Watashi o Oboeteite

Chapitre 4 : Watashi de wa Nai Kioku

3690 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 14/08/2026 11:40

Chapitre 4 - Watashi de wa Nai Kioku

(Une mémoire qui n’est pas la mienne)




Cette nuit-là, je ne rêvai pas du train céleste. Je rêvai d’une ville.

Dès les premières secondes, le doute s'imposa : quelque chose clochait. Sans que je puisse me l'expliquer. Après tout, la logique d'un rêve ne s'encombre d'aucune règle. On peut y marcher au plafond, respirer sous l'eau ou converser avec un être à trois têtes sans sourciller. Ce n'est qu'une fois éveillé que l'esprit réalise l'absurdité du tableau et s'étonne qu'aucun voyant rouge ne se soit allumé.

Mais cette fois, c’était différent. Parce que je savais que je rêvais. Et surtout… je connaissais cet endroit.

Je me trouvais au cœur d’une vaste avenue pavée de pierres claires, entourée d’édifices inédits. Élevés et majestueux, leurs murs de roche immaculée laissaient deviner de fines veines d'argent qui scintillaient sous la lumière. De splendides balcons sculptés laissaient courir des plantes suspendues aux teintes bleutées. Au-dessus de moi, des passerelles en arche reliaient les immeubles, traçant de délicats ponts aériens dans le ciel.

Plus loin, une immense tour dominait la ligne d'horizon. Son sommet était constitué de plusieurs anneaux métalliques complexes qui tournaient lentement autour d’une sphère lumineuse d'un bleu boréal.

Je levai les yeux. Deux lunes immenses et pâles occupaient le ciel nocturne.

Je restai immobile. Vespera n’avait qu’une seule lune, un caillou gris et terne. Je le savais. Évidemment que je le savais. J’y avais vécu toute ma vie.

Alors, où étais-je ?

Je baissai les yeux vers mes mains. Elles étaient les miennes. Enfin… je crois. Je les tournai, les observant sous la clarté lunaire. Mes doigts semblaient légèrement plus fins, la peau plus douce. Une petite marque linéaire traversait la deuxième phalange de mon index gauche.

Je fronçai les sourcils. Je n’avais pas cette cicatrice. Je touchai mon doigt du pouce. La marque était pourtant bien là, légèrement en relief.

« Qu’est-ce que… »

Ma voix fut aussitôt engloutie par le tumulte de la ville. Je relevai brusquement la tête.

Des gens circulaient autour de moi. Des dizaines, peut-être des centaines de citadins pressés, vêtus de longues tuniques ajustées et de manteaux sombres. Mais je ne distinguais aucun visage. Chaque fois que j’essayais d’en fixer un, les traits devenaient flous, indistincts, comme si mon esprit refusait d'enregistrer leurs expressions ou que leurs visages s'effaçaient sous une eau agitée.

Je tournai sur moi-même au milieu du flux indifférent.

« Hé ! »

Personne ne réagit.

« Excusez-moi ! »

Une silhouette élancée passa si près de moi que je tendis la main pour attraper son bras. Mes doigts traversèrent son tissu et son corps comme s'il n'était fait que de fumée. Je reculai brutalement, le cœur battant à toute vitesse.

« D’accord… »

Mon cœur accéléra. C’était définitivement un rêve.

Ça aurait dû me rassurer. Ce ne fut pas le cas.

Je regardai de nouveau autour de moi. Je connaissais cette avenue. La certitude s’imposa sans prévenir, brutale, viscérale. Je savais qu’en continuant tout droit, j’atteindrais une grande place circulaire ornée d'une fontaine à trois niveaux. À gauche, trois rues plus loin, se trouvait un marché couvert sous une verrière. À droite, une haute bibliothèque aux portes de bronze.

Et derrière moi…

Je me retournai. Un escalier de pierre encastré descendait entre deux bâtiments étroits. Je savais où il menait. Vers un canal.

Je m’avançai doucement vers la première marche. À chaque pas, une certitude troublante s'imposait : je ne découvrais pas cet endroit, j’y revenais après une éternité.

Je descendis. Dix-sept marches. Je le savais avant même de les compter.

Une. Deux. Trois.

Je continuai d'égrener les degrés sous mes pas.

Quatorze. Quinze. Seize. Dix-sept.

Je m’arrêtai. Mon souffle se bloqua au fond de ma gorge.

