Ceux qui survivent

Chapitre 32 : La lignée Ackerman

3117 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 06/07/2026 12:01

L’aube se levait tranquillement à l’est. Le calme régnait dans le logement du troisième étage. Après avoir terminé son récit, Romilda avait ajouté qu’ils devaient être tous très prudents. Si elle avait appris quelque chose de son histoire, c’était que les Brigades centrales ne devaient pas être prises à la légère et qu’elles étaient prêtes à tout, même à ce qui était moralement douteux ou répréhensible pour protéger l’ignorance des gens. Puis elle avait annoncé qu’elle devait retrouver Erwin pour l’informer du fait qu’ils étaient tous en vie et arrivés à bon port. Qu’elle reviendrait avec de nouvelles instructions.

Avant de partir, sur le seuil de la porte, elle s’était entretenue rapidement avec sa fille. Elle avait serré Rosa dans ses bras, lui demandant d’être prudente. Lui rappelant qu’elle avait confiance en elle, qu’elle avait toujours su se débrouiller jusque-là et qu’elle était devenue exactement celle qu’elle espérait voir un jour : une jeune fille indépendante, droite dans ses convictions, réfléchie et lucide. 

-Continue de croire en tes camarades, lui avait-elle dit en caressant doucement son front. Ne laisse pas les événements des dernières semaines fissurer la confiance que tu portes en toi. Vous avez besoin les uns des autres. Et n’oublie pas de laisser aussi une part à ton cœur. Je sais que ce n’est pas facile en ce moment. Je sais que beaucoup de questions te tourmentent. Peut-être même que tu n’auras jamais de réponse. Et que dans l’avenir, tu auras de nouveau à prendre de douloureuses décisions. Mais n’oublie jamais ce que tu ressens. Ta compassion, ta capacité à comprendre les gens et à ne pas les juger trop vite ont toujours été ta force. Exploite-la. Prends-en soin. Je t’aime.

Elle l’avait étreinte une dernière fois avant d’ajouter avec un sourire : 

-Et ne te laisse pas impressionner par Livaï. Il est la meilleure personne pour veiller sur vous tous. Et derrière ses airs de gros dur, c’est quelqu’un d’attentif et de loyal.

-Oui, je sais, avait répondu Rosa en lui renvoyant son sourire. On n’aurait pas rêvé meilleur chef d’escouade.

 Romilda avait déposé un baiser sur son front avant de refermer la porte derrière elle. Laissant Rosa aux bons soins de ses camarades et de Livaï.


Betty avait installé des couchettes de fortune dans le salon, poussant table et chaises dans un coin pour dégager de la place. Les jeunes soldats s’étaient installés, fatigués et reconnaissants. L’espace était étroit, la couche plutôt fine mais ils étaient trop épuisés pour dire quoi que ce soit. Et surtout, ils avaient conscience qu’ils n’étaient pas légitimes à critiquer quoi que ce soit : Betty leur avait gentiment ouvert sa porte en dépit du danger et des risques, elle les avait accueillis en sa demeure sans poser de question. Ils ne pouvaient qu’être reconnaissants. 

Ils savaient qu’ils n’avaient que quelques heures de sommeil devant eux avant le début d’une nouvelle journée qui s’annonçait chargée. C’était peu mais mieux que rien. Tous s’étaient écroulés et endormis rapidement.

Rosa avait rouvert les yeux trois heures plus tard. Sortant d’un rêve dont elle ne parvenait pas vraiment à se rappeler mais qui lui laissait une désagréable sensation d’urgence et de danger dans les veines. Elle supposait que son cerveau avait traité toutes les informations révélées par sa mère quelques heures plus tôt. Et avait mélangé cela en une pelote de rêve peu doux. Ce n’était pas non plus un cauchemar. Seulement un songe désagréable. Mais pour la première fois depuis plusieurs semaines, elle s’était surpris à se dire que cette fois-ci, elle n’avait pas pensé à Reiner. Autre chose était venu supplanter ses regrets et sa peine. 

Après s’être tournée et retournée plusieurs fois, elle s’était résolue à l’idée qu’elle ne se rendormirait pas. Tous ses amis étaient assoupis autour d’elle. Ils ne semblaient pas plus détendus pour autant. Jean fronçait les sourcils, Sasha grognait légèrement, Eren paraissait agité.

Silencieusement, elle s’était levée et s’était dirigée vers la cuisine. Elle s'installa à la table et tourna la tête vers la fenêtre sur sa droite, contemplant l’aube qui pointait.


