Le Prix à Payer : Fin Alternative

Chapitre 4 : Le Poids des Choix

13731 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 25/09/2026 15:14

L'agitation de la fin d'après-midi enveloppait les rues du cinquième arrondissement lorsque la porte du studio s'ouvrit doucement. Pour Darius, quitter l'enceinte de Saint-Julien-le-Pauvre relevait de l'exception. Ses devoirs de prêtre, joints à la charge invisible de sa longue existence d'immortel et à la protection du lieu saint, le retenaient presque toujours captif de son sanctuaire. Mais aujourd'hui, il avait fait le déplacement.

Il franchit le seuil et s'immobilisa un instant, embrassant du regard l'espace restreint. C'était un petit studio sous les toits, meublé avec une rigueur toute fonctionnelle mais baigné d'une lumière chaleureuse. Ses pas résonnèrent doucement sur le parquet alors qu'il s'avançait vers un coin de la pièce où trônait un bureau de bois clair, supportant un écran beige, un clavier et une unité centrale ronronnante, cette technologie qu'il regardait toujours avec un mélange de curiosité et de perplexité bienveillante.

Il s'attarda un moment sur l'espace, puis se tourna vers Marie, un sourire discret effleurant ses lèvres.

— C’est... remarquablement compact, murmura-t-il d'une voix caressante, empreinte d'une pointe d'amusement. Je crois que c'est encore plus réduit que les pièces les plus exigües où nous avons pu vivre au cours des siècles passés.

L'immortelle, qui s'affairait près de la kitchenette pour faire chauffer de l'eau, leva les yeux vers lui et laissa échapper un petit rire.

— C'est le signe des temps, Darius, répliqua-t-elle avec une pointe d'ironie tendre. La population grossit de manière exponentielle, et par défaut, les espaces disponibles pour vivre se réduisent comme peau de chagrin. Il faut bien apprendre à se serrer.

Elle revint vers lui, portant deux tasses fumantes dont la vapeur embaumait l'air de notes légères. Elle lui tendit l'une d'elles, et s'installa à côté de lui sur le petit canapé en tissu qui faisait face à la fenêtre ouverte sur les toits parisiens. Dans ce refuge minuscule, loin du monde et des tempêtes qui menaçaient de les emporter, le temps semblait suspendu.

Darius posa sa tasse sur la table basse, la regardant un instant avec une attention absorbée, comme si chaque détail de ce visage et de ce moment méritait d'être gravé en lui.

— C'est étrange, reprit-il à voix basse, presque pour lui-même, de te savoir ici, dans ce décor si moderne, si éphémère. Presque trop facile à quitter.

Marie tourna la tête vers lui, son regard plongeant dans le sien avec une intensité douce.

— Rien de ce qui compte vraiment n'est éphémère, murmura-t-elle en posant sa main libre sur son avant-bras. Le reste... ce n'est que de la poussière et des décors de passage.


*


La journée était déjà bien avancée quand Marie frappa à la porte de Soleman. Son antre parisien reflétait à l'image de son esprit un savant mariage entre les époques : des étagères chargées de vieux livres et d'instruments scientifiques anciens côtoyaient des meubles intemporels, robustes et confortables.

Ce dernier ouvrit presque aussitôt, l'accueillant sans une once de surprise. Il s'effaça pour la laisser entrer et referma la porte derrière elle.

— Tu as l'air d'une femme qui vient de déclarer la guerre, constata-t-il simplement en l'invitant d'un geste à s'asseoir sur le canapé.

Marie ne prit même pas la peine de s'attarder sur les politesses. Elle savait pertinemment que sa démarche constituait une entorse morale absolue à tout ce que Darius incarnait, à tout ce qu'il aurait approuvé. Mais elle n'avait plus de temps à perdre avec la conscience irréprochable des saints.

Elle avait longuement hésité, refoulant cette idée à plusieurs reprises avant d'admettre qu'elle n'avait pas le choix. Retrouver Methos, c'était replonger dans des sables mouvants émotionnels. Elle l'avait aimé, profondément, et maintenant elle s'apprêtait à croiser un homme qui ne se souvenait de rien, un étranger portant les traits de celui qu'elle avait quitté il n'y a pas si longtemps. L'idée même de cette confrontation la pétrifiait, mêlant une sourde douleur au vertige du voyage temporel. Pourtant, face à ce qui menaçait de tout emporter, elle ne voyait pas d'autre issue.

— J'ai besoin de ton aide, Soleman. Je voudrais entrer en contact avec Methos. Il faut que je sache comment approcher l'organisation des Guetteurs, et surtout que je parvienne à localiser un jeune homme bien précis.

— Quel jeune homme ?

— Celui qui va tuer Darius, et dont les actes mèneront à la divulgation de notre secret et à la traque de notre espèce.

Soleman ne broncha pas. Il croisa les bras sur sa poitrine, bascula légèrement en arrière dans son fauteuil, et l'analysa un long moment, pesant le poids de chaque mot. Son regard s'assombrit, mesurant la terrible gravité des enjeux qu'elle venait de mettre sur la table.

— Methos, répéta-t-il d'un ton neutre. C'est un homme qui n'accorde sa confiance qu'à très peu de monde, et encore moins à ceux qui débarquent avec des listes de noms.

Il marqua une pause, plissant subtilement les yeux tandis qu'une intuition le traversait, s'étonnant presque qu'elle cherche à passer par lui pour atteindre son ami.

— Mais... tu n'as jamais croisé sa route ?

— Si, répondit-elle doucement, mais pas dans cette temporalité.

— C'est de là que tu tiens le fait qu'il ait intégré les Guetteurs ? s'enquit-il.

Marie acquiesça d'un bref signe de tête. Soleman secoua alors doucement les épaules, prenant un air plus grave.

— Tu devrais savoir qu'il traverse une période délicate. Il a perdu Alexa il y a peu de temps. Je ne suis même pas sûr qu'il fasse encore activement partie des Guetteurs en ce moment.

— Tu ne connais pas personnellement un autre Guetteur qui pourrait m'aider à la place ? demanda-t-elle avec une pointe d'espoir désabusé.

— Non. S'il te faut des accès aux strates les plus profondes de leur organisation, c'est bien vers lui qu'il faut te tourner.

— S'il le faut, alors je ferai avec sa peine, lâcha Marie dans un soupir résigné.

Soleman savait que Darius l'aurait suppliée de renoncer. Mais il constata surtout qu'elle s'était enfin décidée à passer à l'action. Au fond de lui, voir son amie reprendre les rênes de son destin pour briser la fatalité n'avait rien d'une surprise ; c'était presque un soulagement.

— Eh bien, allons-y, finit-il par céder dans un demi-sourire. Je vais voir ce que je peux faire pour organiser cette rencontre.


*


L'appartement de Soleman baignait dans une lumière tamisée de fin de journée. Installés près de la grande table basse chargée de livres, les deux immortels devisaient de tout et de rien, prolongeant ces discussions amicales qu'ils avaient coutume d'entretenir à travers les siècles.

— Tu deviens casanier, remarquait Methos en faisant tourner sa canette de bière entre ses doigts avec une désinvolture feinte. Bientôt, tu finiras par te mettre à l'apiculture ou à collectionner les timbres.

— Disons que j'apprécie la quiétude des endroits stables, répliqua l'autre dans un sourire en coin, avant de se figer légèrement.

Une vibration familière venait de traverser l'espace, subtile mais distincte. Methos redressa instantanément la tête, l'expression soudain sur ses gardes, les yeux fixés sur la porte d'entrée. Une signature qu'il ne connaissait pas.

— Quelqu'un arrive, constata-t-il à voix basse.

— Ne t'en fais pas, répondit Soleman avec un calme olympien. C'est une amie. Je lui ai demandé de passer.

Methos pinça les lèvres, suspicieux, et lança un regard interrogateur à son ami, cherchant à percer le mystère de cette visite impromptue.


Au même moment, dans la cage d'escalier, Marie montait les marches une à une. Son cœur tambourinait contre ses côtes dans un rythme effréné. À mesure qu'elle approchait du palier, la signature énergétique des deux immortels se fit sentir. Elle s'arrêta quelques secondes sur la dernière marche, ferma les yeux et prit une longue inspiration pour s'emplir les poumons de courage, avant de pousser la porte.

Soleman se tourna vers l'entrée au moment où elle franchissait le seuil.

— Marie, l'accueillit-il simplement en se levant pour faire les présentations. Tu arrives à point nommé. Viens donc t'asseoir.

Elle s'avança, un sourire un peu crispé aux lèvres, et adressa un bref signe de tête à l'immortel.

— Enchantée, murmura-t-elle.

Methos l'observait, un sourcil arqué, l'analysant de la tête aux pieds. À l'énoncé de ce prénom, un écho lointain réveilla de vieux souvenirs en lui. Un sourire un brin provocateur vint s'étirer sur ses lèvres.

— Marie ? répéta-t-il d'un ton faussement détaché. C'est un prénom qui a le mérite de l'élégance classique. Bien que... s'il faut y voir un signe, je ne peux m'empêcher de songer qu'il croise parfois la route de personnes aux convictions monastiques très ancrées. Une coïncidence qui ne manque pas d'interpeller, n'est-ce pas ?

Il sondait le terrain, cherchant à voir comment elle réagirait à cette allusion à peine voilée sans pour autant étaler des certitudes qu'il n'avait pas encore.

Face à cet homme qu'elle avait aimé dans une autre vie, mais qui ne voyait ici qu'une parfaite inconnue, l'immortelle s'efforça de plaquer une façade de glace sur le tourbillon de ses émotions. Elle devait jouer son rôle, maintenir la distance d'une première rencontre.

— Les prénoms n'ont de sens que celui qu'on leur donne. Quant aux inclinations des hommes d'église, elles échappent généralement à bien du monde.

Methos la dévisagea, savourant sa réactivité avec un intérêt croissant. Il y avait chez cette femme une assurance inhabituelle, une façon de tenir tête qui tranchait avec les habitudes des cercles qu'il côtoyait. L'atmosphère devint un instant plus lourde, suspendue entre les non-dits et l'évaluation silencieuse que se livraient les deux immortels. Marie inspira discrètement, ramenant ses pensées sur l'urgence de sa venue. Elle n'était pas là pour panser les blessures du passé ni pour se laisser piéger à ce jeu de devinettes. Le chemin parcouru pour obtenir cette entrevue était trop précieux pour le gaspiller en escarmouches verbales. Elle prit place sur l'un des fauteuils que son ami lui désignait d'un signe de tête encourageant.

