Ceux qui survivent

Chapitre 44 : La reconquête du mur Maria (part.3)

2790 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 19/08/2026 11:33

*Paintress - Lorien Testard et Alice Duport-Percier



L’explosion provoquée par la transformation de Bertolt en Colossal fut dévastatrice. Une vague de lumière et de chaleur, une onde de choc redoutable qui balaya les bâtiments alentour, transportant les débris comme des armes potentiellement fatales.

Alors qu’ils se tenaient à une certaine distance, les membres de l’escouade Livaï faillirent tout de même être balayés par le souffle. Rosa esquiva des planches et des tuiles et protégea son visage de petits jets de pierre et autres matériaux. 

-C’est pas possible… murmura-t-elle en regardant, incrédule, le titan haut de soixante mètres qui commençait à bouger tout en détruisant les maisons sur son passage.

Les débris qu’il balançait s’enflammaient à cause de la forte chaleur et incendiaient les bâtiments qui tenaient encore debout.

-Il va foutre le feu à tout Shiganshina, murmura Rosa. Qu… qu’est-ce qu’on fait ?

-Où est l’équipe d’Hansi ? demanda Jean.

-Ils étaient tout près quand Bertolt s’est transformé, expliqua Armin en déglutissant. Ils… ils ont probablement été balayés et atomisés par l’explosion. 

Les yeux de Rosa s’ouvrirent en grand en entendant les propos de son ami. Elle déglutit difficilement :

-Tu… tu veux dire…

-On est seuls ? compléta Jean d'une voix blanche.

-Probablement, répondit Armin, la gorge nouée. 

La panique gagna peu à peu le groupe de jeunes soldats. Ils se sentaient dépassés par les événements et complètement perdus. La chaîne de commandement venait d’être atomisée par le Colossal et le danger imminent ne leur laissait que peu de temps pour décider de leur prochain mouvement.

-Armin, qu’est-ce qu’on fait ? demanda Jean d’un ton pressant.

Le jeune homme bafouilla, tremblant. 

-On… on se replie… on rejoint le major pour recevoir de nouveaux ordres.

-Non attends, interrompit Jean. On ne peut pas le laisser s’approcher du mur. S’il balance des débris enflammés de l’autre côté…

-Erwin et ses hommes seront coincés entre l’incendie et le Bestial, comprit Rosa, les dents serrées. T’as raison. Mais alors, quoi ? On… on doit se débarrasser de Bertolt ici ? Juste… juste nous ?

Elle constata au visage de ses amis que cette idée les effrayait tout autant qu’elle la clouait sur place. Mais le temps n’était pas à la réflexion car les débris balayés par le Colossal volaient et certains se rapprochaient dangereusement. Conny et Sasha pressèrent Armin de prendre une décision. Rosa se mordit la lèvre, n’enviant pas la position de son ami. Le stratège, le plus à même d’établir une nouvelle stratégie pour les sortir de là mais sur qui pesait une écrasante responsabilité.

Finalement, Armin abdiqua, submergé par les événements et les attentes des autres. Il demanda à Jean de prendre le relais. Celui-ci grimaça : 

-Je peux prendre le relais sur le court terme mais je n’ai aucune idée de comment vaincre ce monstre, avertit-il. Observe et réfléchis pendant qu’on agit. Tu es le seul à pouvoir trouver une solution.

D’un hochement de tête, Jean ordonna à ses amis de monter sur les épaules d’Eren afin d’économiser leur gaz. Leur ami-titan tenta d’attirer l’attention du Colossal d’un cri puissant mais cela fut vain. 

-Il faut qu’on l’arrête avant qu’il n’atteigne le mur ! s’écria Jean. Eren, trouve un moyen de le stopper !

-Mais comment tu veux qu’on fasse ça ? s’exclama Rosa. Il dégage tellement de chaleur qu’on peut pas s’approcher et Hansi disait que les grappins sont sans cesse déviés par la vapeur qu’il expulse. 

-Oui, je sais bien. Mais faut qu’on tente. Armin, reste sur le côté, observe bien tout ce qui se passe. On va l’attaquer pour tenter de trouver une ouverture ou un point faible.

