SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 56 : La route nord-est

3806 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 08/05/2026 10:40

Alexandra ne suivait pas la route nord-est.


Elle la coupait.


Le grappin claqua dans la fumée, mordit une poutre noircie, puis son corps partit en diagonale au-dessus d’une rue éventrée. Les gravats passèrent sous elle en une masse grise. Une fenêtre sans mur disparut derrière son épaule. Le câble vibra jusque dans ses os.


Elle lâcha.


Ses bottes frappèrent une corniche fendue.


La pierre céda sous son poids.


Alexandra ne s’arrêta pas.


Elle plia les jambes, se projeta vers le bâtiment suivant, lança de nouveau le grappin avant même que la corniche s’effondre derrière elle. Le crochet trouva une enseigne tordue. Le métal gémit. Elle tira.


La ville la ramena brutalement vers l’avant.


Une rue brûlait plus bas. Des corps étaient allongés près d’un chariot renversé. Un homme levait encore une main vers le ciel, mais personne ne pouvait s’arrêter. Pas là. Pas maintenant.


Alexandra passa au-dessus de lui.


Son regard ne quitta pas l’axe nord-est.


Dix minutes.


Varek lui avait donné dix minutes.


Pas parce qu’il croyait que dix minutes suffiraient.


Parce que la place n’avait pas davantage à perdre.


Une rafale coupa la fumée sur sa droite. Des éclats arrachèrent des morceaux de façade. Alexandra replia son corps contre le mur, glissa le long d’une gouttière arrachée, puis bascula par une fenêtre éventrée. Elle traversa une pièce sans toit, sauta par l’autre côté, lança encore le grappin.


Le crochet ne tint pas.


La brique céda.


Pendant une fraction de seconde, elle tomba.


Elle rattrapa l’encadrement d’une fenêtre du bout des doigts, sentit le bois se fendre sous sa paume, se hissa avec une violence qui aurait arraché l’épaule d’un soldat ordinaire.


Son souffle resta court une seconde.


Une seule.


Puis il revint.


Elle repartit.


Derrière elle, la place du QG continuait de tirer.


Sans elle.


Varek ne regarda pas la direction où Alexandra avait disparu.


Il n’en avait pas le droit.


La ligne devant la porte avait changé encore une fois. Le mur sud tenait, mais l’espace entre la descente de pierre et la ruelle des tailleurs devenait trop large. Les Vardéniens avaient cessé de tester la place comme des hommes qui cherchaient seulement un point faible.


Ils la mesuraient.


Varek le vit dans leur manière de reculer après chaque poussée, de laisser des morts là où ils étaient tombés, de reprendre les angles sans s’acharner. Ils ne lançaient plus des hommes pour gagner la porte.


Ils lançaient des hommes pour comprendre combien de temps elle résistait.


— Ils marquent nos réponses, dit Kairo.


Il s’était replacé près d’un pan de mur, la lame basse, le visage couvert de poussière. Du sang avait séché près de sa joue.


Varek lui accorda un bref regard.


— Oui.


— Ils ne veulent pas juste avancer.


— Non.


Une balle frappa le mur au-dessus d’eux.


Kairo ne bougea presque pas.


Son regard suivit le déplacement de la fumée.


— Ils cherchent ce qu’on protège.


— Tout le monde cherche ce qu’on protège.


— Pas comme ça.


Varek observa la descente de pierre.


Deux sections vardéniennes se repliaient légèrement. Une troisième avançait à couvert, non vers la porte, mais vers l’ancien atelier qui donnait sur l’aile médicale.


— Lior ! cria Varek.


Lior répondit depuis la ruelle en soulevant un morceau de charrette qu’il utilisait comme barrage.


— Je vois !


— Tu ne tiens pas la ruelle. Tu la fermes.


Lior comprit.


Il planta son grappin dans une traverse fendue au-dessus d’un passage, tira de tout son poids, puis pivota pour lier le câble autour d’un essieu brisé. Deux défenseurs locaux poussèrent avec lui. La charrette se mit de travers, grinça, bascula et obstrua l’entrée.


Les Vardéniens tirèrent aussitôt.


