L'Héritage de Rebecca
La lumière de Santorini en cet après-midi d’hiver était d’une cruauté limpide. Elle découpait les contours de la caldeira avec une précision chirurgicale, ignorant superbement la tragédie qui se nouait derrière les murs de l’hôpital. Methos franchit le seuil de la chambre le souffle court. Il était au-delà de l’épuisement, soutenu uniquement par l’adrénaline et le poids de l'espoir qu’il portait contre lui.
Alexa était là, plus frêle encore que dans ses souvenirs. À son approche, elle entrouvrit les yeux, un faible sourire étirant ses lèvres.
Sans un mot, Methos déposa sur le drap blanc la Tablette et le cristal de Mathusalem. L’objet irradiait une pulsation douce qui semblait soudain rendre la chambre moins stérile, l'innéluctable moins définitif. Il s’assit sur le bord du lit et prit les mains d’Alexa dans les siennes. Elles étaient froides.
— Je suis revenu, murmura-t-il. Je t’avais promis que je ne te laisserais pas.
Il prit une profonde inspiration. Jusque-là, il avait gardé son secret comme une brûlure silencieuse. Il lui avait semblé d’une indécence insoutenable de lui avouer sa nature alors qu'elle s'éteignait. Comment parler d'éternité à celle dont les jours étaient comptés ? C’eût été une cruauté inutile, un rappel constant de l'injustice du sort qui les séparait. Mais maintenant que ce cristal palpitait sur le lit, l’aveu n’était plus une insulte, il devenait une planche de salut. Si le miracle devait s’accomplir, il devait naître de la vérité.
— Alexa, je dois te dire qui je suis. Pas l’Adam Pierson, amateur de bière, que tu as rencontré au bar de Joe. Pas le bibliothécaire un peu effacé qui aime les vieux livres. Mon nom est Methos.
Il vit une lueur de confusion dans son regard, mais il ne s'arrêta pas.
— Je suis né il y a cinq mille ans. J’ai vu des empires s’élever et s'effondrer dans la poussière. J’ai connu les guerres de l’Antiquité, les famines du Moyen Âge, les lumières de la Renaissance. Je suis ce que l’on appelle un Immortel. Je ne vieillis pas, je ne meurs pas. J'ai passé ma vie à me cacher, à observer le monde passer sans jamais vraiment en faire partie. Jusqu'à toi.
Il serra ses mains, son visage s'éclairant d'une ferveur presque juvénile. L'espoir qu'il portait en lui était si puissant qu'il semblait effacer les cernes sous ses yeux.
— Ces derniers jours, à Paris... je suis allé chercher ceci, le cristal de Mathusalem.
Il désigna le cristal vibrant sur le lit.
— Ce n’est pas une relique historique, Alexa. C’est une promesse. La tablette explique que ce cristal peut transférer l’étincelle de vie d’un être comme moi à un mortel. Il peut te donner ce que j’ai. Il peut te rendre éternelle, guérir ce qui te ronge, et nous donner tout le temps que nous voulons.
Il se pencha vers elle, ses yeux brillant d'une joie fébrile. Il ne voyait plus l'hôpital, il ne voyait plus la mort. Il voyait les cerisiers de Kyoto, les hivers à venir, les siècles de rires qu'ils pourraient partager.
— Laisse-moi m'en servir pour te sauver, je t'en supplie. On a encore tant de choses à voir, tant de temps à prendre. Laisse-moi faire ça pour toi.
La jeune femme l’écouta en silence, ses yeux ne le quittant pas une seconde. Elle ne semblait pas effrayée par la révélation de sa nature, ni même par l'objet qui vibrait d'une lumière surnaturelle sur ses draps. Elle tendit une main tremblante, effleurant le bout des doigts de Methos pour l’inciter à se calmer.
— C’est le plus beau cadeau qu’on m’ait jamais offert, murmura-t-elle. Et c’est sans doute la preuve d’amour la plus folle que ce monde ait connue.
Elle marqua une pause, cherchant l'air, puis secoua doucement la tête.
— Mais je ne peux pas, Methos. Reprends-le.
Le choc figea l'immortel sur place. Il s'attendait à des questions, à de l'incrédulité, peut-être même à de la terreur. Pas à un refus aussi calme.
— Tu n'as pas compris, insista-t-il, la panique prenant le dessus. Ce n'est pas une théorie. Ça fonctionne. Tu ne mourras pas. On pourra partir, n'importe où. On pourra vivre tout ce que tu as toujours voulu...
— Ce ne serait pas vivre, Methos, l’interrompit-elle avec une douceur ferme. Ce serait répéter. Regarde ce coucher de soleil sur la caldeira... S’il ne finissait jamais, si nous pouvions le regarder chaque soir pendant mille ans, finirions-nous seulement par lever les yeux vers lui ?
