SNK : La Guerre des Fantômes
Le gros était tombé, mais la rue ne respirait pas encore.
La masse gisait de travers contre l’entrée, l’épaule dans les marches, une jambe repliée sous elle dans un angle impossible. L’ouverture qu’elle avait bouchée jusque-là n’était plus qu’un couloir sale, étroit, mangé de poussière, de pierre et d’odeur de chair brûlée par les prototypes.
Darek fut le premier à passer.
— Ceux qui tiennent encore, avec moi !
Marek entra juste derrière. Nerla suivit sans attendre. Tomas voulut les imiter trop vite et manqua de tomber dès le seuil. Son bras gauche pendait toujours trop bas, tordu sous une manche déchirée. La régénération travaillait, il le sentait à chaque pulsation, mais elle ne réparait rien assez vite pour lui rendre sa force. Seulement une brûlure profonde, lente, qui remontait de l’os jusqu’à l’épaule comme si quelque chose essayait de le reforger de l’intérieur avec du métal chauffé à blanc.
Il passa quand même.
L’air à l’intérieur était pire encore que dehors.
Trop chaud. Trop chargé. Trop vieux.
La pièce principale du bâtiment avait été transformée en refuge à la dernière minute. Des meubles poussés contre les fenêtres. Des couvertures plaquées sous les interstices. Deux lampes à huile presque mortes. Une femme tenait encore un chiffon sur la bouche d’un vieil homme allongé au sol. Plus loin, un garçon fixait l’entrée avec les yeux d’un animal piégé. Trois corps ne bougeaient plus du tout dans le fond.
Darek s’accroupit aussitôt près des blessés.
— Qui marche ? Qui tient debout ?
Une jeune femme leva la main. Un homme à moitié assis fit oui de la tête avant de tousser. Le vieil homme allongé ne répondit pas. Tomas le regarda une seconde de trop. Il n’était pas encore mort. Pas encore. Mais pas transportable dans cet état.
Marek l’avait compris au même instant.
— On prend ceux qui suivent ou qu’on peut porter. Pas plus.
La phrase coupa la pièce comme un outil.
Pas de brutalité dans la voix.
Rien que le temps.
Tomas vit Darek encaisser l’ordre sans répondre. Sa mâchoire se contracta. Il passa à autre chose tout de suite. Il n’y avait plus de place pour autre chose.
Nerla s’était déjà placée à l’entrée intérieure, lame basse, écoutant plus qu’elle ne regardait.
— Rue encore vide sur le proche, dit-elle.
— Proche seulement, répondit Marek.
Tomas s’agenouilla près du garçon qui n’avait toujours pas bougé.
— Tu tiens sur tes jambes ?
Le gosse ne répondit pas.
Il fixait toujours le corps du gros au-dehors, visible en partie par l’ouverture fracassée.
Tomas voulut l’aider à se lever avec sa main droite. Son bras gauche le traversa d’une douleur si brutale qu’il dut fermer les yeux une seconde. Le garçon recula aussitôt comme si le mouvement lui-même l’avait effrayé.
— Regarde-moi, dit Tomas, le souffle court. Regarde-moi, pas ça.
Le garçon finit par lever les yeux.
— Tu marches avec Darek. Tu restes à lui. Compris ?
Un signe de tête minuscule.
Ça suffirait.
Au-dessus d’eux, un coup sec résonna dans la pierre.
Pas dans la maison.
Plus loin.
Puis la voix de Mira cracha dans l’émetteur.
— Marek.
Il leva aussitôt la tête.
— Parle.
Un silence très court. Trop court pour être bon.
— Ça remonte.
Marek ne demanda pas quoi. Il savait.
— Combien ?
— Trop.
La réponse tomba d’en haut, nette, sans trembler.
— Plus large que la première vague. Plusieurs axes. Ils remplissent la rue basse et les traverses. Vous avez quelques minutes, pas plus.
Derrière Marek, Sivek jura tout bas.
Jalen releva immédiatement son arme vers la fenêtre ouverte, comme si le geste pouvait déjà arrêter ce qui arrivait.