Les balles frappèrent le bois.


Lior recula d’un pas, secoua l’épaule, puis remit son arme en main.


La douleur sous ses côtes revenait par vagues.


Pas assez pour l’arrêter.


Assez pour lui rappeler qu’il y aurait une suite.


Thomas, plus haut, couvrait l’angle en appuyant son fusil sur la barricade. Son bras répondait encore, mais chaque recul de l’arme remontait jusqu’à sa nuque. Il ne chercha pas à bouger comme les autres.


Il n’avait pas besoin de mobilité.


Il avait besoin d’un axe.


— Trois à gauche ! cria un défenseur local.


Thomas inspira, retint, tira.


Un Vardénien bascula contre la descente.


Le deuxième glissa derrière un mur.


Thomas tira dans la pierre, juste au-dessus de lui.


Le soldat se baissa.


Kairo surgit alors de l’autre côté de l’angle, bas, rapide, presque sans bruit. Sa lame entra sous la garde du soldat avant que celui-ci relève son arme.


Thomas n’eut pas le temps de le remercier.


Le troisième ennemi tirait déjà.


Thomas abattit le canon.


Une fois.


Le soldat tomba.


Thomas serra les dents.


Son bras tremblait, mais il restait à lui.


Pour l’instant.


Dans la salle des cartes, Ilia avait cessé de regarder les cartes comme des cartes.


Elle les regardait comme des pertes possibles.


— Ils veulent l’ancien atelier, dit-elle.


Un opérateur, pâle, tourna la tête.


— C’est un détour.


— Non. C’est une main sur notre côté.


Elle traça une ligne brève au charbon.


— S’ils prennent ça, ils peuvent tirer sur l’aile médicale et couper le retour d’Alexandra.


Le silence dura une demi-seconde.


Puis elle dit :


— Deux hommes au passage des tailleurs. Pas plus. S’ils y vont à quatre, ils ne reviendront pas plus nombreux.


L’opérateur transmit.


Ilia entendit les cris dehors.


Elle ne releva pas la tête.


Son charbon glissa vers la route nord-est.


Aucun signal clair.


Seulement des fragments.


Civils.


Deux volontaires au sol.


Bruit dans les ruines.


Pas de réponse de Nerla.


Ilia serra le morceau de charbon entre ses doigts.


Il ne se brisa pas cette fois.


Sur la route nord-est, Nerla avait cessé de compter les rues.


Elles ne ressemblaient plus aux rues qu’elle connaissait.


La vieille femme avançait avec une lenteur douloureuse. L’enfant gardait les yeux fixés sur les bottes de Nerla, comme elle lui avait ordonné. L’homme blessé trébuchait tous les cinq pas et répétait encore qu’il pouvait marcher.


Le premier volontaire, celui qui restait, tenait son arme avec les deux mains.


Trop serré.


Nerla le vit.


— Desserre tes doigts.


— Quoi ?


— Tu vas rater si tu tires comme ça.


Il avala sa salive, obéit maladroitement.


Quelque chose gratta derrière les décombres.


Tous s’arrêtèrent.


Nerla leva la main.


La fumée bougeait entre deux murs effondrés. On aurait pu croire au vent. Mais le vent ne respirait pas.


La vieille femme murmura :


— Qu’est-ce que c’est ?


Nerla ne répondit pas.


Elle poussa l’enfant derrière elle.


— Atelier. Là-bas. Porte bleue.


— Elle est bloquée, dit le volontaire.


— Alors débloque-la.


Il se précipita vers la porte.


Le bois avait gonflé sous le choc des bombes. La serrure était tordue. Le volontaire frappa avec la crosse de son arme.


Une fois.


Deux fois.


La respiration dans les ruines s’arrêta.


Nerla sentit ses bras se couvrir de froid.


— Plus vite.


Le volontaire frappa encore.


La porte céda.


— Entrez ! dit Nerla.


La vieille femme passa d’abord. L’homme blessé suivit. L’enfant resta figé.


Il regardait les décombres.


Quelque chose sortit de l’ombre.


Pas entièrement.