« Non… »

Au bas des marches, le décor prenait forme. Un canal étroit glissait entre les édifices, déroulant une eau sombre et paisible où miroitait la clarté des lanternes de cristal. Un peu plus loin, une passerelle en fer forgé enjambait doucement le cours d'eau.

Je savais qu’elle grinçait. Je ne l’avais jamais empruntée de ma vie. Mais je savais qu’elle grinçait.

Je m’avançai d'un pas hésitant.

Premier pas sur le bois du pont. Rien. Deuxième pas. Troisième.

Criiiic.

Je me figeai, les cheveux dressés sur la nuque. Une sensation glaciale descendit le long de ma colonne vertébrale.

« Comment je savais ça ? »

Personne ne répondit. Évidemment.

Je continuai malgré moi, poussée par une force invisible. De l’autre côté du canal, je pris à droite, puis immédiatement à gauche dans un dédale d'ruelles pavées. Je n’hésitais plus. Mes pieds connaissaient le chemin avant que mon cerveau ne formule le trajet. C’était peut-être ça le plus terrifiant : je ne choisissais pas mon itinéraire, je me contentais de le reconnaître.

Une petite rue. Une arche sculptée de motifs floraux. Une cour intérieure paisible avec un arbre immense dressé au centre. Ses feuilles n'étaient pas vertes, mais d'un blanc argenté qui captait la lumière des lunes.

Je m’arrêtai net. Quelque chose se serra péniblement dans ma poitrine. Je connaissais cet arbre. Je savais que l’une de ses branches principales courait suffisamment bas pour qu'on puisse y grimper facilement. Je savais qu’en été, si cette planète avait seulement des saisons comparables à celles de Vespera, de petites fleurs violettes très odorantes apparaissaient entre ses feuilles. Je savais qu’il existait une cavité naturelle dans le bois creux de son tronc.

Et qu’à l’intérieur…

Je m’approchai à pas lents.

« Non. »

Je ne voulais pas vérifier. Je refusais d'avoir confirmation. Mais mon bras se leva tout seul. Je glissai mes doigts dans la cavité sombre du tronc. Quelque chose de froid et de métallique toucha ma peau.

Je retirai ma main. Une petite pièce métallique reposait au creux de ma paume. Elle était ronde, usée sur les bords, gravée d'une étoile à huit branches en son centre.

Je la fixai. Mon cœur se mit à battre la chamade. Je connaissais cet objet. Cette fois, aucun souvenir précis ne vint éclairer la certitude. Seulement une émotion pure, subite. Quelque chose de chaud, de tendre, et d'une tristesse déchirante.

« À qui est-ce ? » chuchotai-je, la voix tremblante.

L’image bascula brutalement. Le décor se disloqua.

Je ne me trouvais plus près de l’arbre blanc. J’étais ailleurs.

Une chambre. Je reconnus immédiatement cette atmosphère : la même sensation que lorsque j’essayais de fouiller dans les méandres de mon enfance. Des murs clairs, une fenêtre haute, un lit étroit. Mais ce n’était pas la chambre sommaire de mes souvenirs de Vespera. Celle-ci était plus vaste, plus chaleureuse. Des livres reliés étaient empilés un peu partout sur le sol. Une veste en cuir souple était jetée sur le dossier d'une chaise. Un petit appareil électronique inconnu clignotait doucement sur un bureau en bois sombre.

Et près du mur…

Je cessai complètement de respirer.

Une valise noire. Ma valise noire.

« Non… »

Je m’en approchai à pas feutrés. Dans ce décor, elle semblait moins abîmée. Son revêtement synthétique était presque neuf, brillant sous la lumière filtrée. Aucune longue rayure ne balayait le côté gauche près de la poignée. Le fermoir gauche était intact, brillant d'un éclat argenté.

Je tendis la main, le doigt tremblant, pour toucher la poignée.

Je n’eus pas le temps d'y parvenir. Une voix claire résonna derrière moi, venant du couloir :

« Tu vas encore être en retard. »

Je me retournai en sursaut. Dans l'encadrement de la porte se découpait une silhouette aux traits noyés de clarté. Mon corps, pourtant, la reconnut avant mon esprit : un élan mêlé d'affection et de panique vint me serrer la poitrine.

« Attends ! »

La silhouette s'effaça en reculant dans le couloir.

« Attends ! » criai-je en m'élançant.

Le couloir s'étira devant moi. Je courus sur les dalles de bois clair, suivant la trace de la silhouette.

« Qui es-tu ? »

Aucune réponse.

