L'Affleurement des Cendres
Fanfiction écrite en collaboration avec mon amie, Selenn
La pluie de New York, grasse et acide, n’avait jamais réussi à laver l’odeur de fer et de vieux béton qui imprégnait la ville, pas plus qu’elle ne parvenait à rincer les souvenirs de Kara. Perchée sur l’arête d’un toit en briques rouges dont le mortier s'effritait sous ses bottes, elle dominait le cimetière de Brooklyn. Le ciel était un drap de plomb, et l'eau ruisselait en rigoles sombres sur son long manteau de cuir noir, dont le grain craquait à chaque mouvement imperceptible. À vingt-huit ans, elle possédait la patience des pierres tombales et le regard vitreux d'un prédateur qui a trop vu le soleil se coucher sur des charniers. En bas, parmi les stèles de granit poli et les fleurs fanées par le gel, une silhouette solitaire se découpait contre la brume grise. John. Même à cette distance, Kara percevait l’affaissement de ses épaules, cette cassure dans sa posture autrefois invulnérable. Ce n’était pas l’usure des années, c’était le poids d’une humanité qu’il avait tenté de s’offrir comme une rédemption, et qui venait de lui être arrachée par le cancer. Kara serra les poings dans ses gants de cuir, le métal de ses bagues s'enfonçant dans sa paume. Elle n’était pas censée être là. Elle avait juré de disparaître dans les confins de l’Europe de l’Est, de se perdre dans les vapeurs de la Volga, le jour où il avait épousé Helen. Elle avait respecté ce pacte de sang, étouffant ses propres sentiments slaves, des sentiments aussi brûlants et corrosifs qu’une vodka de contrebande, pour lui laisser une chance de paix. Mais la paix de John Wick était une vitre de cristal qui venait de voler en éclats sous le poids d'une poignée de terre. Elle le vit s'extraire de ce sanctuaire de silence pour monter dans sa Mustang 69. Le moteur s'éveilla dans un grognement rauque, un tonnerre mécanique qui, pour elle, constituait le seul véritable battement de cœur de New York. Elle se redressa d'un mouvement fluide, sa main gantée effleurant par réflexe le cuir tressé de son katana, discrètement fixé le long de sa colonne vertébrale sous son manteau. L'arme était une extension de son âme, une lame de carbone noir baptisée Sestra (1).
« Tu ne resteras pas seul longtemps dans cette obscurité, Janík (2) », murmura-t-elle.
Son accent slave, traînant et rocailleux, vint mourir contre le sifflement du vent. Elle savait ce qui allait arriver. Elle connaissait les loups qui rôdaient autour de John, flairant la charogne là où il n'y avait qu'une douleur monumentale. Plus tôt, à la station-service, elle avait croisé le regard de Iosef Tarasov. Le fils de Viggo était un gamin aux dents trop blanches et aux yeux trop vides, un charognard qui se drapait dans la fourrure d'un lion. Il s'apprêtait à commettre l'erreur qui raserait son empire. Kara ne s’élança pas immédiatement. Elle attendit que les feux arrière s'effacent dans le dédale des avenues avant de s'élancer. Elle glissait d'un toit à l'autre, franchissant les gouffres entre les immeubles avec une aisance spectrale, souvenir de ses années d'entraînement dans les entrailles de Saint-Pétersbourg. Sa mission était simple, bien qu'elle viole tous les codes du Continental. Elle serait le fantôme protégeant le spectre. Elle atteignit les lisières de la propriété de John quelques heures plus tard. La maison, une structure moderne de verre et de bois, semblait fragile au milieu de la forêt obscure. Kara s'évapora dans l'ombre des sous-bois, laissant les troncs rugueux des chênes absorber sa silhouette. Elle regarda les lumières s'éteindre une à une, jusqu'à ce que la demeure soit plongé dans l’obscurité. Le silence de la banlieue était lourd, étouffant, seulement