L'Ombre de Séoul

Chapitre 27 : Le Procès du Siècle et les Fondations de l'Aube

Chapitre final

5042 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 07/07/2026 22:47

Le groupe arrive en un éclair sur le campus de l'école d'exorcisme de Tokyo, le vortex d'azur de Satoru se résorbant dans un dernier sifflement d'air comprimé. L'herbe tendre et l'odeur de pin du domaine de Jujutsu Tech contrastent violemment avec l'asphalte calciné de la ville. Ye-ji tient toujours fermement la main de Megumi, ses doigts ancrés dans les siens comme pour s'assurer que la réalité ne va pas s'effondrer à nouveau, que ce retour à la maison n'est pas le fruit d'une illusion maudite.


En relevant les yeux vers les marches en bois brut du grand pavillon, elle voit une silhouette courir vers eux, ses longs cheveux noirs s'agitant au rythme de sa course : Tsumiki. Sa silhouette familière se détache sur le ciel pur de l'école. Libérée de la possession étouffante de Yorozu grâce aux efforts conjoints des exorcistes, elle a enfin pu quitter les soins de Shoko Ieiri et la surveillance d'Hana Kurusu. Elle est saine, sauve, et son esprit lui appartient à nouveau entièrement.


Tsumiki arrive finalement jusqu’au groupe, le souffle court mais les yeux brillants de soulagement. Puis, immédiatement… son regard descend. Elle voit leurs mains toujours étroitement liées, Megumi juste à côté de Ye-ji, et surtout cette manière si particulière qu'a l'adolescent de se placer instinctivement à un demi-pas en avant d'elle, comme un rempart silencieux et protecteur face au reste du monde.


Un petit silence de transition s'installe, le temps pour la grande sœur d'englober toute la scène. Puis, un sourire immense, d'une bienveillance absolue, apparaît sur son visage. 


— Vous êtes encore ensemble. Je suis si heureuse de vous voir entiers.


Megumi détourne légèrement les yeux vers les cimes des arbres, la voix un peu plus sourde et traînante pour masquer son émotion :


— … Évidemment ? Pourquoi on ne le serait pas ?


Yuji explose immédiatement de rire, se pliant en deux et brisant sans ménagement la solennité des retrouvailles familiales :


— IL EST TELLEMENT DÉFENSIF POUR RIEN ! REGARDEZ-LE, IL AGRESSE TOUT LE MONDE ALORS QU'ELLE EST JUSTE GENTILLE ! 


Tsumiki rit doucement, un son cristallin qui réchauffe l'atmosphère, et pose une main sur sa tempe en secouant la tête.


— Je sais, je sais. Ça fait trois mois tout juste, Megumi. Vous me l’avez déjà dit maladroitement avant que je quitte les colonies avec Hana. 


Puis elle tourne lentement ses grands yeux vers son jeune frère. Et là… le regard de grande sœur ultime, celui qui perce à jour toutes les façades et toutes les armures rituelles, apparaît sur ses traits. 


— Mais honnêtement, Megumi… Tout le monde était déjà au courant de votre histoire bien avant votre annonce officielle, à ce qu'il paraît. Tu n'as jamais été doué pour cacher ce que tu ressens.


L'adolescent se fige de tout son long, le visage parfaitement amorphe, l'esprit totalement bloqué par cette trahison fraternelle. Yuji tombe immédiatement au sol, se tenant les côtes à s'en décrocher la mâchoire :


— MERCI TSUMIKI ! MERCI DE DIRE TOUT HAUT CE QU'ON PENSE TOUS ! 


— LE HÉRISSON DES DIX OMBRES PENSAIT SINCÈREMENT ÊTRE SUBTIL COMME UN NINJA !!! QUELLE ERREUR DE CASTING !, s'égosille Takaba, oubliant qu'il est toujours à moitié nu sous sa veste d'uniforme de rechange.


Gojo remet ses lunettes de soleil d'un geste théâtral, un sourire beaucoup trop satisfait et étincelant aux lèvres, savourant la détresse psychologique de son précieux élève.


