La dernière disciple d'Inu no Taishō
Dans le miroir de Kanna, l'image était déjà là.
Le village des exterminateurs.
La rue vide. Les maisons délabrées.
Onigumo ramenait le cheval vers le perron. Mayoiga était toujours assise, immobile, le regard tourné vers lui sans paraître le suivre tout à fait.
Onigumo prit les rênes, calma l'animal, puis fouilla dans la sacoche attachée à la selle.
Naraku observa sans un mot.
L'humain trouva une gourde. Il l'ouvrit, la porta à ses lèvres et but longuement.
Le silence s'étira dans la pièce.
Kanna demeurait immobile, son miroir serré contre elle.
Naraku détourna lentement les yeux.
Sa main se déforma brusquement.
Les doigts venaient de s'allonger, de devenir noirs, recourbés. Trop nombreux pour appartenir encore à une main humaine.
Naraku baissa les yeux. Son expression se durcit à peine.
Il saisit brutalement son propre poignet.
Les griffes tremblèrent sous sa prise. Un instant, la peau humaine reparut.
Puis quelque chose remua sous son kimono. La chair de son dos se souleva lentement.
Le tissu se déchira dans un bruit sec.
Une patte d'insecte noire jaillit entre ses omoplates. Puis une autre, rouge.
Elles se déplièrent derrière lui avec des mouvements désaccordés, comme si plusieurs corps tentaient de reprendre possession du même être.
Le kimono déchiré glissa sur ses épaules, découvrant son torse pâle.
Le regard de Naraku revint vers le miroir.
Onigumo y apparaissait toujours.
Entier.
Intact.
Debout près du cheval.
Sous la peau de Naraku, d'autres formes s'agitaient maintenant.
Des yeux sans paupières s'ouvrirent dans son épaule avant de disparaître aussitôt.
Une masse serpentine tenta de s'arracher à son dos, la mâchoire béante sur un cri muet.
Les démons absorbés se débattaient. Ils ne s'échappaient pas encore. Mais ils n'étaient plus contenus parfaitement.
Alors Naraku comprit.
Onigumo n'avait pas seulement été une faiblesse.
Il avait été le centre.
Le noyau humain autour duquel les autres avaient accepté de se rassembler.
Et Naraku l'avait rejeté.
Sa main griffue se crispa davantage sur le tissu de son kimono.
— Je vois.
Sa voix resta basse.
Sans colère.
Naraku ferma les yeux.
Alors son yōki se resserra. Les formes qui tentaient d'émerger furent tirées vers l'intérieur.
Son dos se referma tandis que les lambeaux de son kimono glissaient encore autour de son torse nu.
Le silence revint dans la pièce.
Mais sous cette peau redevenue lisse, quelque chose continuait de chercher à se défaire.
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Onigumo relâcha les rênes du cheval, puis tourna les yeux vers la maison derrière Mayoiga.
La porte de bois pendait légèrement de travers.
Sans un mot, il monta les quelques marches du perron et entra.
Mayoiga ne le suivit pas immédiatement. Elle resta assise encore un instant, observant l'obscurité derrière l'ouverture.
Puis elle se leva à son tour.
L'intérieur sentait la poussière froide, le bois humide et la fumée ancienne. Le sol était couvert de larges planches usées.
Une table basse renversée gisait près d'un mur. Plus loin, plusieurs bols avaient été laissés là, abandonnés au milieu d'un repas interrompu. Une natte roulée traînait dans un coin.
Onigumo ouvrit un coffre. Puis un autre.
Il finit par s'arrêter près d'une grande jarre de terre cuite au fond de la maison.
Lorsqu'il en souleva le couvercle, une odeur salée se répandit faiblement dans la pièce.
Du poisson séché.
Onigumo prit quelques morceaux.
Son regard revint vers Mayoiga.
Elle était restée dans l'encadrement de la porte, droite, silencieuse.
Onigumo leva légèrement la main qui tenait le poisson séché.
— Tu en veux ?