Elle tourna son regard vers la fenêtre où le ciel commençait à se parer d'or et de pourpre.
— La beauté de ce que nous avons partagé ici, à Santorini, vient du fait que chaque instant était compté. Si tu m'offres l'éternité, tu m'enlèves ce qui fait mon humanité. Tu m'enlèves le prix de ma propre vie. La mort n'est pas une erreur à corriger, c'est ce qui donne un sens à tout le reste.
— Je ne peux pas te perdre, Alexa. Pas après avoir trouvé ça. Pas après avoir passé cinq mille ans à attendre quelqu'un comme toi.
— Tu ne me perds pas. Tu as ma vie dans tes souvenirs. Ne gâche pas l'histoire en essayant d'en effacer le dernier chapitre.
Methos sentit ses certitudes vaciller. Il avait bravé les Guetteurs, trahi sa propre discrétion, volé une relique sacrée, tout cela avec la conviction absolue que la survie était le seul but logique. Mais face à la paix d'Alexa, sa logique de survivant paraissait soudainement étroite, presque égoïste. Elle n'avait pas peur du néant, elle respectait simplement le cycle que lui, dans sa course folle contre le temps, avait fini par oublier.
— S'il te plaît, murmura-t-elle. Laisse le destin suivre son cours. J'accepte ce que tu es, Methos. J'accepte les siècles qui t'ont façonné. Mais demande-toi... m'aimerais-tu autant si j'étais comme toi ? Ou est-ce ma fragilité qui t'a rappelé que la vie est précieuse ?
Il resta silencieux, la gorge nouée. Il comprit alors qu'il ne pourrait pas la forcer. Utiliser le cristal contre sa volonté serait la trahir plus sûrement que n'importe quel mensonge. Il rangea lentement l'objet dans son étui, éteignant la lueur qui baignait la chambre.
Les heures qui suivirent furent hors du temps. Ils ne parlèrent plus d'immortalité, ni de secrets. Ils parlèrent de choses simples : de la saveur du vin grec, de la chaleur du soleil sur la pierre blanche, de la chance qu'ils avaient eue de se croiser dans l'immensité des siècles. Methos resta assis à ses côtés, sa main dans la sienne, écoutant le rythme de plus en plus lent de sa respiration.
À l'aube, alors que la lumière naissante commençait à peine à sculpter les reliefs de l'île, la main d'Alexa se relâcha. Son dernier souffle s'échappa avec la légèreté d'un soupir, emportant avec lui une part de Methos qu'il ne retrouverait jamais.
Il resta longtemps immobile, seul dans le silence de la chambre. Dans son étui, le cristal d'Aganesthes était là, complet, puissant, capable de défier les lois de la nature et de renverser le cours de l'existence. C'était l'objet le plus convoité du monde, le fruit d'une quête millénaire, un miracle de lumière pure. Et pourtant, face au corps sans vie de la femme qu'il aimait, il n'était plus qu'un morceau de pierre inutile. Il avait tout le pouvoir du monde, et il n'avait rien pu faire contre la volonté d'une femme qui avait simplement choisi de rester mortelle.
Methos se leva et sortit sur le balcon pour faire face à la mer Égée. Il était le plus vieil homme du monde, il était invulnérable, il était éternel. Et ce matin-là, sous le ciel éclatant de Santorini, il n'avait jamais été aussi seul.
*
Dans les heures qui suivirent le départ d’Alexa, Methos s'occupa de tout avec une efficacité mécanique, celle d'un homme qui avait enterré plus de proches qu'il n'aimait s'en souvenir. Il régla les formalités, veilla à ce que le corps soit préparé avec le respect qu'elle méritait, et s'assura que la cérémonie soit aussi simple et lumineuse que l'avait été sa vie.
Ce n'est que le soir venu qu'il regagna leur petite maison blanche suspendue au-dessus de la caldeira. La pièce était encore imprégnée de son parfum, de ses livres laissés ouverts, de cette vie qu'ils avaient cru pouvoir étirer. Il s'assit à la table où ils avaient partagé tant de petits déjeuners face à la mer Égée. Il sortit la Tablette de Mathusalem et le cristal. Dans l’obscurité de la pièce, l’objet complet irradiait une clarté presque arrogante.
Il le contempla longuement. Il avait entre les mains de quoi devenir un dieu parmi les siens. Il pourrait être le dernier, le maître absolu. Le Methos d'autrefois, celui qui ne vivait que pour la survie à tout prix, n’aurait pas hésité une seconde. Mais il voyait aussi tout le sang dont cette lumière était imbibée. Rebecca morte pour avoir voulu le protéger. Darius assassiné. Et l'espoir cruel qu'il avait nourri pour Alexa, cet espoir qu'elle avait elle-même rejeté pour rester digne. Ce cristal n'était pas un miracle, c'était une prison. Il ne voulait pas vivre avec ce poids, sauvé par un artefact qui avait condamné tout ce qu'il aimait.
