La Fin de l'Hiver

Chapitre 1 : La Fin de l'Hiver

Chapitre final

5629 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour il y a 3 mois

La Fin de l’Hiver


Dans quelques jours, à Panem, le destin de deux douzaines de jeunes gens allait drastiquement basculer. Pour les habitants du Capitole, il allait s’agir de leur seule distraction de l’année. Une distraction bien morbide à mon goût. Chaque année, toujours la même chose : le 5 juillet, je m’approche de ma fenêtre, je regarde les Tributs des douze districts passer dans le Grand Cirque, sachant pertinemment que c’était la dernière fois que vingt-trois d’entre eux allaient respirer de l’air frais. Cette année, toutefois, j’étais invité chez des connaissances. Non pas que leur compagnie m’enchantât, au contraire, mais je me devais de respecter les relations finement tissées par feu mon père. Ces abjectes produits du Capitole finançaient mes livres, j’imaginais donc que je leur devais bien ça. J’enfilai mon veston gris après avoir ajusté ma cravate puis me dirigeai devant le miroir du vestibule. Après un court regard posé sur mes cheveux nouvellement blancs, je décidai donc d’attacher mes cheveux et d’ajuster mes boucles d’oreilles. Je jetai alors un dernier coup d’œil à l’invitation à la soirée que j’avais laissée scotchée au miroir, afin de me remémorer l’adresse. J’avais même écrit ‘Invitation chez des investisseurs : ne pas rater !!!’ sur ce bout de papier. Je me demandai alors si j’allais l’arracher et le jeter à la poubelle, mais décidai de remettre cela à plus tard. En sortant de mon immeuble, mes yeux se posèrent sur les diverses décorations installées par le Capitole pour fêter l’arrivée des Tributs. Le monde avait-il oublié sa propre histoire, étions-nous destinés à répéter les mêmes erreurs, encore et encore ? Mon père m’avait conté des évènements du monde avant les Jours Sombres. Il m’avait dit que cette Histoire, avec un grand H, n’existait plus que dans l’esprit des érudits et que tous les livres relatant ce passé n’étaient plus. C’était bien dommage, ou plutôt devrais-je dire, bien joué de la part de Snow d’avoir éradiqué toute preuve de ce monde dont lui seul et quelques élites devaient avoir connaissance. Tous les habitants de Panem, Capitole y compris, étaient alors les ignorants vivant au fond de la caverne, et Snow lui-même faisait jouer les ombres et les faux-semblants au nom d’un bien « commun » qui ne profitait qu’aux puissants.

Soudain, alors que je m’apprêtais à traverser le passage pour piétons, une bien étrange femme m’arrêta. Ses cheveux, ou sa perruque, peu m’importait, étaient d’un bleu criard, et ce qui semblait être des veines remplies d’or parcouraient sa peau. Le Capitole et sa définition très personnelle de la mode et des tendances… Ils auraient bien des choses à apprendre du peuple des Districts, car il me semblerait préférable de vivre ma vie en haillons et les cheveux pleins de cendres que de ressembler à… cela.

« Je rêve ?! C’est bien vous ! »

Une de mes fans, à n’en pas douter. Si elle se rendait compte de mon réel talent d’écriture, je pense qu’elle, et tout habitant du Capitole, aurait bien tôt fait de me lapider en place publique. Je secouai la tête subrepticement et affichai un sourire sur mon visage, en lieu et place d’une profonde envie de prendre mes jambes à mon cou.

« Eh oui ! C’est bien moi, ma chère ! Que puis-je faire pour vous ?

– J’aimerais que vous me signiez mon exemplaire de Quand la neige recouvre les cendres de la guerre ! Ah, quelle chance de l’avoir apporté avec moi ! Votre représentation héroïque du père du Président Snow est à couper le souffle ! E-Et mon nom est Circé Blackwood.

