Luminosa
Le portail s’ouvrit dans un souffle froid et Aqua sentit immédiatement l’air d’Arendelle s’engouffrer dans ses poumons, plus vif, plus sec que celui de la Tour de Yen Sid. L'odeur était elle aussi étonnante. C'était une odeur de neige, de bois brûlé et d’épices. Elle resta immobile quelques secondes, les bottes enfoncées dans la poudreuse, observant le paysage qui s’étendait devant elle.
Le château se dressait au bord de l’eau, illuminé par des guirlandes et des lanternes dorées. Plus bas, le village vibrait d’une agitation joyeuse. Des habitants traversaient les rues avec des paniers chargés de rubans, de branches de sapin, de pains sucrés et de petits paquets enveloppés dans du tissu coloré. Des enfants couraient près des stands, des flocons accrochés dans les cheveux. Quelque part, une cloche sonnait.
Noël.
Aqua ne connaissait pas vraiment cette fête. Pas comme cela, en tout cas. Elle en avait déjà entendu parler à travers certains mondes, quelques traditions croisées au hasard des missions, mais rien qui ressemble à ce débordement de chaleur au milieu du froid.
C’était étrange car la neige ne lui paraissait pas hostile. Elle n’évoquait ni la solitude de la Marge, ni la morsure glacée de ses cauchemars. Ici, le blanc recouvrait les toits comme une couverture douce, presque protectrice. Même le froid semblait avoir une autre texture. Moins tranchante. Moins profonde.
À côté d’elle, Even inspira profondément et retira doucement son manteau et son écharpe.
- Charmant, observa-t-il.
Ienzo lui lança un regard.
- Tu vas attraper froid.
- Je suis dans mon élément.
Il se tourna vers Aqua et lui fit un clin d’œil.
- Vous n'êtes pas obligé de m’accompagner...
- Absolument que si. Je refuse de confier mes propres hypothèses à quelqu’un qui ne comprendrait pas mes notes.
Aqua sentit un sourire lui effleurer les lèvres, sans vraiment s’y installer. La légèreté de leur échange avait quelque chose de presque irréel après les heures passées dans le laboratoire, face aux schémas de son corps envahi par les Ténèbres. Elle se souvenait encore des filaments noirs sur l’écran. De la manière dont ils remplaçaient peu à peu la Lumière. De la voix d’Even, soudain plus basse, lorsqu’il avait dit que c’était probablement ce qui la tuait. Elle baissa les yeux vers ses mains gantées. Elle était venue chercher une solution. Pas un miracle. Même si, quelque part, elle ne savait pas encore faire la différence entre les deux.
- Aqua ?
Elle releva la tête. Ienzo l’observait avec cette attention calme qui, chez lui, n’avait rien d’intrusif. C’était une attention de surface, ou peut-être une attention prudente, comme s’il avait appris à ne plus entrer dans l’espace des autres sans y être invité.
- Ça va ?
La question la traversa avec une familiarité désagréable. Elle faillit répondre oui par réflexe. Puis se rappela pourquoi elle était là.
- Je ne sais pas.
Ienzo hocha simplement la tête.
- D'accord.
Il ne demanda rien de plus et elle lui en fut reconnaissante.
Leur arrivée ne passa pas inaperçue très longtemps. Deux gardes les repérèrent à l’entrée du pont, d’abord méfiants, puis visiblement soulagés lorsqu’Ienzo mentionna le Roi Mickey, Yen Sid, Sora et la situation qui les amenait ici. Quelques échanges plus tard, ils furent conduits vers le château.
À mesure qu’ils avançaient, Aqua sentait les regards se poser sur eux. Pas des regards hostiles, non, des regards plutôt curieux. Les habitants semblaient davantage surpris qu’inquiets de voir trois étrangers traverser les rues décorées. Elle garda les épaules droites. Par habitude. Au fond d’elle, pourtant, quelque chose se contractait. Venir demander de l’aide à Yen Sid avait déjà été difficile. Venir en demander à deux inconnues l’était plus encore.
Ils entrèrent dans le château par une grande porte décorée de branches de sapin et de rubans rouges. La chaleur intérieure lui enveloppa aussitôt le visage. Une odeur de cire, de bois ciré et de gâteau épicé flottait dans l’air. Dans le hall, plusieurs serviteurs circulaient avec des caisses de décorations, des chandeliers et des guirlandes. Tout semblait en mouvement.
