Anemoia
Anemoia
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Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum Fanfictions.fr :
Si ma mémoire est bonne (septembre – octobre 2026)
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anemoia (nom commun)
(Néologisme) Nostalgie d’une époque que l’on n’a pas personnellement connue.
John Koenig, The Dictionary of Obscure Sorrows (2021)
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– I –
« L’envoyer à nouveau au combat serait du suicide ! Tu as vu ce que ça lui a fait !?
— Alors qu’est-ce que nous devrions faire ? Læ laisser errer dans les couloirs ? Tu parles d’une utilité.
— Saphir, je sais ce que tu penses, mais regarde-læ ! Nous ne pouvons décemment pas faire d’Ammolite un·e guerrier·e.
— Et nous avons besoin de tous les bras dont nous disposons. Iel devra se battre comme nous autres. Un point c’est tout. »
Le trou de la serrure qui, avant que cette dispute n’éclatât entre Saphir et Jade, avait servi à faire du bureau un huit-clos, laissait passer suffisamment d’images et de sons pour que læ concerné·e pût assister en secret à l’altercation inégale. L’aîné, en qui Maître Vajra avait entièrement confiance en ce qui concernait la direction des opérations et la répartition des tâches de chacun, imposait son avis à son cadet, à qui revenait la lourde mission qu’était celle de l’assister. Le dos courbé, les genoux pliés, læ jeune Ammolite ne pouvait que constater qu’une fois de plus sa simple existence causait des problèmes à tous ceux qui l’entouraient. S’éloignant de la porte et des négociations vaines de Jade, iel remonta le couloir jusqu’à atteindre, à l’étage inférieur, le balcon surplombant l’étang où fleurissaient les nénuphars.
En quoi son premier – et dernier – affrontement avec les Séléniens avait-il été désastreux ? Tout ce dont Ammolite se souvenait… en était bien antérieur. La réalisation læ frappa. C’était le néant complet, un vide, le noir absolu qui dévorait tout jusqu’au sens même des mots.
La gemme contempla un instant le titane luisant de blanc et d’argent que Rutile avait pu transformer en un bras de fortune. C’était donc ça, la cause de sa mise à pied. Son bras avait disparu, probablement emporté là-haut, sur la Lune, pour devenir bijoux et autres apparats habillant les corps de ces maudits Séléniens – si toutefois en eussent-ils l’utilité.
« Tout va bien ? »
Ce fut la voix du médecin en chef qui læ tira de sa rêverie.
« C’est une belle pièce, pas vrai ? Zircon me l’a trouvée sur la plage de la Création il y a quelques semaines. Je me la réservais au cas où j’aurais eu besoin de me réparer moi-même mais… étonamment, tes inclusions l’ont tolérée. Regarde comme c’est solide. »
Rutile ôta son long gant noir et tapota du bout de l’index le poignet découvert d’Ammolite. Crispé·e dans l’angoisse de voir son corps se briser, iel réalisa bien rapidement que cela n’arriverait pas. Un bruit résonna, émis par le léger frottement de leurs corps.
« Tu vois ? Aussi dur que moi. Si avec ça tu te l’abîmes encore, je ne sais pas ce qu’on pourra faire !
— Merci, Rutile… »
La voix d’Ammolite sortit difficilement de sa gorge, tandis que son corps entier tremblait.
« Tu penses qu’avec ça je pourrai mieux me battre ?
— Je ne peux rien te promettre, sinon on va encore me traiter de charlatan. Mais avec ça, tu seras moins fragile. »
Les yeux dorés de Rutile vinrent à la rencontre de ceux d’Ammolite. Une brise légère vint caresser ses cheveux irisés de carmin qui, le temps d’un souffle, ondulèrent en direction de la gemme assignée au soin des autres. Au moins, perdre un bras ne lui avait pas ôté ses souvenirs des longues heures passées à contempler au loin les reflets d’un rouge profond scintillant d’or que réverbéraient les rayons du soleil lorsqu’ils rencontraient le corps découvert de Rutile.
« Expose-toi bien au soleil, rappela-t-il, et je te recouvrirai de poudre ce soir. »
Saluant saon cadet·te d’un geste de la main, le docteur s’éloigna. Ammolite lui répondit, mais il était déjà bien trop loin pour le voir.
– II –
3,5.
C’était à 3,5 qu’avait été estimée sa dureté, ainsi que sa résistance. Plus élevée que celle de Cinabre, mais sans sécrétions toxiques lui permettant de se défendre ou se battre. Plus faible que celle d’Obsidienne, qui pouvait générer à volonté des éléments de son corps et les façonner en épées utiles à tous.