— Megumi, subtil ? Laissez-moi rire ! Ce gamin la regardait avec des yeux de chiot abandonné sous la pluie dès qu’elle quittait une pièce ou qu'elle allait s'acheter un jus de fruits au distributeur. 


— Sensei, je vais sincèrement vous maudire sur trois générations, grince Megumi, les dents serrées et les sourcils froncés. 


— C’était vraiment flagrant et évident pour n'importe qui avec deux neurones fonctionnels, ajoute Maki d'un ton monocorde, adossée contre un pilier du pavillon. 


— … En tout cas, même quand je suis rentré de l'étranger juste après Shibuya, c'est la première chose que j'ai remarquée en vous voyant interagir, confirme Yuta avec un sourire embarrassé, se grattant la nuque pour ne pas enfoncer le clou plus profondément. C'était difficile à rater.


Même Choso hoche gravement et solennellement la tête. Bien qu'il n'ait pas partagé leur quotidien à l'école à cette époque, son instinct de grand frère prend immédiatement le relais avec une solennité absolue, comme s’il énonçait un dogme religieux :


— Mon intuition fraternelle ne me trompe jamais. Dès que je vous ai croisés pour sceller notre alliance après le drame de Shibuya, j'ai tout de suite compris. Vos âmes étaient déjà parfaitement synchronisées.


Un long silence s'étire sur la place de Jujutsu Tech, le vent faisant bruisser les feuilles de l'école. Megumi resserre lentement mais fermement sa prise sur les doigts de sa petite amie, refusant de céder un pouce de terrain, et lâche finalement dans un grognement sourd :


— Je vous déteste tous profondément. Sans exception.


Et pourtant… malgré ses protestations de façade et les moqueries de l'assemblée, il ne lâche toujours pas sa main. Ye-ji secoue la tête, passant sa main libre dans ses cheveux, un brin agacée mais surtout amusée par les taquineries incessantes de l'escouade.


— Honnêtement, pour certains d'entre vous, je ne comprends même pas ce que vous racontez, intervient-elle avec son calme habituel. Rien n'a jamais été caché ou dissimulé. On s'est mis ensemble officiellement peu de temps après mon arrivée à l'école… Vous êtes tous lourds pour absolument rien.


Tsumiki éclate doucement de rire face à ce sens du pragmatisme typiquement coréen qui désamorce instantanément la gêne. 


— Oui, justement, Ye-ji. Elle jette un regard débordant de tendresse à Megumi. C’est précisément ce manque total de subtilité de sa part qui rend ça encore plus drôle aujourd'hui.


— … Je regrette sincèrement d’être revenu vivant de ce tournoi, marmonne le nouveau chef officiel du clan Zenin, fixant ses propres chaussures avec une lassitude infinie. 


— MAIS VOUS ÉTIEZ TELLEMENT SÉRIEUX ET SOLENNELS EN PLUS QUAND ON L'A APPRIS !, s'exclame Yuji en mimant la scène avec ses mains. C'était genre : « Oui, c'est un fait, on sort ensemble désormais. » Point à la ligne, FIN ! Pas de chichis ! 


Gojo prend immédiatement une voix exagérément théâtrale et monocorde, redressant son dos pour imiter à la perfection la raideur légendaire de son élève :


— « Après une évaluation rigoureuse de notre dynamique de combat, nous avons développé un attachement émotionnel mutuel et mutuellement consenti. Signé : Megumi Fushiguro, classe de seconde. » 


Takaba se roule carrément par terre sur l'herbe du campus, se tenant le ventre :


— LE ROMANTISME ADMINISTRATIF !!! LA DÉCLARATION EN TROIS EXEMPLAIRES AVEC TAMPON DU MINISTÈRE !!! 


Maki elle-même laisse échapper un léger souffle par le nez, un sourire rare étirant ses lèvres. Puis Tsumiki se tourne plus formellement vers Ye-ji, toute trace de moquerie s'évanouissant alors que son expression s'adoucit notablement, chargée d'une gratitude sincère.