— J'ai besoin d'aide pour localiser quelqu'un, lâcha-t-elle enfin. Un jeune homme d'une vingtaine d'années, nommé James Horton, qui serait actuellement en lien étroit avec l'organisation des Guetteurs.

Methos la fixa longuement, son amusement initial cédant la place à une méfiance soudaine.

— Les Guetteurs ? répéta-t-il, sa voix perdant toute légèreté. C’est une société discrète, pour ne pas dire invisible aux yeux du commun des mortels et de la plupart des nôtres. Comment connais-tu leur existence, et pourquoi diable penses-tu que j'en fais partie ?

Avant qu'il n'ait pu ajouter un mot, Marie se leva d'un mouvement fluide, traversa la courte distance qui les séparait et, d'un geste prompt, lui attrapa le poignet. Elle releva vivement sa manche pour vérifier l'intérieur de l'avant-bras, y trouvant le tatouage distinctif des Guetteurs, la preuve irréfutable de son appartenance à l'organisation.

Methos, surpris et agacé par cette intrusion aussi soudaine qu'audacieuse dans son espace vital, dégagea brusquement son poignet d'un coup sec.

— Tu n'as pas froid aux yeux, lâcha-t-il. Tu fouines dans des cercles dont tu ne devrais même pas soupçonner l'existence.

— Disons que j'ai su frapper à la bonne porte, éluda Marie avec un calme feint, jetant un bref regard vers Soleman pour signifier que la collaboration de ce dernier restait tacite et discrète.

Methos tourna un regard inquisiteur vers son ami, qui se contenta d'arquer un sourcil avec un flegme impénétrable, confirmant tacitement l'implication. Il laissa échapper un soupir, la tension retombant lentement pour laisser place à une lassitude plus profonde.

— Disons que tes sources sont étrangement bien informées, finit-il par marmonner en secouant la tête. De toute façon... cela n'a plus beaucoup d'importance. J'envisage de quitter cette organisation. Cela fait bientôt dix ans que je joue les petites mains de l'ombre sous la couverture de Benjamin Adamant, et je crois qu'il est temps pour moi de tourner la page de cette mascarade. La routine commence à peser lourd.

— Benjamin Adamant, répéta Marie avec un léger sourire, j'aurais parié sur Adam Pierson.

— C'est... un alias que j'aurais effectivement pu utiliser, admit-il lentement, la voix tendue par la méfiance.

Methos soutint son regard un long moment, cherchant une faille. Il se sentait cerné par des coïncidences trop parfaites, des secrets qu'il ne contrôlait pas. Mais à travers la brume de ses doutes, il y avait Soleman. Et s'il y avait bien quelqu'un dont le jugement pesait lourd à ses yeux, c'était cet ami de longue date assis en face d'eux. Sentant l'atmosphère se charger d'une tension excessive et voyant limmortel l'analyser avec trop d'acuité, Marie reprit la parole pour recentrer l'échange et briser cette surveillance trop pesante.

— Fais de cette recherche ta dernière mission avant de quitter l'organisation, lui demanda-t-elle avec une insistance calme. Juste un coup de main dans les archives, et je ne te demanderai plus jamais rien.

Methos l'observa de nouveau, suspicieux. Puis il expira longuement, balayant ses doutes d'un revers de main, et finit par céder dans un hochement de tête résigné.

— Très bien, concéda-t-il à contrecœur. Je vais voir ce que je peux trouver dans leurs registres à propos de ton James Horton. Mais ne t'attends pas à ce que je te déroule le tapis rouge.


*


Quelques jours plus tard, c’est dans un café bruyant et animé du centre de Paris que Methos avait donné rendez-vous à Marie. Un choix dicté par la prudence : au milieu du flot incessant des clients, le doyen des immortels pouvait observer son environnement à loisir et se fondre dans la masse sans éveiller les soupçons.

Marie repéra immédiatement la silhouette de Methos installé à une table exiguë près de la vitrine, une chope de bière entamée devant lui. Elle s'avança et glissa sur la banquette en vis-à-vis. Il la fixa un instant, l'air impassible, avant de poser sur le bois une fine enveloppe kraft.

— Tu n'as pas chômé, constata-t-elle en désignant le pli du menton.

— Disons que j'ai encore quelques relations utiles. J'ai fouillé les registres et croisé les données des archives. J'ai trouvé ce que tu cherchais concernant ton James Horton.

Il marqua une pause, penchant légèrement la tête, observant la réaction de Marie avec une curiosité non dissimulée.

— J'ai identifié un ancien Guetteur, un homme du nom de Nigel Horton qui a coupé les ponts avec l'ordre à la fin des années quatre-vingt pour s'installer à Londres. Il a adopté un jeune homme correspondant à ton signalement : James. Actuellement, il étudie l'histoire dans une université londonienne.

— Bien. C'est exactement ce dont j'avais besoin.

— Et puisque j'avais accès aux fichiers, reprit soudain Methos, la voix plus basse, j'ai par professionalisme — ou par simple curiosité — jeté un œil sur ton propre dossier. Et devine quoi ? Je n'ai absolument rien trouvé. Rien. Pas une trace, pas un rapport. Tu es remarquablement invisible.

Marie le regarda droit dans les yeux. Malgré la tension qui l'habitait, un sourire imperceptible, teinté d'une nostalgie amère qu'il ne pouvait pas comprendre, effleura ses lèvres.

— Tu devrais savoir qu'on ne peut pas tout consigner par écrit, Methos, répliqua-t-elle avec une pointe d'ironie. Disons simplement que je me suis « fait disparaître » il y a quelques années, pour des raisons personnelles. Comme quoi, tu n'es pas le seul à savoir naviguer dans les angles morts des organisations discrètes.

Il l'observa longuement, cherchant la faille dans son aplomb. Il décela derrière cette façade une profondeur et une maîtrise qui cadraient mal avec l'image d'une simple étrangère. Pourtant, mesurant qu'insister ne mènerait nulle part, il préféra lâcher prise, non sans un soupir d'incompréhension amusée.

— Tu as l'art et la manière de cultiver le mystère, Marie, concéda-t-il en secouant la tête, avant de repousser l'enveloppe un peu plus près d'elle. Quoi qu'il en soit, les informations que tu cherches sont là-dedans. Fais-en bon usage, parce que de mon côté, cette petite incursion dans le monde des Guetteurs est officiellement terminée.


*


L'atmosphère dans le presbytère était ce soir-là empreinte d'une lourdeur insaisissable. Marie était assise sur le canapé, les doigts enlacés autour d'une tasse de thé dont la vapeur s'étiolait lentement. Pour quiconque l'aurait observée de l'extérieur, il ne s'agissait que d'une visite de plus, de ces moments suspendus qu'ils partageaient si régulièrement dans le sanctuaire du prêtre. Mais sous le vernis du quotidien, la tension vibrait. Elle posa sa tasse, brisant le silence.

— Je vais devoir m'absenter de Paris pour quelque temps, lâcha-t-elle d'une voix qu'elle s'efforça de maintenir neutre. J'ai... une affaire urgente à régler.

Darius, assis dans son fauteuil, leva lentement les yeux vers elle. Il ne marqua pas de surprise, mais une ombre de préoccupation traversa ses traits.

— Une affaire urgente, répéta-t-il doucement, sa voix douce enveloppant l'espace. Qu'est-ce qui te pousse à partir ainsi sans m'en dire davantage ?

— Rien de plus que ce que nous portons déjà...

Mais Darius ne cilla pas. Il sentait bien qu'elle fuyait, qu'elle cherchait à le préserver en lui cachant la véritable nature de sa démarche. Une intuition se forma dans son esprit, connectant les silences récents, l'urgence dans son regard et la menace diffuse qui rongeait leurs vies.

— S'agit-il de Horton ?

L'immortelle se figea, l'espace d'une seconde, sentant le sang se retirer de son visage. Elle détourna imperceptiblement le regard, cherchant une échappatoire qu'elle savait inexistante.

— Je ne suis pas d'accord, Marie, reprit Darius d'une voix posée mais ferme, brisant le court répit qu'elle s'octroyait.

Il se leva, esquissant quelques pas vers elle, son expression trahissant une profonde affliction mêlée d'un désaccord fondamental.

— James n'est qu'un jeune homme. Il a le droit au libre arbitre, à l'erreur, et surtout au changement. Si tu ressens cette menace, si tu sais ce qu'il pourrait devenir, alors la réponse n'est pas la destruction. Va vers lui. Approche-le, tente de l'influencer, de le guider vers une autre voie. L'avenir n'est jamais figé. Nous portons tous en nous la capacité de nous racheter.

À ces mots, la digue céda. Le pragmatisme tragique qui rongeait l'immortelle depuis son retour explosa en une vague de rage froide et de désespoir. Elle se leva à son tour, les poings serrés.

— Il y a des gens qui façonnent le destin du monde et ne changeront pas ! s'écria-t-elle, sa voix se brisant presque sous le poids des souvenirs. J'ai vu ce qu'il a fait, Darius. Je sais de quoi il est capable, la noirceur qu'il porte au fond de lui et ce qu'il fera à notre espèce... et à toi. Je ne peux pas laisser faire. Je ne peux juste pas !

— La vie ne se gouverne pas par anticipation macabre, Marie, prononça le prêtre d'une voix basse, cherchant à apprivoiser la tempête qui grondait en elle. Si nous commençons à éliminer les hommes pour ce qu'ils pourraient devenir, nous devenons les bourreaux de notre propre conscience.

— Et je fais quoi alors ?!! hurla-t-elle, la voix déchirée par une frustration immense. J'attends vingt ans pour voir s'il a changé et s'il vient vraiment te tuer ou non ? Et le jour où je te retrouve décapité dans cette même église, je me dis juste que j'aurais mieux fait de m'écouter et d'agir quand je le pouvais, et je n'aurais plus que mes yeux pour pleurer ?!! C'est maintenant que je peux changer les choses, après il sera trop tard !