« Attends ! »

Elle tourna au bout du couloir. Je franchis le coin à toute vitesse… et me retrouvai de nouveau en pleine ville.

Mais cette fois, quelque chose avait profondément changé.

Il n’y avait plus personne. Les rues étaient désertes. Plus une seule silhouette floue, plus un seul bruit de pas. Un silence absolu et pesant enveloppait la cité de pierre blanche.

Je ralentis, le souffle court.

« Hé ? »

Silence. Même les lanternes de cristal semblaient faiblir, leur clarté déclinant vers un gris terne. Je regardai les bâtiments : les fenêtres étaient désormais sombres, éteintes.

Le ciel aussi avait changé. Les deux lunes étaient toujours là, immobiles, mais au-dessus d'elles, les étoiles… Je fronçai les sourcils. Certaines étoiles disparaissaient. Une à une. Pas comme des lumières qui s’éteignaient progressivement : elles étaient là, scintillantes, puis l'instant d'après, il n'y avait plus que du vide noir.

Je reculai d'un pas. Une terreur viscérale monta dans ma poitrine. Pas la peur panique d'une situation inconnue, non : une peur ancienne, lourde, oubliée. Une peur que mon corps et mes os connaissaient déjà par cœur.

Je baissai les yeux. La petite pièce métallique à l'étoile était toujours serrée au creux de ma main. Je la pressai à m'en faire mal.

Puis j’entendis un son. Un cri. Un hurlement d'effroi, très loin vers le centre-ville.

Je me retournai.

« Qu’est-ce que… »

Un deuxième cri retentit, puis un troisième, étouffés par la distance. La sphère lumineuse au sommet de la tour centrale vacilla. Les anneaux métalliques s’arrêtèrent net de tourner.

Je savais ce qui allait arriver. Cette certitude fut la plus effroyable de toutes. Je ne pouvais pas l'expliquer avec des mots, mais une partie de moi connaissait déjà la suite de la scène.

« Non… »

Je reculai. Une vague blanche apparut tout au bout de l’avenue. Pas une vague de lumière ou de neige. Du blanc. Un blanc pur, absolu, vide de toute matière.

Il avançait à une vitesse constante, dévorant le décor. Les bâtiments qu’il touchait ne s’effondraient pas, ne brûlaient pas : ils disparaissaient. Une façade sculptée, une fenêtre, une rue entière… effacées. Plus rien derrière. Juste le néant.

Je voulus faire demi-tour, courir, m'enfuir. Mes jambes refusèrent de m'obéir, clouées au sol par une paralysie glaciale.

Soudain, une voix déchira le silence, hurlant mon nom depuis la vague de néant :

« Selyne ! »

Mon cœur s’arrêta net. Une silhouette désespérée courait vers moi à travers la rue qui s'effaçait. Je ne distinguais toujours pas son visage.

« Selyne ! »

Je tendis la main en avant, les larmes aux yeux. Le blanc atteignit le milieu de l'avenue.

« Attends ! »

La silhouette disparut. Pas engloutie, pas détruite dans la douleur : elle fut simplement… effacée. Comme si personne n’avait jamais couru vers moi. Comme si elle n'avait jamais existé.

« NON ! »

Je me réveillai d'un coup.

Je me redressai d'un bond dans mon lit. Le souffle court et la poitrine compressée par des battements affolés, je restai figée. Pendant quelques secondes terrifiantes, tout repère m'échappa.

Je balayai la pièce du regard. Ma chambre. Les murs de béton nu. Vespera. Les rideaux élimés. Le petit bureau encombré. Mes vêtements de la veille abandonnés sur une chaise.

Et ma valise noire. Elle était posée droite contre le mur, exactement là où je l’avais laissée avant de m'endormir.

Je passai une main tremblante sur mon visage moite de sueur.

« Un rêve, » chuchotai-je, la voix enrouée. « C’était juste un rêve. »

Je restai assise au milieu de mes draps, attendant que le tambourinement dans ma poitrine se calme. Ça ne marcha pas. La ville de pierre blanche était toujours là, imprimée au fer rouge derrière mes paupières. Je voyais encore la géométrie exacte des rues, la haute tour brisée, les deux lunes, l’arbre aux feuilles d'argent, la chambre lumineuse, la valise intacte… le blanc. Et cette voix terrifiée. Selyne.

