Ceux qui survivent
Arcade - Duncan Laurence
Rosa monta l’escalier d’un pas un peu lourd. Elle était percluse de sommeil. L’émotion de ces derniers jours avait entaché ses nuits et elle avait l’impression que cela faisait une éternité qu’elle n’avait pas eu un réel sommeil réparateur.
Lorsqu’elle fermait les yeux, de nombreuses images se superposaient.
Elle ressentait à nouveau la peur de mourir, celle qu’elle avait enfouie pour mieux se battre mais qui existait toujours.
Elle revoyait les titans agglutinés autour du Cuirassé. Elle ne savait pas s'il s’en était sorti. Elle se maudissait d’espérer qu’il s’en soit sorti.
Elle entendait les paroles de Bertolt. Qui disait qu’il n’y avait pas d’avenir ici. Et que c’était pour ça que Reiner voulait qu’elle parte avec eux. Elle ne comprenait pas ce qu’il avait voulu dire. Il avait évoqué l’enfer qui allait se déchaîner. Mais n’avait pas donné plus de détails.
Les quelques heures qu’elle parvenait à voler au sommeil étaient agitées. Pleines de regrets, de doutes, de peines non résolues.
Livaï avait décidé de reformer son escouade. Il avait invité tous les jeunes de la 104ème à l’intégrer et leur avait confié une mission simple : protéger Eren et Historia.
Pour cela, ils avaient été transportés dans une maison au milieu de nulle part. Un lieu peu connu et donc a priori sécurisé. Armin avait expliqué à Rosa que leur amie Historia était quelqu’un d’important. En tout cas, c’était ce que prétendait un prêtre du culte du mur. Il avait dit qu’elle devait avoir accès à des vérités qui leur échappaient à tous. Mais il n’avait rien précisé. Rosa avait été surprise. Puis elle avait découvert Historia sous un autre jour. La gentille jeune fille serviable, souriante, agréable avait laissé place à une jeune fille plus brisée, plus blessée. Elle avait désormais une ombre dans le regard qu’elle n’avait pas avant. Et Rosa soupçonnait que ce n’était pas uniquement lié au départ d’Ymir. C’était comme si, pour la première fois, elle acceptait de laisser son masque de côté et embrasser à nouveau celle qu’elle était vraiment : une personne déboussolée, qui n’avait pas pu se construire sur un terrain stable et affectueux. Une personne cherchant désespérément un sens à sa vie ou, le cas échéant, une mort qui en vaille le coup.
Ils étaient arrivés le soir-même dans la petite maison, après un long voyage éreintant. Autour d’une tasse de thé, Historia leur avait raconté son passé. Son enfance sur le domaine d’un riche noble, Lord Reiss. Dont sa mère était la maîtresse. Une femme qui n’avait jamais accordé d’amour ou de geste tendre pour sa petite fille. Une mère absente, absorbée par ses livres et ses sorties nocturnes. Jusqu’au jour où elle était partie. Pour ne plus revenir. Où Historia s’était retrouvée seule, au milieu de personnes qui lui vouaient au mieux de l’indifférence, au pire de la méfiance ou de l’antipathie.
Puis, cinq ans plus tôt, elle avait rencontré un homme se présentant comme son père. Accompagné de sa mère. Et bientôt interpelé par des hommes mystérieux qui avaient fini par égorger la femme mais accepté de laisser vivre l’enfant si elle disparaissait, s’intégrait à l’armée, changeait son identité et ne faisait pas de vague.
Rosa s’était sentie sincèrement touchée par le récit de son amie.
Elle ne savait pas ce que ça faisait d’avoir grandi sans figure parentale, sans amour, sans affection. Mais elle pouvait comprendre les dégâts que cela engendrait.
Même sans père, elle avait toujours considéré avoir eu une enfance heureuse. Avec une mère aimante, présente bien que parfois distante et secrète. Une mère qui l’avait toujours encouragée, soutenue, qui l’avait laissée avancer sur sa voie à son rythme. Elle avait toujours eu ce filet de sécurité lorsqu’elle expérimentait. Et savait que, quoi qu’elle fasse, quoi qu’il se passe, sa mère serait toujours là.
Arrivée à l’étage, Rosa poussa doucement la porte de la chambre qu’elle partageait avec Historia. Son amie était assise sur son lit, plongée dans la pénombre. Elle tournait le dos à la porte et faisait face au mur. Rosa prit place sur son propre matelas d’un geste las. L’obscurité lui faisait du bien. C’était reposant. Elle fixa le sol quelques secondes. Passa des doigts fatigués dans ses cheveux emmêlés. Puis elle reporta son attention sur la forme de son amie, le dos courbé, les genoux repliés contre sa poitrine.