— Plus sérieusement… merci du fond du cœur d’être restée avec lui à travers tout ça.


— Tsumiki, s'il te plaît, arrête, intervient Megumi, les joues désormais ouvertement teintées d'un rouge brique très visible. 


La grande sœur l'ignore royalement, continuant de couver Ye-ji d'un regard complice. 


— Il fait toujours le fort, le détruit et l'indépendant devant les autres, mais il garde énormément de détresse et de choses lourdes pour lui tout seul.


— Ça, par contre, c’est la vérité pure, j'appuie le témoignage, intervient Yuji en hochant gravement la tête, le regard soudain plus doux. 


Megumi pousse un soupir monumental, une expiration si longue qu'elle semble évacuer des semaines de stress accumulé. Il est visiblement habité par l'envie pressante de creuser un trou avec l'une de ses ombres et de s'enterrer vivant sous les fondations sacrées du campus pour ne plus jamais avoir à affronter ce public. Mais malgré ses jérémiades et ses airs boudeurs de façade, il reste solidement ancré juste à côté de Ye-ji. Calme, sûr, protecteur.


Et au regard discret, presque imperceptible qu’il lance alors à sa sœur aînée, une évidence s'impose à tous : au-delà de l'embarras, une partie de lui est profondément, immensément heureuse qu’elle puisse enfin assister à ce spectacle de vie ordinaire. Lui vivant et entier, elle sauvée de la malédiction, et quelqu’un de précieux pour partager sa route. Le cycle de la tragédie des Fushiguro est enfin brisé. 


Soudain, Ye-ji bouge les yeux vers le bas des marches, attirée par un mouvement. Son cœur rate un battement, ses pupilles se dilatant instantanément sous le coup d'un choc électrique.


— Nobara…


Le temps semble suspendre son vol. Au bout de l’allée pavée et bordée de cèdres de Jujutsu Tech, Toge Inumaki apparaît enfin, marchant d'un pas tranquille. Fatigué, visiblement aminci, une manche vide proprement épinglée à son uniforme, mais debout et le regard serein. Et juste à ses côtés, Nobara Kugisaki marche d'un pas assuré, un cache-œil noir stylisé masquant son orbite gauche, arborant un air conquérant et un Panda miniature calé sous le bras gauche comme si toute la situation relevait de la plus totale normalité. 


Yuji se fige, les larmes jaillissant instantanément de ses yeux, avant de hurler de toute la force de ses poumons :


— NOBARAAAAAA !!! T’ES VIVANTE !!!!


Il détale comme un fou furieux, le bitume manquant de se fissurer sous ses appuis, fonçant tête baissée dans sa direction. La jeune fille ouvre grand son unique bras disponible, arborant son sourire féroce et carnassier habituel.


— ÉVIDEMMENT QUE JE SUIS VIVANTE ET DE RETOUR, BANDE D’IDIOTS !!! VOUS CROYIEZ VRAIMENT QUE J'ALLAIS LAISSER CE MONDE SANS MON CHARISME AMBULANT ?


Yuji la percute avec une telle violence d'affection qu’elle manque de perdre l'équilibre sur les pavés, la serrant dans ses bras à s'en briser les côtes, pleurant à chaudes larmes sur son épaule.


— AAAAAH ! TU M’ÉTOUFFES, ESPÈCE DE GROS CRÉTIN !!! LÂCHE-MOI OU JE TE PLANTE UN CLOU ! Hurle le jeune fille.


Pendant ce temps, le Panda de poche, compressé entre les deux adolescents, lève tant bien que mal une petite patte duveteuse, sa voix devenue comiquement aiguë à cause de sa nouvelle taille :


— Je survis tant bien que mal à ce câlin.


Takaba s'extase instantanément, les mains jointes et les yeux brillants devant cette vision adorable :


— OH MON DIEU, IL EST EN FORMAT VOYAGE !!! COMPACT ET FACILE À TRANSPORTER DANS LES TRANSPORTS EN COMMUN ! 