perturbé par les jappements étouffés du chiot, ce dernier souvenir d'Helen. Puis, le son cristallin du verre brisé déchira la nuit. Kara dégaina Sestra de quelques centimètres. Le clic métallique fut si pur qu'il sembla vibrer dans les arbres. À travers les larges baies vitrées, elle vit les ombres se faufiler. Son instinct de guerrière lui hurlait d'intervenir, de bondir à travers le verre et de décapiter ces intrus avant qu'ils ne souillent ce sanctuaire. Mais elle connaissait John. Si elle intervenait maintenant, s'il découvrait qu'elle l'avait surveillé comme un enfant qu'on protège, sa fierté le détruirait plus sûrement que les balles des Tarasov. Elle dut s'imposer le supplice de l'observatrice. Elle entendit les bruits sourds des coups contre la chair, le gémissement atroce et bref du chien, et enfin, ce silence de mort qui n'appartient qu'aux lieux où l'on a tout perdu. Lorsque les intrus s'enfuirent dans un crissement de pneus, laissant John brisé sur le carrelage de sa cuisine, Kara sortit enfin de l'ombre des bois. Ses yeux brillaient d'une lueur bleue, électrique, une promesse de massacre systématique. Elle ne s'approcha pas pour l'aider à se relever. Elle savait que le Baba Yaga n'avait pas besoin de pitié pour renaître, mais d'une rage pure, distillée jusqu'à l'absolu. Levant ses jumelles de vision nocturne, elle fixa la voiture qui s'éloignait, gravant chaque visage de l'escorte dans sa mémoire. Iosef Tarasov venait de signer l'arrêt de mort de sa lignée. Et Kara serait l'ange noir qui s'assurerait que personne, absolument personne, ne vienne interrompre l'exécution.
Le bruit était sourd, rythmique, une percussion brutale qui résonnait dans les fondations mêmes de la maison. Bam. Bam. Bam. Kara était accroupie sur une solive de chêne couverte d'une fine pellicule de poussière grise, nichée dans les chevrons du garage. Elle n'était qu'une silhouette découpée dans le noir, une tache d'encre immobile. Elle filtrait son souffle à travers ses dents, le rendant inaudible, tandis que l'odeur de l'essence et du béton froid lui montait aux narines. En bas, sous la lumière crue et vacillante des néons qui grésillaient comme des insectes agonisants, John martelait le sol. Chaque coup de masse pulvérisait un peu plus sa tentative de vie normale, libérant un nuage de calcaire qui flottait dans l'air. Elle le regardait, le cœur oppressé par une nostalgie amère. Elle revoyait l’homme qu’il était des années plus tôt, agenouillé sur ce même sol pour lisser la dalle fraîche. À l'époque, Kara n'était qu'une « ombre » de vingt ans, une lame brute forgée dans les sous-sols de l'Est, dotée d'une agilité qui confinait au surnaturel. John l'avait prise sous son aile, non par chaleur humaine, ce concept leur était étranger, mais par une reconnaissance mutuelle de leur vide intérieur. Ils étaient deux prédateurs partageant le même silence de mort. Elle s'était éprise de lui dans les interstices du chaos, entre deux contrats, lors de nuits blafardes passées à recoudre leurs plaies dans des suites d'hôtels stérile à Prague ou Budapest. Elle n'avait jamais rompu le silence. Le code des assassins gérait les dettes de sang, pas les aveux du cœur. Bam. La dalle finit par céder dans un craquement définitif. John écarta les débris à mains nues, la peau de ses phalanges s'entaillant sur le béton sans qu'il ne semble le sentir. Les coffres en bois apparurent, exhumés comme des cercueils. Kara sentit un frisson électrique parcourir sa colonne vertébrale. Les monstres étaient de sortie. L'or luisait faiblement, les pistolets HK P30L reposaient dans leur mousse, noirs et impitoyables. Le matériel du Croque-mitaine.
« On y est, Janík », souffla-t-elle, sa voix n'étant qu'un effleurement d'air.
