Altruisme
L'hôpital baignait dans un calme étrange, presque angoissant. La salle d'attente, pourtant vaste et lumineuse, semblait se resserrer autour de l'Ohana, enfermée dans une bulle de silence et d’inquiétude. Personne n'osait parler, comme si chaque mot aurait pu briser cet équilibre précaire. Chacun restait plongé dans ses pensées, priant en silence pour que Steve s’en sorte, pour que la prochaine nouvelle soit enfin un signe d’espoir.
Danny, malgré la douleur lancinante de ses côtes meurtries, avait gardé une attitude de façade. Ses mouvements étaient restreints, chaque respiration lui arrachait une grimace de douleur, mais il serrait les dents. Les bandages appliqués par les médecins n’étaient qu’une maigre protection contre la souffrance qui lui parcourait la poitrine. Mais rien, absolument rien, ne le faisait souffrir autant que les souvenirs encore frais de leur lutte désespérée dans cet avion.
Il revoyait Steve, affaibli, pâle, allongé contre le siège de l’appareil, le souffle court. Il se souvenait du regard de son ami, brillant de cette résignation inhabituelle, presque insoutenable. Ces yeux qui, même dans les pires situations, n'avaient jamais laissé transparaître autre chose que de la détermination ou de la colère, semblaient cette fois presque... apaisés, comme s'il acceptait la possibilité de tout lâcher.
Dans le silence de l'hôpital, la voix affaiblie de Steve résonnait dans sa mémoire, un murmure empreint de désespoir :
"Danny... Je vais mourir… Je le sens…" avait-il chuchoté, sa respiration hachée et douloureuse.
La gorge de Danny s’était serrée d’une angoisse presque insupportable. Mais à ce moment-là, dans le vacarme de l'avion en perdition, il s’était interdit de montrer la moindre faiblesse. Il lui avait attrapé la main, fermement, refusant de céder à la panique qui menaçait de le submerger. Danny, le pragmatique, le râleur, l'avait regardé droit dans les yeux, une flamme de défi illuminant son propre regard.
"Non, Steve, pas maintenant, et sûrement pas ici. Tu m’entends ? On n’est pas encore sortis de cette histoire, alors tu te reprends. Je vais poser cet avion, et toi, tu vas tenir bon. On va s'en sortir, tous les deux. Alors tu te raccroches, bordel ! Je ne te laisserai pas partir."
Il avait voulu injecter dans ses mots toute la force dont il pouvait encore disposer, espérant que Steve sentirait cette volonté indéfectible et s'y agripperait. Mais la main de Steve avait faibli dans la sienne, et ses paupières s'étaient alourdies. En quelques instants, il avait perdu connaissance, glissant dans une inconscience dont Danny ignorait s'il pourrait en revenir. Le silence assourdissant de l’hôpital ramena Danny à la réalité, et il relâcha un souffle tremblant.
Il ferma les yeux, chassant les images qui continuaient de défiler, tentant de contrôler les émotions qui menaçaient de le briser. Steve était entre les mains des médecins désormais, et il n’avait plus qu’à espérer que les mots échangés dans cet avion avaient suffi, quelque part, à le retenir de l’autre côté du fil.
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Danny était assis, recroquevillé, les mains posées sur ses côtes douloureuses, son regard rivé sur les portes battantes des urgences, comme s'il pouvait, par un simple effort de volonté, forcer Steve à réapparaître de l’autre côté.
Autour de lui, Chin, Kono et Lou étaient figés dans une attente tendue, leurs visages empreints de la même angoisse silencieuse. Les téléphones de chacun n’arrêtaient pas de vibrer, des appels incessants auxquels ils ne répondaient plus. Les nouvelles de l'accident avaient éclaté, et les médias s'étaient emparés de l'histoire. Tout l’archipel savait désormais que Steve McGarrett, le commandant du Five-0, se battait pour sa vie.
Chin, malgré son épuisement, avait pris soin de répondre aux appels répétés du gouverneur, qui voulait désespérément des nouvelles de son commandant. Mais ni lui, ni Kono, ni Lou, ni Danny n’avaient la moindre information rassurante à partager. Tout ce qu’ils pouvaient faire, c’était attendre.
Les visages fermés, les regards fuyants, ils s’abîmaient dans leurs pensées jusqu’à ce que le téléphone de Danny se mette à vibrer une fois de plus. Cette fois, Danny jeta un coup d’œil à l’écran, et son cœur se serra en voyant le nom de Grace s'afficher. Il hésita une seconde, mais il savait qu'il ne pouvait pas ignorer cet appel.
Il décrocha doucement, prenant une inspiration pour contenir ses émotions.
"Papa ?" La voix de Grace tremblait légèrement, trahissant son inquiétude. "Papa, comment va Steve ?"
