SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 45 : Le prix de tenir

1535 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 20/04/2026 19:51

Reth fut abandonnée avant la nuit.


Pas dans l’ordre. Pas avec méthode. Juste au moment où Drast jugea qu’il n’y avait plus rien à tenir ici qui mérite encore des corps.


Alors ils emportèrent ce qu’ils purent.


Les blessés d’abord. Les civils ensuite. Puis les caisses qu’on avait réussi à sortir, les munitions encore sèches, les cartes, les boîtes de liaison, quelques registres arrachés aux bureaux ou au relais. Le reste demeura dans la ville.


Des rues ouvertes. Des maisons fichues. Des morts qu’on n’avait pas encore tous relevés.


Kairo chargea tant qu’on le laissa faire.


Sa jambe ne lâchait pas. Elle refusait autrement. À chaque montée sur une ridelle, à chaque demi-saut, à chaque appui pris trop vite, une douleur lourde remontait de la hanche jusque dans le bas du dos. Pas une douleur de choc. Une douleur installée. Quelque chose qui promettait de durer.


Il grimpa avec une caisse jusqu’au deuxième camion. Une fois en haut, il dut s’arrêter une seconde pour reprendre son souffle. Ilia lui arracha presque la charge des mains.


— Tu compenses mal.


— Je tiens.


— Garde ça pour quelqu’un que ça intéresse.


Elle fit glisser la caisse à un soldat local, puis revint à lui.


— Si tu veux arriver au QG sur tes jambes, tu arrêtes de jouer au dur.


Elle repartit déjà.


Sur le côté de la place, Marek tenait debout par décision pure. Ça se voyait maintenant. Sa main revenait toujours au même endroit, sous les côtes, à droite. Mira avait refait son bandage. Il l’avait laissée faire sans discuter. C’était assez pour mesurer l’état réel de sa blessure.


Naor chargeait d’une seule main. Son autre bras restait collé contre lui, presque hors d’usage. Tomas lui passa une caisse. Naor la prit.


Aucun mot.


Seulement le travail.


Drast traversait la place dans tous les sens, voix basse, phrases courtes, pas de temps gaspillé.


— Celui-là part maintenant.

— Les lourds au centre.

— Laisse ça. Prends ça.

— Toi, tu montes.

— Toi, tu restes jusqu’au dernier départ.


Quand tout fut enfin prêt, il jeta un seul regard à ce qui restait de la place.


— On décroche.


Personne ne discuta.


Le convoi reprit la route dans un bruit de moteurs trop lourds pour des routes trop étroites. L’air sentait encore le tissu brûlé, la fumée froide et le sang séché. À l’arrière du camion où Kairo avait pris place, personne ne trouvait de position qui ne fasse pas mal.


Tomas gardait les yeux dehors. Lior tenait une carte pliée sans l’ouvrir. Naor restait debout malgré le roulis, comme s’il refusait à sa blessure le droit de le faire asseoir.


Le camion encaissa un creux. Tomas blêmit une seconde. Son épaule.


Lior parla sans lever les yeux.


— Le relais change tout.


— Non, dit Ilia depuis l’arrière. Le relais change la lecture. Ce n’est pas pareil.


Silence.


Naor finit par lâcher :


— On sait juste qu’ils n’ont pas frappé au hasard.


— On sait qu’ils ont frappé plus juste que nous, dit Tomas.


Le camion prit encore une secousse. Personne ne répondit tout de suite.


Puis Ilia coupa :


— Gardez vos idées pour plus tard. Là, vous ramenez des vivants.


Ça tomba comme un verrou.


Kairo regarda dehors.


Les champs d’abord. Les clôtures. Les pentes. Puis des lignes de pierre plus anciennes. Des fondations. Des restes trop larges pour de simples maisons. Le camion ralentit un peu pour négocier un virage, et la vue s’ouvrit sur les ruines entières.


Quelque chose remonta en lui avant la pensée.


— Il y avait des murs ici, non ?


Le silence tomba d’un coup.


Alexandra fit ralentir son véhicule, puis remonta jusqu’à leur ridelle. Le convoi ne s’arrêta pas complètement. Il se tassa seulement sur la route.


— Quoi ? demanda-t-elle.


Kairo regardait encore les pierres.


— Là. Il y avait des murs.


Pas une question, cette fois.


Alexandra suivit son regard. Les fondations hautes, les lignes trop droites, les masses englouties sous la terre et l’herbe. Quand elle lui reparla, ce fut plus bas.


— On pense qu’il y avait de grandes structures ici.


Puis elle tourna franchement la tête vers lui.


— Toi, comment tu peux le savoir ?


