SNK : La Guerre des Fantômes
Le jour s’était levé sans rien adoucir.
La lumière ne rendait pas le monde plus sûr.
Seulement plus net. Les pierres, les troncs, la terre sèche par plaques puis soudain lourde sous les semelles. Ils marchaient depuis l’aube, plus vite que la veille, mais sans se découvrir.
Le repos n’avait rien réparé.
Il avait juste rendu leurs corps à nouveau utilisables.
Kairo ouvrait la marche.
Ilia suivait à distance courte, occupée à lire les appuis, les coupes, les endroits où le terrain pouvait encore tenir sous eux.
Lior fermait, plus lourd dans sa façon d’avancer, pas moins attentif pour autant.
Ils parlaient peu.
Depuis leur arrivée sur l’île, ils n’avaient presque rien gaspillé.
Ni leurs mots, ni leurs gestes.
Cela faisait près de deux heures qu’ils progressaient ainsi quand Kairo aperçut la fumée.
Fine d’abord.
Puis plus épaisse quand le relief s’ouvrit entre deux masses de roche.
Il s’arrêta.
Lior leva les yeux à son tour.
— Là-bas.
Ilia avait déjà vu.
La colonne montait derrière une ligne basse de toits. Grise, lourde, sale. Quelque chose brûlait mal.
Kairo repartit aussitôt.
Les deux autres suivirent.
Ils quittèrent les arbres les plus hauts pour une zone plus basse, mangée de broussailles, de pierres, de vieux murets à moitié repris par la végétation. Le sol gardait la mémoire d’un passage ancien. Pas une route. Plutôt un axe usé, refermé par le temps puis rouvert par l’habitude.
À mesure qu’ils approchaient, d’autres signes apparurent. Une clôture défaite. Une auge fendue. Un pan de toile pris dans des ronces.
Puis un cri.
Bref. Étouffé par la distance.
Kairo ne ralentit pas.
Quand ils atteignirent enfin une hauteur assez dégagée pour voir au-delà des dernières maisons, la bourgade apparut.
Petite.
Vingt bâtiments, peut-être moins. Une rue principale, deux traverses. Des façades simples, serrées trop près les unes des autres. Une enseigne de fer grinçait au-dessus d’une devanture noircie. Devant ce qui avait dû être une échoppe, des cageots éventrés pourrissaient dans la boue. Plus loin, un volet battait contre un mur avec un bruit sec, absurde au milieu du reste.
Et dans la rue, cinq Affamés.
Deux collaient déjà une façade. Un autre traînait quelque chose dans la poussière. Les deux derniers coupaient l’axe vers le fond de la bourgade.
Puis un autre cri monta.
Plus net, cette fois.
Un vivant.
Kairo s’arrêta juste assez pour lire la rue. Pas de position défensive réelle. Pas de soldats visibles au centre. Des portes ouvertes. Une charrette couchée. De la fumée qui sortait d’une fenêtre basse. Et ces choses déjà au travail.
Lior tourna la tête vers lui.
— On fait quoi ?
Ilia regardait les maisons.
— Bien sûr qu’on y va.
Sa voix ne trembla pas. Ce n’était ni noble ni grand. Juste simple.
Kairo fixa encore une seconde la rue.
— On peut encore en sortir. Bougez.
Lior avait déjà repris son arme plus haut sur la bretelle.
Ils descendirent.
La pente était courte, cassée, obligeant à changer deux fois d’angle avant d’atteindre les premières maisons. Plus ils approchaient, plus les bruits se séparaient. Le bois frappé. Un souffle rauque. Quelqu’un qui pleurait sans reprendre son air.
Ils arrivèrent par le côté gauche de la rue principale.
Le premier Affamé à portée était presque humain de taille, mais allongé autrement. Dos trop mobile sous une peau maigre. Bras trop longs. Il se tourna vers eux au dernier moment.
Lior partit le premier.