Comparée à celle de Diamant et de Bort, sa dureté était déplorable. À peine capable de toucher le corps d’une autre gemme sans risquer de mettre le sien en pièces. À peine capable de se battre contre les Séléniens, ni même de remplir une tâche commune.
Allongé·e sur la table de travail de Rutile, qui quant à lui était parti se reposer, Ammolite contemplait le ciel étoilé qui s’allongeait à l’infini au-delà de la fenêtre. Une méduse phosphorescente lui avait été mise à disposition pour l’éclairer au cas où iel se réveillerait dans la nuit. Enfin, c’était ce qu’iel s’imaginait, car une fois encore sa mémoire lui faisait défaut.
Ses mains jointes au niveau de son abdomen, Ammolite remua lentement les jambes, d’une façon qui lui sembla naturelle quoiqu’enfouie au fin fond de son esprit sans qu’iel ne sût où ce souvenir était rangé. Rutile lui avait greffé une jambe de cuivre, et la différence se sentait. Un peu plus frêle, elle lui semblait pourtant plus légère que sa matière brute et naturelle.
Des paroles que le docteur avait prononcées durant l’opération læ heurtèrent de nouveau.
« Ça ne se taille pas comme il faut. Il y a quelque chose qui cloche. »
Oui, ça, Ammolite en avait parfaitement conscience. Iel avait senti la façon dont Rutile avait creusé le haut de sa cuisse de sorte à pouvoir y mêler le cuivre qu’iel avait rapporté de la plage de la Création, semblait-il. Pour être honnête, la gemme n’en avait conservé qu’un bref souvenir, un fragment d’image encré de façon indélébile sur un matériau friable comme sa peau. Une vague impression, qui revenait de temps à autre lorsque quelque chose venait interrompre sa contemplation.
Quelque chose clochait, quelque part dans son corps, et Ammolite le savait. Quant à pointer ce problème du doigt, c’était une toute autre chose. Peut-être en parlerait-iel à Maître Vajra lorsque ses inclusions auront fait leur place dans celles du morceau de cuivre. Si quelqu’un devait connaître les raisons de son imperfection incapacitante, ce devait être lui.
Tournant son regard vers le croissant de lune se balançant dans son berceau d’encre, Ammolite laissa ses pensées vagabonder. Iel eut un sentiment de déjà vu, de déjà vécu. Mais une fois encore, sa mémoire lui faisait défaut tant cette sensation lui semblait lointaine.
Terriblement lointaine.
– III –
« Entre, Ammolite. »
La voix grave de Maître Vajra résonna dans la pièce, allant jusqu’à faire trembler les inclusions qui sommeillaient dans le corps de la gemme. Un bref sursaut, puis un pas en avant.
Le soleil à son zénith illuminait la grande salle, se réverbérant sur chaque parcelle des murs et du sol immaculés comme la première neige. L’écho timide des souliers d’Ammolite s’excusait de déranger la paisibilité des lieux.
Iel vint prendre place sur le coussin que leur figure paternelle avait déposé en prévision de leur entrevue. Enveloppés de ses gants aux longues manches remontant jusqu’à ses épaules, ses poignets vinrent prendre place sur ses genoux tout aussi précieusement vêtus. Toute précaution était à prendre pour prémunir toute éraflure, toute érosion de son corps tristement fragile. Et, ironiquement, cela empêchait à son corps de se nourrir de la lueur solaire.
« Je vois que les Séléniens t’ont de nouveau eu·e, soupira-t-il avec tristesse.
— Oh, ne vous en faites pas, Maître. Saphir a eu raison de m’envoyer au combat. J’ai pu protéger Grenat et lui éviter le pire. »
Sa réponse se voulut emplie de fierté, mais son sentiment véritable reprit rapidement le dessus sur cette fausse expression si difficile à contenir.
« Enfin, c’est ce qu’ils m’ont raconté… »
Iel baissa honteusement le visage vers ses genoux tremblants.
« Montre-moi, je te prie. »
Ammolite tendit d’une façon particulièrement fébrile son bras. Avec toute la délicatesse dont il faisait preuve lorsqu’il s’agissait de ses élèves, Maître Vajra fit glisser le gant avec une précaution digne des plus talentueux orfèvres, et découvrit doucement le bras gauche de la gemme. Au milieu de l’avant-bras se mêlaient d’une façon presque chaotique des éclats d’ammolite et d’aragonite. Les fragments anguleux et pointus brisés sous le choc avaient été remplacés par une teinte claire nuancée du même mauve que celui des améthystes qui avaient autrefois émergé de la plage de la Création avant d’être emportées comme leurs aînés. Ammolite se remémorait étrangement bien de l’éclat de son frère, disparu quelques siècles plus tôt, lorsqu’iel était encore juvénile.
