Ceux qui survivent
La réunion avec Zackley et d’autres hauts-gradés de l’armée ne s’était pas éternisée. Hansi s’était rendue à Stohess en compagnie de Rosa et Armin pour transmettre à leur hiérarchie un compte-rendu de l’avancement du projet concernant le chemin de fer. Zackley avait donné le feu vert pour les travaux qui devraient commencer sous peu. Rosa avait senti, chez quelques hauts-gradés de la vieille école, un peu de méfiance qui ne s’était toujours pas évaporée. Malgré les mois, malgré la construction du port qui avait été un succès, ils étaient toujours réticents aux changements opérés sur l’île. Ils reconnaissaient l’utilité des technologies apportées par Mahr mais continuaient de craindre des mutations trop radicales.
Lorsqu’elles étaient sorties de la salle de réunion, Hansi avait dit à Rosa qu’elle retournait à Trost pour superviser les premières livraisons de matériel. De son côté, la jeune soldate et Armin étaient libres de la rejoindre ou tracer vers Shiganshina où plusieurs tâches devaient sans doute requérir du personnel -notamment l’entretien de l’armement et la communication avec la côte.
Rosa remarqua qu’Armin s’était éclipsé et elle ne savait pas où il était. Il avait peut-être encore une chose à régler à Stohess avant qu’ils ne partent. Elle déambula dans les couloirs, cherchant son ami. En même temps, elle réfléchissait aux changements qui allaient arriver. La mise en place d’un train chamboulerait totalement leurs façons de se déplacer et les trajets vers le port seraient bien plus rapides. Cela faciliterait les interventions s’il y avait nécessité de déployer des troupes sur la côte.
Cette pensée la conduisit immanquablement vers Mahr. Vers la mer et les terres de l’autre côté.
Les Azumabito avaient confirmé que le pays était toujours en guerre contre l’Alliance du Moyen-Orient. Ils leur avaient également révélé que l’Alliance avait, pour la première fois, testé des canons anti-titans qui s’étaient révélés douloureusement efficaces. Les titans demeuraient une arme de destruction mais au rythme où la technologie se développait, il n’était pas absurde d’imaginer qu’ils seraient bientôt obsolètes. Cette déclaration avait fait cogiter Rosa. Elle avait pensé à Reiner. Mais aussi à Annie ou Bertolt. Des enfants comme eux qui avaient été exploités comme des armes depuis leur plus jeune âge. Si leurs capacités innées devenaient obsolètes, qu’advenait-il des humains qui n’étaient même pas reconnus en tant que tels ?
Elle savait qu’elle n’avait aucun moyen de savoir si Reiner allait bien. Elle savait qu’il était toujours en vie -du moins jusqu’à il y a quelques mois. Mais être en vie et bien se porter étaient deux choses différentes.
Elle soupira en regardant ses bottes.
Elle ne pouvait pas s’empêcher de s’inquiéter pour lui chaque fois que des nouvelles de Mahr leur parvenaient. C’était absurde. S’inquiéter pour un ennemi. Elle ne le disait pas à voix haute. Même si ses proches amis comme Jean ou Armin devaient s’en douter.
Rosa releva la tête lorsqu’une ombre se profila face à elle. C’était Hitch, qui venait dans le sens opposé. Les deux jeunes filles se saluèrent d’un signe de main accompagné d’un sourire. Elles n’étaient pas particulièrement proches mais Rosa n’avait pas oublié ce qu’elle avait fait pour eux lorsqu’ils étaient traqués par le gouvernement. Bien sûr, ça avait été sous l’impulsion de Marlo. Mais elle s’y était pliée et ne les avait pas trahis.
Le souvenir de Marlo flottait parfois comme un fantôme tenace. Seul Floch avait été témoin de ses derniers instants. Comme de ceux de toutes les autres jeunes recrues. Il avait dit à Hitch que Marlo s’était montré brave jusqu’au bout. Il n’avait cependant pas pu s’empêcher d’ajouter qu’il avait dû regretter, au tout dernier moment, de s’être engagé. Rosa ne savait pas comment Hitch avait fait son deuil. Elles n’en parlaient jamais. Mais elle était persuadée que sa camarade était bien plus attachée à Marlo que ce qu’elle disait.
-Bah alors, le Bataillon est en visite à Stohess ? demanda la jeune fille avec un sourire.
-Seulement Hansi, Armin et moi. On est venus faire valider les derniers plans pour le chemin de fer.
-Ah, oui. Incroyable ce projet, hein ? Je réalise pas qu’un train circulera un jour sur Paradis. Apparemment, ça va super vite.
