SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 35 : Le prix du choix — Partie 2

1783 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/04/2026 20:13

Quand Tomas entra dans la salle de liaison du quartier général, à Carcette, il comprit tout de suite que personne ici n’attendait un simple compte rendu.


La pièce était étroite, basse, encombrée de câbles, d’écrans, de radios et de dossiers qu’on avait ouverts trop vite pour les remettre en ordre.


Deux opérateurs travaillaient déjà sans lever les yeux.


La lumière blanche creusait les traits au lieu d’éclairer quoi que ce soit.


Arved était là.


Serra aussi.


Et, un peu en retrait, le général Rackero Keln.


Marek entra le premier.


Mira et Nerla prirent place sans bruit.


Tomas s’assit plus lentement qu’il ne l’aurait voulu. Son bras lança aussitôt. Il serra les dents et laissa passer.


La liaison était déjà ouverte.


Le grésillement baissa.


Puis les images se stabilisèrent.


D’abord Kairo.


Le visage plus creusé qu’avant.


Derrière lui, Lior.


Puis Ilia, les bras croisés.


À côté d’eux, Alexandra.


Droite. Tenue. Trop tenue.


Et à sa droite, Ilian Drast.


Arved prit la main sans préambule.


— Liaison stable. Rapport.


Ilian fit un signe bref vers Alexandra.


Elle ouvrit.


— Incident confirmé dans les archives centrales vardéniennes, au contact de la relique principale nommée l’Ossature. Kairo a subi une réaction immédiate. Rupture sensorielle nette. Perte d’équilibre. J’ai tenté de le retenir. J’ai reçu quelque chose aussi. Plus bref. Plus incomplet. Suffisant pour exclure un simple malaise.


Serra coupa aussitôt.


— Kairo. Tu tiens comment ?


— Debout, répondit-il.


— Ce n’était pas ma question.


Un souffle passa dans la salle.


Kairo répondit après une seconde.


— Fatigue. Tension. Rien qui m’empêche de parler.


Serra hocha une fois la tête.


Pas pour valider.


Pour classer.


Arved reprit.


— Le fond.


Kairo ne chercha pas ses mots longtemps.


— Ce qu’il y a là-bas n’est pas un trésor. Ni une arme au sens où les gens l’entendent. Pas quelque chose qu’on récupère et qu’on retourne contre un ennemi.


Personne ne bougea.


— Si des puissances viennent ici pour trouver un avantage, elles cherchent déjà de travers. Le danger, ce n’est pas de récupérer ce qu’il reste. Le danger, c’est d’essayer de forcer ce qui a déjà été refermé.


La phrase tomba net.


À côté de Tomas, Mira ne remua pas d’un millimètre.


Ilian prit la suite.


— Côté Varden, la situation est simple. Nous tenons encore. Mais nous tenons déjà trop de lignes à la fois. Pressions humaines. Défense locale. Surveillance des sites. Captifs. Fronts discontinus.


Il marqua une pause.


— Si l’Ossature n’est pas totalement inerte, alors ce n’est plus un reste à garder sous clé. C’est un point de rupture.


Lior parla ensuite.


— Le dossier ne peut plus rester compartimenté. Si nous étions restés dans le cadre strict de la mission initiale, nous n’aurions jamais atteint ce niveau d’information.


Ilia suivit aussitôt.


— Et pendant ce temps-là, tout le monde aurait continué à crever chacun de son côté pour un simple tas d’os qu’aucun d’entre eux ne comprend.


Marek bougea enfin.


Pas beaucoup.


Juste assez pour que Tomas sente la température de la pièce changer.


Il regarda Kairo.


Puis Lior.


Puis Ilia.


Sa voix, quand elle tomba, était plus froide encore que dans le transport.


— Vous avez donc estimé acceptable de dépasser votre ordre initial. D’entrer dans une chaîne locale. D’accéder à des éléments hors mandat. Et de produire une situation où nous découvrons après coup que la mission n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’elle était au départ.


Kairo soutint son regard.


— Oui.


Marek continua sans hausser le ton.


— Si ça avait mal tourné, vous seriez morts en territoire saturé, au contact direct d’un commandement local non validé, au milieu d’un dossier stratégique que personne ne vous avait autorisés à ouvrir à ce niveau-là.


Lior ne détourna pas les yeux.


Ilia non plus.


Marek poursuivit.


— Vous avez désobéi à l’esprit de la mission.


Le silence devint presque matériel.


Kairo reprit, sans se dérober.


— Oui.


Toujours le même mot.


Toujours sans chercher d’abri.


Marek laissa passer une seconde.


— Les informations obtenues sont trop importantes pour être traitées comme une simple faute de procédure. Ça ne les rend pas propres.


Lior prit le relais.


— Non. Mais si on restait dans le cadre, on revenait avec un rapport incomplet. Et cette fois, ça ne suffisait plus.


Ilia ajouta, sèche.


— On n’a pas dépassé pour jouer. Le premier choix était devenu trop petit.


Serra reprit aussitôt.


— Ce qui me concerne, ce sont les corps. Kairo a été touché directement. Alexandra secondairement. Donc on ne parle plus seulement d’un récit de terrain ou d’un patrimoine de guerre mal compris. On parle d’un phénomène qui agit encore sur des vivants.


Alexandra confirma d’un seul mot.


— Oui.


Le général Rackero Keln prit alors la parole pour la première fois.


Sa voix n’était ni forte ni théâtrale.


Elle n’en avait pas besoin.