— … Pourquoi est-il devenu si ridiculement petit ?, demande Maki, un sourcil levé, bien que son sourire trahisse son immense soulagement de revoir son ami. 


Yuta examine le mammifère miniature avec un mélange de soulagement intense et de confusion métaphysique pure. Toge rejoint finalement le gros du groupe, les yeux rieurs. Le voir ainsi, amputé de son bras gauche depuis Shibuya mais souriant derrière son col d'uniforme remonté, arrache un pincement au cœur autant qu'un immense et libérateur soupir de soulagement à toute la classe.


— … Toge-senpai, murmure Megumi, saluant son aîné d'un hochement de tête respectueux.


Le manieur de mots maudits lève sa seule main valide pour saluer la compagnie :


— Saumon, saumon. 


Nobara se dégage enfin de l'étreinte étouffante de Yuji à grands coups de coude et, à peine a-t-elle repris son souffle, elle remarque immédiatement le tableau de chasse en face d'elle : leurs mains fermement verrouillées, la posture de garde du corps ultra-protectrice de Megumi et l'ambiance générale de "retrouvailles de couple". Un long silence s'installe, soudainement lourd de menaces théâtrales. Son unique œil se fait acéré, un sourire machiavélique étirant ses lèvres. 


— OOOOOH ! Qu'est-ce que je vois là ? Les trois mois dorés tiennent toujours le coup, à ce que je vois ? Rien n'a bougé d'un poil !


— Kugisaki, s'il te plaît, grince Megumi, sentant la deuxième vague de harcèlement arriver. 


— C’EST REPARTI POUR UN TOUR !, jubile Yuji en s'essuyant les yeux, ravi de retrouver la dynamique de son trio. 


La jeune fille pointe l'adolescent du doigt avec une précision chirurgicale, ignorant superbement ses protestations :


— Regardez-moi ça ! Monsieur « je suis quelqu'un de distant, on n’est pas tactiles au quotidien » qui, en réalité, passait son temps à surveiller Ye-ji du coin de l'œil comme si elle allait s'évaporer ou se faire kidnapper toutes les trente secondes ! Tu as zéro crédibilité, Fushiguro ! 


— Si vous continuez tous à alimenter ce cirque, je vais invoquer Mahoraga directement dans la cour de l’école pour qu'il nous règle notre compte à tous, menace très sérieusement Fushiguro, le regard noir. 


— Et voilà, on retrouve bien là le romantisme légendaire et la diplomatie fine des Zenin, s'amuse Gojo, une main sur la hanche, ravi de voir ses élèves se chamailler comme autrefois. 


Tsumiki elle-même, ravie de voir que son frère est si bien entouré par des amis fidèles, ne peut s'empêcher de dissimuler un rire cristallin derrière sa main, savourant pleinement ce retour à la vie.


Ye-ji prend une inspiration calme, coupant court aux taquineries ambiantes pour poser les faits de manière brute et pragmatique :


— Sinon, pour vous résumer brièvement l'état du monde ces dernières heures : Hana a libéré Gojo-sensei. Sukuna est actuellement un loser muet bloqué de force dans le corps de Yuji, grâce à Takaba. On a libéré Tsumiki de l’emprise de Yoruzu. Kenjaku est mort de la main de Yuta… et le Culling Game est officiellement terminé parce-qu’on a ajouté une règle pour que Megumi et moi puissions hacker le système. Ah et… Gojo sensei a rasé une partie supplémentaire de la ville, en affrontant Kashimo…  Vous avez manqué les détails, mais c'est l'essentiel.


Nobara se fige de tout son long sur les marches, l'œil écarquillé, assimilant les informations comme s'il s'agissait d'une langue étrangère. 


— … Pardon ? Répète un peu pour voir si j'ai bien capté ?