Marek transmit sans attendre.
— Karsthal, ici groupe de récupération. Deuxième vague confirmée. Beaucoup plus lourde. Demande fenêtre de repli.
Le grésillement mangea deux secondes entières.
Puis une voix froide descendit depuis le haut du mur. Pas paniquée. Pas tendue. Juste habituée à donner des ordres qui condamnent.
— Fenêtre accordée : dix minutes.
Personne ne bougea.
Même l’air sembla attendre.
La voix reprit :
— Dix minutes pour extraction et retour. Après ça, on brûle la zone.
Grésillement.
Puis encore :
— Répétez.
Marek regardait déjà les survivants dans la pièce.
— Dix minutes. Puis vous brûlez.
— Reçu.
La liaison coupa.
Pas un mot de plus.
Pas de justification.
Pas de compassion.
Darek expira par le nez comme si on venait de lui planter quelque chose entre les côtes.
— Ces fils de—
— Darek, coupa Marek.
L’homme se tut.
Pas parce qu’il acceptait.
Parce qu’il n’avait pas le temps de refuser.
Marek se tourna aussitôt.
— Jalen, tu prends les deux qui marchent. Sivek, tu fermes derrière eux. Nerla, tu m’ouvres le retour sur les angles morts. Tomas—
Il le regarda une seconde.
Pas son bras. Lui.
— Tu prends léger ou tu tombes.
Tomas hocha la tête.
— Mira, dit Marek dans l’émetteur. Tu couvres le retour. Pas de tir de confort. Seulement ce qui ferme.
— Reçu.
Darek aidait déjà la femme au chiffon à remettre debout l’homme à moitié assis. Le vieux au sol respirait toujours, très bas, mais le groupe entier savait qu’il ne repartirait pas avec eux. Pas dans ce temps-là. Pas dans cet état-là. Tomas vit la femme le comprendre sans qu’on le lui dise. Elle s’agenouilla près du vieillard une seconde. Lui toucha le front. Puis se releva.
Le compte à rebours avait déjà commencé à lui voler ses morts.
Le premier impact de la deuxième vague se fit entendre au-dehors.
Pas encore sur eux.
Dans la rue.
Des pas nombreux. Des chocs contre de la pierre. Des souffles épais. La sensation d’une pression qui remonte et remplit les vides.
Mira tira.
Une fois.
Puis deux.
Rapide.
Pas pour tuer tout ce qui arrivait. Pour garder l’ouverture du retour respirable.
— Ça déborde à l’ouest, lança-t-elle. Vous avez moins que dix.
Marek attrapa le premier blessé valide par le col et le remit dans la bonne direction.
— On sort.
Ils commencèrent à se déverser hors du bâtiment par petits paquets sales, humains, mal tenus. Les civils récupérables au centre. Les combattants autour, en croûte dure, percée de partout.
Le temps se mit à mordre vraiment.
Chaque coin de rue devenait un choix. Chaque seconde donnée à un blessé coûtait un angle de plus. Mira continuait à couvrir depuis hauteur, mais sa cadence changeait. Plus espacée. Plus contrainte. Elle ne tenait pas la rue. Elle la ralentissait assez pour qu’ils puissent encore y exister.
— Trois minutes déjà, lâcha Jalen en regardant à peine son chrono.
Personne ne répondit.
La ville basse remontait contre eux comme de l’eau noire.
Un cri de civil éclata derrière le groupe. Pas ceux qu’ils portaient. Quelqu’un resté dans une pièce plus loin, derrière eux, ou sur un autre axe. Tomas tourna la tête par réflexe.
Erreur.
La douleur de son bras lui coupa le souffle et lui brouilla la vue une seconde. Pas une vraie seconde. Un trou. Le monde sauta puis revint trop vite, avec plus de bruit qu’avant. Il entendit Nerla crier quelque chose sur sa gauche sans saisir les mots. Seulement le ton.
Darek, lui, ne tourna pas.
Mais Tomas vit dans sa mâchoire qu’il avait entendu.
Il continua quand même.
Voilà ce que donnaient dix minutes.