Tandis que John entamait sa préparation en bas, Kara célébrait son propre office en haut. Elle s'assit en tailleur sur la poutre étroite, une posture de méditation apprise dans les dojos clandestins où l'on apprend à tuer avant de savoir lire. D'un geste fluide, elle retira son manteau de cuir noir, révélant sa tenue de combat. Une seconde peau de polymères et de kevlar léger, conçue pour la vitesse. Elle déposa Sestra sur ses genoux. Le fourreau était d'un noir mat, une texture granuleuse qui ne trahissait aucun reflet, même sous les néons. Elle dégaina la lame avec une lenteur cérémonielle. L'acier au carbone, sombre et profond comme une nuit sans lune, semblait boire la lumière environnante. Elle passa une pierre à huile sur le tranchant. Le mouvement était hypnotique, un va-et-vient régulier qui apaisait son sang slave, ce mélange instable de rage et de mélancolie. Elle méprisait les armes à feu. Pour elle, une balle était une ponctuation brutale, une fin sans dialogue. Le sabre, lui, permettait une conversation viscérale. Elle pratiquait le Katana-Fu, cet art hybride et terrifiant où la lame n'est qu'un prolongement du réflexe. Elle ne tirait pas. Elle découpait le temps. En bas, le claquement sec des chargeurs que l'on enclenche marquait le rythme. En haut, Kara arracha un cheveu brun à sa tempe et le laissa tomber sur le fil de Sestra. Le cheveu se scinda en deux avant même de toucher l'acier. Elle rengaina l'arme. Le clic métallique, bien que discret, résonna dans le garage comme un coup de feu. En bas, le mouvement de John s'interrompit net. Sa silhouette se figea. Lentement, il leva les yeux vers les ténèbres des solives, ses pupilles cherchant à percer l'obscurité. Ses instincts, aiguisés par une décennie de survie, hurlaient la présence d'un autre prédateur. Kara ne cilla pas. Elle ralentit son pouls, abaissant sa température corporelle, se fondant littéralement dans la charpente. Pendant dix secondes, l'air devint solide, chargé d'une tension électrique entre les deux assassins. Puis, John détourna le regard, glissant son dernier Glock dans son étui de hanche. Il mit sans doute cela sur le compte d'un rat ou des fantômes qui commençaient déjà à hanter les murs de sa maison vide.
« Pas encore, John », pensa-t-elle avec une pointe de regret. « Tu n'es pas encore prêt à affronter ce que je suis devenue. »
Elle remit son manteau, ajusta la poignée de son sabre entre ses omoplates et se glissa par une lucarne étroite avec la fluidité d'une fumée noire. Elle avait une tâche immense. Si John allait décapiter l'empire Tarasov, elle, Kara Vostov, allait en briser les fondations. Elle allait s'assurer que le chemin menant au Red Circle soit un tapis de corps silencieux, afin que son Janík puisse marcher vers sa vengeance sans jamais avoir à regarder derrière lui. Elle sauta du toit, atterrissant sans un bruit dans l'herbe givrée, juste au moment où la Mustang s'élançait dans un cri de pneus déchirant le silence de la nuit. La chasse était ouverte. Et à New York, personne ne courait plus vite que la mort lorsqu'elle portait un katana.