— J’ai entendu assez pour considérer que nous avons dépassé le cadre d’une mission périphérique, d’un simple incident d’archives et d’une crise locale isolée.


Une respiration.


— Continuez avec le continent.


Marek répondit sans attendre.


— Stabilisation locale acquise devant le mur. Mais la horde principale ne s’est pas brisée là. Elle s’est déportée, puis a poursuivi vers l’intérieur du continent. Ce qui a frappé jusqu’à la reprise finale relevait du débordement, de la traîne et des masses rabattues.


Rackero Keln demanda :


— Et ce qui pose problème ?


Ce fut Nerla qui répondit.


Sa voix était calme.


Trop calme.


— Ça n’avait rien d’un reflux aveugle.


Tous les regards revinrent vers elle.


Elle poursuivit sans changer de ton.


— On aurait dit que ça savait où aller. Pas comme une panique de masse. Pas comme une poussée qui casse puis se disperse. C’était trop cohérent.


Mira ajouta, les yeux fixés sur l’écran :


— Trop propre.


Marek conclut.


— Nous ne validons aucune certitude. Mais si la masse principale se déporte avec cohérence au lieu de simplement frapper puis casser au hasard, le problème n’est plus seulement quantitatif.


Rackero Keln absorba la phrase sans commentaire immédiat.


Puis Ilian reprit, côté Varden.


— Alors nous avons deux dégradations en parallèle. Un territoire sous agressions constantes. Et un héritage ancien qui n’est peut-être pas totalement mort.


Arved enchaîna.


— Côté Kars, nous considérons désormais que ZND-45B6B et la situation continentale ne peuvent plus être lus comme deux dossiers entièrement séparés.


Serra suivit.


— Et si les Affamés changent pendant que l’Ossature agit encore, on perd le droit de traiter l’un des deux comme un bruit de fond.


Rackero Keln reprit.


— Très bien.


Deux mots.


Rien de plus.


— Voici la position de Kars.


La salle entière sembla se resserrer un peu.


— À partir de maintenant, ZND-45B6B cesse d’être un front périphérique. Un canal de coordination restreint est maintenu entre Kars et Varden sur ce dossier précis. Priorité à l’échange d’informations sur :


un, les phénomènes liés aux restes ;


deux, la circulation d’armes ou d’acteurs cherchant à les exploiter ;


trois, l’évolution comportementale anormale des Affamés.


Chaque point tombait avec la netteté d’un ordre déjà pesé.


— En complément, poursuivit-il, Kars valide l’envoi d’un détachement limité de soutien. Quelques spécialistes. Quelques soldats. Matériel ciblé. Appui sur zones critiques uniquement.


Ilian demanda aussitôt :


— Type de munitions ?


Arved répondit, sec :


— Cartouches Brèche.


Le nom tomba simplement.


Tomas le mémorisa tout de suite.


Rackero Keln reprit.


— Les Brèche partiront avec le premier convoi restreint, accompagnées de matériel d’endiguement et d’armes adaptées aux points de rupture les plus exposés. Ce n’est pas une force de reprise. C’est de quoi empêcher le terrain de s’ouvrir plus vite que vous.


Marek ne détourna pas les yeux.


— Quantité ?


— Insuffisante pour rassurer quiconque, répondit Rackero Keln. Suffisante pour ne pas vous laisser seuls avec ça.


Kairo parla alors.


— Ça ne réglera pas le fond.


Rackero Keln tourna légèrement la tête.


— Je ne travaille pas avec des solutions propres. Je travaille avec les moyens qui arrivent avant l’irréversible.


Ilian prit la parole une dernière fois.


— Varden ne délègue ni sa lecture du terrain ni ce qui relève de son territoire.


Rackero Keln répondit aussitôt.


— Kars n’a pas demandé cela.


Pas de surjeu.


Pas de posture.


Juste une ligne nette entre deux commandements encore debout.


Arved conclut le bloc opérationnel.


— Canal maintenu. Soutien restreint validé. Aucune initiative incontrôlée autour de l’Ossature. Aucune.


Serra ajouta derrière lui :


— Et au moindre nouvel incident de résonance, vous remontez immédiatement. Peu importe l’heure. Peu importe l’endroit.


Alexandra acquiesça.


Kairo aussi.


La ligne resta ouverte deux secondes de plus.


Puis Rackero Keln prononça sa dernière phrase.


— Les informations obtenues justifient la déviation de mission. Elles ne la rendent pas propre.


Le grésillement revint.


Puis la liaison se coupa.


Le silence tomba d’un seul bloc.


Marek resta debout, les yeux fixés sur l’écran éteint.


Puis il se tourna vers Tomas, Mira et Nerla.


— Voilà, dit-il.


Un seul mot.


Mais Tomas comprit ce qu’il contenait.


Le continent.


L’île.


La horde.


L’Ossature.


Les ordres dépassés.


Les renforts insuffisants.


Les décisions sales.


Tout était désormais dans la même guerre.


Marek garda encore une seconde les yeux sur la radio.


Puis :


— La prochaine fois, ce ne sera pas plus simple.


Ses yeux revinrent vers eux.


— Ça demandera juste des choix encore plus propres sur le papier. Et encore plus sales à porter.


Personne ne répondit.


Tomas sentit son bras lancer à nouveau.


Il regarda Marek.


Puis l’écran noir.


Il comprit seulement qu’on venait de leur laisser moins d’illusions, pas plus de marge.


Le prix du choix n’était plus derrière eux.


Il commençait à prendre leur nom.

Laisser un commentaire ?