Elle se perdit dans ses pensées où tout s’emmêlait. Le récit de sa mère, l’identité de son père qui n’avait jamais été au courant de son existence à venir, leur amour tragique qui s’était terminé de la pire façon. L’avertissement : les brigades centrales ne sont pas à prendre à la légère. Le frisson à l’idée qu’ils puissent connaître le même sort. A choisir entre se faire manger par un titan et se faire longuement torturer puis exécuter par les brigades centrales, Rosa préférait clairement la première option. La mort n’était pas toujours rapide, mais ça l’était davantage que dans la deuxième proposition. 

Elle était tellement perdue dans ses pensées qu’elle ne sentit qu’à la dernière seconde la présence discrète qui venait de se faufiler dans la cuisine. 

Sans rien dire, Mikasa s’assit face à elle. Ses yeux se perdirent, eux aussi, sur la lueur de l’aube qui filtrait à travers la fenêtre. Puis ils dévisagèrent sa camarade.

-Toi non plus, tu ne savais pas, commença-t-elle dans un murmure, sur un ton plus affirmatif qu’interrogatif.

Rosa laissa filer quelques secondes, attendant que son amie développe sa pensée.

-Pour les Ackerman. Cette histoire de… mémoire effacée.

-Non. Ma mère ne m’en avait jamais parlé. Et elle-même ne le savait pas avant que… mon père ne lui en parle.

Ce terme paraissait étrange dans sa bouche.

Elle n’avait jamais parlé de père.

Mais aujourd’hui, elle s’y autorisait. Et la sensation était étrange. Une chaleur à la fois douce et hésitante. Réconfortante mais terriblement tragique à l’idée qu’elle aurait pu avoir un père qui n’était plus. Qu’il aurait pu l’aimer mais n’avait jamais eu l’occasion de le faire.

-Mon père m’a un jour dit que sa famille et lui avaient été forcés de se réfugier dans la montagne pour vivre tranquilles. Tu crois que c’est à cause de ça ? Parce que les Ackerman sont… différents ?

-Oui, peut-être. Parce que la différence fait peur. Et parce que dans un monde où le savoir est une arme si redoutable qu’on la cache, des personnes susceptibles de se souvenir sont dangeureuses. 

Un silence tomba. Les mains de Mikasa, posées sur la table, se crispèrent. Rosa se perdit à nouveau dans la contemplation du soleil levant. De sa luminosité douce qui venait caresser leur peau et le mobilier. Bientôt, ses amis se réveilleraient aussi. Et ils devraient se tenir prêts à toutes les éventualités. Ce n’était plus des titans qu’ils affrontaient. C’était un système tout entier qui tentait de les broyer sans vergogne. Et ça, c’était encore plus terrifiant. Jamais elle n’avait pensé qu’en s’engageant dans le Bataillon, elle aurait à affronter autre chose que des titans au-delà des murs.

Soudainement, les paroles de sa mère lui revinrent. Plusieurs mois plus tôt -qui lui paraissaient être une éternité- lorsqu’elle lui avait rendu visite pour lui annoncer son intention d’intégrer le Bataillon. Avant de la quitter, Romilda lui avait dit : n'oublie pas. Les titans ne sont pas la seule menace. Parfois le pire danger ne vient pas d'où l’on croit. A l’époque, elle n’avait pas compris. Mais maintenant, tout lui paraissait clair. Sa mère n’avait pas voulu lui en dire plus -sans doute dans un énième souci de protection. Mais elle avait peur que sa fille ne suive de trop près ses traces et que le système ne tente de la broyer à son tour. 

Malgré tous les conseils et toutes les précautions, ce jour était arrivé. Contre son gré. Rosa ne pouvait rien y faire, c’était les circonstances qui la poussaient dans ce terrible traquenard. Mais pour rien au monde elle n’aurait changé de trajectoire. Elle sentait que quelque chose pouvait se dénouer grâce à Eren et Historia. Elle pariait sur l’idée que si à l’intérieur des murs la parole et le savoir pouvaient de nouveau circuler, les expéditions à l’extérieur n’en seraient que davantage facilitées. Elle pourrait voir le monde. Le comprendre. Alors elle était prête à tous les combats pour cela.

-Dis, Mikasa, reprit soudainement Rosa sans la regarder. Est-ce que toi aussi quand tu combats t’as ce… cette étincelle ?