« Mon pauvre enfant, murmura Maître Vajra en constatant la blessure pansée au mieux. Tu as dû souffrir.
— Au moins je peux me rendre utile pour les autres. Mais ils commencent à s’inquiéter de me voir… comme ça. »
Une tristesse retenue stagna sur le visage de l’aîné.
« C’est de ma faute si tu es frêle comme cela. J’aurais dû en prendre conscience avant de te donner forme.
— Maître… À ce propos… »
Le vacarme de la cloche de l’école, sonnée à de nombreuses reprises, étouffa les mots d’Ammolite, qui sentit les vibrations du son traverser son corps tout entier, affolant ses inclusions et rompant presque les connexions encore fraîches entre l’aragonite et son corps engourdi par la convalescence.
« Nous en reparlerons lorsque ces Séléniens auront été vaincus, tu le veux bien ? »
Ammolite ne put qu’acquiescer en contemplant la silhouette drapée de noir, presque divinement inatteignable, de Maître Vajra qui se hâtait de rejoindre les gemmes pour les épauler dans leur combat.
– IV –
Assis·e sur un tabouret de bois clair, Ammolite perdait son regard dans le vague. Des méduses phosphorescentes avaient été disposées çà et là pour lui permettre d’absorber autant de lumière que possible ; la grisaille de cette journée empêchait une guérison par la lumière naturelle.
Les autres gemmes passaient læ voir de temps à autre, s’enquérir de son état. Iel répondait en souriant que tout allait bien, mais s’efforçait de ne pas songer aux éclats dorés quoique ternes qui logeaient désormais dans son buste. De la pyrite, lui avait-on expliqué. L’or des fous, avait murmuré Maître Vajra en constatant son apparence, sans toutefois développer davantage.
Sa chemise ouverte laissait entrevoir ces perforations de son corps qui, sous la main experte de Rutile, avait pu être de nouveau réparé. S’il répétait qu’il aurait été possible de remettre à leur place chacun des fragments d’Ammolite eussent-ils été récupérés, Saphir arguait en retour que les éclats s’étaient brisés en poussière, emportés par le vent.
Face au miroir que Rutile lui avait présenté pour qu’iel se constatât de ses propres yeux, Ammolite s’était trouvé une faible ressemblance à Padparadscha. Une gemme défectueuse, née avec un corps imparfait ; comme ellui, en soi. Rutile s’efforçait de tailler des morceaux de gemmes avortées afin de lui redonner conscience, même temporairement. Si Ammolite avait déjà aperçu le corps inanimé, plongé dans un sommeil apaisé, iel n’avait pas eu la chance de rencontrer son aîné. Malgré cela, voir ces éclats de pyrite consteller son corps lui inspira un semblant d’appartenance, de ressemblance…
« Merci. »
Ammolite reconnut la voix de Diamant qui l’extirpa de ses pensées en l’entourant de ses bras, glissant son visage dans sa nuque. L’angoisse de risquer d’être brisé·e par cette étreinte figea Ammolite, avant que la douce voix de son aîné ne vînt l’apaiser.
« Si tu n’avais pas vu cette flèche, ils m’auraient emporté pour sûr.
— Je n’ai dû faire que mon devoir, répondit-iel comme pour protester, bien trop gêné·e par cette louange.
— Non, non, tu as toujours eu un regard perçant. Tu l’as montré une fois de plus. »
À bien y réfléchir, ce n’était pas la première fois qu’une gemme lui eût dit cela. Le visage et le nom lui échappaient, probablement perdus lorsque l’une des parties de son corps depuis remplacées s’était envolée en mille éclats.
« Tu sembles éprouver des difficultés à l’assimiler, mais la lumière perce tes iris comme nulle autre gemme. »
Qui cela pouvait-il être ? Pas même l’ombre d’une couleur ni celle d’une silhouette ne lui vint en mémoire au souvenir de ces paroles.
– V –
« Maître…
— Oh, Ammolite, mon enfant…
— Maître, je ne peux plus poursuivre ainsi… Je… »
Une fissure traversa le visage d’Ammolite, dévoilant les quelques tentatives de Rutile de contenir sa forme avec ce que les autres gemmes avaient rapporté de leurs patrouilles çà et là. L’iridescence du nacre pitoyablement amalgamé à sa joue vint luire en écho à celle de son corps de naissance comme pour assoir sa domination de ce fragment d’Ammolite difficilement intact.