Puis une voix vive résonna depuis le haut de l’escalier.
- Ils sont là ?
Une jeune femme rousse descendit presque en courant, une main posée sur la rampe, l’autre occupée à tenir une couronne de houx à moitié terminée. Elle avait le visage ouvert, les joues rosies par l’excitation, et une énergie si immédiate qu’Aqua en fut presque déstabilisée.
- Bonjour ! Tu dois être Aqua ! Et vous, Even ? Et Ienzo ? Enfin, je crois. J’ai retenu les noms mais pas forcément l’ordre, désolée.
- Je suis Ienzo, répondit calmement le jeune homme.
- Et moi, Even.
- Parfait. J’avais donc presque raison.
Elle arriva devant eux et tendit spontanément la main à Aqua.
- Anna. Bienvenue à Arendelle.
Aqua hésita une fraction de seconde avant de la serrer.
- Merci de nous recevoir.
- Bien sûr ! Enfin… je ne sais pas encore exactement ce qu’on peut faire, mais si on peut aider, on va aider.
C’était dit avec une évidence si simple qu’Aqua ne sut pas quoi répondre.
Anna se tourna brusquement vers les escaliers.
- Elsa ! Ils sont là !
- Anna, j'avais entendu.
La deuxième femme descendit plus lentement.
Aqua la reconnut aussitôt, même si elle ne l’avait jamais vue autrement que dans les rapports de Sora et les notes que Yen Sid avait rassemblées sur les nouveaux cœurs de lumière. Elsa avait cette présence particulière que possédaient certaines personnes habituées à retenir leur propre puissance. Elle avançait avec grâce, mais aussi avec une forme de prudence dans la posture, comme si chaque geste devait être mesuré avant d’exister.
Ses yeux se posèrent d’abord sur Even.
Puis sur Ienzo.
Enfin sur Aqua.
Un silence presque imperceptible se glissa entre elles.
- Bienvenue, dit Elsa.
Sa voix était douce, mais plus réservée que celle d’Anna.
- Merci, répondit Aqua.
Elles se regardèrent un instant, pas longtemps, juste assez pour que quelque chose passe. Une reconnaissance vague, peut-être. Ou une méfiance partagée.
Anna, elle, ne sembla pas remarquer cette tension discrète.
- On peut s’installer dans le petit salon. Enfin, il est moins petit qu’un petit salon normal, mais plus petit que le grand salon, donc techniquement…
- Anna.
- Oui, pardon. Venez.
Le petit salon était chaleureux. Un feu brûlait dans la cheminée. Des branches de sapin encadraient les fenêtres, et plusieurs bougies éclairaient la pièce d’une lueur dorée. Sur une table basse, du chocolat chaud et des biscuits avaient déjà été préparés.
Aqua s’assit au bord d’un fauteuil, droite, les mains jointes sur ses genoux. Even prit place en face d’elle. Ienzo resta debout près de lui, un carnet déjà entre les mains. Anna s’installa sans attendre, penchée vers eux, tandis qu’Elsa prit place près de la fenêtre.
Pas trop loin. Pas trop près.
Even expliqua la situation avec plus de tact qu’Aqua ne l’aurait cru possible.
Il parla des recherches menées sur le corps. Du lien entre lumière, ténèbres, organisme et cœur. Des flux visibles au scanner. De l’équilibre naturel dont chaque être vivant avait besoin. Puis il parla d’Aqua. Mais pas comme d’une anomalie, ni comme d’une expérience et encore moins comme d’une personne malade.
Et même si cela ne rendait pas les mots plus faciles à entendre, ça les rendait plus supportables.
Anna avait progressivement perdu son sourire.
- Donc… les Ténèbres remplacent sa Lumière ?
- Dans son corps, oui, répondit Even. Pas dans son cœur. C’est une nuance importante.
Elsa releva légèrement la tête.
- Pourquoi ?
Even croisa les mains devant lui.
- Parce qu’un cœur peut contenir une quantité très importante de Lumière ou de Ténèbres sans que le corps ne cesse immédiatement de fonctionner. Mais le corps, lui, semble nécessiter un équilibre plus strict. Trop de Ténèbres dans un organisme vivant entraînent une dégradation progressive de ses fonctions magiques, puis vitales.