La jeune fille parut surprise de la question. Elle fixa son amie en se redressant subtilement.

-Une étincelle ?

-Oui. Une… je sais pas trop comment le décrire… la première fois que j’ai eu ça, c’était à Trost. Quand j’ai cru que j’allais mourir mais que je voulais vivre. Soudainement, c’était comme si toute la peur était enterrée, comme si je me sentais capable de tout. Tu vois, j’ai l’impression de brûler de l’intérieur mais ce n’est pas déplaisant. Et il y a ce sentiment de… d’exaltation qui me pousse. A chaque fois qu’une situation est critique, que l’adrénaline fait son travail pour me pousser à combattre ou à fuir, il y a ce feu qui se réveille. Et alors je m’élance. Je n’ai plus peur, je ne doute plus. Je sais que je vais survivre.

-Oui, murmura Mikasa. Moi aussi, j’ai quelque chose comme ça. C’est… toujours étrange comme sentiment. Mais ça me porte. La première fois que c’est arrivé…

Elle s’interrompit, les yeux perdus dans la contemplation de la table. Mais Rosa sentait qu’elle ne la voyait pas vraiment. Elle était plongée dans ses souvenirs.

-C’est quand mes parents sont… enfin… ce jour-là où ils ont été tués. Où j’ai été enlevée. Et qu’Eren m’a sauvée.

Rosa l’écouta attentivement. C’était la première fois en plus de trois ans que Mikasa lui confiait des bouts de son histoire personnelle. Elle ne l’avait jamais vue aussi vulnérable qu’en cet instant. Et ça la rendit, à ses yeux, encore plus humaine.

-Il m’a dit de me battre. Se battre, c’est vivre. Perdre, c’est mourir. Ca a déclenché quelque chose en moi. Je ne saurais pas le décrire. Mais je suis sentie habitée d’une force que je ne pensais pas avoir.

Rosa hocha doucement la tête, pour signifier qu’elle comprenait. C’était exactement ce qu’elle traversait elle-même. Les yeux de Mikasa quittèrent la table pour venir se planter dans ceux de sa camarade. Elles se dévisagèrent en silence. Pour la première fois, elles voyaient chez l’autre un miroir d’elle-même. Liées par ces gènes qu’elles n’avaient pas choisis. Mais qu’elles partageaient. 


Tout à coup, elles entendirent du bruit venant du salon à travers la porte laissée entrouverte. Quelqu’un semblait s’être relevé brusquement et un grognement de Jean leur indiqua son identité : 

-Putain Eren relève-toi en silence, laisse-nous dormir !

-Ta gueule Jean, marmonna Conny, c’est toi, laisse-nous dormir !

-Eh, vous deux, renchérit Sasha d’une voix pâteuse, vous avez pas fini ? J’ai pas mon compte de sommeil, il est encore trop tôt.

-Vos gueules les mioches, répliqua Livaï, coupant court à toute autre discussion. 

Quelques secondes plus tard, la porte de la cuisine s’ouvrit en grand et Eren apparut. Son regard passa alternativement de Rosa à Mikasa avant de revenir sur Rosa. Il s’assit face à elle, à côté de Mikasa.

-Eh, y’a quelque chose qui m’est revenu.

-Tu rêvais ? demanda Mikasa.

-Oui. Enfin non, pas vraiment. C’était plutôt… un souvenir. Avec les événements des dernières semaines, j’ai pas trop eu le temps de ressasser tout ça. Et puis les entraînements avec Hansi me mettaient toujours tellement KO que…

-Je t’avais dit que tu tirais trop sur la corde.

-Oh mais arrête de toujours t’inquiéter ! Je vais bien, c’est l’important, non ?

-Je veux que tu ailles mieux. Et que tu sois en sécurité.

Eren protesta encore sous le regard amusé de Rosa. Elle se demandait combien de temps encore ils allaient jouer à ce jeu-là. Elle se demandait aussi si Eren était vraiment aussi aveugle que ça ou s’il le faisait exprès. Puis elle se dit que, d’un côté, il semblait tellement obstiné par les titans qu’il était fort possible qu’il ne voie pas tout ce qui se passait à côté. Mikasa n’aidait en rien. Elle répétait à longueur de journée qu’il était seulement de la famille. Et ne posait jamais clairement les mots. Rosa songea qu’ils auraient peut-être besoin d’un coup de main. Puis avec une légère grimace elle entendit dans sa tête la voix de Jean lui dire d’arrêter de vouloir jouer les entremetteuses. Après tout, ça arrangerait bien ses affaires à lui si les choses restaient sur un tel statu-quo entre eux deux. 