– Mais bien sûr, chère amie ! J’ai toujours un stylo à portée de main. Je vous remercie chaudement pour votre compliment. »

Je pris alors le ramassis d’insultes à l’Histoire que cette femme me tendit et l’ouvris à la première page, afin d’y apposer ma signature. Avec une certaine ironie, j’aperçus alors la seule ligne de cet ouvrage qui n’était ni un mensonge, ni du négationnisme : écrit par Orpheus P. Morningstar. J’y ajoutai donc un Pour Circé, ma chère amie et refermai le livre puis le rendis, avec grand-hâte.

« Tenez. Je suis désolé de vous fausser compagnie aussi vite, je dois rejoindre des amis pour la Parade des Tributs. Vous aussi, ne la manquez surtout pas !

– Oh, merci, merci Monsieur Morningstar ! Dépêchez-vous, cela vous inspirera peut-être pour votre prochain roman, qui sait ! »

Un petit rire agaçant qui sentait la richesse et l’idiotie à plein nez échappa alors de la bouche botoxée de cette femme. Après un sourire digne de Caesar Flickerman, je lui souhaitai une bonne journée et me hâtai vers ma destination. Après tout, si par malheur j’arrivais en retard, je risquais de rater l’apéritif précédant le début de la parade et d’enrichissantes discussions avec mes pairs. Tout naturellement, je décidai alors, après être sorti du champ de vision de mon interlocutrice, de ralentir.

Après quelques minutes à retarder l’inévitable, j’arrivai à destination. Après avoir sonné à la porte, un frisson parcourut mon dos. Je fermai alors les yeux et soupirai. ‘Cette insupportable fanfaronne a vraiment choisi comme sonnerie de porte l’hymne de Panem ? Ça promet…’ me dis-je alors. Au bout d’une poignée de secondes, la porte s’ouvrit, laissant apparaître ce que le Capitole avait de mieux en réserve. Des modifications physiques à outrance, des vêtements à m’en décoller la rétine. J’eus même l’occasion d’admirer les nouvelles chirurgies de l’hôte de cette soirée, je m’empressai alors de les commenter, pour ne pas paraître impoli et éveiller les soupçons.

« Ah, Titania ! Je ne t’avais presque pas reconnue ! Cette dernière liposuccion n’a pas laissé un seul centimètre cube de gras, en tout cas ! Un réel succès !

– Orpheus, nous t’attendions ! Eh bien, je te remercie ! Obéron a récemment reçu une promotion fantastique, alors j’en ai profité ! »

‘Une promotion ? Vraiment ?’ me répétai-je en boucle dans ma tête, comme pour évacuer le venin accumulé sans qu’il ne sorte de ma bouche en une explosion de dégoût.

« Merveilleux ! Eh bien, beaucoup de succès à vous ! »

Je décidai de saluer l’entièreté des invités, chacun y allant de son petit commentaire sur l’état vraisemblablement parfait de leur petite vie, sans que chacun ne se préoccupa de l’autre. L’hypocrisie de ce lieu était presque palpable. Derrière des sourires et des succès divers, nous étions tous à couteaux tirés les uns envers les autres, à l’affût du moindre signe de faiblesse d’autrui. Au cours d’une conversation inintéressante, j’aperçus un serviteur Muet passer dans un couloir, sans doute appartenant au service d’entretien de Titania et Obéron. Qu’aucune âme dans cette maudite capitale ne se soit visiblement jamais rendu compte que garder en vie des personnes afin de les humilier, aliéner et esclavager était un acte d’une barbarie sans nom me dépassait. J’avais eu en tête une liste de plus de cent noms de personnes à qui couper la langue aurait été bien plus bénéfique, en commençant par les ahuris réunis dans cette pièce. Comme pour me sortir de ma transe, Titania me tapota l’épaule et m’offrit une boisson que je ne connaissais que trop bien : un puissant vomitif, permettant à nous autres habitants du Capitole de se goinfrer encore et encore, tandis que le reste du pays se tordait de famine. Je souris alors et refusai poliment, il était absolument inconcevable de m’associer plus avant avec ces caricatures d’humains. Je ne pus alors que soupirer à la vue de tous les convives se rendant successivement aux toilettes.