Yuji lève aussitôt les mains à hauteur de poitrine, adoptant la posture solennelle d'un présentateur de journal télévisé en plein direct :


— OUI, ALORS ! C'est tout à fait exact ! Hana a ouvert la Prison Cubique grâce à l'Éteigneur d'Anges. Kenjaku s’est fait littéralement DÉCAPITER par Yuta en plein milieu d’un spectacle d’humour absurde totalement raté. Et pour ce qui est de Sukuna…


Un court silence dramatique s'installe. Comme sur commande, la fente buccale se dessine instantanément sur la joue du garçon :


— 😡


Les lèvres s'agitent frénétiquement dans une grimace de haine pure, mais aucun son, aucun décibel ne franchit la barrière de la peau d'Itadori. Nobara reste stoïque, fixant alternativement Takaba (qui est toujours à moitié nu sous sa veste) et Satoru Gojo.


— … C’est ce type moitié à poils qui a neutralisé le Roi des Fléaux ?


Takaba bombe le torse, triomphant, prenant une pose plastique digne d'un super-héros rétro :


— LE ROI DES FLÉAUX EST MAINTENANT UNE SIMPLE ÉMOTION SILENCIEUSE DANS UN COIN DE VISAGE !!! LA PUISSANCE DU RECOURS AU FUNK ! 


La jeune fille se laisse littéralement choir sur les marches de pierre du pavillon, terrassée par l'absurdité sans nom du scénario de leur victoire.


— J’AI ÉTÉ ABSENTE QUELQUES SEMAINES ET LE MONDE DU JUJUTSU EST PARTI DANS UN DÉLIRE DE FIÈVRE TOTAL !!! C'est quoi ce bordel ?!


Toge subit lui-même un léger bug mental, les yeux ronds comme des soucoupes derrière son col baissé :


— … Thon mayo ? Flocons de bonite ?


— Non. Ne cherche même pas à comprendre la logique interne de cette fin de tournoi, Toge, le coupe Maki d'une voix traînante. Prends juste les faits tels qu'ils sont. 


Nobara dévisage à nouveau la joue de Yuji. À la vue du grand Sukuna gesticulant en silence avec une mine déconfite de mème internet, elle n'y tient plus et éclate d'un rire proprement monstrueux, se tenant les côtes. 


— AAAAAH ! MAIS C’EST TELLEMENT PATHÉTIQUE !!! REGARDEZ-LE BOUDER ! 


Le Panda miniature semble lui-même tressauter de satisfaction et de soulagement sous son bras, agitant ses petites pattes. La jeune fille reprend péniblement son souffle, essuyant une larme au coin de son œil valide, avant de se tourner vers Okkotsu :


— Attends, attends… Donc toi, Yuta, t’as fumé Kenjaku tout seul dans la colonie ?


— … Oui, c'est à peu près ça, confirme Yuta, un peu mal à l'aise d'attirer l'attention sur lui. 


— Et vous, vous avez carrément rasé la moitié du district de Tokyo avec le vieux à éclairs, là ?, lance-t-elle à Gojo.


— Disons que nous avons procédé à un réaménagement urbain partiel et vigoureux, sourit le plus fort, les mains sur les hanches. 


— Et VOUS DEUX…, conclut-elle en pointant un index accusateur vers Megumi et Ye-ji, insistant sur leurs mains toujours verrouillées. Vous avez carrément coupé le système du Culling Game au nez et à la barbe de tout le monde ?


— Techniquement, oui, la barrière des ombres a tout verrouillé, répond calmement l'adolescent. 


Nobara lève les yeux vers les nuages qui défilent au-dessus de Tokyo Jujutsu Tech, soufflant un bon coup, parfaitement blasée par le timing de son retour.


— … C'est incroyable. Je reviens littéralement pour la photo de groupe du chapitre final. 


Ye-ji observe les visages qui s'assemblent peu à peu dans la cour d'honneur du campus de Tokyo, là où les ombres des cèdres séculaires s'allongent doucement.


— Et tout ce petit monde va devoir être formé et encadré…, remarque-t-elle, une main sur la hanche. D'un autre côté, le monde de l'exorcisme manquait cruellement de bras. On peut dire qu'on a résolu le problème de personnel.