-C’est moi qui frapperai, décida Mikasa. Détournez son attention.

D’un commun accord, les jeunes soldats quittèrent l’épaule d’Eren et s’envolèrent. Ce dernier tenta vainement d’arrêter la marche implacable du Colossal mais il n’était rien face à cette gigantesque forme et il fut catapulté droit sur le mur. Rosa jura entre ses dents et, suivant les ordres de Jean, s’élança derrière son ami. Ils devaient attirer l’attention du Colossal sur eux pendant que Mikasa tentait d’atteindre sa nuque à l’aide des lances. Cependant, ce fut peine perdu. La jeune fille fut balayée par un nuage de vapeur et les lances explosèrent alors même qu’elles n’avaient pas pu atteindre la nuque du titan.

-Mikasa ! s’exclama Rosa en se précipitant vers sa camarade qui avait atterri sur un toit annexe. Tu es blessée ?

-Ca va aller… juste une égratignure… Mais j’ai pas réussi à le toucher…

-Oui, je vois… ça craint… je vois pas comment on est censés l’arrêter.

Se tournant vers Armin comme vers une bouée de secours, elle demanda :

-Tu as une idée ? Tu as noté quelque chose qui nous a échappé ?

-N… non… je… je suis désolé je… 

Soudainement, un tremblement qui se propageait autour d’eux l’interrompit. D'un même mouvement, les soldats tournèrent la tête et se figèrent. Le Cuirassé surgit d'une rue adjacente, le pas lourd et décidément bien debout.

-Merde, jura Jean. Il manquait plus que lui !

-C'est foutu ! paniqua Sasha. On peut pas affronter les deux en même temps !

-Calme-toi, ordonna Rosa en posant une poigne ferme sur son avant-bras. C'est pas le moment de perdre notre sang-froid.

-Mais enfin, renchérit Conny, tu vois bien que c’est mal barré ! On pourra jamais… jamais venir à bout des deux en même temps !

-Attendez, interrompit Armin d’une voix faible. 

 Le jeune homme avait le regard fixé sur le Colossal qui avançait vers le mur.

-Attendez, répéta-t-il. Il a l'air plus maigre que tout à l'heure… Hansi avait peut-être raison. La meilleure façon de l'avoir est à l’usure.

Il se redressa soudainement et se tourna vers ses camarades. Son regard avait changé. Il n’était plus tremblant et incertain. Au contraire, une nouvelle lueur y brillait.

-J’ai une idée pour vaincre le Colossal. Eren et moi, on s’occupe de lui. Vous… occupez-vous de Reiner.

Rosa fronça les sourcils. Elle se demandait quelle stratégie son ami avait pu mettre subitement au point. Mais elle décida de lui faire confiance. Mikasa assura qu’ils allaient s’occuper de Reiner et qu’il ne devait pas se préoccuper d’eux. Au moment où Armin allait partir en direction du mur et la silhouette d’Eren-titan, toujours affaissé à son sommet, Rosa fit un pas dans sa direction. Dans un geste spontané, elle l’étreignit : 

-Fais attention à toi, murmura-t-elle.

Il fut surpris par son geste mais lui rendit son étreinte avec un maigre sourire : 

-Promis.

Et ce mot eut, pour lui, un arrière-goût amer -celui du mensonge. Car si tout se passait comme prévu, il avait conscience qu’il n’y aurait pas d’après pour lui. Mais il y était résolu. Il était résolu à tous les sacrifices -y compris le sien- pour offrir un espoir de survie à ses amis.


Alors qu’Armin s’envolait en direction d’Eren, les autres membres de l’escouade Livaï se forcèrent à se recentrer sur leur tâche. Ils activèrent leur équipement tridimensionnel et allèrent à la rencontre du Cuirassé. Jean leur rappela d’un ton ferme qu’ils devaient laisser Armin et Eren s’occuper de Bertolt. Leur seule mission était de s’assurer que Reiner ne vienne pas interférer. 

-On détourne son attention et on le garde occupé le temps qu’ils en finissent avec Bertolt, acheva-t-il.

Rosa avait l’impression que cet affrontement était sans fin. Elle plongeait encore dans un nouveau cycle, une nouvelle boucle d’enfer où elle devait à nouveau déglutir ses sentiments et se confronter à la nécessité de sacrifice. 