Au fil de la soirée, une tension semblait envahir la pièce à l’approche de la Parade des Tributs. J’aurais alors préféré qu’elle arriva un tantinet plus tôt, car j’aurais pu éviter la discussion qui s’annonçait. Un des convives dont le nom m’échappait s’approcha alors de moi.

« Ah, Orpheus. La soirée est-elle à ton goût ?

– Eh bien oui. Je dirais même parfaite !

– Me voilà rassuré. Après ma promotion, je voulais mettre les bouchées doubles afin que cette soirée de Parade soit tout bonnement somptueuse. »

Il s’agissait donc d’Obéron. J’avais oublié son visage, ou plutôt j’avais oublié de m’en rappeler. En prenant connaissance de ses nouvelles et multiples chirurgies, j’aurais préféré qu’il en reste ainsi. Avant même que je ne puisse répondre, il reprit :

« Quoi qu’il en soit. Nous ne t’avons pas vu il y a deux ans, ni l’année dernière. Je n’ai guère eu le temps de discuter avec toi depuis. Les deux Jeux précédents étaient absolument palpitants. Déjà qu’il s’agissait d’un retournement de situation formidable que de voir cette pauvre gamine du District 4 gagner après avoir été traumatisée d’avoir vu son partenaire se faire décapiter… Mais que cette folle du District 7 se la joue petite chose fragile pour après faire un vrai carnage… Jusqu’où vont-ils aller ! J’ai entendu dire que cette année, il s’agissait des premiers Jeux organisés par un nouveau Maître du Jeu, Seneca Crane. J’espère qu’il saura nous exciter tout autant que son prédécesseur… »

Par où commencer, me demanderiez-vous… Il est vrai que les deux Jeux précédents furent pour le moins animés. Toutefois, pour moi, il s’agissait de tout sauf de quelque chose de formidable, d’excitant ou même de palpitant. Un tel détachement en était presque pathologique. Pour ma part, je me dois de regarder les Jeux, chaque année, pour la postérité et l’archivage. Ces innocents tués et ces survivants traumatisés… Les considérer comme de vulgaires ‘gagnants et perdants’ revenait tout simplement à oublier l’horreur de ces Jeux sordides. Je devais donc suivre les traces de mon père et garder l’Histoire vivante et réelle, en espérant que de potentielles générations futures se servent de ces souvenirs comme d’une mise en garde de ne pas recommencer les mêmes erreurs… Une énième fois. Je suis intimement convaincu que l’Histoire finira par être retenue. Pas par les idiots m’entourant, toutefois.

« Cette pauvre gamine comme tu dis… Tu parles bien d’Annie Cresta, n’est-ce-pas ?

– Euh… Oui, j’imagine que c’est son nom. Pourquoi ? »

Peut-être aurais-je dû me taire à cet instant. J’avais laissé ma colère et mon agacement ressortir. Cela étant dit, je ne suis qu’un simple humain. Tenir sans piper mot face à ces monstres ne pouvait pas durer éternellement. En revanche, il n’était sûrement pas l’heure de me faire évincer de cette soirée.

« C’est juste que j’aurais besoin de son nom pour mon… Prochain roman. Vois-tu, ces Jeux historiques ne sont que de nouvelles victoires à attribuer au mandat du Président Snow ! 

– Ah, merveilleux. Je suis ravi que tu aides ainsi le Président à rentrer dans l’histoire. C’est grâce à des gens comme toi que les Jours Sombres resteront dans le passé ! Je demanderai à Titania de t’envoyer un nouveau chèque, tiens. »

Un sourire véritable se dessina alors sur mon visage. L’argent envoyé par Titania et Obéron, sagement noté dans mon livre de comptes et utilisé à des fins contraires à leurs ambitions… Mon seul moment de plaisir dans ces soirées mondaines, c’est d’imaginer leurs caisses se vider.