Un bras trop long. Une main ouverte, la peau grise de poussière, les ongles cassés contre la pierre. Puis une tête, mâchoire basse, yeux vides, bouche déjà en mouvement.


Un affamé.


Isolé.


Presque silencieux.


Comme s’il avait appris à attendre sous les ruines.


L’enfant hurla.


L’affamé bondit.


Nerla ne réfléchit pas.


Elle attrapa l’enfant par le col, le projeta vers l’intérieur de l’atelier, puis se plaça entre lui et la chose. Le volontaire tira. La balle frappa l’épaule de l’affamé sans l’arrêter.


— Ferme la porte ! cria Nerla.


— Pas sans toi !


— Ferme-la !


L’affamé arriva sur elle.


Nerla frappa avec son arme, pas pour tuer.


Pour détourner.


Le canon heurta la mâchoire. La créature tourna à peine la tête. Sa main balaya l’air. Nerla se baissa, sentit les doigts passer dans ses cheveux, recula contre un mur brisé.


Elle devait gagner du temps.


Pas vaincre.


Juste du temps.


L’enfant n’était pas encore entré.


Il rampait vers la porte, tétanisé.


Nerla vit l’affamé le voir.


Elle cria.


Un cri court.


La créature revint vers elle.


Bien.


Elle leva son arme.


Tira une fois.


Dans la bouche.


L’affamé recula de deux pas, secoué, mais il ne tomba pas. Sa tête se redressa lentement. Sa mâchoire pendait de travers. Un son humide sortit de sa gorge.


La porte de l’atelier se referma derrière l’enfant.


Nerla sourit presque.


Puis l’affamé la prit.


Sa main se referma sur son bras gauche.


Nerla frappa avec l’autre. Une fois. Deux fois. Elle sentit ses bottes glisser dans la poussière. L’affamé tira, la souleva à moitié, l’écrasa contre le mur.


La douleur explosa dans son épaule.


Elle ne cria pas tout de suite.


Elle entendit le volontaire hurler son nom derrière la porte.


Elle entendit la créature respirer contre elle.


Puis elle sentit les dents.


Sur la place, Kairo se figea.


Pas longtemps.


Une demi-seconde.


Assez pour que Varek le remarque.


— Quoi ?


Kairo tourna la tête vers la route nord-est.


Il n’avait rien entendu.


Pas vraiment.


Mais quelque chose dans la bataille venait de changer de poids.


— Alexandra, murmura-t-il.


Varek suivit son regard.


Puis une poussée vardénienne l’obligea à revenir à la place.


— Maintenant ils avancent.


Il leva la main.


— Deuxième ligne, à genou ! Première ligne, repli d’un pas !


Un défenseur local hésita.


Varek hurla :


— Un pas, pas deux !


La ligne recula.


Les Vardéniens crurent voir une ouverture.


Ils entrèrent.


Mira sortit de l’aile médicale au même moment, une arme courte dans une main, l’autre couverte de sang jusqu’au poignet.


— Ils touchent l’atelier ?


— Pas encore ! répondit Ilia depuis l’entrée.


— Alors empêchez-les.


— C’est le plan.


— Fais-en un plus rapide.


Ilia ne répondit pas.


Elle traça déjà.


Dans l’atelier de la route nord-est, les civils se pressaient contre les murs.


La vieille femme avait les mains sur la bouche de l’enfant pour étouffer ses cris. Le volontaire essayait d’ouvrir la porte de l’intérieur, mais quelque chose bloquait de l’autre côté.


Nerla n’était plus visible.


On entendait seulement les coups.


Un choc contre la porte.


Un autre.


Puis un cri.


Le volontaire frappa le bois avec son épaule.


— Nerla !


Dehors, Nerla tomba sur les genoux.


Elle ne comprit pas tout de suite ce qui manquait.


Son bras gauche n’était plus une partie d’elle.


Il était une douleur ouverte, immense, impossible, qui commençait à sa chair et finissait dans la gueule de l’affamé.


Cette fois, elle cria.


Le monde se contracta autour de ce cri.


Puis le grappin d’Alexandra claqua.


Le son vint d’en haut.