Mayoiga le regarda sans répondre. Son visage ne varia pas.
Onigumo soutint son silence quelques instants, puis alla s'adosser contre le mur de bois et commença à manger.
Une fois le poisson terminé, son regard parcourut la pièce.
— Il reste sans doute assez de vivres dans ce village.
Il tourna légèrement la tête vers elle.
— On pourrait rester ici quelques jours.
Le silence revint.
Mayoiga ne répondit pas.
Onigumo eut un faible sourire.
— Je t'ai connue moins silencieuse.
Mayoiga détourna légèrement les yeux.
— Tais-toi.
La phrase tomba avec une sécheresse calme, presque aristocratique dans son mépris contenu.
Le sourire d'Onigumo s'accentua à peine. La réaction semblait l'amuser plus qu'elle ne le blessait.
Mais il obéit.
Il se tut, puis s'adossa un peu plus contre le mur de bois.
Le silence retomba dans la maison.
Il ferma un instant les yeux.
Puis Mayoiga parla enfin :
— Que comptes-tu faire maintenant ?
Onigumo rouvrit légèrement les yeux.
— Dormir.
— Et ensuite ?
Onigumo resta silencieux une seconde.
Puis son regard revint vers elle.
— Naraku possède une grande partie de la Perle.
Sa voix s'était faite plus basse.
— Il faut trouver un moyen de la lui reprendre.
Mayoiga ne détourna pas le regard.
— Tu cherches toujours à l'obtenir ?
Quelque chose passa dans les yeux d'Onigumo.
Pas de honte. Pas même une hésitation. Seulement cette tension obscure qu'elle lui avait déjà connue autrefois.
— Je te l'ai dit.
Un bref silence passa.
— Il me la faut.
Mayoiga ne répondit pas tout de suite.
— Non.
Onigumo releva les yeux.
— Non ?
— La Perle te détruirait.
Un pli passa entre les sourcils d'Onigumo.
— Tu me crois incapable de la récupérer ?
— Non. Je dis seulement que tu n'en as pas besoin.
— C'est toi qui m'en as parlé autrefois.
— J'ai eu tort.
Le silence se resserra dans la maison.
Mayoiga détourna légèrement les yeux vers les bols abandonnés près du mur.
— J'ai projeté sur toi des attentes qui n'étaient pas les tiennes.
— Non.
La voix d'Onigumo était basse.
— Tu avais raison. Ce que tu as vu était là.
Mayoiga ne répondit pas.
Ce silence le frappa plus violemment qu'un refus.
Un sourire passa alors sur sa bouche. Bref. Mauvais. Sans véritable amusement.
— Je t'ai déçue ?
— Ce n'est pas cela.
— Alors quoi ?
Elle releva les yeux vers lui.
— Je t'ai regardé pour ce que je voulais trouver. Pas pour ce que tu étais.
Le visage d'Onigumo se durcit.
— Tu te trompes. J'obtiendrai la Perle, Mayoiga.
La daiyōkai resta silencieuse.
Puis elle s'avança dans la pièce et s'assit contre le même mur que lui, mais à distance.
Pas assez près pour abolir la méfiance. Pas assez loin pour le renvoyer entièrement à sa solitude.
Elle ne le regarda pas.
Onigumo demeura immobile quelques instants, le dos appuyé au bois. Puis il ferma les yeux, comme si le silence l'agaçait plus qu'une réponse dure ne l'aurait fait.
Un long moment passa.
Enfin, il souffla par le nez, presque avec humeur.
— Je n'ai pas besoin que tu croies en moi pour y parvenir.
Mayoiga ne répondit pas.
Quelque chose, dans cette phrase, lui parut trop familier.
Elle aussi, autrefois, avait cru pouvoir se passer d'un regard tout en cherchant encore à le défier.
Elle revit Ryūkotsusei.
Elle revit Inu no Taishō.
Un sourire triste, presque imperceptible, passa sur ses lèvres.
Onigumo le vit du coin de l'œil.