*****
Viggo Tarasov n'était pas un idiot. Il était un paranoïaque instruit par des décennies de trahisons. Avant même d'envoyer sa « dernière chance », cette escouade de tueurs de bas étage, à la maison de John, il avait dépêché une unité de reconnaissance d'une tout autre envergure. Six hommes. Des anciens du Spetsnaz reconvertis dans l'ombre du secteur privé, des types qui ne connaissaient pas la peur, lourdement armés de fusils d'assaut silencieux et vêtus de treillis tactiques qui absorbaient la moindre lueur. Leur mission était une simple équation. Intercepter la Mustang sur la route sinueuse qui serpentait à travers les bois de Westchester et achever le travail que Iosef, dans sa stupidité, avait laissé en suspens. Ils avaient choisi le coude le plus serré de la route, un virage en épingle où le goudron semblait s'enfoncer dans la gueule des bois. Là, des pins centenaires aux branches entrelacées formaient une voûte naturelle, un dôme de verdure si épais que même la lune, pourtant haute, ne parvenait qu’à projeter des aiguilles de lumière éparses sur le sol. Deux SUV noirs, massifs et immobiles comme des bêtes au repos, barraient le passage. Leurs moteurs, coupés depuis longtemps, ne laissaient plus échapper que le cliquetis métallique du refroidissement, un son qui s’évanouissait dans le froissement des feuilles. Tout était éteint. Phares, tableaux de bord, radios. Mais ces professionnels, malgré leur discipline de fer, n'avaient pas levé les yeux. Ils ignoraient que l'obscurité qu'ils utilisaient pour se cacher possédait sa propre reine, nichée dans les branches d'un chêne colossal qui surplombait leur barrage. Kara ne clignait pas des yeux, ses pupilles dilatées fixant le rougeoiement spectral des optiques thermiques que les mercenaires portaient sur leurs casques. Elle les regardait bouger en bas, des silhouettes maladroites qui s'ajustaient, vérifiaient la culasse de leurs armes ou déplaçaient leur poids d'une jambe sur l'autre. Elle ressentait pour eux un mépris glacial, une indifférence de loup face à des chiens de garde. À ses yeux, ces hommes étaient déjà des cadavres en sursis. Elle les trouvait lents, engoncés dans leurs gilets tactiques trop rigides, aveuglés par une technologie qui leur donnait l'illusion de la toute-puissance. Pour Kara, leurs battements de cœur étaient des tambours de guerre. L'air pur et humide de la nuit était souillé par leur présence. Elle percevait distinctement l'odeur de la sueur rance, le fumet métallique des huiles d'entretien d'armes et cette pointe d'adrénaline acide qui trahit toujours celui qui attend de tuer. Elle savourait ce dégoût, laissant la rage monter en elle comme une marée silencieuse.
« Mauvais choix de carrière, rebyata (3 )», murmura-t-elle, un sourire sans joie étirant ses lèvres.
Elle se laissa glisser du haut du chêne. Elle percuta les épaules du premier garde. L'homme n'eut même pas le temps de lever les yeux que ses genoux flanchaient déjà sous le poids. Avant que l'influx nerveux de la douleur ne remonte jusqu'à son cerveau, Kara fit pivoter son bassin. Sa main droite, verrouillée sur la poignée de son sabre, propulsa le pommeau de bois laqué dans un arc court et brutal. Le choc contre les vertèbres cervicales produisit un son sec, semblable à celui d'une branche de bois mort qui se brise sous le gel. Le corps de l'homme s'effondra comme une marionnette dont on aurait coupé les fils, son agonie étouffée par le hululement opportun d'un hibou. Le deuxième garde, posté à peine à deux mètres, amorça un pivot défensif. Kara vit le canon de son fusil d’assaut commencer sa course vers elle, mais pour son esprit entraîné, le mouvement semblait d'une lenteur pathétique. Elle n'utilisa pas sa lame. Elle entra dans sa garde, réduisant la distance jusqu'à ce que leurs poitrines se frôlent. Elle « habitait » son espace, le privant de tout angle de tir. Ses mains saisirent le métal froid et huilé du canon, l'utilisant comme un levier pour briser l'équilibre du mercenaire. Dans un balayage circulaire d'une fluidité de prédatrice, elle l'envoya percuter l'asphalte. Alors qu'il tentait encore de reprendre son souffle, son talon s'abattit sur sa mâchoire. Le craquement de l'os