Pas le temps de sauver. Juste celui de trier en marchant.
C’est là qu’ils tombèrent sur elle.
Coincée près d’un renfoncement du mur, une femme tenait deux enfants serrés contre elle. Une fille d’à peine six ou sept ans. Un petit garçon plus jeune encore, couvert de poussière jusqu’aux cils. La femme avait du sang au front, mais ce n’était pas ce qui la faisait trembler. C’était le bruit qui revenait dehors.
Quand elle vit Marek, elle avança d’un demi-pas.
— Prenez-les, souffla-t-elle. Sauvez-les au moins.
Marek ne répondit pas tout de suite.
Il prit le garçon sous un bras. La fillette sous l’autre. Les deux enfants se raidirent d’un coup contre lui, trop terrorisés pour comprendre ce qui se passait vraiment.
Puis il tourna à peine la tête vers la femme.
— Madame. Accrochez-vous dans mon dos. Vous restez pas ici.
Elle le regarda comme si elle n’avait pas entendu.
— Maintenant, coupa-t-il.
Alors elle obéit.
Pas élégamment. Pas héroïquement. Elle s’accrocha comme elle put, les doigts déjà glissants de sang et de poussière sur sa veste, pendant que Marek ajustait son centre de gravité sans jamais lâcher les deux enfants.
Tomas vit la scène une seule seconde.
Ça lui suffit.
Pas parce qu’elle était belle.
Parce qu’elle était trop lourde pour qu’un homme ait le droit de la porter en courant et de rester encore un chef de guerre. Et pourtant Marek le faisait. Sans phrase de plus. Sans pose.
— Tomas ! cria Nerla.
Il leva la tête.
Deux Affamés venaient déjà de reparaître au bout de la rue, attirés par le remue-ménage et par l’ouverture rendue visible depuis le bâtiment. Mira en abattit un avant qu’il ait pris trois appuis complets. Le second continua en boitant après une balle mal placée. Tomas leva son arme d’une seule main. Mauvaise prise. Mauvais angle. Le recul lui remonta dans toute l’épaule et lui arracha presque un cri. Le tir manqua le cou, mais Darek termina la chose d’un coup sec à bout portant.
— Bouge ! aboya Sivek.
Ils sortirent enfin en paquet disloqué, jamais propre, jamais stable. Les civils récupérables au centre. Les combattants autour, en croûte dure, percée de partout.
Nerla surgissait par à-coups sur les bords de la colonne, jamais loin, jamais posée. Un petit tenta de refermer l’angle gauche depuis une porte à moitié pendue. Elle le cueillit sans même ralentir, lame brève, et repartit déjà. Sivek tenait le fond. Jalen stabilisait les blessés qui flanchaient. Darek poussait, portait, retenait les plus lents avec une brutalité presque tendre parce qu’il n’avait plus le luxe de faire autrement.
Marek avançait au centre avec ses trois vies accrochées à lui comme une charge de guerre.
La femme dans son dos ne parlait plus. Elle tenait.
Tomas gardait le côté droit aussi bien qu’il le pouvait. Son bras gauche n’était plus qu’une enclume chaude, inutile, suspendue à lui comme une punition. La régénération grignotait. Lentement. Trop lentement. Assez pour lui donner l’illusion que le corps essayait encore. Pas assez pour lui rendre quoi que ce soit. Chaque fois qu’il devait accélérer ou pivoter, il sentait une colère muette lui remonter dans la gorge. Pas contre Marek. Pas contre les Affamés. Contre ce bras qui faisait de lui un poids au pire moment.
La liaison crépita encore.
— Deux minutes, annonça la voix du mur.
Puis, après une micro-pause :
— Tout ce qui est encore en bas après ça est perdu.
Darek dit quelque chose que le souffle noya.
Marek ne répondit même pas au QG.
— Courez, dit-il seulement.
Alors ils coururent comme ils purent.
Pas comme un groupe d’élite.
Comme une poignée de survivants qui essaient d’arracher plus de corps au désastre que le désastre n’a le droit d’en prendre.
