L'Ombre de Séoul
Chapitre 4 : La Ménagerie de l'école (part 2)
2538 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 06/06/2026 14:28
Après la réflexion de Ye-Ji, une voix beaucoup trop fière, mélodieuse et retentissante s'élève juste derrière leurs dos, brisant le cercle :
— Merci ! Enfin quelqu’un d’honnête et de lucide sur mon génie dans cette école d'ingrats !
Satoru Gojo vient de se matérialiser comme par enchantement au bout de la table de bois, tenant un grand café à emporter d’une main et trois pâtisseries ultra-sucrées de l’autre. Presque au même moment, la lourde porte du réfectoire s'ouvre à la volée sur Nobara Kugisaki, qui s'avance d'un pas lourd, arborant l'énergie noire d'une femme déjà profondément excédée par la simple présence matinale du mentor.
— Dégage de mon passage, le grand blanc, lance-t-elle en bousculant sans ménagement le professeur de l'épaule, sans même ralentir sa course vers le buffet.
Gojo se laisse glisser dramatiquement sur le côté, s'appuyant contre un pilier en simulant une faiblesse cardiaque feinte.
— Tant de violence gratuite et matinale contre le corps enseignant… Je suis blessé dans mon âme de pédagogue…
Nobara s’assoit lourdement à la gauche de Ye-ji, ignorant superbement les jérémiades théâtrales de son prof.
— Bonjour tout le monde. Pourquoi le panda rigole déjà à gorge déployée ? Qu'est-ce que j'ai raté ?
— Ye-ji a dit que Gojo était une exception parce qu’il dit ouvertement qu’il est le plus fort ET que pour une fois, c’est la vérité historique, l'informe immédiatement Yuji avec un grand sourire.
Nobara suspend son geste vers sa théière, réfléchit intensément pendant exactement deux secondes, analysant les termes, puis hoche la tête avec un sérieux papal.
— …C’est une analyse objectivement et scientifiquement correcte. Je valide.
En relevant les yeux de son bol de riz, Ye-ji croise soudain le regard perçant d'un homme blond d'une trentaine d'années installé seul à une table voisine, concentré depuis le début sur la lecture analytique de son journal financier.
L'homme abaisse légèrement les pages grisâtres de son quotidien d'un geste sec. Vêtu d'un costume trois pièces beige absolument impeccable, sans la moindre poussière, portant des lunettes de protection très particulières sans branches fixées sur son nez, il arbore une expression fatiguée et sévère, comme si le monde entier lui était personnellement redevable de plusieurs heures de sommeil réparateur.
Il fixe la Coréenne en silence pendant quelques secondes derrière ses verres teintés avant de déclarer d’une voix calme, grave et parfaitement posée qui coupe les rires :
— Donc c’est vous, l’élève transférée en urgence de Séoul. La source de toute cette agitation administrative.
Le sourire provocateur de Gojo s'étire aussitôt, ravi de voir son compère se prêter au jeu.
— Nanamiiii, mon cher Nanami ! Tu te mets déjà à faire peur aux pauvres petits nouveaux dès le matin ? Laisse-la respirer !
Kento Nanami replie lentement son quotidien en quatre, ses mouvements étant d'une précision carrée et presque géométrique.
— Je ne fais pas peur, Gojo. Je me contente de confirmer visuellement leur existence et leur présence sur notre budget.
Ye-ji incline poliment la tête en signe de respect traditionnel, adoptant instantanément les codes formels et la rigueur coréenne face aux aînés.
— Bonjour Monsieur. Nam Ye-ji. Ravie de faire votre connaissance.
Nanami lui rend son salut d'un infime et digne hochement de tête, sensible à cette marque de politesse élémentaire qui manque cruellement aux autres.
— Kento Nanami. Exorciste de premier grade.
Puis, après avoir jeté un regard lourd de sens et de reproches fatigués vers Gojo qui picore ses gâteaux, il ajoute à l'adresse de la jeune fille :
— Je vous présente mes condoléances d’avance pour la piètre qualité de votre environnement de travail quotidien ici.
— TRAHISON ! C'est un coup d'État ! s'insurge immédiatement Gojo, une main sur le cœur.
— Il a parfaitement raison, appuie Maki sans l'ombre d'une hésitation ou d'un respect pour son prof.
Nanami observe tranquillement, avec l'œil d'un analyste financier, les légères fluctuations et la densité de l'énergie occulte de Ye-ji derrière ses verres teintés.
— J’ai entendu parler en détail de l’incident des disparitions en Corée et des accusations du comité de Séoul.
Un silence nettement plus froid et sérieux s'installe soudainement autour de la table des élèves. L'exorciste en costume poursuit son analyse avec une simplicité désarmante :
— Vous avez l’air de prime abord nettement plus stable et sensée que ce que les rapports officiels de vos supérieurs prétendaient.
— Je ne suis pas une personne colérique ou énervée de nature, Monsieur, réplique-t-elle, impassible, soutenant le regard de l'adulte.
Nanami hoche la tête une fois, validant le propos d'un geste de menton.
— C'est exact. Les personnes réellement instables ou possédées évitent rarement ce genre de conversation directe et cachent leurs failles.