Danny sentit le poids de cette question s’abattre sur lui. Il serra les dents, tentant de garder un ton apaisant, même si l’angoisse nouait son propre cœur. "Gracie…" Sa voix se fit douce, rassurante. "Steve est un battant, ma puce. Il est entre de bonnes mains ici. Les médecins s’occupent de lui et font tout leur possible. On doit juste attendre un peu."
Il s’efforçait de sourire, espérant qu’elle sentirait son assurance, même si la douleur et l'incertitude l'épuisaient de l’intérieur.
"Papa… comment tu vas toi ?" demanda Grace, sa voix empreinte de sollicitude, comme si elle percevait au-delà des mots.
Il inspira profondément, touché par sa tendresse. "Je vais bien, singe. Rien de bien grave pour moi, juste quelques côtes abîmées, mais tu me connais, j'ai déjà vu pire," tenta-t-il de plaisanter pour alléger l’atmosphère.
"Papa, je veux venir attendre avec toi. Je veux être là avec vous tous," insista-t-elle, et il sentit son chagrin derrière ses mots.
Danny ferma les yeux un instant, cherchant en lui la force d’accepter sa demande. "D’accord, singe. Je vais appeler Kamekona pour qu'il vienne te chercher à l’école, et il t’emmènera ici. On restera ensemble pour attendre Steve, ça te va ?"
"Merci, papa… je t’aime," murmura Grace, soulagée.
"Moi aussi, je t’aime, singe. À tout de suite."
Il raccrocha, et pendant une fraction de seconde, il sentit un élan de réconfort. Sa fille allait bientôt être là, et, ensemble, ils partageraient ce moment d’attente.
Redressant les épaules, Danny fixa de nouveau les portes des urgences, espérant entendre bientôt les pas rassurants d’un médecin qui viendrait leur apporter des nouvelles. Autour de lui, l’ambiance restait lourde, chargée de murmures, de soupirs étouffés, mais personne n’osait troubler le silence de l'attente. Les minutes s’étiraient en une lente agonie, chaque tic-tac de l’horloge devenant une éternité pour eux tous.
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Le temps semblait s’étirer à l’infini. Après ce qui leur parut des heures interminables, un médecin finit par entrer dans la salle d'attente. Son visage, marqué de fatigue, trahissait l’ampleur de l'opération à laquelle il venait de participer. Derrière son expression professionnelle, une gravité pesante semblait peser sur ses épaules. L’ohana se redressa, les regards s’ancrant sur lui, oscillant entre espoir et appréhension.
"Je suis le docteur Sheridan, le chirurgien qui a opéré le commandant McGarrett. Est-ce que Danny Williams est parmi vous ?" demanda-t-il, sa voix douce mais empreinte de fermeté.
Danny leva une main tremblante, prenant une grande inspiration. "C'est moi," répondit-il, d'une voix un peu enrouée. "Je suis son contact d’urgence. Mais… nous sommes tous sa famille ici. S’il vous plaît, donnez-nous des nouvelles à tous."
Sheridan acquiesça lentement, puis posa un regard compréhensif sur chacun d'eux. Au même moment, Grace et Kamekona entrèrent discrètement dans la salle d'attente. Grace se pressa contre son père, cherchant du réconfort tandis que Kamekona s’installa en retrait, écoutant avec une attention silencieuse.
Le médecin prit une profonde inspiration, puis commença ses explications, son ton mesuré reflétant l'importance de chaque mot. "Steve a subi des blessures particulièrement graves. Il a reçu deux balles de gros calibre : une dans le thorax et une autre dans l’abdomen. Ces impacts ont causé d’importants dégâts internes, et nous avons dû procéder à plusieurs interventions délicates. Permettez-moi de vous expliquer les conséquences de chaque blessure en détail."
La tension monta encore d’un cran, chaque membre de l’ohana suspendu aux lèvres du médecin.
"Commençons par l’impact dans le thorax," dit-il d'une voix grave. "La balle est entrée par l’épaule et s’est logée dans le sternum, ce qui a provoqué une fracture grave de cet os. Le sternum est une structure cruciale qui protège les organes vitaux, mais une balle de ce calibre crée des dégâts importants. Nous avons dû intervenir chirurgicalement pour retirer le projectile et stabiliser la fracture."
Il marqua une pause, scrutant les visages anxieux qui lui faisaient face. "Nous avons fixé des plaques métalliques au sternum pour maintenir l’os en place, permettant ainsi aux tissus de commencer leur processus de régénération. Lors de l’intervention, nous avons aussi inspecté minutieusement les structures internes, notamment le cœur et les poumons, afin de nous assurer que la balle n'avait causé aucun dommage supplémentaire à ces organes vitaux. Il y a eu une hémorragie importante, mais grâce à l'intervention rapide de l'équipe de chirurgie, nous avons pu la contenir."
Un silence s'installa dans la pièce, pesant, chaque mot du médecin semblant appuyer la gravité de la situation. Chin, la gorge nouée, s’efforçait de comprendre l’ampleur des conséquences d’une telle blessure.