Je ramenai mes genoux contre ma poitrine et y posai mon menton. Ce n’était pas la première fois que je rêvais d’un endroit inconnu. Le train aux fenêtres panoramiques traversant l'espace revenait régulièrement dans mon sommeil depuis des années. Mais les rêves du train étaient différents : flous, poétiques, changeants. Au réveil, leurs contours s'évaporaient presque aussitôt.

Cette ville… c'était autre chose. Je pouvais encore sentir la texture de la pierre sous mes semelles. Je connaissais le nombre exact de marches menant au canal. Dix-sept. Je connaissais l’emplacement précis de la bibliothèque. Je savais comment rejoindre la grande place. Je savais où poussait l’arbre.

Je me levai brusquement. Il fallait que j’arrête. Il fallait que je boive un verre d'eau, que je me recouche et que je chasse ces absurdités de ma tête.

Je fis deux pas vers le coin cuisine. Puis je m’arrêtai. Mon regard fut irrésistiblement attiré par mon bureau. Un carnet de notes à la couverture cornée y était posé à côté d'un crayon à papier.

Je le fixai. Mauvaise idée. Très mauvaise idée.

Je m’assis quand même sur la chaise en bois. J’ouvris le carnet à une page blanche. Je pris le crayon entre mes doigts encore engourdis, la pointe suspendue au-dessus du papier.

« Très bien, » murmurai-je pour me prouver que ce n'était rien. « Juste ce dont je me souviens. »

Je traçai une première ligne droite. L’avenue principale. Puis le cercle de la place. Trois lignes obliques : les trois rues. Le carré du marché couvert. Le rectangle de la bibliothèque. Je dessinai l’escalier. Dix-sept marches. Le trait fin du canal. La passerelle. La rue sinueuse. L’arche. La cour carrée. Le cercle de l’arbre blanc.

Je ne m'arrêtai pas là. Ma main continua de courir sur le papier avec une précision mécanique. Une rue que je n’avais même pas empruntée dans mon rêve prit forme sous la mine de graphite.

Ma main s'immobilisa d'un coup. Je la regardai, stupéfaite. Pourquoi venais-je de dessiner ce détour ?

Je fermai les yeux. Je le savais. Cette rue rejoignait un quartier résidentiel à l'ouest.

Je rouvris les yeux.

« Non… »

Je posai violemment le crayon. Je regardai le plan. Il était déjà beaucoup trop détaillé. Je n’avais pas vu la moitié de ces rues dans mon cauchemar. Pourtant, je savais qu’elles étaient là.

Je repris le crayon. Une partie de moi me hurlait d’arrêter cette folie, l’autre avait un besoin vital de savoir jusqu’où mon esprit pouvait aller.

Je dessinai. Encore. Encore. Les artères, les ruelles, les passages couverts apparaissaient sous ma main avec une facilité terrifiante. Je connaissais les intersections, les angles des bâtiments, les petites places secondaires. Je dessinai même la ligne courbe d'un second canal traversant le quartier nord. Je n’y étais pourtant jamais allée.

Une heure plus tard, la mine du crayon s'écrasa sur le papier. Je le reposai, les doigts tachés de graphite.

Je contemplai le carnet. Une ville entière occupait les deux pages ouvertes. Pas un croquis approximatif, pas une esquisse de rêve : un plan d'urbanisme.

Je me levai si précipitamment que la chaise bascula en arrière dans un claquement sec.

« Non ! »

Je reculai jusqu'au lit. Le carnet resta grand ouvert sur le bureau.

Je regardai mes mains tremblantes. Hier, elles avaient su exécuter des clés de combat parfaites sans que je sache pourquoi. Cette nuit, elles venaient de cartographier une cité extraterrestre que je n’avais théoriquement jamais visitée.

Je tournai lentement la tête vers la valise noire. Elle était toujours là, paisible, adossée au mur.

Je m’approchai. Je la ramassai par la poignée et la posai à plat sur mon lit. J’actionnai les fermoirs. Cette fois, le fermoir gauche céda sans la moindre résistance, dans un clic parfait.

Je soulevai le couvercle. Vide. Toujours vide.

Je fixai la doublure sombre. Dans le rêve, elle était là. Dans cette chambre inconnue aux murs clairs. Plus neuve, plus brillante. Mais c’était bel et bien elle. J’en aurais mis ma main au feu.

« Comment ? » chuchotai-je en passant mes doigts sur le rebord du bagage.