-Tu veux parler ? demanda-t-elle d’une voix douce.
Dans un premier temps, le silence lui fit écho.
Puis Historia commença, d’une voix hésitante :
-Je… sais plus qui je suis… je suis même pas sûre de l’avoir vraiment su.
-Et Christa…
-Christa n’était rien, interrompit-elle. C’était juste… une création. Issue d’un livre que j’aimais lire.
Dans le noir, elle eut un rire ironique.
-Mais je ne suis pas comme elle. Je suis loin d’être comme elle. Je…
Elle se tut. Ne trouvait plus ses mots. Rosa l’entendit respirer profondément, comme si elle cherchait à contrôler ses émotions coûte que coûte.
-Je suppose que ça ne doit pas être facile, commença alors la jeune Ackerman d’une voix basse. Retrouver qui on est après tant d’années de faux semblants. Mais… je pense aussi qu’on ne peut pas tout simuler pendant si longtemps. Quelque part, en Christa, il y a un bout de toi. Il faut juste que tu le trouves. Et que tu tires le fil.
Historia eut un petit frisson. Sans bouger, tournant toujours le dos à Rosa, elle demanda d’une petite voix :
-Et si je n’étais rien ? Et si je n’étais qu’une coquille vide ?
-Non, répondit son amie en secouant la tête. Tu n’es pas une coquille vide. Tu es… toi. Ce n’est peut-être pas celle qu’on connaît, celle qu’on a appris à côtoyer. Mais tu es la somme de toute ton histoire, de tes rencontres, de tes joies et de tes peines. Même si tu as vécu sous une fausse identité, tu as tout de même vécu. Tu nous a rencontrés, tu as ri et pleuré avec nous, tu t’es fait engueuler comme nous par Shadis et t’as craché tes poumons sur ses exercices inhumains… tout ça, c’est quelque chose de toi.
L’évocation de Shadis et des années à la brigade d’entraînement arrachèrent un sourire à Historia que Rosa ne put pas voir. Mais qu’elle devina en l’entendant émettre un petit rire.
-C’est bizarre mais ce que tu me dis ça m’apaise un peu.
A son tour, Rosa eut un sourire dans le noir. Un peu soulagé. Un peu attendri. Elle avait conscience que son amie traversait une tempête émotionnelle depuis plusieurs jours qu’elle tentait de gérer comme elle pouvait. Un silence passa. Puis le corps d’Historia se détendit un peu, son dos se redressa et elle pivota sur le lit pour faire face à Rosa. Elle s’appuya contre le mur face auquel elle était.
-Tu sais, commença-t-elle, être avec Ymir aussi, ça m’apaisait. Elle… savait des choses sur mon histoire. Et m’acceptait telle que j’étais. Elle voulait que je reprenne ma vie sous mon véritable nom et que je vive enfin pleinement. Pour moi.
Sa voix était chargée de regrets et d’une tristesse infinie. Pourtant, elle continua :
-Elle était toujours franche et un peu brusque. Mais ça me faisait du bien. J’étais tellement dissimulée derrière celle que je voulais laisser paraître que son honnêteté était agréable. Pourtant… je savais pas… qu’elle était un titan…
Ses derniers mots se brisèrent sur les rochers de l’incompréhension, du sentiment de trahison et d’abandon.
-Qu’aurais-tu fait, si tu l’avais su ? demanda doucement Rosa.
-Je sais pas… je crois que… ça aurait été difficilement compréhensible au début. Mais… Ymir était tellement… c’était mon endroit sûr. Je l’aurais aimée dans tous les cas. Je serais allée jusqu’au bout du monde pour elle. Je… j’étais prête à partir avec elle, tu te rends compte ! C’est idiot, hein ?
-Ce n’est pas idiot. Choisir ses sentiments est tout sauf idiot.
-Finalement, c’est elle qui m’a laissée derrière, souffla Historia en reniflant. J’arrive toujours pas à comprendre…
-Ca devait être, pour elle, la meilleure façon de te protéger. Franchement, je sais pas où elle est et ne suis pas certaine qu’elle soit plus en sécurité là-bas qu’ici. Alors… elle a voulu te donner encore une chance de survie. Parmi nous.
-Tu crois vraiment que je comptais autant qu’elle le disait ?
-Oui. J’en suis sûre. Elle n’était jamais autant elle-même qu’avec toi. Elle avait toujours cet air hautain et sarcastique, cette vérité brute au bout des lèvres. Mais quand elle était avec toi, quelque chose s’adoucissait en elle. Je crois que tu étais aussi son endroit sûr.