— En versant le sang d'un innocent d'aujourd'hui pour effacer le coupable de demain ? rétorqua Darius, sa voix se durcissant légèrement sous le coup de l'incompréhension. Est-ce vraiment cela que tu veux devenir ? Une juge de l'ombre qui tranche des destins sans leur laisser une chance de choisir une autre route ?

— Tu parles de choix pour quelqu'un qui n'en laissera jamais à personne ! s'emporta-t-elle. Tu penses que ta bonté peut racheter le monde, Darius, mais le monde s'en moque ! Certains gouffres sont trop profonds pour qu'on puisse y jeter une simple prière.

— Ce n'est pas une prière, c'est ce qui nous sépare des monstres que nous combattons, répliqua-t-il avec une fermeté implacable.

Marie marqua un temps d'arrêt, le souffle court, ses yeux plantés dans les siens cherchant désespérément une faille dans cette armure de rectitude. La colère qui l'animait céda soudain la place à un vertige d'impuissance, une fatigue abyssale qui sembla l'alourdir de dix siècles.

— Des monstres... murmura-t-elle, sa voix perdant toute âpreté pour ne plus être qu'un souffle brisé. Tu crois que je m'inquiète de ce qu'on devient, Darius ? Quand on a passé autant de temps que nous à regarder les siècles brûler, il ne reste plus rien de nos illusions. Il n'y a que les vivants qu'on essaie de sauver malgré eux. Et toi, tu es le seul qui compte.

Dans son timbre, dans l'angoisse brute qui tordait ses traits, Darius entendit toute l'horreur d'une scène qu'elle avait déjà vécue, la vision d'une mort qu'elle portait gravée dans sa chair. Il ferma les yeux un instant, profondément touché par l'écho de cette souffrance muette. Il fit un pas vers elle, la voix soudain drapée d'une douceur tendue :

— Je comprends, Marie, mais...

— Non, tu ne comprends pas !! l'interrompit-elle, la voix brisée par une supplication farouche. Je ne veux pas te perdre ! Je m'en fiche du reste, je veux juste que tu restes en vie !

Le silence retomba, accablant. Darius la fixa, traversé par une douleur immense. Il l'aimait d'un amour infini, forgé à travers les siècles Mais l'impassibilité de ses principes reprit le dessus. Il secoua lentement la tête, trahissant une déception sourde.

— L'amour que l'on se porte n'excuse pas tout. Il n'excuse ni la violence de tes projets, ni cette justice froide que tu veux rendre toi-même. Ce n'est pas ainsi que nous préservons notre humanité.

Marie le regarda, abasourdie par ce mur d'incompréhension sanctifiée. À cet instant précis, elle comprit que les mots étaient superflus. Leurs visions du monde étaient devenues incompatibles, séparées par un abîme que ni les siècles ni les sentiments ne pouvaient combler. Sans ajouter un mot, elle recula, le cœur en miettes, mais plus décidée que jamais. Elle tourna les talons, traversa la nef d'un pas sec et résolu, ignorant l'appel silencieux du prêtre.

Un instant plus tard, la lourde porte de l'église s'ouvrit à volée avant de retomber avec fracas, résonnant comme un glas et laissant Darius seul au milieu des pierres.


*


L'agitation constante de Londres offrait à Marie un anonymat commode. Depuis son arrivée, elle s'était fondue dans l'effervescence des immenses amphithéâtres de l'université. Jour après jour, elle s'était installée dans les gradins au milieu des autres, adoptant la posture de l'étudiante appliquée absorbée par ses notes, alors que toute son attention était aspirée par une seule et unique silhouette.

Pendant plusieurs jours, elle s'était contentée d'observer. Une patience calculée dictait ses faits et gestes. Elle analysait ses habitudes, ses horaires, la façon dont il prenait place ou tournait les pages de ses cahiers, préparant son approche avec une minutie de prédatrice silencieuse.

Il était là, assis quelques rangs plus bas. Ses cheveux blonds, coupés court, accrochaient la lumière crue des néons. Et lorsqu'il s'était tourné pour répondre à une question, elle avait croisé fugitivement ce regard bleu froid, perçant, inaltérable. Même si elle ne le connaissait jusqu'alors qu'à travers le prisme d'un visage vieilli de vingt ans et plus — celui du tortionnaire et du chasseur qu'il deviendrait dans son avenir —, la reconnaissance fut immédiate. C'était bien lui. James Horton, encore jeune, insouciant des ténèbres qui l'attendaient, mais portant déjà en lui le germe de l'homme qui menacerait leur monde.


Après plusieurs jours à épier ses moindres faits et gestes depuis les gradins, Marie décida que le moment était venu. Elle attendit qu'il s'installe dans l'amphithéâtre avant de descendre les rangées et de venir prendre place directement sur le banc, juste à côté de lui.

Le jeune homme tourna la tête vers elle alors qu'elle s'installait.

— Salut, glissa-t-elle avec un sourire. Dis-moi, tu saurais ce qu'ils ont couvert durant le premier mois ? Je viens d'arriver et j'ai l'impression d'avoir débarqué en pleine tempête. Je crois qu'il me manque pas mal de matière pour tout bien raccrocher aux cours actuels.

James la dévisagea un instant avant d'esquisser un sourire compréhensif en ouvrant son carnet de notes.

— C'est sûr que débarquer en cours de route sur cette période, c'est un bon moyen de se noyer, répondit-il d'un ton aimable. On a passé ces dernières semaines à décortiquer les structures de pouvoir locales et les alliances de la fin du Moyen Âge, entre seigneurs un peu trop ambitieux et querelles territoriales sans fin. Si tu n'as pas les repères du début, les séminaires actuels doivent te paraître un peu hermétiques.

— Disons que j'ai toujours trouvé que les livres d'histoire adoucissaient curieusement la réalité des choses, répliqua-t-elle avec une pointe d'ironie subtile. Entre ce qu'on raconte dans les manuels et ce qui se passait vraiment dans les coulisses, il y a souvent un monde, surtout à une époque où la diplomatie consistait à surveiller son vin de très près.

— Tu as une vision des chroniqueurs assez tranchée pour quelqu'un qui prend le train en marche, remarqua le jeune homme, un sourire en coin.

— Disons que je m'intéresse de près aux aspects que les professeurs oublient souvent de mentionner, éluda-t-elle avec légèreté.


La discussion se poursuivit ainsi au fil du cours, entre chuchotements complices et remarques bien senties sur la matière. L'échange fut fluide, dénué de la moindre fausse note, et Marie sut doser sa présence pour ne jamais paraître trop pressée ni trop intrusive. À la fin de la séance, alors qu'ils rassemblaient leurs affaires, James prit l'initiative qu'elle espérait.

— Dis donc, si tu veux rattraper le retard sur les premiers séminaires, j'ai tous les polycopiés et mes notes de ce qu'on a fait le mois dernier chez moi. Si tu veux passer les récupérer pour les photocopier, y a aucun problème, proposa-t-il spontanément en calant son sac sur son épaule.

Marie dissimula le frisson de satisfaction qui la parcourut et lui offrit un sourire lumineux.

— Ce serait adorable, merci. Je ne dis pas non.


*


Le trajet en métro à travers les méandres de Londres fut l'occasion pour Marie d'observer son guide sans en avoir l'air. Entre deux stations, au milieu du brouhaha de la rame, ils échangèrent quelques mots légers. James se révéla être un jeune homme posé, un brin idéaliste, dont les propos trahissaient une curiosité intellectuelle sincère et un attachement discret mais réel à ses repères familiaux. Marie écoutait, mesurant la complexité de ce qu'elle s'apprêtait à faire face à une existence si ordinaire.

Mais à mesure qu'elle le voyait sourire et parler de ses projets d'avenir, un frisson de malaise l'envahit, la poussant à livrer un combat silencieux contre elle-même. Pour ne pas flancher, pour étouffer l'empathie qui menaçait de saper sa résolution, elle ferma un instant les yeux et convoqua par la force de la volonté l'image du futur qu'elle fuyait. Elle se contraignit à revoir l'homme qu'il deviendrait : un leader implacable, ordonnant la mise à mort de Darius sans une once d'hésitation. Elle se répéta en boucle ce souvenir comme une incantation, s'efforçant de durcir son propre cœur et de se convaincre que la violence de son acte n'était que la seule mesure juste face à l'horreur à venir.

Lorsqu'ils arrivèrent devant une maison mitoyenne aux briques sombres dans un quartier résidentiel calme, James ouvrit la porte et franchit le seuil, Marie sur ses talons.

— Je suis rentré ! annonça-t-il en posant ses clés sur le buffet de l'entrée.

Presque aussitôt, des pas résonnèrent dans le couloir, et un homme d'une cinquantaine d'années apparut à l'angle de la pièce. Vêtu simplement, le port soigné d'un homme habitué aux tâches de bureau, il marqua une pause en découvrant l'amie de son fils. Son regard s'arrêta net sur elle, traversé par une fulgurance de surprise presque imperceptible. Marie perçut une hésitation, une tension diffuse qui flotta soudainement entre eux sans pour autant prendre la forme d'une menace explicite. Elle fronça légèrement les sourcils, intriguée par cette retenue soudaine.

— Papa, je te présente Marie, elle a raté le début du semestre en histoire et je lui prête mes notes, lança James, tout à fait détendu et distrait par son propre enthousiasme.

L'homme prit une courte inspiration, le temps de reprendre contenance, avant que son expression ne redevienne polie, quoique fermée.

— Bienvenue, mademoiselle, dit-il d'une voix calme, à peine voilée par une discrète sécheresse.

Il ne fit pas un geste pour s'avancer, se contentant de garder ses distances. James, n'y voyant que la réserve naturelle d'un père un peu absorbé par ses obligations professionnelles, haussa les épaules avec un sourire complice.

— Ne fais pas attention, murmura-t-il à l'oreille de Marie en l'entraînant vers l'étage, il passe beaucoup trop de temps sur ses dossiers en ce moment. Viens, c'est par ici.

L'immortelle le suivit, sentant une présence attentive dans son dos le temps de gravir les marches. Cette première incursion n'était qu'un repérage, un moyen de poser un premier jalon, mais elle sentait que l'équilibre de cette maison reposait sur des non-dits discrets.