— Qu'y a-t-il ?
— Rien.
Sa voix resta basse.
Puis, après un silence :
— Tu as déjà dormi dans des ruines comme celles-ci ?
Onigumo tourna légèrement la tête vers elle.
La question sembla le prendre de côté.
— Oui.
— Souvent ?
Il resta silencieux quelques secondes, puis regarda devant lui.
— Non, mais c'est arrivé.
Mayoiga ne le regardait toujours pas.
— Tu as toujours vécu en fuite ?
Un bref sourire passa sur sa bouche.
— Pas toujours.
Il baissa les yeux vers ses mains.
— Seulement assez longtemps pour ne plus savoir très bien ce que l'on fait quand on ne fuit pas.
Mayoiga resta silencieuse.
Cette fois, son silence ne coupait pas.
Il écoutait.
Onigumo sembla le comprendre.
Son regard glissa vers elle, sans qu'il ne tourne complètement la tête.
— Il y avait un village, au nord. Plus petit que celui-ci. Les hommes avaient fui avant l'hiver.
Il eut un léger rire, sec.
— Nous pensions y trouver des vivres. Il ne restait que des jarres vides et un chien trop maigre pour être mangé.
Mayoiga tourna à peine les yeux vers lui.
— Tu l'as tué ?
— Non.
Il sembla presque surpris de répondre si vite.
Puis il détourna les yeux.
— Il nous suivait. Il espérait sans doute que nous aurions de quoi le nourrir.
Il y eut un court silence.
— Il est mort trois jours plus tard.
Mayoiga baissa légèrement les yeux.
— Tu t'en souviens.
Onigumo resta immobile.
— Oui.
Le mot était plus bas que les autres.
Mayoiga ne sourit pas vraiment. Mais quelque chose dans son visage se desserra, très peu.
Onigumo la regarda.
Cette fois, il ne sembla pas comprendre immédiatement.
Elle ne le regardait pas comme une promesse, pas comme une puissance à venir.
Pas comme une faute non plus.
Elle écoutait l'humain qui avait parlé d'un chien mort dans un village vide.
Et cela le toucha plus profondément qu'une admiration n'aurait dû le faire.
Il se tourna vers elle.
Le silence demeura quelques secondes encore.
Puis la voix d'Onigumo s'éleva de nouveau, plus basse cette fois. Comme quelque chose qu'il n'avait pas entièrement voulu laisser sortir.
— Reste à mes côtés, Mayoiga.
Elle resta immobile.
Ses doigts se crispèrent légèrement contre le bois du sol.
Pendant un instant, elle ne sut pas quoi répondre.
Ce n'était ni une menace, ni une tentative de domination ouverte.
Et cela la troubla davantage.
Parce qu'un instant plus tôt, elle avait presque réussi à l'entendre sans chercher Naraku en lui.
Puis les souvenirs revinrent.
Les doigts de Naraku près de sa joue.
Des bras refermés autour d'elle alors que son corps ne lui obéissait plus.
Le kimono violet.
Mayoiga se leva.
Simplement.
Sans répondre.
Le mouvement fit relever immédiatement les yeux d'Onigumo.
— Où vas-tu ?
Mayoiga évita son regard.
— Je ne peux pas rester ici.
Le visage d’Onigumo se ferma.
Quelque chose de dur traversa aussitôt son regard.
— Pourquoi ?
Mayoiga ne répondit pas.
— Parce que je ressemble trop à Naraku ?
Il se redressa lentement.
— Ou parce que je ne suis pas Sesshōmaru ?
À cet instant, le corps de Mayoiga cessa de lui répondre.
Cette immobilité froide, précise, qui n'appartenait pas à la peur.
Naraku.
Onigumo ne le comprit pas tout de suite.
— C’est donc ça.
Un sourire sec passa sur sa bouche.
— Je sais ce que tu as fait. Naraku l’a compris.
Il eut un souffle bref, sans joie.