Le silence retombe doucement après cette litanie de révélations aussi absurdes que monumentales. Les yeux de la jeune fille passent méticuleusement en revue la foule hétéroclite réunie à Jujutsu Tech : les survivants éreintés des colonies, les exorcistes réincarnés de l'ère de Heian qui regardent les lignes électriques avec suspicion, les civils récemment éveillés par le Culling Game et encore sous le choc, les élèves estropiés mais debout, les hors-la-loi recherchés par les hautes instances, et Takaba, toujours à moitié nu. 


L'assemblée réalise soudain la portée vertigineuse de ses paroles. Ce n'est plus seulement une question de survie immédiate ; c'est l'avenir même de leur société occulte qui se joue sur cette colline fortifiée.


— … Ça va être un bazar monstrueux à gérer au quotidien, grimace Yuji en observant les bâtiments historiques en bois. On passe d'une école de dix élèves à une véritable caserne.



— Il n'y a déjà techniquement pas assez de dortoirs pour loger ne serait-ce que le tiers de tout le monde, note Hakari en grattant sa tempe. 


— Ni assez de psychologues agréés pour traiter tous ces traumatismes de guerre accumulés, ajoute Kirara en tripotant une de ses mèches de cheveux. 


— Ni de cadre légal ou de jurisprudence adaptés à cette nouvelle population hybride, précise Higuruma, dont les réflexes de juriste tournent déjà à plein régime.


— ET SURTOUT, NI ASSEZ DE BUDGET DANS LES CAISSES POUR COUVRIR LES DÉGÂTS MATÉRIELS DE TOUT LE JAPON !!!, s'époumone le comédien en agitant les bras.


Gojo réajuste ses verres fumés d'un geste fluide, arborant un sourire radieux qui n'annonce jamais rien de bon pour la tranquillité publique.


— Alors ça, mes chers enfants, c’est le problème exclusif, absolu et entier du futur directeur de cet établissement. Bon courage à lui d'ailleurs !


L'assistance se fige. Un ange passe. Lentement, méthodiquement, dans une synchronisation parfaite, tous les regards de la cour convergent vers l’homme aux Six Yeux. 


— … Pourquoi vous me regardez tous avec cet air d'enterrement de première classe ?, s'étonne-t-il, un index pointé sur sa propre poitrine. 


— Parce que l’ancien système de direction est officiellement mort et enterré sous les décombres, tranche Maki d'une voix sans appel. 


— Et que techniquement, d'un point de vue purement hiérarchique, vous êtes le plus haut gradé encore en vie et en activité, ajoute Yuta avec un sourire un peu désolé. 


— Malheureusement pour l'ordre public, la sécurité nationale et la santé mentale des générations futures, conclut Higuruma en croisant les bras. 


Gojo retire lentement ses lunettes, laissant le vent du matin faire flotter ses cheveux blancs. Son regard azur se pose longuement sur cette jeunesse cabossée par la guerre : Yuji et ses cicatrices, Megumi et Ye-ji les mains toujours unies, Nobara et son cache-œil, Yuta, Maki et ses brûlures, Toge et son bras en moins, le Panda miniature, et même leurs anciens adversaires de Heian et Edo qui attendent une sentence.


Pour la toute première fois de sa longue et solitaire existence, Jujutsu Tech cesse d'apposer les codes stricts et froids d'une usine à fabriquer des armes sacrificielles. C'est devenu un refuge. Un sanctuaire où des êtres brisés, condamnés d'avance par le destin, vont enfin pouvoir s'asseoir et réapprendre ensemble le sens du mot vivre. 

Un doux sourire, dénué de toute l'arrogance habituelle, étire les lèvres du professeur.


— Bon. Alors on va reconstruire tout ça correctement, cette fois. Sur de vraies fondations.


— Sensei ?, l'interrompt Ye-ji d'un ton sceptique, brisant l'élan lyrique. Si vous prenez la direction, j'espère de tout cœur que ce n'est que temporaire ? Connaissant votre passif avec la paperasse et la discipline, l'école va tenir trois jours.