fut net, définitif. Le silence qui suivit fut de courte durée. Les trois tireurs restants, postés près du SUV, dégainèrent leurs armes de poing dans un même ensemble métallique. C'est à cet instant précis que l'obscurité fut déchirée par un son cristallin, une note pure et mortelle. Sshhhring. La lame noire de Sestra quitta son fourreau. Elle ne semblait pas refléter la lumière, elle semblait l'absorber, traçant une ligne d'encre absolue contre le gris de la brume. Le premier tireur sentit une brûlure glaciale avant même de comprendre que son index ne presserait jamais la détente. Sa main, sectionnée au poignet, tomba sur le goudron humide avec un bruit sourd, son arme encore prisonnière de ses doigts morts. Kara ne s'arrêta pas pour contempler son œuvre. Elle s'engagea dans une rotation de derviche tourneur, sa longue chevelure fouettant l'air. Un coup de feu partit, une détonation assourdissante qui fit trembler les feuilles des pins, mais elle était déjà en mouvement. Dans un réflexe de pure intuition, elle inclina le plat de sa lame. Une étincelle orange jaillit dans le noir, la balle ricochant sur l'acier de carbone avec un sifflement strident. Sans laisser le temps au quatrième homme de réajuster sa mire, elle fondit sur lui. La pointe de Sestra s'enfonça dans le creux de sa gorge avec une facilité effrayante. Le sang jaillit en une nappe chaude et sombre, maculant le gilet tactique de l'homme, mais Kara était déjà un mètre plus loin, pivotant sur son appui. C'était une chorégraphie macabre, une fusion impie de disciplines opposées. Sa main gauche, armée du fourreau rigide, bloquait les membres et frappait les points de pression comme une matraque de fer, tandis que sa droite distribuait des sentences de mort avec la grâce de l'Iaidō (4). Elle était le pont entre la brutalité sourde du Sambo (5) et la précision des maîtres du sabre. Le dernier homme, dont le sang-froid s'était évaporé avec la mort de ses camarades, lâcha son arme vide et sortit un couteau de combat dans un geste de pur désespoir. Kara rangea son sabre avec une lenteur dédaigneuse, une insulte silencieuse. Elle évita l'estocade d'un simple déhanchement fluide, saisit le poignet de l'assaillant et, dans une clef d'épaule brutale, le projeta contre le capot d'un SUV. Le métal gémit sous l'impact. Elle s'approcha de lui alors qu'il rampait dans la boue et le sang, cherchant de l'oxygène. Elle posa une botte lourde sur ses omoplates.
« Qui t'envoie ? » demanda-t-elle, son accent rendant chaque consonne aussi tranchante qu'un rasoir.
« Va... va te faire... »
Kara ne perdit pas de temps en palabres. Elle fit jaillir sa lame de quelques centimètres, juste assez pour que le reflet de l'acier noir effleure la pupille dilatée du survivant.
« Viggo pense que John est seul. Dis-lui que l'Ombre de l'Est est de retour. Dis-lui que Kara Vostov réclame sa dîme de sang. »
Elle laissa le dernier survivant recroquevillé contre le pneu froid du SUV, les yeux révulsés par une terreur qui ne s’effacerait jamais. Il n'était plus un soldat, mais un messager, condamné à porter les stigmates de l'Ombre jusqu'au palais de verre de Viggo. C’était sa signature. Laisser un témoin pour que la peur précède la lame. Un avertissement avant le déluge de feu qui allait s'abattre sur New York. Le calme retomba sur le virage, un silence épais, seulement troublé par le crépitement d'un radiateur percé et le goutte-à-goutte monotone du sang sur le goudron. Kara ne se pressa pas. D'un geste sec et mécanique, elle saisit le bras d'un cadavre et fit glisser le tranchant de Sestra sur la manche de son uniforme pour en essuyer les souillures. L'acier noir retrouva sa pureté d'ébène. Elle rangea son sabre avec un déclic qui sembla sceller le destin de la famille Tarasov. C’est alors qu’un grondement sourd, un tonnerre mécanique venu du fond des bois, déchira le voile de la nuit. La Mustang. John arrivait, lancé comme un boulet de canon, les pneus hurlant contre l’asphalte à chaque virage. Kara jeta un dernier regard vers la route, là où les faisceaux des phares commençaient à balayer la cime des pins. Elle ne chercha pas à se cacher, elle s'évapora. Elle recula dans l'épaisseur des sous-bois, se fondant