Le crochet mordit une poutre brisée au-dessus de la ruelle. Le câble se tendit. Alexandra surgit dans la fumée comme si la ville l’avait lancée elle-même.


Elle vit Nerla.


Elle vit le bras.


Elle vit l’affamé.


Elle ne ralentit pas.


Son corps arriva de biais, presque horizontal. Sa première lame entra dans le cou de la créature. La seconde trancha derrière le genou. L’élan la fit pivoter autour de l’affamé, le câble tirant encore son poids vers l’avant.


La créature s’effondra.


Pas morte.


Alexandra atterrit sur son dos, planta une lame dans la nuque, tira jusqu’à sentir la résistance céder. L’affamé se débattit. Elle arracha la lame, la replanta plus bas, plus fort.


Cette fois, le corps s’arrêta.


Le silence tomba si brutalement qu’on entendit la poussière retomber autour d’eux.


Alexandra resta accroupie sur le cadavre.


Sa respiration était calme.


Trop calme.


Puis elle descendit et se tourna vers Nerla.


Nerla était assise contre le mur, blanche sous la poussière, les yeux immenses. Elle regardait l’endroit où son bras aurait dû être.


Alexandra se jeta à genoux devant elle.


— Regarde-moi.


Nerla essaya de parler.


Aucun son ne sortit.


Alexandra arracha sa ceinture, serra au-dessus de la blessure, trop fort, volontairement trop fort. Nerla hurla encore, puis mordit sa propre manche pour ne pas continuer.


La porte de l’atelier s’ouvrit enfin.


Le volontaire apparut, le visage ravagé.


Il vit Nerla.


Il recula comme si on l’avait frappé.


Alexandra leva les yeux vers lui.


— Tissu. Maintenant.


Il ne bougea pas.


— Maintenant !


Il arracha un pan de sa veste et le lui donna.


Alexandra serra le garrot, ajouta le tissu, bloqua le nœud avec un morceau de métal trouvé dans les débris.


Nerla tremblait.


— L’enfant… souffla-t-elle.


Alexandra se pencha.


— Quoi ?


Nerla força les mots entre ses dents.


— Il est passé ?


Alexandra regarda vers l’atelier.


L’enfant était là, vivant, couvert de poussière, les yeux ouverts sur elle.


Elle revint vers Nerla.


— Oui.


Nerla ferma les yeux.


Pas de soulagement.


Pas vraiment.


Seulement une chute intérieure.


Alexandra sentit quelque chose lui monter dans la gorge.


Elle l’écrasa.


Pas maintenant.


Elle avait gagné le combat.


Elle avait perdu la seconde.


Sur la place, l’absence d’Alexandra commençait à se voir.


Pas en un trou unique.


En dix petits retards.


Un soldat ennemi atteignit une fenêtre qu’elle aurait nettoyée. Un groupe local dut se replier parce qu’elle n’était pas là pour couper leur flanc. Kairo prit deux angles en moins d’une minute, mais pas le troisième. Lior boucha une ruelle, puis une autre, mais il ne pouvait pas être deux murs à la fois.


Varek le savait.


Il ne pensa pas à Alexandra.


Il pensa à la place sans elle.


— On ne garde plus la place entière, dit-il.


Ilia leva la tête.


— Tu veux abandonner quoi ?


— Ce qui ne mène pas à la porte.


Elle comprit.


— L’ancien atelier ?


— Trop tard.


— Le socle ?


— Déjà mort.


— La descente ?


Varek regarda la descente de pierre.


Des Vardéniens avançaient à couvert derrière leurs morts.


— On la garde tant qu’elle nous sert à les tuer.


Kairo revint près de lui, essoufflé mais stable.


— Ils changent encore.


— Oui.


— Ils ne cherchent plus à nous déborder.


Varek regarda la façon dont les sections ennemies s’écartaient parfois au lieu de combler leurs propres pertes.


— Ils ouvrent de l’espace.


Kairo fronça les sourcils.


— Pour quoi ?


Varek ne répondit pas.


Pas encore.


Dans l’aile médicale, Mira reçut le message avant de voir le corps.