Quelques minutes plus tard, après avoir récupéré les photocopies et échangé de brèves formules de politesse sur le pas de la porte avec le père de James, l'immortelle prit congé. En s'éloignant dans la rue, serrant la liasse de cours contre elle, l'esprit en ébullition, l'écho de la voix de Darius résonna soudain avec insistance dans sa mémoire. Elle revit la ferveur calme avec laquelle il avait plaidé le libre-arbitre du jeune homme, l'exhortant à l'approcher pour l'influencer positivement plutôt que de le détruire. Ses mots pesaient lourd sur sa conscience, une injonction morale à la tolérance et à l'espoir qu'elle avait balayée d'un revers de main dans sa colère. Mais face au garçon qu'elle venait de quitter, si loin encore du monstre qu'il promettait de devenir, cette petite voix persistante ravivait ses doutes, lui rappelant cruellement ce qu'elle refusait d'admettre : en choisissant la voie de l'élimination préméditée, elle rompait définitivement avec tout ce que Darius incarnait, et avec l'amour même qui l'avait poussée à franchir les portes de ce pays.


*


Dans les jours qui suivirent, la dynamique entre eux changea subtilement. Ils se croisèrent furtivement à plusieurs reprises dans les couloirs ou à la sortie des amphithéâtres, mais James se montra inhabituellement distant. Chaque tentative de Marie pour engager la conversation se solda par des réponses polies mais brèves, le jeune homme prétextant des impératifs urgents ou des révisions pour esquiver toute discussion prolongée.

Il lui fallut attendre quelques jours pour qu'une véritable occasion se présente à nouveau entre deux cours. Alors qu'il s'apprêtait à tourner les talons pour fuir vers la bibliothèque, Marie le prit de court avec un sourire faussement candide.

— Dis donc, si tu continues à m'éviter de la sorte, je vais finir par croire que je t'ai traumatisé, lança-t-elle doucement. J'ai fini de photocopier tes dossiers, il faut que je te les rende. Je peux passer chez toi après les cours cet après-midi ?

James parut soudain très intéressé par ses chaussures, ses traits se fermant dans une hésitation palpable. Il balbutia une excuse évasive, évoquant un emploi du temps chargé, avant de se laisser gagner par un embarras manifeste. Poussé dans ses retranchements par le regard patient de Marie, il finit par lâcher l'affaire à demi-mot.

— Ce n'est pas vraiment une question d'emploi du temps... avoua-t-il en baissant la voix, l'air mal à l'aise. Disons que mon père... il n'est pas très chaud pour que je traîne avec de nouvelles personnes en ce moment. Il préfère que je me concentre uniquement sur mes études, et... voilà.

Marie dissimula l'éclair de lucidité qui traversa son esprit. Le père avait donc posé son veto, sentant confusément le danger ou cherchant à isoler son fils. Mais elle ne pouvait pas laisser cette distance s'installer.

— C'est bien pour cela que je ne fais que passer, rétorqua-t-elle avec une insistance légère mais persuasive. Il y a un paquet de feuilles conséquent, ce serait ridicule de te faire tout porter jusqu'ici alors que je peux te les déposer directement chez toi. Ce ne serait pas très pratique pour toi non plus de te trimbaler tout ce poids toute la journée.

James pesa le pour et le contre, partagé entre l'injonction paternelle et le sens pragmatique de l'argument. Finalement, son naturel arrangeant reprit le dessus et il céda avec un soupir résigné.

— Bon, d'accord... Mais si tu passes, viens plutôt demain dans l'après-midi, proposa-t-il en baissant encore un peu le ton. Mon père aura une longue réunion à l'extérieur et ne rentrera pas avant le début de soirée. On sera tranquilles.

Marie acquiesça d'un signe de tête. Le terrain était balisé. Le lendemain, elle mettrait fin à la menace Horton.


*


La nef de l'église semblait plus vaste, et singulièrement plus vide, depuis le départ de Marie. Les bougies, consumées à moitié, tremblaient sous les courants d'air furtifs qui glissaient entre les vieilles pierres. Darius était assis sur une chaise, l'esprit hanté par la violence de leur dernière confrontation, par les larmes de Marie et surtout par cette certitude glaçante qu'elle était partie accomplir l'irréparable.

Une vibration familière, suivit de pas légers, résonnèrent sur le sol en pierre. Soleman s'avança en silence, traversant la nef avant de s'arrêter à hauteur du prêtre. En observant les traits tirés de Darius, le poids qui alourdissait ses épaules et la noirceur résignée de son regard, l'Immortel comprit immédiatement que l'orage avait éclaté.

— Qu'est-ce qu'il se passe, Darius ? demanda-t-il doucement en prenant place à ses côtés.

— Marie est partie, lâcha le prêtre. À Londres.

Soleman ne cilla pas. Les informations qu'il avait déjà recoupées çà et là résonnèrent en sourdine dans son esprit, mais il tint ses traits parfaitement neutres, dissimulant sous un masque de bienveillance feinte la conscience exacte de ce que l'immortelle préparait de l'autre côté de la Manche.

— Elle n'est pas partie pour simple quête, reprit-il, baissant les yeux vers ses mains jointes. Nettoyer l'échiquier avant qu'il ne soit trop tard, c'était son projet dès le premier jour. Elle est allée à Londres pour trouver James Horton. Et je sais ce qu'elle compte faire.

Le guerrier laissa un court silence s'installer, mesurant le désespoir qui étreignait son ami.

— Oui, je sais, répondit-il d'une voix posée. Elle m'en avait parlé avant de partir, elle ne cachait pas sa détermination.

— Je l'ai vue s'enfermer dans cette certitude, reprit le prêtre, la voix brisée par une impuissance amère. Elle porte en elle la terreur d'un avenir qu'elle a déjà vu se dérouler. Elle est convaincue d'agir pour me sauver. Mais elle se perd elle-même dans cette quête. Elle est devenue si sombre, si froide... J'ai eu l'impression de ne plus reconnaître la femme que j'aime. Et je n'ai pas su trouver les mots pour l'arrêter.

Sa détresse était palpable. Soleman sentit un pincement d'empathie sincère pour l'homme qu'il avait en face de lui.

— Tu as toujours cru en la rédemption, Darius, même pour les pires d'entre nous. C'est ce qui fait ta force, mais c'est aussi ce qui te consume aujourd'hui, parce que tu te retrouves impuissant face à quelqu'un qui veut court-circuiter le destin par la violence.

— Le libre arbitre, les choix... je lui ai jeté mes principes à la figure comme un dogme aveugle. Et elle m'a jeté sa peur au visage. Si elle tue ce garçon, ce n'est pas seulement une vie qu'elle détruira. C'est tout ce que nous sommes. Et je ne sais pas comment réparer ça.

Soleman resta silencieux un long moment, analysant la situation, soupesant le pour et le contre de ce qu'il pouvait entreprendre. Derrière son apparente neutralité, une décision germait. Il ne pouvait pas laisser Darius sombrer ainsi, et il ne pouvait pas non plus assister en spectateur muet au drame qui se jouait à Londres. Qu'il espère réellement faire entendre raison à Marie ou qu'il cherche simplement à s'assurer de l'issue de cette folie, une chose était sûre : il devait agir pour calmer la tempête.

— Je vais aller à Londres.

Le prêtre sursauta légèrement, tournant de nouveau vers lui un regard interrogateur.

— Pourquoi ferais-tu cela ?

— Parce que tu ne peux pas quitter ce sanctuaire, et que tu es en train de te consumer dans l'attente d'une catastrophe. Je vais aller la trouver. Je vais discuter avec elle, essayer de tempérer ses ardeurs, de lui rappeler ce qu'elle risque de briser en route... et peut-être, si j'ai un peu de chance, la ramener à la raison avant qu'il ne soit trop tard.

Darius le dévisagea, cherchant à percer le fond de sa pensée, y trouvant un réconfort inespéré auquel il s'accrocha comme à une bouée de sauvetage.

— Merci, Soleman, souffla le prêtre. Fais attention à elle... et ramène-la-moi.

— Je ferai de mon mieux, Darius.

Sur ces mots, il tourna les talons, bien décidé à devancer le destin.


*


Marie se tenait devant la porte de la maison mitoyenne, le cœur battant la mesure d'une décision irrévocable. Elle avait en sa possession de quoi exécuter son plan : une substance indétectable, capable de simuler une défaillance cardiaque foudroyante et d'allure parfaitement naturelle, facile à glisser dans un verre lors d'un moment d'inattention.

James l'accueillit sur le pas de la porte. S'il l'avait invitée en l'absence de son père, il conservait une discrète réserve, encore marqué par la distance qu'il avait dû observer les jours précédents.

— Salut... Entre, dit-il simplement.

Elle franchit le seuil en lui tendant sa pile de cours. James la prit en la remerciant, visiblement soulagé de solder cet emprunt. Alors qu'ils s'installaient dans le salon, l'atmosphère se détendit un peu. Profitant de cette accalmie et de l'absence de son père, James proposa de partager une boisson chaude. Ils reprirent la discussion sur le fil de leur séminaire, échangeant sur la rigueur des examens à venir, la complexité des alliances féodales qu'ils étudiaient, et la lourdeur des dissertations qu'ils devaient rendre pour la fin du mois. Débarrassé de la tension des derniers jours, le jeune homme se montra plus ouvert, badinant légèrement sur les exigences de certains professeurs et partageant quelques anecdotes sur la vie du campus. Marie joua son rôle avec fluidité, masquant l'implacable calcul qui grondait sous son apparente décontraction.

Quelques minutes plus tard, alors qu'ils discutaient de la période historique abordée dans les derniers cours, l'immortelle orchestra sa manœuvre. Feignant l'hésitation face à une contradiction qu'elle prétendait avoir relevée entre les manuels officiels et les notes de James, elle commença à fouiller ostensiblement dans son sac, cherchant à valider un point précis.

— Attends, j'ai l'impression qu'on nous enseigne une version bien édulcorée des faits, dit-elle en haussant légèrement les sourcils. J'ai noté quelque chose de tout à fait différent dans un vieux recueil universitaire. Dis-moi, tu pourrais me chercher ce fameux manuel dont tu parlais l'autre jour, celui sur l'historiographie du XVe siècle ?