« Parfait. Je n’oublierai pas d’inscrire vos noms dans la liste de mes inestimables contributeurs à la fin de mon prochain ouvrage ! Cela serait dommage de ne pas marquer cette splendide décision au fer rouge dans l’histoire. »

Alors qu’Obéron avait déjà commencé à fanfaronner auprès des autres convives, un son traversa les rues du Capitole. Je soupirai et m’approchai de la fenêtre, sachant qu’il s’agissait du moment fatidique. Les Tributs se mirent alors à défiler dans la rue menant au palais du Président Snow, exhibant les futurs sacrifices. Soudain, l’hymne de Panem retentit dans toute la ville ainsi qu’à travers une radio posée dans la salle à manger. Les autres posèrent la main sur leur cœur, je fis de même et fronçai les sourcils en fixant les pauvres âmes se diriger vers leur abattoir. Vint alors le moment de chanter pour l’entièreté du Capitole, depuis la rue ou les divers appartements.

« Ô Corne d’Abondance,

Une Corne d’Abondance pour nous tous !

Quand tu sonnes l’appel,

Les braves doivent y répondre,

Et nous ne pouvons faiblir,

Une Corne d’Abondance pour nous tous ! »

J’ai longtemps étudié cet hymne. Celui qui en était à l’origine devait être un génie de la propagande. La Corne d’Abondance dans la mythologie grecque était une image répandue dans l’ancien monde, un objet métaphorique représentant une source de nourriture, littérale et figurée, infinie. Utiliser ce symbole à Panem après l’avoir effacé de l’Histoire, afin que personne ne puisse comprendre l’hérésie que représente la version de notre monde, ça tient de l’ironie tragique… Mais à Panem, elle n’a pas la même signification que l’on vienne des Districts ou du Capitole. Dans les Districts, la seule chose que la Corne distribue est la mort et une barbarie sans nom lors des Jeux, dont l’Abondance ne profite qu’aux plus entraînés… Ici, au Capitole, en revanche, nous jouissons effectivement d’une quantité illimitéé d’absolument tout, mais seulement grâce aux Districts asservis. Un jour, je l’espère, les Districts se soulèveront et briseront leur Corne ainsi que la nôtre par la même occasion. Pour l’instant, la ‘Corne d’Abondance pour nous tous’ n’est qu’un vaste mensonge, la promesse vide d’une unité qui n’existe que car les captifs sont forcés de vivre dans le même monde que leur maître.

Pendant toute cette mascarade, je retins alors les visages de toutes ces pauvres âmes, les inscrivant dans ma mémoire pour qu’elles ne se perdent pas dans les méandres de cette pathétique réécriture de l’histoire. Je fis mine d’applaudir et d’apprécier le spectacle afin de m’attirer les faveurs de mes pairs, puis je décidai de prendre la parole.

« Mes amis, mes très chers amis… Puis-je avoir votre attention, s’il vous plaît ? »

Leurs yeux se fixèrent sur moi, dans un silence de mort. Titania et Obéron croisèrent les bras, exprimant leur mécontentement de ne plus être le centre de l’attention. Je raclai alors ma gorge et repris.

« Bien. Comme vous le savez sans doute, nous fêtons cette année les vingt ans de la mort de feu mon père, et donc les vingt ans de ma carrière d’écrivain. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il a fortement participé à la hausse en popularité du gouvernement, avec ses divers romans biographiques et livres historiques, approuvés par notre Président Snow lui-même. Ainsi, en premier lieu, j’ai apporté ici un exemplaire de son dernier livre, Au sommet de Panem, que j’ai dédicacé, en votre honneur, Titania et Obéron, afin de vous remercier pour votre merveilleux accueil. »

Je sortis alors le livre de ma sacoche. Sous le nom du livre siégeait le nom de mon père, Dionysus Morningstar, auprès duquel j’avais apposé le mien. Je le tendis à la maîtresse de maison en la remerciant d’un geste de la tête.