Megumi lâche un soupir approbateur, tandis que Gojo feint une immense blessure d'orgueil en portant une main à son front. Le monde est peut-être à refaire, mais certaines choses ne changeront jamais.

Le mentor la dévisage pendant une seconde interminable, accusant le coup, avant de laisser échapper un rire franc, sonore, profondément humain. 


— Ouch. Directe à la jugulaire, comme d'habitude.


— Elle vient littéralement de lui signifier en plein visage qu'elle ne lui accordait absolument aucune confiance sur le plan administratif et logistique ! Le respect est mort sur le coup !, glisse Yuji à l'oreille de Choso, qui hoche la tête très sérieusement. 


Gojo plaque une main théâtrale sur son cœur, feignant une offense d'une gravité sans précédent :


— Moi ? Un mauvais gestionnaire ? Un directeur incompétent ? Mais je suis la perfection incarnée, mes chers élèves ! 


Un silence de plomb, lourd, unanime et impitoyable accueille sa plaidoirie de comptoir. Même Toge intervient d'un ton monocorde et sans appel, baissant son col pour être bien sûr d'être entendu :


— … Saumon. Sans hésitation.


— Sensei, vous avez disparu à peine trois jours dans une boîte et Tokyo a failli exploser quatre fois sous notre garde, lui rappelle Hakari en haussant les épaules. La gestion de crise, c'est pas votre fort.


— Et vous encouragez activement les comportements déshonorants, suicidaires ou purement dangereux chez vos propres élèves depuis le premier jour, ajoute Maki, les mains appuyées sur sa lance. 


— En gros, vous êtes littéralement un enseignant irresponsable qui donne des idées débiles aux adolescents pour le simple plaisir de voir ce que ça donne, conclut Nobara en croisant les bras.


— CE QUI EST OBJECTIVEMENT TRÈS DRÔLE ET EXCELLENT POUR L'AUDIMAT D'UNE SÉRIE !, s'époumone Takaba.


— Argument balayé et rejeté par la cour, coupe froidement le juriste. 


Gojo se fend alors d'un sourire beaucoup plus calme, plus doux, totalement dépouillé de son habituelle morgue et de son arrogance légendaire. Ses yeux azur parcourent une dernière fois la cour d'honneur.


— Oui. Vous avez raison. Ce ne sera que temporaire. Le temps de balayer les cendres de l'ancien monde.


L'escouade se tait instantanément, captivée par la soudaine gravité du mentor. Le plus fort pose son regard successivement sur Megumi, Yuji, Yuta et la jeune Coréenne.


— Le but de ma vie n’a jamais été que je reste seul au sommet éternellement, à porter le poids du monde. Sinon, vous ne grandirez jamais, et vous ne deviendrez jamais meilleurs que nous ne l'avons été. C'est à vous de jouer, maintenant.


Il remet ses verres fumés d'un geste fluide, retrouvant instantanément son air plus léger et détaché.


— Et puis honnêtement ? Je préfère largement conserver le statut de prof bizarre et irresponsable qui débarque à l'improviste pour ruiner les cours et distribuer des bonbons une fois par semaine. C'est beaucoup moins fatigant. 


— Ça, par contre, c’est totalement et indéniablement votre véritable destin !, s'exclame Yuji en riant de bon cœur. 


Megumi lui-même s'accorde un léger souffle par le nez, un demi-sourire trahissant son soulagement de voir son tuteur retrouver son rôle de toujours. Ye-ji, quant à elle, se détache doucement du groupe et se tourne vers l'homme en costume sombre. L'éclat d'une justice neuve et implacable brille désormais dans ses propres yeux :


— On a le procès historique des hauts placés à préparer dès aujourd'hui, Higuruma. Le travail ne fait que commencer.


L'avocat ajuste ses manches, un sourire froid et déterminé aux lèvres :


— Mon extension de territoire est déjà prête. Ils vont devoir répondre de chaque ligne de leur code moral obsolète.