Les paumes d’aragonite et de titane vinrent fébrilement contenir le visage, réprimant temporairement la fracture physique à défaut de celle de l’âme.
« Maître, je suis perdu·e, gémit Ammolite en se laissant choir sur un tabouret abandonné dans un recoin de la pièce. Je ne me souviens plus de ma véritable forme, et… »
Iel baissa un instant les yeux, contemplant les appendices minéraux qui avaient remplacé les originaux au fil des décennies et des siècles, saison après saison. Son corps n’était plus qu’un assemblage difforme de matériaux aux duretés incohérentes, rafistolages désespérés pour maintenir un semblant de silhouette qui n’était plus que l’ombre de ce qu’elle avait été.
« Maître, suis-je toujours Ammolite ? Ou bien ne suis-je plus qu’un monstre ? »
La fissure s’agrandit. Le nacre semblait s’effiler, rejoindre l’espace à combler pour réunir les deux pans du visage qui manquaient de s’arracher l’un à l’autre. Iel enserra sa tête dans l’espoir vain d’empêcher sa chute. Tout son corps tremblait, prêt à imploser et s’effondrer en millions de fragments aussi fins que les grains de sable qui l’avaient vu·e naître.
« Ammolite, mon enfant, calme-toi. »
Le murmure de Vajra sembla contenir un instant la catastrophe qui menaçait jusqu’à l’existence même de la gemme. La douce caresse, retenue pour ne pas effriter davantage sa roche fragile, parut l’apaiser, dissipant peu à peu les tremblements du corps aux brillances rouges et vertes là où la poudre læ protégeant habituellement de l’iode de l’air marin et des rayons ardents du soleil avait cédé face aux pressions des matériaux de son corps.
« Tu n’es pas, n’as jamais été et ne seras jamais un monstre. Quoi qu’il advienne de ton corps, tu es, as été et resteras Ammolite. Ton identité ne se définit pas par les matériaux qui te composent, mais par la façon dont tu te définis toi-même. »
Vajra s’agenouilla et, le visage relevé vers celui d’Ammolite, prit un ton plus grave.
« Ammolite, je te dois des excuses. C’est de ma faute si ton corps est aussi fragile. Je t’ai taillé·e à l’image de tous tes frères, alors que j’aurais dû davantage être à l’écoute de ta structure aussi singulière.
— Maître, je…
— Toutes les gemmes sont uniques, et chacun des fragments qui vous composent brille de sa propre lumière. Mais toi, mon enfant, ne brilles pas comme tes frères. J’aurais dû le comprendre dès le jour de ta naissance. Toi qui, encore brut·e dans ton matériau, te démenais pour vivre. Alors pardonne-moi, Ammolite. Je ne laisserai plus rien ni personne te faire douter de qui tu es. Et je ne laisserai plus rien ni personne t’arracher tes souvenirs. C’est une promesse. »
– VI –
Allongé·e dans l’herbe, le corps à quelques centimètres de la falaise, Ammolite scrutait le ciel. La clarté de la lune laissait entrevoir des reflets colorés que nulle gemme ne saurait décrire, ni même entrevoir lorsque le soleil obscurcissait la vue. Des éclats d’opale, de morganite, d’émeraude ou encore de péridot, scintillant par delà l’immensité du ciel, se reflétant dans ses iris avec la douceur d’une brise printanière. Était-ce là les couleurs des Séléniens, aussi intenses et élégantes que celles de ses frères, ou bien une rêverie nocturne ?
Le remous de l’eau en contrebas amena avec son bruit un flot de souvenirs. Comme enfouis au plus profond de son être, ils vinrent à Ammolite comme de vieux amis dont iel ignorait jusqu’alors l’existence, mais connaissait la chaleur.
Une mer infinie, dont la surface, d’un azur presque transparent, contrastait avec les profondeurs, d’un indigo opaque. Les ondulations des courants qui læ portaient et auxquels iel se laissait porter. De la végétation, plus luxuriante encore que celles qu’ellui et ses frères pouvaient trouver sur le continent et dans l’océan, même réunis. Des fleurs colorées aux tons jamais soupçonnés. Des coraux aux formes et mouvements labyrinthiques, adoptant des accents ocre et pourpre. De l’un d’eux s’extirpa un poisson menu, aux écailles si vives que Jade semblerait terne à ses côtés. Un groupement de méduses aux aspects semblables aux nénuphars passèrent au dessus de sa tête en remuant leurs ombrelles et tentacules.