— Alexandra revient.


Elle prit une seconde.


Une seule.


— Avec qui ?


L’opérateur ne répondit pas assez vite.


Mira comprit.


— Libérez une table.


Un soigneur regarda autour de lui.


— Elles sont toutes prises.


Mira traversa la pièce.


Un homme était allongé sur la plus proche. Sa respiration sifflait à peine. Ses yeux ne suivaient plus la lumière. Mira posa deux doigts contre son cou.


Rien.


Elle tira le drap sur son visage.


— Maintenant elle est libre.


Personne ne protesta.


— Garrot, aiguilles, eau, bandes. Et quelqu’un qui ne tremble pas.


Un jeune soigneur leva la main sans s’en rendre compte.


Mira le désigna.


— Toi.


— Je tremble.


— Alors tremble vite.


Dehors, Alexandra revenait.


Pas aussi vite qu’à l’aller.


Elle ne pouvait pas.


Elle portait Nerla contre elle, le corps maintenu d’un bras, le grappin lancé avec l’autre. Le volontaire les suivait avec les civils survivants, titubant dans les ruines. L’enfant ne pleurait plus. Il fixait Nerla comme si la regarder suffisait à l’empêcher de disparaître.


Alexandra choisissait les trajectoires basses, courtes, brutales.


Pas de grandes traversées.


Pas d’élan inutile.


Chaque traction devait ramener Nerla vers le QG sans rouvrir la blessure davantage. Le garrot tenait. Pour l’instant. Le sang avait ralenti. Pas cessé.


— Reste avec moi, dit Alexandra.


Nerla ouvrit les yeux.


— Je suis là.


— Je sais. Reste encore.


— La place ?


Alexandra ne répondit pas.


Nerla comprit.


— Tu devais rester.


— Tais-toi.


— Tu devais—


— Tais-toi.


La voix d’Alexandra se brisa presque sur le deuxième mot.


Presque.


Nerla ferma les yeux.


— J’ai gardé l’enfant.


— Oui.


— Alors ne me regarde pas comme ça.


Alexandra serra les dents.


Un tir frappa la façade au-dessus d’elles.


Elle lança le grappin, tira, pivota sous une arche effondrée. Le câble frotta contre la pierre, faillit se coincer, puis se libéra dans un claquement violent. Alexandra amortit la réception avec son épaule pour éviter à Nerla le choc.


La douleur remonta dans son bras.


Elle n’y prêta pas attention.


Pas encore.


Sur la place, les Vardéniens lancèrent une nouvelle pression.


Cette fois, ils ne vinrent pas en ligne.


Ils vinrent par petites dents.


Deux à gauche.


Trois au centre.


Un groupe qui tirait sans avancer.


Un autre qui courait seulement pour forcer les défenseurs à révéler leurs angles.


Ilia vit la manœuvre.


— Ils nous font ouvrir les yeux.


Kairo l’entendit.


— Quoi ?


— Ils ne cherchent pas tous à passer. Certains veulent seulement qu’on montre d’où on tire.


Varek avait déjà compris.


— Changez les tireurs après chaque salve ! cria-t-il. Pas deux tirs du même trou !


Un soldat local tira.


Resta.


Une balle traversa la fenêtre et le jeta en arrière.


Varek jura entre ses dents.


— Pas deux tirs du même trou !


Thomas entendit l’ordre.


Il venait de tirer.


Il se déplaça d’un pas, malgré son bras, malgré la douleur qui lui monta jusqu’à l’œil. Le coup suivant frappa exactement l’endroit où il se trouvait une seconde plus tôt.


Il expira.


— J’ai compris, murmura-t-il.


Lior attrapa un défenseur par le col et le tira derrière un mur au moment où une rafale passait dans la rue.


— Quand il dit bouge, tu bouges !


— J’ai pas entendu !


— Alors écoute plus fort !


La place ne tenait pas par bravoure.


Elle tenait par corrections successives.


Par erreurs rattrapées à la dernière seconde.


Par corps placés juste assez vite devant les mauvais angles.


Par soldats spéciaux capables de faire en une respiration ce que les autres faisaient en trois.