-Oui, c’est ce que nous a dit Onyonkopon. Plus vite qu’un cheval. Avec ça, on pourra rallier le port rapidement. Et puis… ça ne servira peut-être pas qu’aux militaires. Les civils pourraient aussi en profiter.
-Pour faire quoi ? Des vacances ? demanda Hitch d’un ton légèrement ironique.
-Un truc dans le genre. Maintenant qu’on a éliminé tous les titans, l'entièreté de l’île est accessible mais la majorité des personnes ne l’ont jamais parcourue. De nombreuses personnes ne sont jamais allées voir la mer non plus.
-Normal, ça reste encore l’apanage de l’armée. Toute la côte se blinde petit à petit pour prévenir une éventuelle invasion Mahr.
-Ouais, je sais. Mais quand même. Les gens pourraient venir la voir au moins une fois dans leur vie.
Hitch eut un sourire attendri :
-Tu donnes vraiment de l’importance à des trucs mineurs.
-Des trucs mineurs ? Que notre peuple découvre ce qui l’entoure me paraît, au contraire, hyper important. La connaissance, c’est la clé pour reprendre le contrôle de sa vie.
-On dirait Armin.
-En parlant de lui, tu ne l’aurais pas vu ?
-Non. Mais je parie qu’il est au sous-sol. Quand il le peut, il y vient souvent.
-Ah oui, se rappela Rosa. C’est là où vous avez mis Annie, non ?
-Exact. Depuis qu’Armin a bouffé le pote d’Annie, il s’est soudainement rapproché d’elle. Je ne sais pas quels souvenirs il a pu explorer. Mais quoi que ce soit, ça lui a donné envie de lui rendre visite une fois. Puis deux. Puis souvent.
Hitcha soupira en s’étirant, nonchalante :
-Franchement, j’sais pas comment elle fait.
-Qui ? Annie ?
-Elle est muette et comme endormie dans son cristal et pourtant… elle continue de faire tourner les têtes.
Rosa rit :
-Tu es jalouse ?
-Pas du tout ! Je dis juste qu’elle a un sacré pouvoir que j’aimerais bien avoir moi aussi !
-Donc tu es jalouse, conclut Rosa avec un sourire taquin.
-Appelle ça comme tu veux. C’est hyper galère de faire des rencontres quand on est dans l’armée. On est sollicités tout le temps et les seuls mecs avec qui je traîne sont des mufles qui savent même pas parler à une jeune fille !
Hitch afficha une mine boudeuse en croisant les bras sur sa poitrine. Elle s’appuya contre un mur et regarda Rosa pendant quelques secondes avant de demander :
-T’es mieux lotie, au Bataillon ?
La question amusa la jeune fille.
-Bah… Jean dirait que y’a que des têtes de pioche et des idiots suicidaires.
-C’est toujours mieux que des vieux tire-au-flanc qui à la base avaient intégré les Brigades pour se planquer.
-Ce n’était pas ton cas, à toi aussi ?
-Pff… peut-être un peu. Mais pas à ce point. Je bosse, moi. Marlo aussi, bossait beaucoup. Lui, il ne cherchait clairement pas une planque.
Hitch baissa les yeux sur ses bottes. Son regard se brouilla un peu tandis qu’elle faisait des efforts pour contenir son émotion.
Rosa posa une main douce sur son épaule.
-Oui. Marlo était courageux et déterminé. Il n’avait pas intégré les Brigades Spéciales pour se planquer et se la couler douce. Il…
-Parfois je pense à lui, coupa Hitch, d’une voix étranglée. Ce crétin n’aurait jamais dû vous rejoindre. Et en même temps… il aurait sans doute été malheureux d’avoir laissé passer cette chance de faire ce qu’il considérait être une chose juste.
Rosa ne répondit rien, l’air pincé. Elle n’avait pas beaucoup connu Marlo mais la tristesse de Hitch la touchait en plein cœur. Elle ne pouvait pas rester insensible.
Finalement, ce fut sa camarade qui bougea la première, se décollant du mur :
-Allez, j’dois me remettre au boulot. A plus Rosa.
-Ouais, à la prochaine.
-Je ne vais pas désespérer, reprit la jeune fille en s’éloignant. Je finirai bien par trouver un type qui ne soit pas trop rustre dans ces fichues Brigades Spéciales.
Rosa rit doucement :
-T’as qu’à venir nous voir plus souvent. Qui sait, les têtes de pioche et les idiots suicidaires, c’est peut-être ton truc.