La pente vers les hauteurs leur sembla deux fois plus longue qu’à l’aller. Les marches cassées. La pierre glissante. Les civils qui trébuchent. Les bras qui cèdent. Le souffle qui brûle. Tomas faillit tomber une fois de plus quand la fillette portée par Marek se mit à pleurer d’un seul coup, sans prévenir, comme si son corps venait seulement de comprendre ce qu’il traversait.
Mira couvrait toujours.
Plus proche, maintenant.
Elle avait décroché d’un poste haut à l’autre en gardant assez d’avance pour leur ouvrir le chemin. Un tir. Puis un silence. Puis un autre. Chaque balle achetait trois secondes. Parfois moins. Une fois, elle tira trop tôt ou depuis un angle trop sale. Le petit touché ne tomba pas. Il roula seulement sur le côté avant de reprendre appui. Jalen dut le finir. Mira corrigea tout de suite. Mais ce minuscule raté suffit à rappeler à tout le monde que même sa couverture avait une limite.
Ils atteignirent enfin la ligne de sécurité relative sous le mur presque au moment où la sirène courte retentit.
Une seule séquence.
Pas une alerte.
Une condamnation.
Le haut de Karsthal ouvrit le feu.
Pas les hommes d’abord.
Le ciel.
Il y eut une demi-seconde de suspension, presque obscène, où tout le monde comprit sans encore voir.
Puis les premières charges incendiaires tombèrent dans la ville basse.
Pas comme un grand spectacle.
Comme un travail.
Toits, poutres, tissus, huile, poussière, chairs, tout s’ouvrit dans une lumière atroce qui ne faisait rien de beau. Des façades déjà mourantes s’effondrèrent sous l’impact. Une vague de chaleur remonta jusqu’à eux, sèche, impure, presque solide. Plus loin, quelque chose explosa. Peut-être une réserve. Peut-être une cuisine. Peut-être juste une pièce trop pleine de ce que la guerre laisse derrière elle.
Personne ne parla.
Même les civils sauvés ne regardaient pas tous. Certains s’étaient écroulés au sol dès la ligne franchie. D’autres pleuraient sans bruit. La femme que Marek avait portée glissa enfin de son dos avec ses deux enfants toujours agrippés à elle.
Marek resta debout.
Immobile.
Tomas le vit seulement respirer plus fort une fois.
Pas de victoire.
Pas de soulagement.
Seulement la ligne tenue au prix de tout ce qui brûlait en dessous.
Darek regardait le feu comme s’il voulait y redescendre à mains nues.
— Il y en avait d’autres, dit-il.
Personne n’osa lui répondre.
Parce que tout le monde le savait.
Le mur ne protégeait pas les vivants.
Il choisissait juste lesquels méritaient encore d’être derrière lui.
Le bombardement continua assez longtemps pour que le temps lui-même devienne flou. Puis, à mesure que la zone basse se noyait sous les fumées, les impacts se firent plus rares. Les flammes, elles, prenaient le relais toutes seules.
Tomas s’était laissé tomber contre une pierre, le souffle coupé. Son bras pulsait toujours d’une douleur lourde, profonde, comme si quelqu’un coulait de la lave dans l’os pour le forcer à se ressouder. Il leva les yeux vers la ville en feu.
Et c’est Nerla qui parla.
Pas fort.
Pas pour tout le monde.
Juste assez.
— Regardez.
Ils tournèrent la tête.
Au loin, derrière les premières masses de fumée, au-delà des rues déjà noyées de feu, quelque chose bougeait encore. Pas la horde en train d’avancer. Pas une dispersion paniquée. Un groupe. Suffisamment dense pour soulever une traînée sale dans l’air. Suffisamment net pour qu’on voie le mouvement.
Ils repartaient.
Pas loin du feu.
Pas loin des autres.
Ils repartaient vers la horde.
Mira, arrivée derrière eux quelques secondes plus tôt, plissa les yeux vers la ligne trouble des fumées.
Jalen ne dit rien.
Sivek non plus.
Même Darek cessa de respirer une seconde.
Nerla regardait toujours au loin.
— C’est pas normal, dit-elle.