« Oh, Orpheus ! Si tu savais comme ça nous fait plaisir ! Nous possédions déjà un exemplaire, mais celui-ci est d’autant plus spécial ! 

– C’est de bon cœur, Titania. Ce qui m’amène à mon deuxième point, chers amis. Je suis actuellement en train d’écrire mon prochain roman, une réécriture épique des précédents jeux. De vrais bijoux en matière de divertissement. Il s’appellera La Rétribution des Jours Sombres et remerciera les Districts de montrer patte blanche au Capitole pour se faire pardonner des Jours Sombres, tout en mettant en scène les deux précédentes gagnantes et leurs divertissantes victoires. J’en appelle donc à votre générosité afin de financer ce qui sera sûrement mon magnum opus. »

Je souris alors pleinement. Ces imbéciles avalent la propagande plus vite qu’ils n’avalent leur vomitif. Je savais donc qu’un beau discours les attraperait dans mes filets.

« Alors, vous aussi, rentrez dans l’histoire et faites partie de ceux qui ont participé à rendre notre Président Snow adoré encore plus grand et encore plus puissant. Faites partie de l’élite du Capitole ! Montrez aux Districts et aux autres habitants du Capitole que vous êtes les parangons de notre société ! »

Leurs yeux s’écarquillèrent. Comme toujours, la promesse de faire mieux qu’autrui et de surpasser les autres avait vaincu. Soudain, un cri quasiment unanime s’échappa de leur bouche. Au fil de la soirée, je récupérai donc les divers chèques et promesses d’en recevoir plus encore. Le plan avait fonctionné.

Après cette réception bien trop longue à mon goût, je décidai de rentrer à la maison. En passant le pas de la porte de mon appartement, j’enlevai immédiatement mes chaussures et m’assis à mon bureau. En poussant quelques feuilles, j’aperçus le manuscrit achevé de La Rétribution des Jours Sombres, et ajoutai alors le nom de ses contributeurs. Je pris ensuite ce torchon, que je posai dans le coin puis fouillai à nouveau mon bureau, jusqu’à trouver un second manuscrit. En le découvrant, je sentis une larme couler le long de ma joue. Je ne pus alors m’empêcher de sangloter silencieusement.

« Je… Je suis désolé, Père. Je suis désolé de n’avoir pu perpétuer votre œuvre aussi bien que vous. »

Je fermai les yeux et me rappelai une scène de mon enfance. Ma mère était un pur produit du Capitole et n’avait d’yeux que pour l’argent de Père. Lui, ne l’avait choisie qu’afin de m’avoir, moi. Le jour de mes 14 ans, elle était partie chez le chirurgien esthétique et me laissa seul avec Père. Ce dernier me tira dans son bureau et ferma la porte à clef. Père était un grand homme, de presque deux mètres, il m’avait toujours impressionné. Ses cheveux grisonnants atteignaient ses omoplates et sa barbe parfaitement taillée lui donnait un air presque sévère. À tout cela s’ajoutaient des yeux bleus qui pouvaient presque me transpercer quand ils étaient éclairés par la lumière de son bureau, protégés derrière ses petites lunettes rondes que j’avais toujours aimées. Les gens le considéraient toujours comme une personne austère, alors qu’il s’agissait pour moi du plus sage des hommes. Je l’aimais du plus profond de mon être. Ce jour-là, dans son regard irradiant la bienveillance, j’y décelai de la tristesse.

« Orpheus… Je pense qu’il est temps pour toi d’apprendre. Je comptais te le dire plus tôt mais… »

Il prit ma main et soupira longuement. Sa main tremblait doucement, ainsi que ses lèvres.

« …Il y a quelques mois de cela, j’ai reçu de mauvaises nouvelles de notre médecin. Je… Je n’ai plus longtemps à vivre. »

Sans un mot, je me mis alors à pleurer et pris Père dans mes bras. Toute ma vie, il avait été mon modèle, ma lumière dans les ténèbres de cette vie au Capitole que je n’avais jamais apprécié. Il me caressa les cheveux et embrassa mon front.