Hitch lui lança un regard par-dessus son épaule. Ses yeux tristes avaient été remplacés par un léger éclat amusé :
-Ouais, qui sait.
Rosa retrouva Armin alors que celui-ci remontait du sous-sol. Il fut surpris de tomber sur elle.
-Alors ? Comment va Annie ?
-Qu… quoi ? Pourquoi tu demandes ça ?
-Bah, c’est Annie que t’es venu voir, non ? Hitch m’a dit que tu y allais souvent, quand t’es dans le coin.
Armin rougit subitement et détourna le regard, gêné.
-Je me dis juste que… peut-être ça ferait surgir de nouveaux souvenirs de Bertolt… utiles.
-T’as pas à te justifier. Si t’aimes lui rendre visite, fais-le. Je sais pas si elle est endormie ou… à moitié consciente dans ce truc. Mais peut-être que, d’une certaine façon, elle sait. Elle sent que Hitch et toi, vous venez. Si c’est le cas, ça doit lui faire du bien à elle aussi. Après tout ce temps, elle doit s’ennuyer, toute seule.
Armin leva les yeux vers elle, surpris. Puis son visage s’adoucit d’un léger sourire :
-Ça te ressemble bien de dire ça.
-Ah bon ?
-Oui. Tu dis qu’elle doit s’ennuyer comme si elle était quelqu’un de… normal. Pas une dangereuse ennemie capturée. T’as toujours vu les gens comme des gens normaux. Comme des humains auxquels tu t’attaches. C’est pour ça que t’as toujours réussi à voir Reiner comme un humain et un ancien camarade. Et que tu traites pas Floch comme l’emmerdeur de service.
-P… pourquoi tu parles de Floch ? demanda Rosa sans doute trop précipitamment.
-Parce que c’est comme avec Reiner, non ? Tu refuses d’oublier qui il est -ou qui il a été- et de voir autre chose qu’un être humain, comme tous les autres. Depuis Shiganshina, depuis qu’il a miraculeusement survécu, il n'a eu de cesse de… s’endurcir je dirais. Comme s’il devait prouver quelque chose.
Les deux amis marchaient d’un même pas vers la porte principale pour quitter le bâtiment militaire.
-Ouais, confirma Rosa. Je sais. J’ai remarqué aussi. Je pense que c’est une sorte de culpabilité du survivant qu’il n’a pas dépassée. Qu’il ne dépassera probablement jamais.
-Sans doute. Toujours est-il qu’il est de plus en plus véhément dans ses propos et ses prises de position. Ça parle à certains, notamment aux soldats qui se méfient énormément de l’extérieur et voient le monde comme une gigantesque menace pour nous. Mais pour d’autres, c’est des positions beaucoup trop extrêmes. Lui, il s’en fiche parce qu’il est persuadé d'être dans le juste. Toi, tu t’en fiches parce que tu regardes au-delà.
Rosa prit quelques secondes de réflexion. Elle n’avait jamais envisagé les choses sous cet angle. Elle avait simplement suivi son instinct. Et celle qu’elle était. Elle ne savait trop comment, elle était toujours parvenue à maintenir un équilibre avec Floch malgré leurs prises de position différentes. Et cet équilibre était allé jusqu’à se trouver l’un l’autre pour exorciser d’une certaine façon les spectres qui les hantaient.
-Tu as sans doute raison, concéda-t-elle.
-C’est important, reprit Armin. De ne jamais oublier l’être humain derrière le rôle. Peut-être que si on fait tous ça, un jour, on arrêtera les conflits. Mahr nous verra enfin comme les humains que nous sommes et nous les convaincrons que nous ne sommes pas des menaces.
Rosa lança un regard un coin vers son ami alors que le soleil les cueillait sur le pas de la porte. Elle eut un mince sourire et murmura :
-Oui. Ce serait bien.
***
Le soir venu, de retour à la caserne de Shiganshina, Rosa était postée sur un terrain d’entraînement à l’arrière du fort, occupée à ranger du matériel qui avait été utilisé pour les exercices des nouveaux entrants au Bataillon quand elle entendit des pas venir dans sa direction. Accroupie au-dessus d’une caisse où elle entreposait délicatement des équipements tridimensionnels, elle nota que les pas s’étaient arrêtés à sa hauteur et que quelqu’un s’adossait au mur derrière elle.
-Je peux savoir pourquoi depuis ce matin Conny et Sasha me dévisagent bizarrement ?
Elle n’eut pas besoin de lever les yeux pour savoir que c’était Floch. Elle gloussa légèrement sans interrompre sa tâche.
-Je suppose que c’est parce qu’ils ne sont pas discrets.