Son corps prit cette charge dense et brève qui montait chez lui sans prévenir. Il frappa de biais.
L’impact coucha l’Affamé dans la boue avec une violence sèche.
Kairo suivait déjà.
Son regard tomba tout de suite au bon endroit.
La lame entra à la nuque.
Le corps eut un sursaut court.
Puis plus rien.
Ilia avait déjà franchi l’entrée du bâtiment le plus proche.
L’intérieur se resserrait presque aussitôt. Un couloir étroit. Du bois fendu. De la poussière chaude. Une odeur de fumée et de peur enfermée.
Au fond, trois Affamés de taille humaine s’acharnaient contre une porte déjà rompue. Le battant tenait de travers. Le cadre avait cédé sur un côté. À travers la fente, on voyait le bois ployer puis revenir. Quelqu’un derrière poussait encore de tout son poids.
Ilia entra sans appeler.
Le premier commençait à tourner la tête vers elle. Elle fut sur lui avant la fin du mouvement. Geste court. Sec. La lame entra sous l’oreille.
Le deuxième tenta de se jeter de travers dans le couloir, gêné par les murs et le corps qui tombait déjà. Elle le heurta de l’épaule, lui brisa l’axe, frappa à la gorge et remonta.
Le troisième ne lâcha pas la porte tout de suite. Comme si tout ce qu’il lui restait tenait là : entrer.
Quand il se retourna enfin, Kairo était déjà dans le couloir.
Il vit la faille d’un coup. Trop de poids devant. Appui mort à gauche. Cou tendu à découvert.
Il coupa.
Le corps heurta la porte.
Derrière, quelqu’un poussa de nouveau avec un petit cri étranglé.
— Ouvre pas ! lança Lior en arrivant.
Silence.
Puis un bruit de meuble qu’on retient, de souffle pris trop vite.
Ilia regarda Kairo. Il acquiesça.
— C’est fini. Ouvrez.
Rien d’abord.
Puis une voix cassée :
— Vous êtes qui ?
Kairo regarda les corps dans le couloir, la fumée qui passait déjà sous la porte d’entrée.
— Pas eux.
Un frottement répondit.
Le battant recula de quelques centimètres, puis davantage.
Une femme apparut, les mains encore crispées sur le bois. Quarante ans, peut-être. Ou moins. La peur vieillissait tout. Son bras gauche tremblait si fort qu’elle dut le plaquer contre elle. Derrière son épaule, Kairo vit un garçon d’une dizaine d’années et un vieil homme assis contre le mur, incapable de se relever. Une table renversée, deux sacs ouverts, de l’eau au sol, un vieux fusil posé de travers comme si quelqu’un avait fini par comprendre qu’il ne servirait plus.
La femme regarda d’abord Ilia. Puis les deux autres.
— D’autres ? demanda Ilia.
Elle cligna des yeux.
— Des vivants, reprit Ilia.
— Oui… peut-être… En face… chez Deren. J’ai entendu crier. Et plus bas… près du fournil…
Un choc éclata dehors.
Violent. Proche.
Puis un hurlement plus grave, plus court.
Lior était déjà revenu vers la porte.
— Y en a un autre dans la rue.
Kairo jeta un œil à la pièce. Trois survivants. Dont un qui ne marcherait pas seul. Impossible de les tirer tous maintenant sans ouvrir tout le secteur.
Ilia avait fait le même calcul.
— On les referme. On nettoie l’axe.
La femme la regarda sans comprendre tout de suite.
— On revient, dit Kairo. Verrouillez derrière nous. N’ouvrez qu’à quelqu’un qui parle.
Cette fois, elle hocha la tête.
Ils ressortirent aussitôt.