Les images se projetaient dans ses yeux comme s’iel assistait à cette scène en cet instant même. Le bercement des courants marins lui parut davantage naturel que la pesanteur de son corps sur l’herbe ébouriffée par la brise nocturne. Les sons étouffés, plus profonds, étaient à ses oreilles la plus douce des mélodies ; celui du vent et de chants d’insectes n’était que vacarme assourdissant.
L’océan l’appelait.
Un fourmillement vint parcourir son corps, plus intensément là où sa pierre était restée pure comme au premier jour. La pyrite de son torse, l’aragonite de son bras gauche, le cuivre de sa jambe gauche et le titane de son bras droit résonnaient eux aussi, mais dans une dissonance qui semblait forcée plutôt que naturelle. Le nacre de son visage chantait en écho, chœurs accompagnant la mélodie de l’ammolite qu’était son corps.
Ammolite. Son nom ressemblait pourtant à ceux des autres, mais quelque chose n’allait pas dans ce terme. Lithos, la pierre. Ammo… ? Aucun de ses frères n’avait de nom aussi inexplicable ; à moins que seul·e Ammolite ne s’interrogeât sur la nature du sien ?
Sa voix répétait inlassablement ces deux syllabes, ses lèvres se rencontrant lorsque sa gorge voisait le son consonne. Plus iel répétait ces sons et plus ces images de la mer s’intensifiaient. La résonnance de son corps s’intensifiait. L’appel de son lieu d’origine, de l’endroit où iel devait retourner, s’intensifiait.
Toute gemme venait de l’océan, née des poussières prenant corps en des cristaux, adoptant naturellement cette silhouette rugueuse et anguleuse que Maître Vajra taillait et polissait jusqu’à leur donner forme et vie. Toute gemme était égale aux autres, en dépit de sa dureté et de sa résistance.
Mais Ammolite savait que sa nature était toute autre. Iel comprenait.
Si ses frères étaient nés de la cristallisation de matériaux inanimés, ce n’était pas son cas. Non, Ammolite était autrefois une créature vivante, comme celles du passé que Maître Vajra leur avait enseigné. Une créature qui avait vécu bien avant toute autre, bien avant ces êtres qui avaient assisté à la métamorphose de ces terres et des astres qui illuminaient encore, malgré l’aube naissante, ce ciel bienveillant.
Ammolite se souvenait de cette époque où, blotti dans une carapace, iel se laissait voguer au gré des courants marins, et se prêtait de temps à autre à nager en remuant ses membres de chair pour se rapprocher de l’objet de sa curiosité de l’instant. Iel avait vécu auprès de coraux, de poissons de toutes formes et de toutes tailles, d’algues et d’autres êtres vivant dans leurs coquilles – ses semblables.
Ammolite se souvenait de ce corps de chair, mortel, protégé de son milieu par cette coquille qui, à travers les âges, avait donné naissance à cette pierre, cette gemme imparfaite à laquelle Maître Vajra avait tenté de donner forme, quand bien même elle ne fût en rien sa véritable apparence.
Ammolite se souvenait, et la mer l’appelait. Retrouver les siens. Retourner là d’où iel venait. Chaque once de son corps de naissance trépignait d’impatience ; seul le nacre en partageait le sentiment.
Iel parvint à déloger les cristaux de pyrite logés dans sa poitrine en grattant leur pourtour. L’aragonite et le cuivre furent les suivants, de faible résistance face au titane que Rutile lui avait pourtant soigneusement greffé. Enfin, en sollicitant ses inclusions, iel put s’affranchir de ce bras pourtant si solide, mais qui portait en sa simple existence le souvenir de sa première perte irremplaçable.
Seul le nacre, lui aussi vestige de cette époque où iel vivait, eut la permission de rester près d’ellui.
De son unique bras naturel, Ammolite grava un message dans le cuivre qui se laissait modeler sous la dureté du titane. Un mot d’adieu, un signe d’acceptation, un remerciement pour Vajra. En rapiéçant son corps, en perdant peu à peu son identité et ses souvenirs d’ammolite, iel avait retrouvé sa place. Son véritable sens.
Usant de ses dernières forces, sollicitant plus que jamais son corps véritable pour conserver ces fragments du passé et du présent, Ammolite s’approcha du bord de la falaise.
Tandis que le soleil se dévoilait à l’Est, Ammolite s’en alla rejoindre les siens.