« Dans ma famille, il est coutume de transmettre ce savoir aux dix-huit ans de nos enfants, afin de nous assurer qu’il ne soit pas un produit du Capitole. Afin… Que ce savoir ne devienne pas une arme dangereuse entre les mains du gouvernement… Mais… Je ne pense pas être là, le jour de tes 18 ans, mon fils. Toutefois, je ne m’inquiète pas. J’ai toujours su que tu étais un penseur libre, mon digne successeur… »

Il sortit un manuscrit d’un tiroir fermé à clef et me le tendit. En première page, je pus y lire Mythologies du Monde et Leçons du Passé, par Fenrir. Je ne savais pas ce qu’était une mythologie, ni même qui était ce Fenrir.

« P-Père… Qui est Fenrir ? Pourquoi n’ai-je jamais vu ce livre à l’école ? 

– Car le Capitole contrôle et a toujours contrôlé le flux du savoir. L’histoire que l’on t’apprend n’est qu’un grotesque mensonge… Ce livre, ainsi que plein d’autres, sont ma réponse à cette insulte au statut sacré du savoir. »

Malgré la tristesse de mon père, je vis en lui une étincelle, plus brillante et étincelante que n’importe quelle étoile du ciel.

« Avant les Jours Sombres, avant les guerres… Notre monde possédait une Histoire riche… Avec un grand H. Nous communiquions avec des personnes vivant pourtant de l’autre côté de la planète, nous parlions une infinité de langues, nous apprenions de nos erreurs, ou non… Mais aujourd’hui, tout cela n’existe plus. Tout est un mensonge sous couvert d’unité par le gouvernement. 

– M-Mais… Pourquoi… Pourquoi le gouvernement nous ment ainsi ? Pour quoi faire ?

– Dans l’ancien monde, nous apprenions tant de choses à l’école. La science, l’histoire, la philosophie… Cela avait pour but de nous rendre intelligents, de nous aider à penser par nous-mêmes, à comprendre le monde qui nous entoure. Aujourd’hui, au-delà des savoirs purement pratiques, du par-cœur et d’une fausse histoire, l’école ne nous apprend plus rien… Comprends-tu pourquoi, Orpheus… ? »

Je me souviens encore m’être mis à réfléchir plus que jamais. Soudain, les pièces du puzzle se mirent à s’assembler. J’avais enfin compris.

« …Pour que l’on ne soit plus intelligents, pour ne plus pouvoir penser par nous-mêmes, pour ne plus comprendre le monde qui nous entoure.

– C’est parfait, Orpheus. Grâce à cela, les seules personnes pensant par elles-mêmes et comprenant le monde sont les puissants. Ainsi, elles ont le terrain parfait pour nous faire avaler une vision du monde qu’elles ont créée, sans nous laisser apercevoir ce qu’il y a plus loin. 

– Comment faites-vous, alors ? Pourquoi savez-vous cela, Père ? 

– Car j’ai l’insigne honneur d’être un Morningstar, tout comme toi, mon fils. Nous nous transmettons ce savoir défendu depuis la nuit des temps, afin de préserver l’Histoire, la vraie… Je veux pouvoir te transmettre tout cela avant que… Que cela ne soit plus possible. »

J’avais alors compris toute l’étendue de la tristesse de mon père. Il était un gardien du savoir, comme son père avant lui. Il avait sans doute voulu attendre que je sois en âge de lui succéder, mais la maladie l’a rattrapé. Il n’eut donc aucun autre choix que de tout me transmettre avant le grand départ. Avant de commencer à tout m’apprendre, ce jour-là, il me serra fort dans ses bras puis posa ses deux mains sur mes épaules.

« Sais-tu pourquoi tu t’appelles ainsi, Orpheus ?