Talonnant Sasha et Conny, elle vit, face à eux, la forme imposante du Cuirassé. Il semblait totalement remis des blessures causées par les lances explosives. Et ses anciens camarades ne l’intéressaient a priori pas du tout car dans un sprint, il les dépassa pour se diriger vers le mur, vers Bertolt et Eren.

-C’est pas vrai, il nous ignore ! s’exclama Conny.

-Y’a vraiment qu’Eren qui l’intéresse, renchérit Jean.

-On doit l’abattre, affirma Mikasa d’un ton froid. Ici et maintenant !

Rosa regarda sa camarade sans rien dire. Cette dernière lui rendit son regard et, pendant une seconde, sa pupille sombre s’adoucit un peu. Elle semblait comprendre les tourments de son amie mais savait également qu’il n’y avait pas le choix. 

-On doit le faire, répéta-t-elle d’une voix plus douce.

-Oui, je sais, répondit Rosa. Mais… c’est quoi le plan ? On n’a plus beaucoup de lances…

Elle jeta un regard à ses camarades. Cependant, sans attendre qu’ils n’aient pu établir une quelconque stratégie, Mikasa s’élança. Agile, rapide, elle rattrapa le Cuirassé et arma sa lance en direction de l’arrière de son genou. L’explosion eut l’effet escompté : le titan trébucha et s’écroula sans parvenir à se relever. Le sol trembla sous son poids. En quelques mouvements, Rosa et les autres rattrapèrent Mikasa.

-Qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ? demanda Rosa en jetant un rapide coup d'œil à ses camarades.

Sasha, Conny et Mikasa avaient chacun une lance restante. Jean et elle avaient utilisé les leurs dans une tentative désespérée de détourner l’attention de Bertolt. 

-On doit être efficaces, déclara Jean. On ne peut pas se permettre de gaspiller nos armes.

-On va le faire exploser par l’intérieur, affirma Mikasa. C’est le seul moyen de l’avoir en une seule fois.

-De… l’intérieur ? répéta Sasha, incrédule.

-Bonne idée, approuva Jean. Rosa et moi, on servira d’appât. On fera diversion. Pendant qu’il sera distrait, Sasha et Conny, plantez vos lances de façon à sectionner les muscles de sa mâchoire. Ensuite Mikasa portera le coup final une fois qu’il aura la gueule ouverte.

Rosa regarda son ami, sans voix. 

-On n’a pas l’temps de réfléchir, grogna celui-ci. On doit agir avant qu’il ne se relève. Allez, on y va ! 

Elle lança un regard à Conny, Sasha et Mikasa. Tous les trois étaient épuisés mais arboraient cet air décidé de la dernière attaque. Celle qui scellerait leur destin. C’était vivre ou mourir. Survivre ou périr. 

Elle ravala la boule qui emplissait sa gorge et suivit Jean. Elle actionna son équipement et ils se séparèrent, attaquant chacun d’un côté. Elle brandit ses lames bien qu’elle fût consciente qu’elles ne lui serviraient à rien contre la protection du Cuirassé. 

-Reiner ! cria-t-elle pour attirer son attention.

C’était la première fois depuis très longtemps qu’elle l’interpelait directement par son prénom. Cela lui semblait à la fois familier et étrange, doux et amer. 

D’un mouvement habile, elle évita le gigantesque bras du Cuirassé qui détruisit le toit au-dessus duquel elle volait, comme une tentative de se débarrasser d’un insecte trop gênant. L’appel d’air provoqué par le mouvement brusque la balaya, au même titre que de nombreux débris. Elle leva les bras pour se protéger mais sentit sentit sa chair s’ouvrir en minces plaies, déchirant des pans de son uniforme au niveau de ses bras et jambes. Au même moment, Sasha envoya sa lance mais fut balayée par les mêmes débris. La lance explosa dans le vide et son souffle blessa cruellement la jeune fille. Rosa eut plus de chance : étant à quelques mètres et vive, elle parvint à éviter le gros de l’explosion. Elle sentit cependant une douleur fulgurante traverser son épaule gauche et se répandre dans son corps. Haletante, elle se réceptionna sur le toit. Elle plaqua sa main droite sur sa blessure. La sensation poisseuse du sang l’envahit rapidement mais elle ne s’y arrêta pas. Malgré la douleur qui vrillait dans son esprit, elle se concentra sur la scène qui se déroulait sous ses yeux.