James hocha la tête, sans la moindre arrière-pensée, et s'éclipsa pour aller fouiller dans sa chambre.

C'était l'instant.

Seule dans la pièce, le cœur battant à tout rompre, Marie sortit le minuscule flacon de sa poche. Le protocole qu'elle avait mentalement répété cent fois s'offrait à elle. Elle s'approcha du verre que James venait de poser sur la table basse et retira le bouchon, prête à y verser la dose mortelle.

Mais au moment d'agir, alors que ses doigts s'apprêtaient à faire basculer le liquide, le temps se figea. Ce ne fut pas un simple doute, mais une onde de choc psychologique qui brisa sa résolution. L'image de Darius s'imposa à son esprit avec une netteté insoutenable. Elle le revit, le visage grave, lui renvoyant en plein cœur la violence de son projet. Les mots qu'il lui avait assénés résonnèrent en elle comme un couperet : en s'érigeant en juge et en exécutrice, en éliminant un étudiant innocent au nom d'un futur qu'il n'avait pas encore écrit, elle piétinait tout ce que le prêtre incarnait. Elle bafouait l'essence même de son humanité, de sa foi en la rédemption et en la liberté de choisir.

Une terreur viscérale la submergea tout entière, non pas la peur d'être prise ou l'angoisse d'un châtiment extérieur, mais la vision glacée de ce qu'elle deviendrait aux yeux de l'homme qu'elle aimait. Elle le vit la regarder à travers ce prisme nouveau, la découvrant non plus comme sa compagne, mais comme une meurtrière de sang-froid, une créature de l'ombre agissant par calcul et par terreur. L'idée de perdre Darius, de voir son regard se voiler de désolation et de dégoût face à ce qu'elle aurait accompli, lui parut soudain mille fois plus insupportable que de laisser vivre James Horton. Elle réalisa, dans un vertige écrasant, qu'en voulant le sauver lui, elle était en train de détruire tout ce qui donnait un sens à sa propre vie, brisant irrémédiablement le lien sacré qui les unissait.

Incapable d'aller plus loin, elle rangea brusquement le flacon dans son sac et s'enfuit en courant vers la sortie, claquant la porte derrière elle.

En dévalant les marches du perron pour s'engager dans la rue, elle tomba nez à nez avec la voiture du père de James qui venait de se garer le long du trottoir. L'homme coupa le moteur et sortit du véhicule. Leurs regards se croisèrent à travers l'allée, un échange de regards lourd de non-dits et de tension contenue. Ne pouvant pas soutenir cette confrontation silencieuse, Marie détourna les yeux et accéléra le pas, filant tout droit vers la station de métro pour disparaître dans la foule londonienne.


*


Le temps s'était étiré dans une torpeur anxieuse, prisonnier des murs étroits de son petit appartement londonien. Depuis sa fuite précipitée de chez James, Marie y était terrée, incapable de faire le moindre choix. Ses journées s'égrenaient dans un silence lourd, oscillant sans cesse entre deux pulsions contraires : l'envie furieuse de repartir à l'assaut, de trouver un autre moyen de finir ce qu'elle avait commencé pour verrouiller l'avenir, et l'impulsion inverse, pure et simple, de tout abandonner pour plier bagage et rentrer à Paris. Elle ruminait son échec en boucle, piégée dans ce huis clos mental qu'elle s'était elle-même façonné.

Au milieu de cette tempête intérieure, une sensation familière vint soudain troubler l'air. La vibration caractéristique de Soleman résonna au creux de son crâne, quelques secondes à peine avant que des coups discrets ne soient frappés à sa porte. Elle lui ouvrit, la mine déconfite, les traits cernés par des nuits d'insomnie et le regard hanté par la tension de ces derniers jours, et s'effaça pour le laisser entrer.

L'immortel franchit le seuil en silence, tout en la détaillant. Il n'eut pas besoin de poser de questions. En observant le désespoir résigné qui pesait sur ses épaules, la défaite se lisait avec une clarté absolue dans chaque trait de son visage.


Il s'avança de quelques pas dans la pièce et désigna d'un signe de tête le petit canapé sous la fenêtre. Marie s'y affala, les bras croisés serrés contre sa poitrine comme pour s'empêcher de se fracturer de l'intérieur. L'échange s'engagea sans fard, alourdi par une douleur sourde et tenace. Soleman resta debout en face d'elle, l'observant avec une distance mesurée.

— Je sais pourquoi tu es venue à Londres, commença-t-il d'une voix calme, sans chercher à la brusquer. Et d'après l'état dans lequel je te trouve... j'imagine que les choses ne se sont pas passées comme tu l'espérais.

Marie ferma un instant les yeux, une crispation amère tordant la commissure de ses lèvres.

— J'ai échoué, lâcha-t-elle d'une voix rauque. J'étais là, chez lui, j'avais tout préparé. Et au moment d'agir... je n'ai pas pu.

— C'est la morale qui t'a retendue ? l'interrogea Soleman, cherchant à sonder la véritable nature de son renoncement. Un sursaut de conscience face à un gamin qui n'a encore rien commis ?

— Non ! rétorqua-t-elle, un rire court et grinçant s'échappant de sa gorge. Ne me prête pas des vertus que je n'ai pas. Ce n'est pas par pitié pour lui, et ce n'est pas non plus par un soudain respect de la vie humaine. J'ai reculé par lâcheté, purement et simplement. J'ai eu une peur bleue que Darius ne me voit plus que comme un monstre.

— Ça dit quoi de moi ? reprit-elle, la voix brisée par une féroce amertume. Que je suis incapable d'aller jusqu'au bout, même pour protéger l'homme que j'aime, tout ça par peur de ce qu'il va penser de moi. Je n'ai pas peur qu'il me quitte, non... J'ai peur qu'il me regarde et qu'il ne voie plus qu'une déception. Je suis pathétique...

Elle marqua une pause, les doigts serrés sur ses genoux, tandis que le silence s'alourdissait entre eux. Sur la petite table basse, juste devant elle, le minuscule flacon de verre gisait, abandonné là depuis son échec. Il était devenu une relique de sa faiblesse, une présence muette qu'elle avait laissée sous ses yeux pour se torturer, un rappel permanent de ce qu'elle n'avait pas eu le courage d'accomplir jusqu'à ce qu'elle prenne enfin une décision.

D'un geste machinal, elle tendit la main, s'empara du flacon et se mit à le faire tourner lentement entre ses doigts.

— C'est ça que j'avais prévu, murmura-t-elle, les yeux fixés sur le verre. Une solution propre, discrète. Quelques gouttes dans son verre, une défaillance cardiaque d'allure naturelle... Rien de barbare. C'était presque... mesuré, comparé au reste.

Elle releva les yeux vers Soleman, son regard sombre traduisant une effroyable contradiction.

— Et pourtant je suis parfaitement capable du pire quand il le faut. J'ai commis des actes que personne ne devrait porter sur sa conscience.

Ce dernier ne répondit pas, se contentant d'attendre, sentant la confession s'alourdir. Marie laissa échapper un long souffle, avant de lâcher l'aveu brut, sans fard :

— J'ai coulé l'un des nôtres dans du béton, le condamnant à une agonie perpétuelle pendant des décennies. Je suis un monstre, Soleman. Alors, que je vienne flancher aujourd'hui pour une question de morale sentimentale, c'est d'un cynisme achevé. Je comprends parfaitement que Darius ne veuille plus de moi.

Soleman se figea net. Un choc violent, teinté d'une profonde répulsion, traversa son regard face à la monstruosité de l'acte qu'elle venait de jeter au milieu de la pièce.

— Tu as fait quoi ?!!

— Tu as très bien entendu...

Elle se redressa, subitement sur la défensive, refusant qu'on la réduise à une simple criminelle sans discernement, même face à l'horreur de ce qu'elle avouait.

— J'ai fait ça parce qu'il n'y avait pas d'autre issue ! s'emporta-t-elle, le souffle court, l'énergie du désespoir reprenant le dessus. Tu crois que je l'ai fait de gaieté de cœur ? C'était lui ou nous ! C'était la seule façon d'arrêter un danger absolu !

Soleman la fixa longuement, encaissant la secousse de cette révélation tout en mesurant l'abîme dans lequel son amie s'était ancrée. Il ne ressentait aucune pitié complaisante, la nature de l'acte commis contre Alexandre demeurait abjecte, une ligne rouge qu'aucun prétexte ne lavait totalement, mais il vit l'urgence de retenir Marie avant qu'elle ne finisse par s'anéantir elle-même dans cette spirale d'autodestruction.

Il inspira lentement, secouant la tête pour reprendre contenance face à ce gouffre moral.

— Ce que tu as fait autrefois... c'était une logique de survie, reconnut-il d'un ton neutre, sans un gramme d'approbation dans la voix. Mais cela n'efface rien de la violence de l'acte, Marie. C'est terrifiant, et tu le sais. Néanmoins, ce qui t'arrive aujourd'hui avec Horton n'a rien à voir avec de la lâcheté au sens où tu l'entends.

— Ne cherche pas à adoucir les choses, Soleman, coupa-t-elle amèrement.

— Je n'adoucis rien, répliqua-t-il calmement. Tu paniques parce que tu réalises que tu tiens plus à l'homme qu'à ta propre mission. Tu appelles ça de la lâcheté ; moi, j'appelle ça simplement céder à ce qui nous rattache au monde. C'est le propre de quelqu'un qui aime, tout simplement.

Marie esquissa un rire sec, rejetant l'argument d'un mouvement d'épaule. Mais Soleman ne se démonta pas, s'asseyant auprès d'elle pour poser une main ferme sur son avant-bras.

— Tu sais comment il est, insista-t-il doucement. Sa force, c'est son refus absolu de la violence, sa foi inébranlable dans le choix de chacun. Et c'est précisément pour cette raison-là que tu l'aimes. Tu ne peux pas lui demander d'approuver une exécution de sang-froid, surtout si cette violence est censée le protéger lui. Il ne le tolérerait pas, parce que cela détruirait l'essence même de ce qu'il est.