– Non, Père…

– Orpheus… Prometheus… Morningstar. Le jour de ta naissance, ta mère voulait absolument t’appeler Nero… Mais j’ai bataillé pour pouvoir choisir ton nom. Tu n’avais pas hérité de mes yeux, mais de ceux de ta mère. Avec ses yeux bruns, c’était couru d’avance. Toutefois… Quand tu as ouvert les yeux et que j’ai vu la lumière les pénétrer, j’y ai vu un magnifique reflet doré, un éclat d’espoir et d’intelligence. Alors je t’ai nommé Orpheus, comme le héros de la mythologie grecque, un grand poète qui s’est rebellé contre la mort elle-même… Et Prometheus, comme un géant de cette même mythologie, qui a défié les dieux pour apporter la connaissance aux mortels. C’est comme ça que je t’ai toujours considéré, mon fils… Comme ma flamme d’espoir pour ce monde. »

Même si ce jour-là, je n’eus pas l’occasion de voir mon visage, je me souvenais encore la sensation d’un grand sourire et d’une incommensurable fierté monter en moi. J’avais toujours admiré mon père, ce grand sage, calme et d’une intelligence extrême, sans pour autant me croire capable de ne serait-ce que l’égaler. Voilà qu’il me considérait comme sa flamme d’espoir.

« Vous… Vous m’expliquerez plus en détail qui étaient ces héros et ces dieux, n’est-ce-pas, Père ?

– Avec grand plaisir, Orpheus… Mais avant de commencer ton apprentissage… »

Il déposa le livre de son tiroir dans mes mains et l’ouvrit à diverses pages. Je pus lire à propos de la mythologie grecque, égyptienne ou nordique, et aussi diverses guerres qui se seraient déroulées il y a longtemps, où divers dirigeants me faisaient penser au Président Snow.

« …Tu m’avais demandé qui était ce fameux Fenrir… Eh bien… C’est moi, Orpheus. Alors que mes ancêtres contaient leur savoir,  moi, j’ai décidé d’écrire et de diffuser clandestinement ces ouvrages dans les Districts. Afin de leur donner de quoi… Embraser les flammes de la rébellion, leur donner espoir et courage… Qu’un jour, tout cela cessera. Je voulais aussi leur donner de quoi rêver, de vivre à travers autre chose que le contrôle total du Capitole. »

Ce jour-là, j’appris donc que mon père gagnait en argent et crédibilité grâce à ses livres de propagande pour le gouvernement, afin de pouvoir écrire et faire rêver les peuples des colonies. J’étais si fier de lui. Pendant les années suivantes, il m’apprit et me fit lire tant de choses sur le monde. Il m’apprit tout ce qu’il savait. En parallèle, ma mère, elle, devint de plus en plus distante en voyant Père dépérir. Il n’était plus ‘présentable’ pour ces bonnes gens du Capitole. Cette distance trouva son apogée quelques mois avant le décès de Père quand elle partit pour de bon et ne revint jamais. J’ai donc passé ces derniers mois à prendre soin de Père, tout en lui promettant de rester sa flamme d’espoir, jusqu’à mon dernier souffle. Le jour de sa mort, peu de monde était venu lui rendre hommage. Au Capitole, la famille et les amis ne signifient rien. Mais moi, j’étais là, pour toujours. Ce jour-là, je pris la relève de Père et commençai à écrire, écrire jusqu’à me bloquer les poignets, écrire jusqu’à m’effondrer de fatigue.

Quelques années plus tard, j’appris le décès de ma mère, morte de déshydratation après une soirée mondaine, en ayant abusé d’alcool et de vomitif. J’ai laissé à ses nouveaux amis et sa nouvelle famille le soin de ne pas venir à son enterrement. En ce qui me concernait, tout mon respect était parti avec elle le jour de son départ, et toutes mes larmes le jour de celui de Père.