dans les ténèbres quelques secondes seulement avant que la lumière crue de la voiture n'inonde la scène de désolation. John écrasa le frein. La Mustang dérapa dans un cri de gomme brûlée, s'immobilisant de travers au milieu des débris de verre et de chair. Il jaillit de l'habitacle avant même que le moteur ne s'éteigne, son Glock 17 au poing, le regard fouillant l'obscurité avec une intensité de fauve blessé. Son canon balaya méthodiquement chaque angle mort, chaque ombre entre les arbres, mais il n'y avait plus personne. Puis, son regard descendit sur le sol. Il s'approcha des corps, le souffle court, ses bottes craquant sur les éclats de verre. Il s'arrêta devant le premier homme. Il vit la géométrie impitoyable des coupes, la précision qui ne laissait aucune place à la chance. Il nota la position des mains, les articulations brisées avec une science du levier qu'il ne connaissait que trop bien. Ce n'était pas le travail d'un tueur à gages ordinaire. Cette calligraphie du sang portait sa propre empreinte, un style peaufiné des années auparavant dans la pénombre de salles d'entraînement oubliées de tous. Il resta immobile un long moment, la poitrine soulevée par un halètement rauque. Ses yeux se fixèrent alors sur une branche basse, à la lisière de la forêt. Un morceau de ruban de cuir noir y flottait doucement, tel un fétiche. Un souvenir laissé là, délibérément, comme une main tendue depuis l'enfer. John s'en saisit, ses doigts tremblant imperceptiblement. Ses yeux s'embuèrent d'un mélange toxique d'émotions. C'était le réveil d'un passé qu’il croyait avoir scellé dans la tombe d’Helen. Une colère sourde contre ce destin qui lui refusait l'exil de la solitude, et, nichée au plus profond de lui, une étincelle d'espoir. Une lueur sauvage qu’il s’était juré d'étouffer, car elle brûlait d'un feu plus dévastateur que n'importe quelle balle.
« Kara... » murmura-t-il.
Le nom s'échappa de ses lèvres comme une prière interdite, un souffle rauque qui sembla geler l'air autour de lui. C'était une incantation dangereuse, le genre de mot qui réveillait des démons qu'il s'était épuisé à enterrer sous les fondations de sa villa, sous des couches de béton et de deuil. Pendant quelques secondes, John ne fut plus l'homme qui pleurait un chien et une épouse. Il redevint le pôle d'une tempête ancienne, un homme conscient que son passé venait de le rattraper pour lui offrir une lame plutôt qu'une pierre tombale. Il ferma les poings sur le ruban de cuir, sentant la texture familière contre sa peau cicatrisée. Puis, lentement, il se détourna de l’obscurité de la forêt. Il remonta dans l'habitacle de la Mustang, où l'odeur du cuir vieilli flottait encore. Lorsqu'il écrasa l'accélérateur, le moteur V8 hurla sa rage, un rugissement bestial qui fit vibrer la tôle et résonna contre la voûte des pins comme un coup de tonnerre. Les roues mordirent l'asphalte, arrachant des lambeaux de gomme avant de propulser la voiture vers la ligne d'horizon, là où les lueurs de New York teintaient le ciel d'un orange électrique. Le jeu n'avait pas seulement changé. Il venait de changer de dimension. Le Croque-mitaine n'était plus une ombre solitaire errant dans les couloirs du Continental. Un second spectre, plus rapide et plus impitoyable encore, venait de se joindre à sa traque. New York s'apprêtait à brûler, non pas sous le feu d'une vengeance, mais sous le souffle conjugué de deux légendes. Deux forces de la nature unies par un pacte de sang, une collection de regrets et une loyauté si absolue que même la mort, dans toute sa patience, n'osait plus s'interposer entre eux.
1 signifie «Soeur» dans la plupart des langues slaves (russe, tchèque, slovaque, croate, etc.).
2 Janík est un diminutif affectueux et familier du prénom Jan (l'équivalent de Jean ou John), principalement utilisé dans les langues slaves comme le slovaque, le tchèque ou parfois dans certaines régions de Pologne.
3 Mot russe courant signifiant « les gars », « les enfants » ou « les amis »
4 Art martial d'origine japonaise basé sur l'action de dégainer le sabre (katana) et de frapper (de taille ou d'estoc) en un seul geste.
5 Art martial et sport de combat moderne, créé en URSS dans les années 1930