Dans la rue, la fumée s’était épaissie. Le feu venait de deux maisons plus loin, une petite bâtisse dont le toit noircissait par plaques. Près d’un abreuvoir de pierre, un homme en uniforme local luttait encore avec un Affamé. Il tenait debout par réflexe plus que par force. Son épaule était ouverte. Il maintenait la tête de la chose loin de sa gorge avec son avant-bras pendant qu’un second Affamé arrivait déjà de côté.
— Lior !
Lior changea d’axe sans ralentir.
Le premier Affamé leva la tête juste assez pour quitter sa proie. Lior le prit presque de face. Le choc l’arracha au soldat et le projeta contre l’abreuvoir, qui éclata à moitié sous le poids.
Kairo arriva de côté.
La lame entra à la nuque avant que la chose retombe vraiment.
Le deuxième surgit entre deux corps au sol.
Ilia le cueillit à l’arrivée.
Sa lame entra bas, remonta, puis elle repoussa la chose du pied sans s’attarder.
Le soldat s’effondra à genoux, une main toujours plaquée sur son épaule déchirée. Brassard gris, boue, suie, vieille veste trop fine pour une vraie ligne de front. Une dent cassée lui blanchissait la bouche quand il reprit de l’air.
— Debout, dit Lior.
L’homme leva vers eux un regard vide.
— Il… il y en a encore…
Il montra le fond de la rue.
— Combien ? demanda Kairo.
L’homme toussa, cracha noir.
— Trois… peut-être quatre… j’sais pas… Deux vers le fournil. Un derrière les remises… Ils ont essayé de prendre la maison Branek…
Sa tête partit un instant sur le côté. Il revint de justesse.
Kairo s’agenouilla.
— Combien de civils encore ?
Le soldat secoua faiblement la tête.
— Une dizaine… peut-être… éparpillés… On n’était que trois…
Il regarda derrière eux vers la maison.
— Les Varn ?
— Vivants, dit Kairo.
Le soldat ferma les yeux une seconde.
Quand il les rouvrit, c’était déjà moins du soulagement que de la fatigue.
— Alors laissez-moi là. Allez plus bas.
Un bruit de course coupa la rue.
Pas humain.
Un Affamé surgit d’une traverse, puis un autre derrière lui. Plus maigres. Plus rapides.
Kairo tira.
Le coup claqua trop fort dans l’espace étroit. La balle prit le premier au haut du torse sans le stopper, mais le dévia assez pour qu’Ilia le prenne à l’arrivée. Le second bondit sur une carriole renversée pour les contourner.
Lior lui coupa la route.
Ce bref gonflement revint chez lui, cette densité brutale qui montait d’un coup. Il heurta la chose au moment précis où elle changeait d’appui.
Kairo vit l’ouverture.
Il plongea.
Frappa à la nuque.
Les deux corps retombèrent presque ensemble.
Le silence ne revint pas.
Des cris montaient toujours du bas de la rue.
Et autre chose, maintenant. Des coups répétés contre du bois. Pas frénétiques. Réguliers.
Ilia retint le soldat d’une main brève quand il essaya de se relever.
— Non.
— Il faut que je—
Son visage se vida d’un coup. Même lui comprit qu’il n’irait pas plus loin comme ça.
Kairo releva les yeux vers les maisons. Trop d’angles. Trop de portes. Trop de vivants, peut-être encore dedans.
— Lior, avec moi. On ouvre jusqu’au fournil.
Lior hocha la tête.
Kairo se tourna vers Ilia.
— Les maisons à droite. Si ça tient encore quelque part, c’est là.
Elle jaugea la rue une seconde, puis acquiesça.
Le soldat les regarda comme s’il n’arrivait pas à raccorder leur âge à leur manière d’agir.
— Vous êtes qui… ?
Kairo ne répondit pas.
Ils partirent.
Le fournil se trouvait plus bas, à l’angle d’une petite place où la fumée restait basse entre les murs. La porte principale avait sauté vers l’intérieur. Sur les marches, un corps gisait à moitié dehors, visage contre pierre. Un Affamé fouillait autour. Le second frappait contre une fenêtre bloquée de l’intérieur.
