain ridicule de se mentir ainsi à lui-même. S’il y avait un endroit où il pouvait se permettre d’être honnête, c’était bien celui-là.

– En vérité, ils m’ont dit que c’était à cause d’un chagrin d’amour. Et c’est sans doute vrai.

– Quel rapport avec le sandwich ?

– C’était, je crois, une façon détournée d’avoir un semblant de rendez-vous.

– Un sandwich au thon pour un rendez-vous ? Tu m’étonnes que ça n’ai pas marché.

– Eh ben quoi ? C'est très bon un sandwich au thon. Et il était content avant que… Bon, bref ! Au moins je m’en sers pas pour attaquer des taupes garou ou je sais pas trop quoi, moi.

– Heu, oui, bon… J’ai paniqué…

– Tu feras gaffe en rentrant, le prévint Ilya. Tu es tout gluant et tu sens la tripe de taupe.

– Génial…


Esther et Raphaël effectuèrent cette fois-ci les transferts avec succès, non sans avoir vérifié et revérifié les coordonnées.

Le Ranger rentra à temps pour être témoin de la légende du nain à neuf jambes.

Ilya retrouva son canapé et débarrassa les deux assiettes du sandwich au thon, en songeant à l’aveu qu’il venait de proférer dans ce monde parallèle.

Et au S.A.E., à la machine à café, Esther et Raphaël remportaient la palme des anecdotes auprès de leurs collègues avec la désormais célèbre histoire du sandwich au thon.





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