Gojo s’installe alors à l'envers sur une chaise libre à côté d'eux, posant nonchalamment ses longs bras sur le dossier de bois.
— C'est exactement ce que j’ai dit à l'administration hier ! Mais formulé avec beaucoup moins de charme naturel et beaucoup plus de termes liés aux impôts.
Nanami l’ignore superbement, avec une maîtrise de soi et un mépris qui relèvent presque de l'arcane occulte de haut niveau. Il reporte toute son attention sur la jeune fille.
— La peur du changement pousse souvent les hautes instances dirigeantes à confondre volontairement le danger réel et la simple différence de potentiel.
— Apparemment, c'est une maladie universelle chez les politiciens, concède Ye-ji, songeant avec amertume aux bureaucrates de Séoul qui l'avaient bannie.
Nanami achève de lisser les plis de son journal de ses doigts gantés.
— Le monde du Jujutsu est vieux, Nam-san. Très vieux. Et les vieilles structures détestent viscéralement tout ce qu’elles ne peuvent pas classer immédiatement dans des cases prédéfinies et rassurantes.
Yuji hoche tristement la tête, une lueur sombre et sérieuse dans les yeux, comprenant la situation d'exécutable en sursis mieux que quiconque ici. Gojo pointe l'homme au costume beige du doigt, triomphant.
— Vous voyez mes petits loups ? Il a l’air sérieux, chiant et mature comme ça, mais au fond de son âme de comptable, il est d’accord avec mes méthodes presque tout le temps !
— C'est faux.
— Presque tout le temps, mais formulé de manière moins violente pour l'administration, rectifie Gojo avec un clin d'œil visible sous son bandeau.
Maki laisse échapper un soupir las de découragement face au duo d'adultes.
— Comment vous faites pour travailler ensemble sans vous entre-tuer en mission, sérieux… C'est un miracle quotidien.
Ye-ji glisse un regard furtif vers Megumi, puis revient calmement à la dégustation de son bol de riz blanc. Le manieur des Dix Ombres surprend immédiatement l'inspection. Il relève ses yeux bleu nuit vers elle, un sourcil levé de curiosité.
— …Quoi ? Pourquoi tu me regardes comme ça ?
Yuji, témoin direct de cette interaction silencieuse, sent immédiatement tout le potentiel de taquinerie de la situation. Un sourire gigantesque et malicieux barre instantanément son visage rose.
— Rien… C'est juste que t'as l'air de bien connaître le mode d'emploi de ce clown, répond Ye-ji en effectuant un micro-geste de la tête vers Gojo.
Megumi fixe son professeur qui fait mine de bouder de son regard de saphir sombre, puis revient à sa voisine coréenne, son ton s'adoucissant :
— Depuis trop longtemps, ouais. Malheureusement pour ma santé mentale.
Gojo plaque une main théâtrale sur son torse, feignant l'agonie face au manque de respect.
— « Ce clown ». La cruauté linguistique de cette nouvelle génération me laisse définitivement sans voix… Je vais faire grève.
Nanami prend une dernière gorgée de son café noir, imperturbable face au mélodrame.
— La description de la jeune fille est pourtant étonnamment précise et conforme à la réalité du terrain, Gojo.
Le panda s’étouffe à moitié avec sa chique de bambou, tandis que Megumi reprend le fil de son explication avec un calme tout à fait sérieux et posé :
— Il est profondément agaçant au quotidien. Mais… il faut lui accorder qu'il aide vraiment les gens et ses élèves quand ça compte et que la situation est désespérée.
Ye-ji fixe le grand chaman blanc un court instant à travers la table, ses yeux gris s'adoucissant, puis elle déclare d'une voix claire et timbrée :
— Oui… C'est vrai. Merci pour ma vie… Gojo-sensei.
Le professeur aux cheveux blancs la regarde, visiblement surpris par cette marque de gratitude soudaine et sincère. Pendant une fraction de seconde, son sourire permanent et mécanique perd de sa théâtralité artificielle pour devenir quelque chose de beaucoup plus authentique, de plus humain.
— De rien, Ye-ji. C'est mon rôle.
Mais l'instant de pure sincérité s'évapore aussi vite qu'il est apparu dans l'air du réfectoire. Le professeur retrouve instantanément son exubérance et son masque habituels, tapant dans ses mains.
— Bon ! Maintenant que les effusions sont faites, tu me dois officiellement au moins trois desserts premium de chez Ginza et une réputation de professeur cool à entretenir auprès de tes compatriotes !
— Il ruine toujours ses moments de dignité et de sérieux lui-même, c'est une maladie, soupire Nobara en levant les yeux au ciel de dégoût.
— C’est sa technique innée spéciale : le sabotage de charisme, ironise Megumi en buvant son thé, ses iris d'encre brillant d'une lueur moqueuse.
— C'est surtout pour éviter de gérer les émotions trop humaines… Une fuite stratégique classique, conclut Ye-ji d'un ton de psychologue avant de se reconcentrer sur le maniement de ses baguettes.