Lior fonça sans prévenir.
Le premier n’eut même pas le temps de se retourner complètement. L’impact le projeta contre le chambranle éclaté.
Kairo suivit.
Trouva sa faille.
Tua.
Le second quitta la fenêtre et se jeta sur eux dans un mouvement trop large, trop haut.
Kairo le lut tout de suite.
— Gauche !
Lior coupa sa course d’un quart de pas. L’Affamé passa là où il n’était déjà plus.
Kairo entra dans son angle mort et frappa.
Le corps heurta le mur puis glissa.
Derrière la fenêtre, quelqu’un sanglotait.
— Reculez ! lança Kairo.
Il attendit juste assez pour entendre un meuble traîné sur le sol.
Puis il jeta un œil par l’ouverture.
Deux enfants. Une jeune fille avec un tisonnier dans les mains. Un homme assis, ventre blessé, qui essayait encore de tenir droit.
Vivants.
— On ne les sort pas maintenant, dit Kairo.
Lior regardait déjà le fond de la place.
Une porte battait au vent sur une remise ouverte. Au-delà, un passage menait vers l’arrière des maisons. Et c’était de là que venait le bruit régulier.
Les coups contre le bois.
Plus lourds, cette fois.
Kairo sentit ses yeux se tendre.
Ce n’était pas comme le reste.
Pas loin.
Ilia réapparut par la traverse droite, souffle court mais stable.
— Deux de plus, dit-elle. Une femme à la jambe ouverte. Un vieux. J’ai bloqué l’entrée. Il reste du bruit derrière les remises.
— On a entendu, dit Kairo.
Un cri éclata soudain sur leur gauche.
Tous trois tournèrent la tête ensemble.
La porte d’une petite maison venait de s’ouvrir à la volée. Une adolescente en sortit, le visage couvert de suie. Elle n’alla pas plus loin que le seuil. Un Affamé surgit derrière elle et l’attrapa par le bras.
Lior partit.
Trop loin.
Kairo le sut tout de suite.
Ilia aussi.
Elle changea d’axe avant même que Lior ait fait trois pas. Son harnais frotta contre la pierre quand elle coupa presque à ras du mur. Le geste de l’Affamé arracha l’adolescente en arrière.
Kairo leva son arme, puis la baissa aussitôt. Mauvais angle.
Lior arriverait trop tard.
Ilia, non.
Sa lame entra de profil, nette, dans le creux du cou, si près du visage de la jeune fille que celle-ci n’eut même pas le temps de comprendre. L’Affamé lâcha prise comme si on lui avait retiré d’un coup la seule chose qui le tenait encore.
L’adolescente tomba à genoux sur le pas de la porte.
Ilia la tira en avant sans douceur inutile.
— Dedans.
La jeune fille la regardait encore sans entendre.
Kairo arriva, lui prit l’épaule.
— Dedans !
Cette fois, elle obéit.
Des mains l’attrapèrent de l’intérieur. La porte claqua.
Lior expira fort par le nez, plus agacé que soulagé d’être arrivé une seconde trop tard pour servir sur celle-là.
Il jeta un regard à Ilia.
Elle n’en fit rien.
Le cri venait de sauver une vie. Ça suffisait.
Puis le bruit reprit derrière les remises.
Plus lourd.
Plus proche.
Un coup.
Puis un autre.
Tous trois se figèrent juste assez pour l’écouter.
Ce n’était pas une simple porte qu’on griffait.
Quelque chose cognait avec méthode.
Kairo leva les yeux vers le passage sombre entre les bâtiments. La fumée y entrait mal. La lumière aussi. Au fond, on ne voyait presque rien.
Seulement l’étroit.
Seulement l’ombre.
Et ce bruit qui revenait.
Puis, derrière le bois, quelqu’un hurla encore.