Anna regarda Aqua avec une inquiétude ouverte... Aqua ne put soutenir ce regard très longtemps. Elle n’aimait pas ce regard, mais pas parce qu’il était mauvais, au contraire, c'était justement parce qu’il ne l’était pas.
- Et nous ? demanda Elsa.
La question était calme, mais son corps, lui, ne l’était pas tout à fait. Aqua vit ses doigts se resserrer discrètement sur le tissu de sa robe.
Even sembla choisir ses mots.
- Les Princesses de Cœur possèdent un cœur pur de lumière. Nous supposons que cette pureté influence légèrement leur organisme. Chez Kairi, par exemple, les flux lumineux sont supérieurs à la moyenne, de quelques pourcents seulement, mais de manière stable.
- Kairi ? répéta Anna.
- Une autre Princesse de Cœur, mais endormie pour le moment, précisa Ienzo.
- Et vous l’avez… étudiée ? demanda Elsa.
Le mot était doux mais il avait changé l’air de la pièce.
Ienzo répondit avant Even.
- Avec son consentement explicite.
Elsa ne répondit pas immédiatement. Aqua la regarda. Elle connaissait cette tension-là.
Ce n’était pas seulement de la prudence. C’était plus ancien. Plus intime. Une réaction de défense presque physique, comme si le simple fait d’entendre parler de prélèvement, d’étude ou de mesure réveillait quelque chose qu’Elsa ne souhaitait pas montrer.
Even poursuivit, plus lentement :
- L’idée serait de vérifier si une petite quantité de Lumière peut être prélevée sans danger, puis régénérée naturellement par l’organisme. Si c’est le cas, il serait peut-être possible de transférer cette lumière à Aqua afin de stabiliser son corps.
Anna se redressa aussitôt.
- Alors faisons-le.
- Anna, dit Elsa.
- Quoi ? Si ça peut l’aider…
- Nous ne savons pas si c’est dangereux.
- Justement, ils ont dit qu’il fallait vérifier.
- Sur nous.
Anna se tut.
Elsa regardait Even maintenant.
Son visage restait parfaitement maîtrisé, mais Aqua voyait bien le froid dans ses yeux. Pas un froid cruel. Un froid de protection. Celui qui s’installe quand on ne veut pas que les autres devinent à quel point ils viennent de toucher un endroit sensible.
- Vous voulez prélever quelque chose en nous parce que nous sommes des Princesses de Cœur, dit Elsa.
- Nous voulons vous demander votre aide, corrigea Ienzo.
Ce n’est pas très différent.
- Si, répondit Aqua.
Sa propre voix la surprit. Tous se tournèrent vers elle. Aqua sentit son cœur battre plus fort, mais continua.
- C’est différent si vous, toi et Anna, pouvez dire non.
Elsa la fixa. Aqua soutint son regard.
- Et tu peux dire non.
Un long silence suivit.
Anna regarda sa sœur, puis Aqua, puis Even, comme si elle cherchait à rassembler toutes les émotions présentes dans la pièce pour les mettre dans un ordre compréhensible.
Elsa, elle, ne quittait pas Aqua des yeux.
- Donc, si je refuse ?
Aqua sentit sa gorge se serrer. Elle baissa légèrement les yeux, puis les releva.
- Alors tu refuses.
- Même si c’est ta seule chance ?
Even remua un peu dans son fauteuil, mais ne dit rien. Aqua serra ses mains l’une contre l’autre. Elle sentit la veine noire pulser derrière son oreille, comme si elle se réjouissait déjà de la question.
- Je ne veux pas être sauvée à n’importe quel prix.
Les mots sortirent plus doucement qu’elle ne l’aurait voulu. Mais ils sortirent. Et quelque chose, dans le visage d’Elsa, changea. Pas beaucoup, mais juste assez.
Anna inspira lentement.
- Moi, je veux aider.
Elsa tourna la tête vers elle.
- Anna…
- Je sais. Je sais que tu as peur. Et je sais que tu as de bonnes raisons d’avoir peur. Mais moi, j’ai envie d’aider. Pas parce qu’ils me l’ont demandé. Pas parce que je suis une Princesse de Cœur. Parce que je le veux.