Ses mots posèrent un premier baume sur la brûlure, sans pour autant effacer la complexité de sa situation. La tempête intérieure grondait encore, sourde et opiniâtre, tordant ses pensées en labyrinthiques regrets. Mais cette mise en perspective l'obligea à regarder la réalité en face : sa vengeance clandestine était une impasse absolue. Elle venait de toucher du doigt l'impossibilité de son plan. Elle réalisa qu'elle n'avait plus d'autre alternative que de plier bagage et de rentrer à Paris. Une perspective qu'elle envisageait en traînant les pieds, l'esprit encore hanté par la peur et l'amertume, mais avec la conscience résignée qu'elle ne pouvait plus fuir indéfiniment l'explication qu'elle devait à Darius.


*


La lourde porte de l'église Saint-Julien-le-Pauvre grinça à peine lorsque Marie franchit le seuil d'une démarche presque furtive, comme si sa simple présence constituait une profanation en ces lieux. Elle n'était plus la femme déterminée qui était partie pour Londres quelques semaines plus tôt, armée d'une certitude froide et destructrice. Elle portait désormais le poids de son échec, de ses confessions et de cette culpabilité diffuse qui collait à sa peau.

Elle s'engagea le long de la nef. Au bout de l'allée, la silhouette de Darius se détacha. Ils restèrent un instant immobiles, se mesurant du regard à travers la distance qui les séparait. Puis, d'un même mouvement retenu, ils commencèrent à avancer l'un vers l'autre. Lorsqu'ils furent à portée de voix, Marie s'arrêta. Elle baissa les yeux une fraction de seconde, incapable de soutenir la clarté mélancolique de son regard, avant de se forcer à le fixer.

— Je ne l'ai pas tué, lâcha-t-elle.

C'était la première chose qu'elle avait besoin de poser entre eux, comme un aveu d'immunité. Elle attendait confusément un signe, l'amorce d'un apaisement. Mais Darius n'esquissa aucun geste de soulagement. Il resta planté là, l'expression étrangement vide, absorbant la nouvelle sans parvenir à l'accueillir.

— Tu ne l'as pas tué... répéta-t-il, sa voix trahissant un trouble profond.

— Non, reprit Marie en secouant lentement la tête, un goût d'amertume au fond de la gorge. J'étais prête mais... je me suis arrêtée.

— Parce que tu as eu pitié ? s'enquit-il, cherchant à décrypter les traits fermés de la femme en face de lui. Parce que tu as fini par écouter un peu de raison ?

— Ne te méprends pas, Darius, coupa-t-elle avec un sourire grinçant. Ce n'est pas la morale qui m'a arrêtée. Je n'ai pas eu une épiphanie lumineuse sur la valeur sacrée de la vie de ce garçon. Je me suis arrêtée parce que j'ai eu peur. Peur de ce que tu aurais vu en moi, peur de la façon dont ton regard aurait changé si j'avais été jusqu'au bout.

Les mots tombèrent dans le silence de l'église, lourds et sans appel. Darius ferma les yeux un instant, encaissant la déclaration comme un coup au sternum. Ce n'était pas la rédemption qu'elle venait lui offrir, c'était l'aveu brut de sa propre noirceur.

— Je vois... murmura-t-il, un pli de douleur se creusant entre ses sourcils.

— Tu devrais être soulagé, non ? insista Marie, sentant une pointe de frustration percer à travers sa résignation. C'est ce que tu voulais. Il est vivant.

— Un soulagement ? Comment veux-tu que je sois soulagé ? Ce n'est pas le fait qu'il vive ou meure qui me bouleverse en cet instant. C'est toi. Regarde-toi.

Il fit un pas vers elle.

— Tu es allée là-bas avec l'intention froide de supprimer un être humain, de trancher dans le vif d'une existence pour façonner le monde à ta convenance. Le fait que tu aies renoncé par peur de mon jugement ne change rien à ce qui s'est brisé en toi... et entre nous. La violence de ce que tu portes, la façon dont tu as envisagé de régler les choses... ça n'est pas la femme qui a marché à mes côté pendant des siècles.

Marie sentit son cœur se contracter douloureusement. C'était la douche froide qu'elle redoutait, l'aboutissement logique de sa démarche.

— J'ai fait ce que je croyais nécessaire pour te protéger, pour nous protéger de ce qu'il deviendra, plaida-t-elle d'une voix sourde, cherchant désespérément une once de compréhension dans ses yeux.

— En devenant exactement ce que nous combattons ? l'interrogea Darius, sa voix se voilant d'une immense lassitude. En décidant que tu avais le droit de vie ou de mort sur quelqu'un ? Marie, je t'aime, tu le sais... mais je ne sais plus qui tu es. Je ne sais plus comment aimer celle que la survie a façonnée ainsi. Je suis incapable de te jeter la pierre, mais je suis tout aussi incapable d'accepter ce gouffre qui s'est creusé entre nous. Je suis perdu.

Le silence qui suivit fut plus cruel que n'importe quelle dispute. Il n'y avait plus de colère, seulement l'épuisement de deux mondes qui ne parvenaient plus à s'accorder. Marie comprit alors qu'elle avait perdu la partie. Même en renonçant au meurtre, elle ne pouvait pas effacer ce qu'elle avait pensé, ce qu'elle était, ce qu'elle avait fait à Londres ou ailleurs. L'immunité morale qu'elle espérait recouvrer en épargnant James n'existait pas aux yeux de Darius.

Elle recula d'un pas, brisée par cette désillusion.

— Je vois, souffla-t-elle, les larmes menaçant de déborder.

Elle tourna les talons, refusant de laisser voir sa faiblesse jusqu'au bout. Sa démarche fut de nouveau silencieuse alors qu'elle retraversait la nef dans le sens inverse. Darius n'était pas capable d'accepter ce qu'elle était devenue, et elle était incapable de se défaire de ses démons. Leurs chemins venaient de diverger pour de bon.


*


Les jours qui suivirent son retour de Londres s'écoulèrent dans une torpeur opaque, semblable à un brouillard parisien qui refuserait de se lever. Marie errait dans les rues de la capitale sans but précis, les mains enfoncées dans les poches de son manteau, l'esprit lourd d'une fatigue qui n'avait plus rien de physique. Dans son cœur, le constat était d'une cruauté implacable : sa confrontation avec Darius n'avait laissé place à aucun compromis. Elle avait cru bien faire en renonçant au meurtre, s'imaginant qu'épargner le jeune James serait une preuve de rédemption aux yeux du prêtre. Elle n'avait récolté que le regard effaré d'un homme incapable de tolérer la noirceur de ses calculs. Pour elle, Darius était perdu pour de bon, séparé d'elle par cet abîme moral qu'elle ne pouvait ni combler ni effacer.

L'impasse stratégique dans laquelle elle s'enfermait achevait de la consumer. Certes, James Horton continuait d'exister, représentant cette menace potentielle, ce point de bascule pour leur avenir à long terme qu'elle avait juré de neutraliser. Mais son échec récent à Londres l'avait brisée net. La peur panique de décevoir Darius, d'incarner à ses yeux l'image même du monstre qu'il redoutait, avait paralysé ses instincts. Elle ne se sentait plus la force, ni même la légitimité, de remonter à Londres pour tenter à nouveau de s'en prendre au jeune homme ou de chercher une quelconque alternative. Elle subissait sa propre impuissance, prisonnière de contradictions insolubles, condamnée à attendre que le destin vienne frapper à sa porte.


Le destin prit la forme d'un retour au logis, en plein milieu d'une journée, après une autre de ses errances réflexives. Elle rentra chez elle, ouvrit la porte et la referma derrière elle, fit quelques pas dans l'entrée, avant de se figer net.

Assis sur le canapé, au fond du salon, un homme l'attendait.

Nigel Horton, le père de James.

Entre ses mains, il tenait un pistolet équipé d'un long suppresseur, et à ses côtés, posée contre l'accoudoir du canapé, une épée reposait à portée immédiate de sa main. Il pointa l'arme directement sur la poitrine de l'immortelle.

Marie comprit instantanément qu'elle ne pouvait pas fuir. Un geste brusque et une balle silencieuse la traverserait avant qu'elle n'ait pu atteindre la sortie.

— Avance doucement vers moi, ordonna Nigel d'une voix basse. Ne fais pas un geste imprudent. Je ne suis pas venu pour parlementer, Marie.

Elle obéit lentement, s'avançant au centre de la pièce, les bras le long du corps, respirant avec calme. Dans les yeux de Nigel, il n'y avait pas de panique, seulement une marée noire de douleur et une rage froide

— Que faites vous ici ?

— Tu sais très bien pourquoi je suis là, cracha-t-il, la haine suintant de chaque syllabe. Tu l'as fait. Tu as fini par l'achever.

Marie fronça les sourcils, sincèrement abasourdie par l'accusation.

— De quoi tu parles ? Je ne lui ai rien fait. Je suis revenue à Paris il y a deux semaines, je n'ai plus approché ton fils depuis...

— Ne mens pas ! hurla-t-il en se redressant d'un bond. James est mort.

La phrase tomba dans la pièce comme un couperet. Marie écarquilla les yeux, le souffle coupé.

— Quoi... ?

— Il est mort il y a dix jours, reprit Nigel, sa voix tremblant soudain d'un chagrin immense qu'il tentait désespérément de refouler. Une crise cardiaque foudroyante. Un garçon en parfaite santé, sans le moindre antécédent médical. Les médecins n'ont rien compris. Mais moi... moi, j'ai compris. J'ai fait le rapprochement immédiatement.

Il marqua une pause, posant un regard lourd sur elle.

— Tu penses que je n'ai pas de mémoire ? continua-t-il, amorçant un lent mouvement pour se lever, sans jamais la quitter des yeux. Je t'ai reconnue la seconde où tu as franchi le seuil de notre maison. Je n'avais pas revu ton visage depuis des années. À l'époque, j'étais ton Guetteur. C'est moi qui te suivais dans l'ombre, qui consignais chacun de tes faits et gestes, qui surveillais tes moindres déplacements à travers l'Europe. Ce jour d'automne dans les bois, près de l'orphelinat. Je t'avais observée pendant des heures. Je t'ai vue t'approcher de ce gamin avec une épée cachée sous ton manteau. Je t'ai vue t'arrêter au dernier moment, prise de je ne sais quel remords ou hésitation absurde, et t'enfuir en courant. Tu voulais le tuer alors qu'il n'était qu'un enfant.