Et malgré cela, les morts continuaient.


Alexandra atteignit enfin la périphérie du QG.


Un défenseur local la vit arriver et cria quelque chose que la bataille avala. Deux hommes se précipitèrent pour l’aider. Elle les repoussa presque.


— Mira !


La voix porta jusqu’à l’aile médicale.


Mira était déjà là.


Elle ne regarda pas le visage de Nerla.


Elle regarda la blessure.


— Table.


— Elle est consciente, dit Alexandra.


— Tant mieux.


— Mira—


— Pas maintenant.


Elles déposèrent Nerla.


La douleur la reprit dès que son dos toucha le bois. Son corps se cambra. Le jeune soigneur blêmit.


Mira claqua des doigts devant son visage.


— Regarde-moi.


Il obéit.


— Tu tiens le garrot. Tu ne regardes pas ailleurs. Si tes mains lâchent, elle meurt. Compris ?


Il hocha la tête.


— Dis-le.


— Si mes mains lâchent, elle meurt.


— Bien.


Mira se tourna vers Alexandra.


— Dehors.


Alexandra resta immobile.


— Non.


— Tu gênes.


— Non.


Mira leva enfin les yeux.


Il y avait dans son regard quelque chose de plus dur que la colère.


— Dehors, ou tu tiens quelqu’un qui hurle pendant que je coupe ce qui doit être coupé. Choisis vite.


Alexandra ne bougea toujours pas.


Nerla ouvrit les yeux.


— Va.


Alexandra se pencha vers elle.


— Je reste.


— La ligne…


Sa voix était faible.


Mais son regard ne l’était pas.


— La ligne a besoin de toi.


Alexandra ferma les yeux.


Un battement.


Puis elle se redressa.


— Je reviens.


Nerla eut un rire minuscule qui devint presque un sanglot.


— Avec mes deux bras ?


Personne ne répondit.


Même Mira s’arrêta une fraction de seconde.


Nerla ferma les yeux.


— Mauvaise blague.


Alexandra sortit.


Dehors, la bataille la frappa comme une porte.


Varek la vit revenir.


Il ne demanda pas.


Il sut.


Alexandra marcha jusqu’à lui, encore couverte du sang de Nerla.


— Elle vit.


— Son bras ?


Elle ne répondit pas.


Varek n’insista pas.


Il regarda la place.


— Tu as pris douze minutes.


— Je sais.


— La prochaine fois, je ne te les donne pas.


Alexandra tourna vers lui un regard qui aurait fait reculer beaucoup d’hommes.


Varek ne recula pas.


Elle dit :


— Il n’y aura pas de prochaine fois.


— Il y en a toujours une.


Kairo les rejoignit, les yeux fixés sur la descente.


— Varek.


Le ton suffit.


Varek se tourna.


Les Vardéniens reculaient.


Pas tous.


Pas loin.


Mais assez pour que la place respire une seconde de trop.


Les soldats ennemis ne fuyaient pas.


Ils s’écartaient de certains axes.


Ils libéraient des couloirs entre leurs propres morts.


Ils dégageaient la descente.


Ils ouvraient l’espace devant la porte comme on ouvre un passage avant de faire entrer quelque chose de plus lourd.


Lior le vit depuis la ruelle.


Thomas le vit depuis la barricade.


Ilia le nota sur sa carte avant même de comprendre pourquoi sa main s’était mise à trembler.


Mira, dans l’aile médicale, entendit le silence changer.


Même Naor, dans les niveaux bas, leva les yeux vers le plafond.


Vael murmura :


— Qu’est-ce qui se passe ?


Naor ne répondit pas.


Sur la place, Varek regardait la fumée.


Kairo se plaça à côté de lui.


— Ils ne cherchent plus à entrer.


Varek fixa la descente de pierre.


— Non.


— Alors quoi ?


La fumée s’épaissit au-delà des premières lignes vardéniennes.


Aucun rugissement.


Aucun cri.


Seulement des pas qu’on ne voyait pas encore.


Varek serra la poignée de son arme.


— Ils préparent quelque chose à faire passer.

Laisser un commentaire ?