Elle regarda Aqua.
- Et parce que si quelqu’un était venu me dire qu’il avait peut-être une solution pour sauver Elsa, je crois que j’aurais voulu que quelqu’un accepte d’essayer.
La pièce devint très silencieuse. Aqua sentit quelque chose lui brûler doucement derrière les yeux. Elle ne connaissait pas Anna ni Elsa, elles ne lui devaient rien. Et pourtant, Anna la regardait comme si cela suffisait qu’elle soit là, malade et effrayée, pour mériter qu’on tente quelque chose.
Cette idée lui sembla presque violente.
Elsa ferma les yeux un court instant et, lorsqu’elle les rouvrit, sa voix était plus basse.
- Je ne suis pas prête.
Anna hocha la tête.
- D’accord.
- Mais si tu veux le faire…
Elsa regarda Even.
- Je veux que ce soit sans risque pour elle.
- Nous ferons le minimum, répondit Even. Un simple prélèvement. Rien de plus. Et nous surveillerons immédiatement l’évolution de ses flux.
- Et si quelque chose change ?
- Nous arrêterons.
Elsa resta silencieuse. Puis elle acquiesça.
- Très bien.
Anna sourit doucement.
- Tu vois ? On avance.
Aqua ne sut pas quoi dire. Elle aurait voulu remercier Anna. Elsa aussi, peut-être. Even. Ienzo. Tout le monde. Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge, trop nombreux, trop lourds. Alors elle se contenta de baisser légèrement la tête.
- Merci.
Anna lui adressa un sourire si lumineux qu’il en était presque difficile à regarder.
- De rien.
Elsa, elle, ne sourit pas vraiment. Mais son regard s’était adouci. Et pour Aqua, à cet instant, c’était déjà beaucoup.
- Allons-y, dit Anna.
Even demanda alors l'autorisation d'utiliser une pièce du château et, sous le regard intrigué des domestiques, plusieurs caisses furent rapidement acheminées depuis les Entrechemins. Des écrans translucides apparurent les uns après les autres. Des cristaux furent disposés sur une table. Des instruments qu'Aqua ne connaissait pas prirent place dans la pièce avec une efficacité presque militaire.
En quelques heures seulement, un petit laboratoire avait émergé au milieu d'Arendelle.
Anna observait l'installation avec intérêt. Elsa demeurait près d'elle. Aqua aussi.
- C'est bon, on peut y aller, finit par dire Even.
- C'est tout ? demanda Anna en regardant la pièce.
Even releva les yeux.
- Tu espérais quelque chose de plus spectaculaire ?
- Un peu, oui, je suis déçue.
Ienzo leva les yeux au ciel. Even, lui, ignora la remarque et prépara calmement l'appareil. Il posa ensuite devant Anna un petit cristal translucide relié à plusieurs anneaux lumineux. Aqua observa la scène sans intervenir. Anna semblait parfaitement détendue, presque curieuse.
- C'est tout ? demanda à nouveau Anna.
- C'est tout.
- Je suis vraiment déçue.
- La science est souvent décevante.
Anna posa sa main au centre du dispositif et les anneaux s'illuminèrent aussitôt. Une lumière douce parcourut sa peau, remontant lentement le long de son bras comme un courant doré.
Aqua retint son souffle.
Elle voyait la lumière, pas une métaphore, pas un concept, une lumière réelle, vivante. Une infime partie de cette clarté quitta alors le corps d'Anna et vint se déposer dans le cristal. Celui-ci se mit à rayonner doucement, comme une étoile emprisonnée dans le verre.
Quelques secondes plus tard, les anneaux s'éteignirent.
- Voilà, annonça Even.
Anna regarda son bras.
- Sérieusement ?
- Oui.
- J'espérais au moins un peu de douleur héroïque.
- Je peux recommencer si tu veux.
- Even.
- Pardon.
Anna éclata de rire. Même Elsa sourit légèrement. Puis le silence retomba, mais il était différent cette fois, plus calme.
Even observa les données quelques instants avant de refermer les écrans.
- Il nous faudra du temps.
- Combien ? demanda Aqua.
- Deux semaines minimum.
Ienzo acquiesça.