Il serra la poignée de son pistolet à s'en blanchir les phalanges.

— Je ne sais pas pourquoi tu en avais après lui. À l'époque, j'ai cru à un accès de folie passagère. Mais après cet incident, j'ai choisi de quitter les Guetteurs. J'en avais assez vu. J'ai vu votre espèce manipuler le monde, détruire des vies, semer la terreur sans jamais rendre de comptes. J'ai pris James sous mon aile. Je l'ai adopté, je l'ai protégé de vous, je lui ai offert une vie normale... et j'ai passé des années à veiller sur lui, terrifié à l'idée que tu reviennes un jour finir ton travail. Et c'est exactement ce que tu as fait.

Nigel marqua une pause, le regard brûlant de mépris, avant de décocher une estocade plus perverse encore, touchant directement au point le plus sensible de son âme.

— Dis-moi, Marie... Est-ce qu'au moins Darius est au courant de ce que tu es vraiment ? Est-ce qu'il sait de quoi tu es capable derrière son dos, ou est-ce que tu lui vends la même mascarade de sainteté ? Tu n'es pas mieux que les autres. Même en essayant de te plier à ses prêches, de te donner bonne conscience, tu restes ce que tu as toujours été : une fraude. Une monstruosité déguisée en femme brisée.

Ces mots résonnèrent en elle comme un coup de fouet en plein cœur. Ils ravivèrent avec une violence inouïe la pire de ses hantises : cette certitude qu'elle venait d'expérimenter à ses propres dépens. Nigel ne faisait que mettre des mots sur son propre dégoût d'elle-même. Elle n'était qu'une imposture, incapable d'être sauvée par la grâce de Darius, souillée à jamais par sa propre nature.

Prenant sur elle pour contenir la vague de panique et de haine de soi qui menaçait de la submerger, elle redressa le menton, refusant de céder à l'abattement face au canon de l'arme.

— Nigel, écoute-moi... tenta-t-elle d'interjeter, les mains levées pour l'apaiser. Je te jure que je n'y suis pour rien. Je n'ai pas tué James !

— Alors comment tu expliques qu'il soit mort subitement exactement au moment où tu réapparais dans sa vie ? aboya-t-il, ses yeux rougis par les larmes contenues trahissant la détresse d'un père brisé.

L'empathie farouche de cet homme pour son fils transpirait à travers chaque mot, rendant sa douleur presque palpable. Il pleurait le garçon qu'il avait élevé, protégé, aimé comme sa propre chair, arraché à la vie sans explication.

— J'ai quitté les réseaux des Guetteurs, mais j'ai gardé des contacts, continua-t-il d'un ton plus menaçant, reprenant le contrôle de sa voix. J'ai voulu remonter ta trace. Et devine quoi ? Ton dossier personnel a totalement disparu. Effacé. Comme si tu n'avais jamais existé. C'est troublant, mais ça n'a pas suffit pour me faire jeter l'éponge. Je me suis souvenu que tu cotoyais Darius. En contactant mes anciens collègues, j'ai su qu'il était toujours à Paris. Et là où il est, tu n'es jamais bien loin. Tu n'as pas été dure à trouver.

Il marqua un temps d'arrêt, pointant l'arme un peu plus haut, visant directement entre ses yeux.

— Alors ne me dis pas que tu n'y es pour rien. Et écoute-moi bien, Marie. Si quoi que ce soit venait à m'arriver, sache que je ne suis pas seul. D'autres savent que je suis là. Si je ne donne pas de signe de vie dans les jours qui viennent, tu seras traquée et achevée, toi et tes semblables, jusqu'au dernier.

L'immortelle déglutit difficilement. Le piège était total. S'il disparaissait, une armée de Guetteurs se rabattrait sur Paris, mettant en péril Darius, Soleman et elle-même. Mais s'il restait là, armé, enragé et convaincu de sa culpabilité, il finirait par l'abattre.

Dissimulant la panique qui lui tordait l'estomac derrière un masque de froide maîtrise, elle inspira lentement.

— D'accord, murmura-t-elle, les mains ostensiblement ouvertes et levées à hauteur de poitrine pour capter toute son attention. Parlons-en, Nigel. Mais baisse ton arme, laisse-moi une chance de respirer.

Elle entama une lente progression vers lui, un pas après l'autre, mesurant chacun de ses mouvements pour ne pas déclencher le réflexe de la gâchette. À chaque centimètre gagné, elle réduisait la distance, focalisant toute son énergie sur la posture de l'homme, guettant la moindre micro-hésitation dans son regard.

Quand elle fut à portée de main, le déclic se fit. Profitant d'une fraction de seconde où le regard de Nigel avait glissé vers ses mains, Marie jaillit avec une vitesse inouïe. En une fraction de seconde, elle écarta le canon du pistolet d'un revers de main tout en pivotant pour fondre sur lui.

Surpris par la soudaineté de l'attaque, Nigel paniqua et pressa la détente. Une détonation assourdie déchira l'air de l'appartement ; la balle fila en sifflant et vint se loger lourdement dans le plâtre du plafond, faisant pleuvoir une fine poussière blanche.

Mais l'immortelle ne lui laissa pas une seconde de répit. Elle lui saisit le poignet dans une clé de bras qui lui arracha un cri de douleur et le contraignit à lâcher l'arme. Dans le même mouvement fluide, elle glissa son corps dans son dos, passa un bras autour de son cou et resserra son étreinte en une pression d'étranglement maîtrisée.

Nigel se débattit en vain, ses talons battant le sol, l'air lui manquant instantanément. En quelques secondes, les muscles de l'ancien Guetteur se relâchèrent, ses bras retombèrent lourdement, et il bascula dans l'inconscience. Marie le laissa glisser doucement sur le parquet, reprenant son souffle. Puis, sans perdre une seconde, elle fouilla dans ses placards à la recherche de quoi le neutraliser durablement. Elle revint avec du ruban adhésif renforcé, ligota ses poignets et ses chevilles, puis l'attrapa fermement pour l'adosser contre le radiateur de la pièce, l'y attachant solidement.

Elle recula d'un pas, essuyant une goutte de sueur sur son front, tandis que la réalité de sa situation la frappait de plein fouet. S'il ne donnait pas de nouvelles, ses contacts se manifesteraient, et la menace d'une traque impitoyable se refermerait sur elle et les autres.

Le cerveau en ébullition, incapable de structurer la moindre pensée cohérente au milieu de ce chaos, elle sentit la panique menacer de submerger ses derniers remparts. Elle avait besoin d'aide pour gérer cette crise, d'un regard extérieur, d'un allié sur qui compter pour ne pas sombrer. Une seule évidence s'imposa à elle.

Elle quitta des yeux la silhouette ligotée de Nigel, se précipita vers le meuble de l'entrée où se trouvait son téléphone, et composa en hâte le numéro de Soleman.


*


Peu de temps après, l'immortel frappa à la porte de l'appartement de Marie.

Nigel avait repris ses esprits depuis un moment. Toujours ligoté solidement au radiateur par les poignets et les chevilles, il se débattait silencieusement, le regard injecté de rage et d'adrénaline. Pour éviter qu'il n'alerte l'immeuble en hurlant à la mort, Marie avait dû le bâillonner à la hâte avec ce qu'il lui restait de ruban adhésif, le condamnant à pousser de vains borborygmes étouffés.

Elle se précipita vers l'entrée, ouvrit à son ami et le fit entrer en refermant aussitôt derrière lui. Elle lui expliqua rapidement la situation, lui montrant du doigt la balle incrustée dans le plâtre et le prisonnier entravé.

— Il a prévenu ses réseaux. Si ses contacts n'ont pas de ses nouvelles, ils débarquent et c'est terminé pour nous tous. Je suis dans une impasse totale, je ne sais pas quoi faire de lui. Si je le tue, je deviens ce qu'ils imaginent, et je me mets une armée aux trousses. Si je le garde, il va nous condamner.

Soleman jaugeat l'homme avec son pragmatisme coutumier. Il secoua la tête, mesurant la fragilité absolue de leur équilibre.

— Il n'y a pas trente solutions, prononça-t-il calmement en redressant les yeux vers elle. On ne peut pas le faire disparaître sans déclencher une tempête immédiate. À ce stade, il ne nous reste qu'une seule option : jouer cartes sur table. Autant tout lui dire, lui prouver l'absurdité de sa vendetta. S'il est intelligent, il comprendra qu'il fait fausse route. S'il refuse d'entendre raison... eh bien, on avisera, mais on n'aura peut-être pas d'autre choix que de le confiner loin d'ici, quitte à gérer la tempête.

Nigel émit un grognement indigné derrière son adhésif, ses yeux dardant une haine féroce sur le duo.

— Tu crois qu'il va nous écouter ? lâcha Marie, sceptique. Il est persuadé que je l'ai assassiné.

— On ne le saura qu'en essayant.

Il se tourna de nouveau vers le captif, s'approcha et posa une main sur son épaule.

— Écoute-moi bien, Nigel, dit-il d'un ton mesuré. On va t'enlever ça pour qu'on puisse discuter entre adultes. Mais si tu te mets à crier ou à ameuter l'immeuble, on te remet ce fichu scotch immédiatement, et la discussion sera définitivement close. Est-ce qu'on se comprend ?

L'ancien Guetteur soutint son regard une seconde, puis, prenant conscience de la situation, il finit par hocher la tête de haut en bas.

L'immortel tendit la main et arracha d'un coup sec la bande adhésive qui scellait ses lèvres. Nigel garda les mâchoires serrées, l'air mauvais, mais il respecta l'avertissement et garda le silence.

Marie s'avança d'un pas. Elle savait que ses arguments habituels ne pèseraient rien face à la douleur d'un père en deuil, et que la vérité qu'elle s'apprêtait à lâcher dépassait l'entendement.

— Je sais que tu me hais, Nigel, et je sais ce que tu penses, commença-t-elle d'une voix basse. Tu es persuadé que je l'ai empoisonné, que j'ai exécuté mon œuvre de sang. Mais la vérité, c'est que je n'ai absolument pas eu besoin de lever le petit doigt. James est mort à l'heure où j'étais déjà rentrée à Paris. Je n'y suis pour rien.

Nigel ne dit rien, le regard sombre et fixe.