Une idée folle me traversa l'esprit. Je la rejetai immédiatement avec colère. Non. Les rêves mélangeaient les éléments du quotidien. Mon cerveau connaissait ma valise, il l’avait tout simplement intégrée dans un décor imaginaire façonné par mon inconscient. C’était logique. C’était scientifique. C’était infiniment plus rassurant que n'importe quelle autre alternative.

Je refermai brutalement le couvercle.

Mais mon regard fut de nouveau aimanté par le carnet. Impossible de détacher mes yeux de ces pages dessiner. Finalement, comme hypnotisée, je retournai au bureau. Je redressai la chaise et m'assis.

En bas de la carte, dans le coin droit de la page, il restait un espace vierge. Sans que je comprenne pourquoi, j'y posai la pointe du crayon. Ma main bougea d'elle-même, traçant un symbole d'un trait ferme : un cercle parfait traversé par trois lignes parallèles inclinées.

Je m’arrêtai, le souffle court. Je ne connaissais pas ce symbole. Pourtant, je venais de le dessiner de mémoire.

En dessous du pictogramme, mes doigts tracèrent une suite de caractères géométriques. Puis je me figeai complètement.

Ce n’était pas une langue que je connaissais. Ce n'était ni l'alphabet commun de Vespera, ni du haut-spatial. Les caractères étaient anguleux, élégants, totalement étrangers.

Le crayon me glissa des mains.

« Mais… c’est quoi, ça ? »

Je fixai les signes sur le papier. Je ne pouvais pas les lire syllabe par syllabe. Et pourtant… je savais ce qu’ils signifiaient. Cette certitude immédiate, inexplicable, me donna une nausée affreuse.

« Ce qui a été effacé subsiste dans l'ombre. »

Je pris une feuille de papier vierge et la plaçai précipitamment sur le plan pour le masquer. Comme si cesser de le voir allait faire disparaître la réalité de ce qui venait de se produire.

Ça ne marcha pas, évidemment.

Je restai assise de longues minutes dans le silence glacial de ma chambre. Puis je jetai un coup d'œil par la fenêtre. Le ciel de Vespera commençait à peine à virer au violet terne. Le soleil ne serait pas levé avant une heure. Dormir était désormais impossible.

Je repris le carnet. Enlevant la feuille vierge, je contemplai le plan une dernière fois.

Je connaissais cette ville. C’était impossible, mais c'était un fait. Je savais comment aller de la grande place au canal. Je savais quel pont grinçait sous les pas. Je savais où poussait cet arbre aux feuilles d'argent. Je savais qu’une chambre, quelque part dans l'univers, avait abrité cette même valise noire.Et j’avais entendu quelqu’un crier mon prénom avant que le monde ne s'efface.

Je refermai le carnet d'un geste sec.

D'abord, l'hôpital de ma naissance effacé des archives. Puis, ces réflexes martiaux surgis de nulle part. Maintenant, la géographie exacte d'une cité perdue sous deux lunes. L'engrenage s'accélérait, et je perdais pied.

Je fixai la valise noire posée sur le lit.

« D’accord, » dis-je d'une voix haute mais tremblante dans le silence de la pièce. « Là, ça commence vraiment à faire beaucoup. »

Je glissai le carnet sous mon oreiller. Une certitude s'imposait : pas question de jeter ce croquis. Rêve, mémoire enfouie ou pure démence, peu importait. Je ne pouvais plus faire la sourde oreille. Après le mensonge de ma naissance et cette valise tombée de nulle part, je n'avais plus le luxe de fermer les yeux sur l'impossible.

Je m’approchai de la fenêtre. Au-dehors, Vespera s’éveillait lentement dans son tumulte habituel. Les premières navettes de fret traversaient le ciel lourd, leurs réacteurs traçant des lignes rouges dans la brume.

Je regardai les bâtiments industriels familiers, les rues sales que j'arpentais chaque jour. Ma ville. Du moins, celle qui était censée l’être.

Et pour la première fois de ma vie, une pensée s'imposa à moi, plus terrifiante que toutes les autres réunies : dans mon rêve, je n’avais pas eu l’impression de découvrir cette cité de pierre blanche.

J’avais eu l’impression de rentrer chez moi.

Je serrai mes bras contre ma poitrine. Si cet endroit existait réellement quelque part au milieu des étoiles… alors je devais le trouver. Parce que je commençais gravement à me demander si les dix-sept années de souvenirs que je possédais sur Vespera étaient réellement les miens.

Et si ce n’était pas le cas… je voulais savoir à qui appartenait la vie que je venais de rêver.

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