L'avocat braque un regard d'une intensité juridique monumentale sur la jeune fille. Ses doigts ajustent machinalement le nœud de sa cravate sombre, un geste d'une précision presque rituelle. L'évocation d'un véritable procès en bonne et due forme envers les hautes sphères conservatrices et corrompues du jujutsu réveille en lui la flamme sacrée de la vocation qu'il pensait pourtant avoir noyée à jamais dans le sang des tribunaux civils.


— Les hauts placés ont passé des siècles à s'abriter derrière des décrets obsolètes, des lois scélérates et des traditions poussiéreuses pour éliminer arbitrairement quiconque menaçait leur hégémonie. L'exécution sommaire de Masamichi Yaga en est la preuve flagrante et impardonnable.


Il se tourne vers Gojo, dont le silence approbateur en dit long, puis ancre son regard dans celui de chacun des élèves présents.


— Si nous voulons rebâtir ce monde sur des fondations saines, nous ne pouvons pas simplement nous contenter de leur couper la tête dans l'ombre comme l'aurait fait Kenjaku ou les fléaux. Cela ne ferait que créer de nouveaux martyrs et valider leur paranoïa. Nous devons exposer méticuleusement leurs crimes moraux, leurs prévarications et leurs abus de pouvoir devant l'intégralité de la communauté des exorcistes. Nous allons utiliser leurs propres textes sacrés, leurs propres lois, leurs propres biais systémiques, et les acculer juridiquement jusqu'à ce qu'ils n'aient plus aucune échappatoire.


— Ça veut dire qu’on va s'introduire chez eux et leur faire un procès direct avec Judgeman ?, s'exclame Yuji, les yeux brillants d'une excitation mêlée d'appréhension. 


— Absolument, valide Higuruma avec un calme redoutable qui ferait frémir n'importe quel accusé. Ces gens se sont toujours crus au-dessus des lois humaines. Ils méritent donc de faire face aux méthodes absolues de notre propre monde. Mon extension de territoire sera notre salle d'audience suprême. Devant la communauté entière réunie, mon domaine se déploiera pour leur arracher leurs privilèges. Sous l'œil de Judgeman, les faux-semblants n'existent pas, le sang noble des grandes familles ne protège de rien, et le mensonge est puni de mort. Ils seront jugés et condamnés par la force brute du droit occulte.


Il marque une pause, un sourire glacial et presque imperceptible étirant ses lèvres alors qu'il consulte mentalement ses notes.


— Et croyez-moi, la liste des chefs d'accusation accumulés rien que sur la dernière décennie est tout simplement monumentale. Complots, non-assistance à mineurs en danger, assassinats politiques, incitation à l'exécution de mineurs, complicité passive lors du drame de Shibuya, haute trahison institutionnelle... Le dossier est si lourd que si nous appliquons la rigueur de leurs propres textes pénaux et la sentence de mon territoire, il ne va pas rester beaucoup de têtes pensantes au sommet à la fin de l'audience. Nous allons faire place nette.


Maki esquisse un sourire particulièrement carnassier, resserrant ses doigts sur le manche de sa lance tout en croisant les bras.


— Compte sur moi pour servir d'huissier de justice et de service d'ordre si certains de ces vieux croulants tentent de fuir ton domaine ou refusent de se présenter. Ma méthode de sommation est particulièrement exécutoire.


— Une collaboration tout à fait fonctionnelle et pragmatique, approuve le juriste d'un hochement de tête impassible. 


Megumi observe Ye-ji de côté, sentant la chaleur de sa main toujours fermement calée dans la sienne. Les barrières géométriques du Culling Game se sont définitivement éteintes dans le ciel de la capitale, laissant place à un azur infini. La véritable reconstruction commence maintenant, entre les murs de cette école délivrée pour toujours de ses vieux démons et de ses lois archaïques. Les ombres à leurs pieds s'allongent sous le soleil déclinant, douces, fluides et apaisées, prêtes à escorter cette nouvelle ère de liberté et de renouveau. 





FIN

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