-Ce n’était pas la question.
-Alors c’est parce qu’ils sont au courant.
Un silence plana, incitation à poursuivre.
-Parce que je leur ai dit. Et qu’ils peuvent pas s’empêcher d’être curieux en manquant de discrétion.
-Tu leur as dit ? s’étonna Floch, croisant les bras sur sa poitrine. Pourtant, la dernière fois t’as dit que t’avais la flemme de subir un interrogatoire en règle et t’avais l’air de vouloir garder ça secret.
-C’est justement pour éviter l’interrogatoire que je leur ai dit.
Elle se redressa, refermant la caisse pleine d’équipements tridimensionnels. Elle étouffa un bâillement las avant de se tourner vers Floch. Il la scrutait, les mâchoires un peu serrées. Il était rigide, comme à son habitude. Mais elle ne lisait pas de réel agacement malgré la tension de ses épaules.
-Ça te dérange ? demanda-t-elle.
-C’est un peu tard pour demander, non ? répliqua-t-il sèchement.
Elle le dévisagea attentivement avant de pencher légèrement la tête sur le côté, comme si modifier son angle lui apporterait de nouvelles réponses.
-T’es énervé ? Vexé ?
Il y eut un moment de flottement avant qu’il ne réponde, d’un ton plus doux bien que toujours tendu :
-Non. Je suis juste étonné. Ta réaction l’autre nuit ne m’aurait pas fait penser que tu puisses tout déballer toi-même.
-J’ai repensé à ce que tu m’as dit, sur le fait que l’essentiel, c’était de ne pas regretter ce qu’on fait et que les autres, c’est pas grave. Et puis, ils étaient partis dans trop de théories absurdes. Fallait que je les arrête.
-Des théories absurdes ?
-Sasha pensait que c’était le caporal.
-Livaï ?
-Ouais.
Floch eut un hoquet de surprise :
-Pourquoi…
-J’en sais rien, coupa Rosa. C’est Sasha. Elle fait des théories bizarres, parfois. Fallait que je désamorce le truc.
-Et t’as rien trouvé de mieux que d’être honnête ?
-C’est ça.
Il soupira et passa une main dans ses cheveux.
-Okay. Bon, t’as conscience que si ça se trouve, ils vont aller le clamer sur tous les toits, maintenant ?
-Je ne crois pas. Ils sont juste curieux mais ne feront rien pour nous nuire.
-Même s’ils ne le font pas, tu sais comment fonctionnent les rumeurs. Et dans un cercle aussi fermé que le Bataillon, y’en aura forcément un jour.
-Je croyais que tu t’en foutais de ce que pensent les gens ?
-Ouais. Mais toi ?
Elle haussa les épaules :
-Je crois que j’ai pas d’énergie à donner là-dedans. Alors ça finira par me passer au-dessus.
L’air un peu crispé de Floch se détendit et il se permit même un léger sourire :
-Ah ouais ? Bon, si tu le dis. J’ai pas envie que tu te mettes à agir bizarrement ou que… ça change quoi que ce soit.
-Ça ne changera rien. Et si un jour ça change, si on décide d’arrêter ou qu’on ne s’y retrouve plus, ça ne sera pas à cause des autres mais parce que nous, on le décide.
Il prit quelques secondes pour réfléchir avant de hocher la tête :
-D’accord. Ça me paraît bien comme ça. Mais dis à Conny et Sasha d’arrêter de me dévisager en se croyant discrets. C’est absolument gênant pour eux.
Elle rit :
-Je ferai passer le mot.
Elle se pencha et souleva la caisse qu’elle avait fermée quelques minutes plus tôt pour la ranger avec les autres avant le dîner. Floch la suivit du regard et lui offrit son aide qu’elle déclina. S’éloignant pour rejoindre l’entrepôt contiguë au terrain d’entraînement, elle lui lança :
-A plus tard. Et ne t'inquiète pas, Conny et Sasha ne t’embêteront pas.
Il resta quelques secondes appuyé contre le mur, à la regarder traverser le terrain d’entraînement. Il songea que cet arrangement qui était censé être simple et basique prenait une tournure un poil plus complexe. Même si Rosa avait confiance en ses amis, le fait que d’autres soient impliqués par le simple fait qu’ils étaient au courant changeait imperceptiblement la dynamique. Cependant, ce n’était pas une raison suffisante pour lui d’arrêter. Et a priori, pour elle non plus.
Soupirant, il quitta son poste contre le mur et se dirigea vers l’entrée du fort. La nuit tombait doucement, l’heure du dîner approchait.