- Nous devons vérifier si la lumière prélevée se régénère naturellement. Si notre théorie est correcte, les flux devraient retrouver leur niveau initial.
- Et si ce n'est pas le cas ? demanda Elsa.
Even répondit immédiatement.
- Alors nous abandonnerons cette piste.
Elsa sembla satisfaite de cette réponse. Aqua, elle, sentit son cœur se serrer.
Deux semaines.
Deux semaines à attendre.
Deux semaines à ne pas savoir.
Comme s'il avait deviné sa pensée, Even posa un regard plus doux sur elle.
- Nous reviendrons dès que nous aurons des résultats.
- Merci.
Le scientifique détourna légèrement les yeux. Il n'avait jamais semblé très à l'aise avec les remerciements.
- Ne me remercie pas encore.
Puis il rangea ses affaires et Ienzo referma son carnet.
- Nous avons donc tout ce qu'il nous faut. Nous pouvons repartir.
- Déjà ? demanda Anna.
- Les analyses prendront plus de temps que les prélèvements.
- La science est vraiment décevante.
Quelques minutes plus tard, le portail des Entrechemins fut ouvert dans le hall du château. Ienzo salua poliment Anna et Elsa, Even aussi. Puis leurs regards se tournèrent vers Aqua.
- Tu viens ? demanda Even.
Aqua observa le portail quelques secondes. Puis le château, puis les montagnes, puis la neige qui tombait derrière les fenêtres.
Elle prit une inspiration.
- J'aimerais rester.
Le silence qui suivit fut bref mais réel. Even cligna des yeux.
- Rester ?
- Ici.
Elle hésita.
- Si cela ne dérange personne, je...
Anna ouvrit immédiatement la bouche.
- Bien sûr que-
Elsa posa une main légère sur son bras.
- Laisse-la finir.
Aqua baissa légèrement les yeux.
- Je... n'ai pas vraiment envie de rentrer.
Les mots étaient sortis presque malgré elle. Elle sentit aussitôt la honte familière remonter, comme si elle venait d'avouer une faiblesse. Mais personne ne la jugea.
Even échangea un regard avec Ienzo.
- D'un point de vue médical, cela ne change rien.
- Nous pouvons communiquer à distance, ajouta Ienzo.
- Donc cela dépend surtout d'elles.
Elsa regarda longuement Aqua.
Puis elle hocha la tête.
- Tu peux rester.
Anna bondit sur place.
- Génial !
Mais ce n'était pas la voix d'Anna qui avait crié. Tous se tournèrent vers l'origine du cri. Olaf se tenait juste derrière Elsa.
Enfin... "se tenait" était un grand mot. Son visage était coincé entre deux barreaux de la rampe de l'escalier et il les observait avec l'air parfaitement innocent de quelqu'un qui venait d'être surpris en train d'espionner.
- Olaf, soupira Elsa.
- Désolé, je ne voulais pas interrompre.
Il réfléchit quelques secondes.
- Enfin si. Un peu.
- Tu nous observes depuis quand, petit coquin? Demanda Elsa.
- Euh...
Olaf leva les yeux vers le plafond comme s'il effectuait un calcul extrêmement complexe.
- Depuis qu'on a commencé à parler des corps, des cœurs, des ténèbres et des trucs compliqués.
Il marqua une pause.
- Donc depuis le début.
Tout le monde éclata de rire, même Aqua. Et pour une raison que même elle ne comprit pas complètement, elle sentit quelque chose se détendre dans sa poitrine.
Pas disparaître.
Pas guérir.
Juste se détendre.
Un peu.
Even et Ienzo s'en allèrent juste après ça et, quelques minutes plus tard, Anna lui faisait visiter le château.
- Ici, c'est la bibliothèque.
- Ici, la salle de réception.
- Ici, une autre salle de réception.
- Vous avez plusieurs salles de réception ?
- Oui. Je ne sais jamais à quoi elles servent.
Aqua la suivait en silence. Parfois, Anna parlait. Parfois, non. Et lorsqu'elle ne parlait pas, elle n'essayait pas de remplir le vide à tout prix. C'était agréable.
Finalement, elles arrivèrent devant une porte.
- Et voilà.