Un calme relatif et plus chaleureux retombe sur la table du réfectoire. Gojo conserve son sourire, bien que plus ténu et pensif. Nanami tourne une page de son journal sans émettre le moindre commentaire écrit, ce qui, chez cet homme rigide, s'apparente à une validation silencieuse de l'esprit de la nouvelle. Megumi la couve du regard une seconde de ses yeux bleu nuit, impressionné par la justesse de son analyse après seulement quelques heures de présence.
Yuji, de son côté, pointe le professeur de ses baguettes de bois, ravi.
— OOOOH ! Analyse psychologique critique en direct ! Elle t'a percé à jour, Sensei !
— Elle l’a lu beaucoup trop vite et beaucoup trop bien, approuve Nobara en hochant la tête d'un air entendu.
Ye-ji continue de manger en silence, refusant d'ajouter quoi que ce soit pour alimenter le feu. Le sujet se dissout naturellement dans les bruits de cuisine.
Yuji relance une discussion animée sur les mérites du curry matinal avec le panda, Maki formule de vagues menaces concernant l'intensité de l'entraînement physique d'avant-cours pour les deuxièmes années, et Toge lâche un « saumon » encourageant à la cantonade. Gojo observe le fond de son gobelet de café pendant une seconde de trop, l'esprit ailleurs, puis brise la routine :
— Bon, mes petits agneaux. Trêve de bavardages culinaires. Aujourd’hui, c'est le grand jour : évaluation pratique officielle pour les première année.
Megumi laisse échapper un soupir las et lourd, le regard bleu sombre rivé sur la table.
— Évidemment. On ne pouvait pas y échapper.
— C'est-à-dire ? En quoi consiste cette évaluation ? s'enquiert Ye-ji, ses sens en alerte.
Le sourire de Gojo se fait soudainement beaucoup trop large et étincelant pour être tout à fait honnête ou rassurant.
— Un bon vieux combat d’entraînement en conditions réelles.
Yuji se redresse d'un bond sur sa chaise, les yeux brillants d'excitation.
— OOOH ! Enfin de l'action !
— Enfin quelque chose d’amusant pour tester nos limites, sourit Nobara en serrant les poings, ses ongles s'enfonçant dans ses paumes.
Megumi, en revanche, affiche déjà la mine déconfite d'un homme épuisé d'avance par le programme sadique de son mentor. Gojo désigne ses trois élèves d'un geste vague et circulaire avec son gobelet vide.
— Je veux voir concrètement comment vous travaillez seuls face au danger… et surtout ensemble en équipe après la mission d'hier.
Puis, son regard caché se pose directement et lourdement sur la Coréenne, l'intensité de ses Six Yeux brillant de mille feux invisibles derrière ses verres sombres.
— Et surtout, je veux voir jusqu’où vont vraiment tes ombres quand tu ne te retiens pas, Ye-ji. Je veux voir ce que cache ce fameux Voile Noir.
Ye-ji hausse un sourcil sceptique, nullement déstabilisée par le défi. Gojo lève aussitôt les mains ouvertes en l'air en signe d'innocence totale.
— Professionnellement et techniquement parlant, s'empresse-t-il de préciser devant le regard noir de Nobara.
Nanami replie définitivement son journal de briques, se levant de sa chaise de son geste carré.
— Cette précision sémantique était administrativement et juridiquement nécessaire pour éviter un procès, Gojo.
Yuji éclate de rire devant la mine de Nanami, tandis que Nobara pointe le professeur d'un index vengeur et prometteur.
— Un jour, Sensei, quelqu’un parmi les élèves va vraiment finir par vous frapper très fort au visage. Et ce jour-là, je filmerai.
Megumi consulte déjà sa montre-bracelet, ses yeux bleu nuit concentrés sur les chiffres, planifiant la suite.
— À quelle heure commence l'évaluation sur le terrain ?
Ye-ji boit une dernière et lente gorgée de son thé vert sans répondre immédiatement, observant avec un calme souverain les ombres de la pièce s'agiter et onduler doucement sous la table de bois au rythme de son flux d'énergie occulte qui monte en puissance.
— Dans exactement une heure. Sur le grand terrain d'entraînement extérieur, annonce Gojo en consultant son téléphone sans manifester la moindre urgence.
Yuji vide le reste de son plateau à une vitesse qui défie les lois de la physique et de la digestion humaine.
— LET’S GO ! Je suis chaud bouillant !
Maki jette un regard sérieux et lourd d'avertissement aux trois première année avant qu'ils ne se lèvent de table.
— Faites gaffe à vous quand même, les petits. Gojo adore pousser les gens dans leurs derniers retranchements psychologiques pour voir ce qu’ils cachent sous la pression de la mort. Ne vous faites pas avoir par son air détaché.
— Et il est malheureusement extrêmement doué et pervers pour ça, conclut Nanami d'une voix blanche en s'éloignant vers la sortie avec sa tasse vide.
— Merci pour le compliment, mon cher Nanami ! lui lance Gojo, ravi de l'effet produit.
La voix grave du professeur en costume résonne une toute dernière fois dans le couloir avant la fermeture de la porte battante :
— Je vous ferai signaler que ce n’était en aucun cas un compliment.
À suivre....