Historia ne répondit rien. Réfléchissant aux paroles de son amie. Qui agissaient à la fois comme un pansement mais également comme amplificatrices de sa propre peine. Car aimer et se savoir aimée d’une personne partie volontairement était terrible. Elle passa une main un peu tremblante dans ses cheveux puis essuya quelques larmes qui perlaient au coin de ses yeux.
-Et toi ? reprit-elle doucement.
-Quoi ?
-Tu… enfin… par rapport à Reiner…
-C’est pas vraiment pareil… c’est pas seulement une histoire de mensonge ou de ne pas avoir dit être un titan. C’est… celui qui a détruit le mur. Celui que tout le monde voit comme l’ennemi de l’humanité.
-Et toi, tu le vois comme ça ?
-Je sais pas, avoua-t-elle dans un souffle. Je ne nie pas ce qu’il a fait. Mais… j’ai envie de croire qu’il l’a fait pour une raison qu’il considère comme juste.
-Quelle raison ?
-J’en sais rien. Je ne peux juste pas imaginer que Bertolt et lui aient fait ça par pur plaisir. Ca ne colle pas avec l’image que j’ai d’eux. Je t’ai dit : je pense qu’on ne peut pas tout simuler pendant si longtemps. De la même façon qu’un peu de Christa recèle celle que tu es réellement, un peu de ce qu’ils ont été avec nous était ceux qu’ils sont en réalité. Alors… une partie de celui que j’ai aimé n’était pas un mensonge.
Elle se tut quelques secondes, cherchant, dans le noir, à ordonner ses idées et ses sentiments.
-J’arrive pas à savoir ce que je pense de tout ça… ce que je ressens… ou ce que je devrais ressentir…
-Tu t’en fous de ce que tu devrais ressentir, non ? répondit Historia d’un ton étonnamment sec. Ce sont quand même pas les autres qui vont te dicter ce qu’il est socialement acceptable de ressentir face à ça ? Tu es telle que tu es. Tu aimes comme tu aimes. Un point c’est tout.
Rosa ne put s’empêcher d’émettre un petit rire empli de tendresse.
-Tu as raison. Ma mère aurait dit exactement la même chose.
-Eh ben ta mère a raison. Y’en a marre d’être les petites filles sages qui se conforment à ce qu’on attend d’elles ! D’accord, t’es amoureuse d’un type que tout le monde voit comme l’ennemi de l’humanité. Et alors ? Tu vas pas t’interdire de ressentir juste parce que… on te dit que ça se fait pas !
-Là je crois que t’es en train de retrouver celle que tu es vraiment, commenta Rosa d’un ton tranquille. Parce que clairement, la Christa que je connais n’aurais pas tenu ce genre de discours. Tu es sur la bonne voie pour vivre pleinement ta vie en étant celle que tu es.
Un nouveau silence passa. Teinté d’une complicité doucement établie. Celle qui avait commencé par une étreinte en haut du mur Rose. Un moment où les peines se partageaient, où les larmes pouvaient se mêler.
Ce soir, elles échangeaient sur les ressentis. Et les promesses d’avenir. Car Historia reprit soudainement :
-Ecoute, faisons-nous une promesse.
Rosa tendit l’oreille, intriguée. Elle se redressa subtilement dans le noir.
-Je vais vivre comme Ymir l’avait rêvé. Pour moi. Pour retrouver celle que je suis au fond de moi. Je garderai toujours la tête haute et j’avancerai. Pas comme les autres voudraient que je fasse. Mais comme moi je veux le faire. En échange, toi, tu arrêtes de te poser de fausses questions. Tu sais ce que tu ressens. C’est juste pas socialement acceptable d’aimer un traître. Alors… tu t’en fous ! Aime comme tu aimes, vis comme tu vis. Dis-le si t’en as envie, ne le dis pas si tu ne veux pas, mais sois honnête avec toi-même. Parce qu’on sait toutes les deux qu’il était une partie de ton monde. Et que tu étais son endroit sûr.
Tandis qu’elle parlait, Historia s’était levée de son lit et, en deux pas, combla l’espace qui les séparait. Elle saisit les mains de Rosa et cette dernière vit, malgré la pénombre, un éclat briller dans ses yeux :
-Vivons, Rosa. Vivons comme on l’entend. Assumons ce que nous ressentons. Même si ça emmerde les gens.
La jeune fille eut un sourire en entendant les propos de son amie. Ses doigts se serrèrent sur les siens tandis qu’elle hochait la tête :
-D’accord. Marché conclu. Vivons. Aimons. Peu importe les autres.