Anna l'ouvrit. La chambre était simple mais chaleureuse; une grande fenêtre donnait sur les montagnes enneigées, une cheminée diffusait une chaleur douce, quelques bougies illuminaient les murs et sur le lit reposait une épaisse couverture de laine.
- J'espère que ça te conviendra.
Aqua resta immobile quelques secondes. Puis hocha la tête.
- Oui.
Sa voix était presque un murmure.
- Merci.
Anna lui adressa un sourire lumineux.
- Bonne nuit, Aqua.
- Bonne nuit.
La porte se referma doucement.
Pour la première fois depuis longtemps, Aqua se retrouva seule sans ressentir immédiatement le besoin de fuir ses propres pensées.
Elle s'approcha de la fenêtre.
Dehors, la neige tombait toujours, silencieuse, paisible. Elle posa une main derrière son oreille. La veine noire était toujours là. Les Ténèbres aussi. Rien n'avait disparu. Rien n'était réglé. Et pourtant... Elle n'était plus seule avec elles.
On frappa doucement à la porte, ce qui fit légèrement sursauter Aqua.
- Entrez.
La porte s'ouvrit et Elsa apparut sur le seuil. Elle tenait un plateau entre les mains: une soupe fumante, quelques tranches de pain et une tasse de chocolat chaud.
Aqua cligna des yeux.
- Oh.
Elsa sembla presque gênée.
- Anna m'a dit que tu n'avais presque rien mangé aujourd'hui.
Aqua baissa les yeux vers le plateau.
- Je n'avais pas vraiment faim.
- Je me suis dit que tu pourrais peut-être manger quand même.
Un silence passa.
- Merci.
Elsa posa le plateau sur une petite table près de la fenêtre. Puis elle resta debout quelques secondes, comme si elle hésitait entre partir ou rester.
Finalement, elle demanda :
- Est-ce que tu arrives encore à imaginer l'avenir ?
La question prit Aqua au dépourvu.
- Pardon ?
Elsa détourna légèrement les yeux vers les montagnes.
- Quand les choses vont mal.
Sa voix s'était faite plus basse.
- Est-ce que tu arrives encore à imaginer que les choses puissent aller mieux un jour ?
Aqua resta silencieuse, longtemps. Puis elle secoua doucement la tête.
- Pas vraiment.
Elsa hocha simplement la tête. Comme si cette réponse ne la surprenait pas.
- Moi non plus, à une époque.
Le silence revint, mais il n'était pas lourd, juste calme.
Elsa s'approcha finalement. Elle posa doucement sa main sur l'épaule d'Aqua. Le contact était léger. Presque timide.
- Tu n'es pas obligée de tout porter seule.
Aqua sentit sa gorge se serrer.
- Je sais.
Elsa esquissa un mince sourire.
Si tu as besoin de quoi que ce soit... viens nous voir.
Puis elle retira sa main.
- Bonne nuit, Aqua.
- Bonne nuit, Elsa.
Elsa referma la porte lentement, laissant Aqua seule avec ses pensées. Puis elle se retourna et sursauta si violemment qu'une dizaine de stalagmites jaillirent instantanément du sol.
Anna recula d'un bond.
- Par tous les trolls !
- Anna! Ça ne va pas de sortir de nulle part comme ça !
La princesse rousse montra les stalagmites et posa une main sur son cœur.
- Tu as failli me transpercer !
- Qu'est-ce que tu fais là ?
Anna désigna innocemment le mur derrière elle.
- Je marchais.
- Cachée derrière un rideau ?
- Je marchais discrètement.
Elsa plissa les yeux. Anna soutint son regard deux secondes, puis trois, puis un sourire immense étira son visage.
- Elle t’intéresse.
- Anna.
- Elsa.
- Anna.
- Elsa.
Elsa leva son index devant la bouche de sa sœur.
- Non.
- Tu as passé beaucoup de temps dans sa chambre pour quelqu'un qui n'était pas sûr de vouloir l'aider ce matin.
- Bonne nuit, Anna.
- C'est exactement ce que quelqu'un dirait après avoir rencontré une jolie fille mystérieuse.
- Bonne nuit, Anna.
- Je vais prendre ça pour un oui.
Elsa poussa un long soupir. Puis elle tourna les talons et disparut dans le couloir. Le rire d'Anna la poursuivit jusqu'à sa chambre.