Personne ne parla.


Le moteur tournait encore. Le vent couchait l’herbe entre les pierres.


Kairo sentit sa gorge se refermer. Il connaissait cet endroit. C’était absurde. Il ne l’avait jamais vu. Et pourtant il savait.


Alexandra comprit avant qu’il trouve quoi dire. Ça passa dans ses yeux, puis disparut aussitôt derrière quelque chose de plus fermé.


Elle remonta dans son véhicule sans ajouter un mot.


Le convoi repartit.


Le reste du trajet se fit presque entièrement en silence.


Quand la capitale apparut enfin, la nuit était déjà bien engagée. Les feux du QG découpaient les murs, les toits, les cours intérieures, les postes de garde. Les premières portes s’ouvrirent, puis les secondes. On déchargea les blessés, puis les civils, puis le matériel.


Le retour ne ressemblait pas à un retour.


Plutôt à une urgence plus grande que la précédente, mais mieux rangée.


On couchait. On écrivait. On comptait. On trouvait une place. On demandait des noms à des gens qui n’en donnaient plus. On refaisait des bandages. On tirait des charrettes. On vidait les camions. On en renvoyait d’autres.


Kairo descendit du véhicule en serrant les dents. Sa jambe avait durci pendant les derniers kilomètres. Il posa le pied au sol trop franchement et dut se reprendre à la ridelle avant de continuer.


Mira le vit tout de suite.


— Toi, là.


Il s’arrêta.


— Quoi ?


— Tu attends.


— J’ai encore—


— Justement. Tu attends.


Elle passa devant lui, attrapa une caisse de pansements qu’un infirmier venait de poser, la lui retira des mains avant même qu’il puisse la toucher, puis le repoussa d’un doigt contre la tôle.


— Tu vas me faire le plaisir de t’asseoir deux minutes avant de tomber debout au milieu d’une cour.


— Je ne vais pas tomber.


— Très bien. Assieds-toi quand même.


Il obéit parce qu’il n’avait plus assez de force pour transformer ça en discussion.


À l’autre bout de la cour, Marek refusait toujours de céder plus qu’il ne fallait. Il avançait lentement, Mira l’avait laissé faire pour l’instant, mais chacun de ses pas disait assez ce que son flanc lui coûtait. Tomas suivait deux brancards, une main encore valide sur le bois, comme s’il avait besoin d’aider quelque chose à avancer pour ne pas avoir à regarder autour de lui. Naor, lui, traversait la cour avec cette raideur que certains prennent pour de l’énergie et qui n’est souvent qu’une autre façon de tenir.


Drast reparut au milieu du mouvement général, accompagné d’Ilia et de Lior. Il ne s’arrêta pas longtemps près d’eux.


— Repos par roulement. Personne ne quitte l’enceinte sans ordre. Demain à la première heure, on reprend depuis Reth.


Il allait déjà repartir quand Alexandra apparut de l’autre côté de la cour. Elle ne chercha pas Drast. Elle chercha Kairo.


Leurs regards se croisèrent une seconde.


Puis elle détourna le sien, très vite, comme si le simple fait de s’y attarder trop longtemps risquait déjà d’ouvrir quelque chose qu’elle ne voulait pas laisser sortir ici.


Kairo resta assis encore un moment sur le marchepied du camion, le coude sur le genou, la main pendante, à regarder la cour du QG avaler Reth morceau par morceau.


Les blessés.

Les survivants.

Les caisses.

Les registres.

Les cris trop bas.

Les ordres qu’on répète.


Ils avaient quitté la ville avec des corps, des documents et du matériel.


Mais ce n’était pas tout.


Il avait emporté autre chose.


Une ligne de pierres.

Une hauteur absente.

Des murs qui n’existaient plus et qu’il avait pourtant reconnus.


Au-dessus de lui, sur la galerie intérieure, Alexandra s’était arrêtée une seconde sans qu’il l’entende monter. Elle regardait la cour, pas lui. Ou faisait semblant.


Puis elle dit, sans descendre :


— À partir de maintenant, tout ce que tu vois, tu me le dis.


Kairo releva la tête.


Elle ne le regardait toujours pas.


— Même si ça n’a aucun sens ? demanda-t-il.


Cette fois, elle tourna légèrement le visage vers lui.


— Surtout si ça n’a aucun sens.


Puis elle repartit.


Kairo la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse au bout de la galerie.


Autour de lui, le QG continuait de bouger, de compter, de panser, de préparer la suite.


Mais quelque chose avait changé.


Pas dans les murs.

Pas dans les ordres.

Pas dans la fatigue.


Entre eux.


Et c’était peut-être pire.

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