Conny avait rattrapé Sasha après avoir fait exploser sa lance. Elle était inconsciente, légèrement brûlée.

Jean s’était, lui aussi, pris des débris et, même s’il tenait debout, il grimaçait de douleur.

Seul le côté gauche de la mâchoire du Cuirassé avait été blessé. Impossible que Mikasa puisse envoyer sa lance à l’intérieur de sa gueule qui restait à demi-fermée. Cette dernière semblait hésiter. 

-Replie-toi ! cria Conny. C’est du suicide si tu attaques maintenant ! 

-Non, au contraire, vous avez assuré ! interrompit une voix familière.

Le souffle court, Rosa vit Hansi surgir devant eux. Sans hésiter, la capitaine fit exploser l’autre côté de la mâchoire du Cuirassé.

-Vas-y Mikasa ! ordonna-t-elle. Il est tout à toi !

La jeune fille ne se le fit pas dire deux fois. Elle se précipita, lance armée en direction de la bouche désormais ouverte du titan. 

La main toujours plaquée sur son épaule blessée, Rosa observa la scène avec de grands yeux.


Pendant un instant, la douleur est comme envolée.

Surpassée. Par le cœur qui bat. 

Par le grognement sourd du titan qui la traverse de part en part.

Par le corps massif et gigantesque qui s’affaisse 

La chair qui explose

La nuque atomisée qui révèle l’hôte

Qu’Hansi extirpe à bout de bras avec l’aide de Mikasa

Rosa retient son souffle

Inspire

Expire

Respire

-la fin

c’est la fin ?

Elle contemple ce corps qu’on dégage

Ce corps qu’on malmène -Hansi brandit ses lames et tranche, d’un coup sec, bras et jambes, une violence nécessaire mais insoutenable, un cri de douleur attendu mais insupportable

Elle détourne les yeux.


Sors et fuis

Je t’en prie

Fuis ce tableau maudit

Cette toile d’une fausse vie*


Le corps, peu à peu, se relâche

Le souffle s’apaise

La conscience revient -au-delà du pragmatisme de la survie, c’est le contre-coup, c’est la douche émotionnelle, c’est la tension qui s’évapore et la prise de conscience qui surgit.

Cet être qui gît, mutilé et abîmé

Ce corps qui a été extrait par la force du gigantesque corps de titan

C’est l’homme qu’elle a admiré, qu’elle a aimé -qu’elle aime.


Portrait rêvé

Imparfait

Chaîne de ta liberté*


Elle tombe à genoux, partagée entre le soulagement, l’épuisement et l’incroyable tristesse qui s’empare soudainement d’elle.

Le danger est parti

Contenu

Réduit à néant.

Il n’y a plus de titan.

Seulement un homme

Abîmé

Un ennemi, certes

Mais qu’elle ne peut haïr.

Elle revoit ses sourires, ses hésitations, ses dilemmes -sacrifierais-tu tes camarades pour ton devoir ?- prisonnier d’un rôle qu’elle ne comprend pas et d’un sens du devoir qui l’a conduit à, finalement, accepter de sacrifier ses camarades. Tout comme elle a accepté de le sacrifier. 

Elle ferme les yeux,

Respire lourdement.

Jusqu’où

Jusqu’où iront ces choix impossibles qu’on leur impose ? 

Elle respire pour contenir la vague qui menace de la submerger.


Alors tranche en la trame

Découds la sinistre esquisse

Sors et fuis

Je t’en prie

Fuis ce tableau maudit 

Cette toile d’une fausse vie

Portrait rêvé

Imparfait

Chaîne de ta liberté*


La douleur dans son épaule devient secondaire.

Tandis que son cœur tambourine, chaque seconde, plus fortement.

Ils y sont. Ils sont à la fin. Ils ont survécu. 

Mais son cœur est en miettes.

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