Le docteur Sheridan reprit d’une voix encore plus grave, ses mots mesurés comme s’il cherchait à préparer l’ohana pour ce qui allait suivre. "La deuxième balle a pénétré l’abdomen et a causé des dommages considérables à son foie. Le foie est un organe vital, essentiel pour filtrer les toxines du sang et maintenir l’équilibre chimique de l’organisme. Malheureusement, l'impact a détruit une partie de cet organe de façon irréparable."
Kono, le regard horrifié, glissa une main sur sa bouche, réalisant l’ampleur des blessures. "Et qu'est-ce que cela signifie exactement ? Vous avez pu… réparer ?"
Le médecin hocha lentement la tête, son visage impassible. "Nous avons dû retirer la partie du foie gravement endommagée. Mais étant donné les fonctions essentielles du foie, nous avons installé une machine de soutien hépatique pour pallier temporairement à ses fonctions. Cette machine est capable d’assurer certaines tâches cruciales, telles que la filtration des toxines et la régulation de certaines substances dans le sang, mais elle ne remplace pas un foie vivant."
Les membres de l'ohana échangèrent des regards tendus, tentant d’assimiler l’information. Danny, dont l’esprit tournait à toute vitesse, essaya de comprendre ce que cela impliquait pour la survie de Steve.
"Donc… cette machine…" murmura-t-il, la gorge serrée, "elle va le maintenir en vie jusqu'à… une greffe ?"
Le docteur Sheridan acquiesça avec gravité. "Exactement. Steve a été inscrit en urgence sur la liste nationale de greffe. Mais, comme vous le savez sans doute, cette liste est longue, et le délai d’attente est incertain. Le soutien hépatique n’est qu’une solution temporaire, capable de maintenir les fonctions vitales de Steve pendant quelques jours, une semaine tout au plus. Passé ce délai, les risques de défaillance multi-organique augmentent, car son corps ne pourra plus compenser l’absence de foie."
Danny sentit la panique monter en lui, chaque fibre de son être l’incitant à agir, à trouver une solution. "Je partage le même groupe sanguin que lui. Cela pourrait aider, non ?"
Le médecin le regarda avec une lueur d’espoir dans les yeux, puis acquiesça doucement. "Le groupe sanguin est un critère important, mais il y a d’autres facteurs à prendre en compte, comme la compatibilité des tissus et la taille de l'organe. Nous allons faire les tests dans les heures qui viennent pour déterminer si vous êtes un donneur compatible."
Lou fronça les sourcils, sa voix se faisant plus grave. "Et si Danny n'est pas compatible ? Combien de temps cela pourrait prendre ?"
Sheridan soupira légèrement, son visage se durcissant davantage. "C’est difficile à prévoir. Steve bénéficie d’une priorité élevée en raison de son état et de sa bonne santé générale avant l’incident, mais même ainsi, cela peut prendre des jours. Si un foie compatible se présente dans les prochains jours, nous pourrions procéder à la greffe à temps. Cependant… il y a un risque que nous n'en trouvions pas avant la fin du délai que nous offre la machine."
Chin, submergé par l’inquiétude, murmura la question que tous redoutaient de poser. "Et s’il n’y a pas de greffon à temps… ?"
Le médecin baissa brièvement les yeux, avant de les relever pour affronter le regard de l’ohana. "Je ne vous mentirai pas. C’est une situation critique. Sans greffe, les chances de survie de Steve sont très faibles. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir, mais chaque heure qui passe est cruciale."
Un silence de plomb s’installa, chaque membre de l’ohana absorbant le poids des mots du médecin. Kono ferma les yeux, tentant de retenir les larmes qui menaçaient de couler. Lou serra les poings, sa mâchoire crispée.
Danny serra les poings, le souffle court, sentant une rage impuissante monter en lui. "Et en attendant ? Qu'est-ce qu'on peut faire ? Il faut que je sois compatible. On va l'aider, quoi qu'il en coûte."
Le médecin lui adressa un regard compatissant, mais réaliste. "Pour l’instant, tout ce que nous pouvons faire est d’attendre. Espérer que les résultats des tests soient favorables. Et prier pour qu’un donneur compatible se présente si nécessaire."
Lou posa une main ferme sur l’épaule de Danny, un regard déterminé dans les yeux. "On sera là, quoi qu’il arrive. Steve n'est pas seul."
Sheridan acquiesça avec reconnaissance, puis se tourna vers Danny. "Détective Williams, si vous êtes prêt, je vous invite à me suivre pour procéder aux tests."
Danny serra Grace contre lui, lui murmurant des mots rassurants, avant de lancer un dernier regard à ses amis. Puis, d’un pas résolu, il suivit le médecin à travers les portes battantes, s’éloignant de l’Ohana pour se rapprocher de la seule chance de survie de Steve.