— Par contre, c'est vrai, j'ai cherché à le tuer. J'ai voulu l'arrêter, parce que je sais exactement ce qu'il serait devenu. Dans une vingtaine d'années, il aurait rejoint les rangs des Guetteurs, vouant une haine farouche à notre espèce, et il aurait mené une traque sans merci contre les immortels. J'ai voulu éliminer la menace avant qu'il ne devienne cet homme. Je ne l'ai pas fait par pure envie de meurtre, mais pour sauver le peu qu'il nous reste, pour protéger les nôtres.

Nigel fronça les sourcils, luttant contre l'étreinte du lien, avant de laisser échapper un rictus incrédule.

— Pourquoi tu racontes de telles inepties ? comment tu peux être aussi certaine de ce qu'il serait devenu ? cracha-t-il, la voix traversée par un mélange de colère et d'incompréhension. Tu penses vraiment que je vais avaler ça ?

— Parce que je viens du futur, le coupa Marie, nette et sans trembler.

Un silence de plomb s'abattit sur la pièce. Nigel la fixa longuement, ses yeux écarquillés par la stupéfaction avant qu'un rictus de profonde pitié ne torde ses lèvres.

— Tu es totalement folle, cracha-t-il. Tu as perdu l'esprit. Un voyage dans le temps ? C'est le pire alibi de psychopathe que j'aie jamais entendu !

Elle s'apprêtait à insister, sentant bien qu'il la prenait pour une démente, lorsqu'elle vit le regard de Nigel glisser vers Soleman. L'autre Immortel se tenait un peu en retrait, les bras croisés, affichant un calme olympien. Il n'y avait pas l'ombre d'une surprise, ni d'un fou rire nerveux sur le visage de Soleman ; juste une gravité résignée.

L'homme se figea, le doute s'insinuant brusquement dans son esprit. Il tourna de nouveau la tête vers Marie, les sourcils froncés, gardant les lèvres hermétiquement closes. Mais à travers la lueur de son regard, tout transparaissait : une stupéfaction muette, le vertige d'une hypothèse insensée qu'il refusait encore de formuler, mais dont la possibilité commençait à le terrifier.

— Écoute-moi bien, reprit Marie sans lui laisser le temps de tergiverser. Si tu avais eu l'occasion de tuer Hitler, ou n'importe quel autre tyran avant qu'il ne plonge le monde dans l'horreur, est-ce que tu aurais hésité ?

L'ancien Guetteur cligna des yeux, décontenancé par la bascule soudaine du sujet.

— Non, lâcha-t-il machinalement, d'un ton dubitatif.

— Eh bien, j'ai eu cette occasion, reprit-elle d'une voix lourde d'amertume. J'ai vécu cette époque, j'ai su ce qu'il adviendrait, et je n'ai pas agi par pure lâcheté... terrifiée à l'idée de modifier le cours du temps d'une manière irréversible. J'ai préféré laisser l'Histoire s'accomplir dans toute sa monstruosité. Mais aujourd'hui, les règles ont changé. Face à ton fils, j'avais le pouvoir d'agir pour empêcher qu'il ne cause la fin de notre espèce. Parce que pour nous immortels, il est de cette trempe-là. Tu ne le sais pas, tu ne peux pas le deviner, mais dans quelques années, James serait devenu notre bourreau, allant jusqu'à décapiter Darius dans son église. Et quelques années plus tard, c'est lui qui aurait brisé le secret, dévoilant notre existence au monde entier pour orchestrer notre extermination.

— J'ai voulu agir. J'ai voulu neutraliser l'homme avant qu'il ne devienne ce monstre, reprit-elle après une courte pause. Mais face à cet enfant dans les bois, je n'ai pas pu lever l'épée. Et quand je l'ai retrouvé le mois dernier à Londres, c'est le souvenir de Darius, et la peur de ce qu'il penserait de moi, qui m'ont arrêtée. J'ai préféré flancher plutôt que de devenir une meurtrière à ses yeux. Et au final, la vie s'est chargée de l'emporter toute seule.

Nigel écoutait, le souffle court. L'idée que son fils chéri, le garçon qu'il avait élevé avec tant de soin, puisse un jour incarner une telle monstruosité lui donnait envie de vomir. Il secoua violemment la tête, refusant d'y croire, mais la structure même de son propre passé vint se fracasser contre sa certitude.

— C'est faux... Mon fils n'est pas un monstre, articula-t-il dans un souffle brisé, les larmes menaçant de brouiller son regard. Je l'ai élevé loin de tout ça !

— En l'élevant dans la haine secrète des Immortels, rétorqua doucement Marie, touchant une corde sensible.

Nigel ferma les yeux, une terrible vérité commença à l'assaillir de l'intérieur.

— C'est vrai... avoua-t-il, la voix brisée. Je comptais tout lui dire. Je voulais lui révéler l'existence des immortels à ses vingt ans. Je l'ai poussé à faire des études d'histoire précisément pour ça, pour qu'il comprenne les cycles du monde, pour qu'il soit armé le jour où il croiserait votre route...

Il venait de comprendre. À force de vouloir le préparer à un monde caché, il lui aurait peut-être fourni les outils et la rancœur nécessaires pour devenir l'arme qui les détruirait.

— Tu as une preuve ? demanda-t-il soudain en relevant les yeux vers Marie, la voix tremblante de désespoir et de scepticisme mêlés. Ton histoire est tellement insensée, tellement délirante... Comment veux-tu que je croie une seule seconde que tu viens du futur ?

— J'ai détruit le dispositif technologique qui m'a ramenée ici, je ne peux pas te le montrer, répondit Marie en réfléchissant à toute allure. Mais il y a un moyen. Nous sommes le 15 octobre 1998, n'est-ce pas ?

Nigel fronça les sourcils, perplexe.

— Et alors ?

— Demain, un événement inattendu va secouer la planète, un séisme géopolitique dont personne, absolument personne ne parle aujourd'hui, affirma-t-elle avec assurance. Augusto Pinochet sera arrêté à Londres par Scotland Yard.

Nigel la fixa, stupéfait par la précision de l'affirmation.

— C'est une folie... Il est intouchable, sous protection médicale, personne n'osera le toucher.

— Laisse-moi une chance de te le prouver, reprit Marie en s'approchant de lui. Je te garde prisonnier ici jusqu'à demain. Si les informations confirment que Pinochet a été arrêté à Londres, tu admettras que mon récit n'est pas qu'une hallucination. Et à ce moment-là... tu abandonneras cette vengeance aveugle contre moi.

L'ancien Guetteur la dévisagea longuement, mesurant l'absurdité de la proposition, mais sentant son monde s'effondrer autour de lui. Il n'avait plus de fils, sa vengeance n'avait plus de fondement réel si la mort naturelle de James rejoignait cette folle histoire de temporalité.

Il ferma les yeux, vaincu par l'épuisement, et finit par hocher lentement la tête.

— D'accord... murmura-t-il. On attend demain.


*


La nuit s'écoula lentement, drapée dans un silence pesant au milieu de l'appartement. Nigel resta attaché contre le radiateur, surveillé tour à tour par Marie et Soleman, l'esprit en pièces, hanté par les révélations de l'immortelle.

Au petit matin, Soleman sortit un moment et revint peu de temps après, rapportant un journal du jour fraîchement imprimé. Il le déplia et le posa en face de Nigel, pointant du doigt les gros titres. L'ancien Guetteur baissa les yeux sur la une. L'information, encore impensable la veille, s'étalait en noir sur blanc : l'ancien dictateur chilien Augusto Pinochet venait d'être arrêté à Londres par Scotland Yard.

Le souffle de Nigel se bloqua. Il fixa le papier, puis leva lentement les yeux vers Marie. Le vertige de l'impossible céda la place à une évidence glaçante : elle n'avait pas menti. Son récit, aussi insensé fût-il, était vrai.

Quelques instants plus tard, après de brefs échanges étouffés par la fatigue et la résignation, les liens de l'ancien Guetteur furent défaits. Nigel se redressa péniblement, le corps ankylosé par la nuit passée au sol. Malgré le ressentiment tenace et la douleur viscérale d'un père qui pleurait son fils, la stupeur et la logique froide des arguments de Marie avaient brisé sa colère aveugle. Il comprit, au fond de lui, les mécanismes monstrueux que l'Histoire s'apprêtait à tisser. Sans un mot de plus, refusant de croiser durablement leurs regards, il ramassa ses affaires, ouvrit la porte et quitta l'appartement, emportant avec lui son deuil et la promesse tacite d'abandonner sa vengeance.


Dans le silence subitement revenu, Marie resta figée, fixant la porte close. Une question, lourde et entêtante, brûlait ses lèvres depuis qu'elle avait appris les circonstances de la mort de James — cet arrêt cardiaque foudroyant, exactement ce qu'elle avait prévu pour lui mais n'avait pas eu la force de faire elle-même.

Elle pivota lentement vers Soleman, qui se tenait debout près de la table, observant le journal.

— C'est toi, n'est-ce pas ? demanda-t-elle, luttant contre le poids de sa propre certitude. C'est toi qui as tué James ?

Il leva lentement les yeux vers elle.

— Parfois, Marie, répondit-il d'un ton feutré, le destin a simplement besoin d'un petit coup de pouce pour remettre les choses à leur place.


*


Une fois Soleman parti à son tour, Marie laissa échapper un long soupir, sentant ses épaules, pour la première fois depuis des semaines, curieusement libérées d'un poids. Darius était perdu pour de bon, séparé d'elle par cet abîme moral infranchissable, et la menace Horton venait d'être définitivement écartée. Puisque les ponts étaient coupés avec le prêtre et que son âme était déjà condamnée aux yeux de celui qu'elle aimait, plus rien ne la retenait. Plus aucune hésitation ne viendrait paralyser ses choix. La partie n'était pas finie ; elle changeait simplement de cible.

Son esprit dériva vers Callestina. Elle savait que l'immortelle représentait un danger tout aussi vicieux pour l'avenir, une menace potentielle pour la survie même de leur espèce à l'aube de ce Jeu implacable qui, tôt ou tard, les forcerait à s'entretuer jusqu'au dernier. Callestina jouait déjà sa partition dans l'ombre, et Marie savait exactement ce qu'il lui restait à faire.

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