— Et il n’a rien fait. Toute cette puissance pour détourner les yeux au moment d’agir… Il m’a faire taire au fond de lui parce qu’il avait peur de ce que j’aurais fait à sa place.
Il s’approcha encore.
— Moi, je ne t’aurais pas laissée à Sesshōmaru.
Le silence se referma sur la phrase.
Mayoiga voulut répondre.
Rien.
Sa gorge demeura fermée. Ses lèvres ne bougèrent pas.
Cette fois, Onigumo le comprit.
Son regard descendit lentement vers ses mains immobiles, puis vers son corps figé dans cette posture droite qui ne relevait plus de sa volonté.
Un pli traversa son front.
Il fit un pas.
Mayoiga voulut reculer.
Son corps resta là.
Onigumo s’arrêta devant elle.
Il leva une main.
Ses doigts s’approchèrent du poignet de Mayoiga.
Elle voulut les écarter.
Ils se refermèrent sur elle.
Puis il souleva son bras.
Aucune résistance ne vint.
Le bras suivit le mouvement, docile malgré elle, suspendu entre eux comme une chose étrangère.
Onigumo fixa ce bras immobile.
La colère se troubla d’abord.
Quelque chose hésita dans son visage.
Puis cette hésitation disparut.
Une compréhension plus sombre passa dans ses yeux.
Il regarda sa propre main.
Puis le corps immobile de Mayoiga.
Son sourire revint.
— Il m’a laissé ce pouvoir.
Mayoiga sentit quelque chose se serrer en elle.
Cette fois, ce fut de la peur.
Onigumo lâcha son poignet, mais elle ne put pas reculer.
— Tu ne peux pas partir.
Il se rapprocha.
Mayoiga fixa la porte délabrée devant elle, les mâchoires serrées.
Onigumo s'approcha encore.
Mayoiga sentit son souffle contre son cou.
Sa main se leva lentement vers elle.
Il allait la toucher.
Mais ses doigts n'atteignirent pas sa hanche.
Une fumée violette glissa soudain sur le sol de la maison, épaisse, froide, s'enroulant autour des planches comme une brume vivante.
Onigumo se figea.
L'ombre de l'entrée se déforma.
Naraku apparut dans l'encadrement de la porte.
Pas tout à fait sous sa forme humaine.
Son torse pâle émergeait d'une masse de membres déployés, de tentacules sombres et de pattes insectoïdes qui se tordaient derrière lui.
Son visage, lui, demeurait presque calme.
Presque.
Quelque chose dans ses yeux disait moins la colère que la nécessité humiliante de revenir chercher ce qu'il avait rejeté.
Onigumo recula d'un pas.
— Non...
Une tentacule jaillit.
Elle s'enroula autour de son torse et le tira brutalement vers Naraku.
Au même instant, Mayoiga sentit son corps lui revenir.
Ses doigts bougèrent.
Son yōki se souleva.
Onigumo tendit le bras vers elle.
Cette fois, il n'y avait plus d'assurance dans son visage.
— Mayoiga !
La masse de Naraku s'ouvrit derrière lui, et Onigumo y fut happé.
Son cri s'étouffa dans le miasme.
Naraku referma son corps sur lui.
Les membres monstrueux frémirent autour de sa silhouette. Les pattes se replièrent. Les tentacules rentrèrent lentement dans son dos.
La peau se referma, lisse et pâle, sur ce qui venait d'être absorbé.
Peu à peu, Naraku reprit forme humaine.
Mais Mayoiga avait vu l'effort.
Pendant quelques secondes, il resta face à elle, dans l'encadrement de la porte. Le kimono déchiré, les épaules nues, le visage immobile.
Mayoiga leva la main.
Une lumière bleue fendit l'air.
Naraku ne bougea pas.
Le miasme se referma autour de lui avant que l'attaque ne l'atteigne.
La lumière frappa la fumée violette.
Elle ne rencontra que le vide.
Naraku avait disparu.
La maison resta silencieuse.
Il ne restait plus que l'odeur salée du poisson séché.