Il se leva, saisit la tablette et franchit le seuil pour sortir sur la terrasse, face au vide immense de la nuit. Là, contre une pierre massive qui bordait le muret, il frappa l'objet de toutes ses forces. Il recommença jusqu'à ce que la tablette éclate, effaçant à jamais les secrets de Mathusalem dans le vent de la mer. Puis, rentrant à l'intérieur, il pressa les jointures du cristal avec une précision amère, jusqu'à ce qu'il se désagrège en éclats distincts.
Avant que le cercueil d'Alexa ne soit définitivement fermé, il glissa entre ses mains froides le plus petit des éclats de cristal. C’était son cadeau final : une part de son fardeau, de son histoire, qu’il lui confiait pour l'éternité. Elle n'avait pas voulu de sa vie, mais elle emportait avec elle le secret de ce qu’il était.
*
Il quitta Santorini dès le lendemain, emportant avec lui le poids des éclats de cristal et le souvenir de celle qu'il laissait derrière lui.
Sa première escale fut Kyoto, au cœur du printemps. Sous les cerisiers en fleurs du chemin de la Philosophie, il marcha parmi la foule. Alors qu'une brise légère faisait tomber les pétales comme une neige rose et silencieuse, il laissa tomber un fragment dans les eaux claires du canal. Le cristal disparut instantanément, emporté par le courant vers un jardin secret où le temps semblait suspendu.
Il s'envola ensuite vers le Grand Nord, là où le ciel et l'eau se confondent dans un bleu métallique. Au bord d'un fjord norvégien, cerné par des falaises qui semblaient avoir été taillées par des géants, il jeta un éclat dans les profondeurs abyssales. Il le regarda s'enfoncer dans ces eaux noires et glacées, vers un oubli que même les siècles ne pourraient troubler, là où seuls les anciens dieux nordiques pourraient encore le trouver.
Il poursuivit son périple à travers les lieux qu'Alexa avait entourés sur ses cartes. Des canaux embrumés de Venise aux sommets silencieux des Alpes, il sema les restes de sa toute-puissance. Chaque geste était une libération, chaque éclat rendu à la terre était un adieu à la femme qu'il avait perdue.
Il finit par regagner la France. Son voyage le ramena d'abord dans le Loiret, sur les terres où Rebecca avait autrefois trouvé refuge. Les ruines de l'abbaye étaient désormais envahies par la végétation, mais sous un if dont les branches protectrices semblaient défier les âges, il trouva l'endroit idéal. Rebecca avait été une amie précieuse, une amante de rencontre au fil des siècles, une compagne de route qui comprenait le poids de l'éternité. Au pied de cet arbre, il enterra un fragment. C'était sa façon de boucler la boucle, de rendre à cette femme libre une part de cette lumière qu'elle avait protégée au prix de sa vie.
Sa route s'acheva à Paris, dans le tumulte familier du Quartier Latin. Il attendit que le soir tombe pour se rendre à l'église Saint-Julien-le-Pauvre, ce havre de pierre qui avait vu passer tant de siècles. C'est ici, en ce lieu qui fut le sanctuaire de Darius, qu'il déposa le dernier morceau. Ce geste était pour lui, pour ce prêtre qui avait cherché la paix dans la guerre et qui était mort en protégeant un secret qui ne lui appartenait pas.
Il ne pénétra pas dans la nef cette fois-ci. Il se glissa dans le petit square attenant, là où les arbres protègent la vue sur Notre-Dame. Dans un coin discret de la cour, se trouve un vieux puits dont la margelle de fer est usée par les années. C'est un vestige oublié, un passage vers les entrailles oubliées de la ville.
Methos s'approcha du bord et ouvrit la main. Le dernier fragment, le plus pur, celui qui contenait l'essence même de l'espoir et du regret, brilla une ultime fois sous la lueur d'un réverbère. Il le lâcha. Un tintement cristallin résonna contre les parois de pierre, suivi d'un clapotis sourd tout en bas, dans l'eau sombre.
Aujourd'hui, si vous passez par la rue Saint-Julien-le-Pauvre et que vous franchissez le portail de la petite église, prenez un instant pour chercher ce puits. Ne dites rien, ne cherchez pas à voir ce qui se cache au fond. Contentez-vous de poser votre main sur la pierre froide. Vous sentirez peut-être, sous l'écorce de la ville moderne, une pulsation très faible, un murmure de lumière ancienne. C'est là que repose la fin de la quête de Mathusalem, gardée par l'ombre des siècles et le souvenir d'une femme qui préféra la vie à l'éternité.