Je secouai la tête et me replongeai dans le présent. J’essuyai alors mes larmes et fixai le second manuscrit. La Boîte de Pandore, ou le Mythe de l’Espoir par Fenrir. La vérité était cruelle. J’avais l’impression d’avoir déçu Père. Depuis que j’ai repris sa mission, le monde n’avait pas changé. De pauvres femmes comme Annie Cresta ressortaient toujours traumatisées de l’arène, d’autres comme Johanna Mason n’ont eu le choix de développer des techniques brutales de guerre afin de survivre… Tout ça à un âge tout bonnement indécent ! Ne parlons même pas des innombrables morts, tous des enfants ! J’osais écrire sur l’espoir, la philosophie, le savoir… Alors que mon écriture n’était qu’un coup de fusil dans l’eau. J’avais non seulement sali l’honneur de Père, mais le nom de Fenrir que j’avais hérité. J’avais osé écrire cet ouvrage afin de redonner espoir aux Districts, incapable d’y croire moi-même.

Après de longues minutes à maudire mon existence et à me sentir impuissant, je décidai de me lever et de regarder par la fenêtre. J’y aperçus alors la lune, belle et pâle, siégeant dans le ciel. En la fixant, je sentis mes yeux lentement se fermer de fatigue. Alors que j’avais les yeux finalement clos, j’aurais juré entendre la voix de Père.

« Tu sais pourquoi ‘Fenrir’, Orpheus ? Allez, je t’ai raconté l’histoire tant de fois, tu dois avoir deviné maintenant.

– Car c’est la libération du loup Fenrir qui annonce le début du Ragnarök, et c’est même lui qui tue Odin ! »

J’eus alors brièvement l’image de Père me sourire et me faire une grimace, tout en m’ébouriffant les cheveux.

« Oui, le grand méchant Odin, le dirigeant despotique avec sa barbe blanche… Ça te rappelle quelqu’un ? »

Un rire échappa alors de mes lèvres et mes yeux s’ouvrirent soudain. Père m’avait maintes fois raconté l’histoire du Ragnarök chez les Nordiques… Le ‘Crépuscule des Dieux’ permettant ensuite au monde de renaître, sans être sous la coupe d’Odin. C’est pour cela qu’il avait choisi Fenrir. Il pensait que ses livres allaient inspirer les gens pour créer un monde sans Snow, un jour.

« Tu sais, Orpheus… Avant le Ragnarök, avant que le monde renaisse… Les hommes et les différents peuples n’eurent pas le choix de vivre le Fimbulvetr, un hiver sans fin, sans pitié. Pour tout le monde sauf les dieux, l’espoir de la salvation n’était même pas permis. Après tout… La plupart d’entre eux ne savaient pas que cet hiver allait avoir une fin.

– C’est… C’est triste pour les hommes, non ?

– C’est là toute la beauté de ce mythe, mon fils. Même si le monde paraît de plus en plus invivable, même si tu penses que toutes les actions héroïques du monde ne sont à peine qu’un petit feu de bois dans un hiver infini… Un jour viendra où tout ceux qui ont survécu à ce cruel hiver et sa neige écrasante, tout ceux qui ont persévéré par détermination ou par espoir… Tout ceux-là verront la neige fondre et le soleil revenir. Crois-moi, Orpheus. L’espoir n’est pas qu’une illusion, c’est ce qui permet aux rêves des hommes de les réchauffer, en attendant le jour où ils deviendront réalité. »

Père avait toujours été là pour me remonter le moral. Il n’a jamais été déçu de moi. Je ne pouvais pas laisser cette journée changer cela. Je courus vers mon bureau et broyai sans regret le manuscrit de La Boîte de Pandore, ou le Mythe de l’Espoir. Malgré mes bonnes intentions, j’avais laissé mon pessimisme ternir mon ouvrage. Il n’en était pas question, ni pour Père, ni pour le nom de Fenrir. Je pris alors en main mon fidèle stylo, une feuille de papier vierge et notai fièrement en en-tête : Ragnarök, la Fin de l’Hiver, par Fenrir.


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