-Bref, Rosa, reprit Eren après son petit débat avec Mikasa. Faut que je te dise. Je sais pas si c’est le bon moment… en fait y’a pas de bon moment. Mais je crois que tu dois le savoir, même si concrètement je sais pas si cette information te sera vraiment utile. Quand on était dans la forêt des arbres géants avec Ymir, il s’est passé quelque chose de… très bizarre. Au début, Reiner et Bertolt parlaient de nous ramener chez eux, qu’on n’avait pas le choix. Et d’un seul coup, Reiner a commencé à dire qu’on méritait bien une pause après avoir échappé à tous ses titans, que franchement le coup d’Ymir de l’avoir sauvé en balançant un canon c’était top -j’ai pas très bien compris ce passage- et qu’en gros, avec tout ça, on mériterait bien un peu de reconnaissance de la part de la hiérarchie du Bataillon.

Rosa leva un sourcil, l’incompréhension peinte sur son visage. Eren la pointa subitement du doigt : 

-Oui, ta tête, là, c’est exactement ça que j’ai ressenti. J’ai cru qu’il se foutait de notre gueule. Puis Ymir a explosé de rire. Elle a parlé de… dissociation, perte de la mémoire. Elle a dit qu’il avait fini par croire à ses propres mensonges de bon petit soldat ou qu’il avait compartimenté ses deux rôles. 

A mesure qu’il expliquait ce qu’avait clamé Ymir ce jour-là, Rosa repensa à tout ce qu’elle avait vu -ou cru voir- chez Reiner ces dernières années. Les instants où il se tendait sans raison, où son sourire doux était, une fraction de seconde, remplacé par un air plus dur, plus froid. Les éclats qui passaient parfois dans son regard, surtout quand Bertolt lui parlait. C’était des moments infimes auxquels elle n’avait pas donné d’importance. Des instants en suspens où elle avait senti une faille sans pouvoir la nommer. 

-Ces enfoirés se sont bien joués de nous, marmonna Eren. Et je leur ferai payer. Mais… je sais qu’il a compté pour toi, ajouta-t-il un peu plus doux en regardant Rosa. Alors je voulais te le dire. Et aussi pour te dire que… peut-être le Reiner que t’a connu et aimé n’est pas celui qu’il est réellement. 

-Malgré tout, il a voulu te sauver, lança la voix douce d’Armin.

Le trio sursauta d’un même mouvement ; ils ne l’avaient pas entendu arriver. Il se glissa à côté de Rosa, saluant d’un sourire ses amis d’enfance.

-Comment ça, te sauver ? demanda Mikasa d’un ton soupçonneux.

-C’est ce que tu m’as dit, non ? reprit Armin.

-Oui. C’est en tout cas ce que prétendait Bertolt. Ymir voulait sauver Historia. Elle est tombée sur un accord avec Reiner dans lequel elle récupérait Historia et moi aussi si j’étais là. Bertolt a dit que l’enfer allait s’abattre sur les murs et que c’est pour ça qu’il voulait que je vienne avec eux.

-Quel que soit son niveau de dissociation, quand c’est arrivé, il n’était déjà plus le bon petit soldat que nous avons connu, continua Armin. Il était clairement redevenu l’allié de Bertolt, le Cuirassé qui a enlevé Eren. Pourtant, il a voulu te sauver. Qui qu’il soit réellement, je pense que t’as compté et que tu comptes. Pour le soldat, pour le titan, pour l’ennemi de l’humanité. Pour toutes ses parts de lui. 

Eren semblait prêt à répliquer, avec toute la hargne qui le caractérisait. Mais Mikasa posa une main sur la sienne pour le calmer. Elle n’était pas la plus bavarde ni la plus expressive. Mais elle savait lire les émotions et elle comprit que Rosa n’avait pas besoin que son camarade ne lui rappelle à quel point Reiner et Bertolt étaient désormais leurs ennemis. 

Rosa, de son côté, lança un regard à Armin. Muet. Mais touché. Elle lut dans les yeux de son ami qu’il ne disait pas cela seulement pour la rassurer. Il y croyait. Un peu du moins. Et si ça pouvait lui faire du bien et l’aider à tenir debout et avancer, alors il le répéterait mille fois s’il le fallait.

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