Harry Potter et l'Autre Malfoy — Tome I

Chapitre 10 : CHAPITRE 9 — LES PORTES INTERDITES

5608 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 21/10/2026 12:32

Le balai avait une écharde à l'endroit précis où Harry devait poser la main.

Il la regarda, puis examina les autres manches alignés dans l'herbe. Aucun ne semblait avoir été fabriqué pour supporter un enfant plusieurs mètres au-dessus du sol. Certains étaient rayés, d'autres déformés ; un numéro avait été peint sur chacun, près de la brosse.

— Le vingt-trois tire vers la gauche, murmura Ron. Fred me l'a dit.

Harry vérifia le sien.

Vingt-trois.

— Merci de prévenir.

Le ciel était clair. Une brise passait au-dessus de la pelouse et faisait claquer les capes contre les jambes. Le château paraissait assez loin pour que personne ne puisse les entendre tomber.

Draco, à quelques pas, expliquait à Goyle qu'il n'avait jamais utilisé de matériel aussi ancien. Sa sœur inspectait les liens de son balai avec un sérieux qui ressemblait beaucoup à de la méfiance.

Harry en fut presque soulagé.

Madame Bibine arriva du terrain de Quidditch, une boîte de sifflets sous le bras. Elle avait les cheveux courts et un regard qui semblait capable de distinguer un mouvement de doigt à l'autre bout de la pelouse.

— Écartez-vous suffisamment. Je ne veux pas que votre premier décollage consiste à heurter votre voisin.

Les élèves reculèrent.

Neville posa quelque chose dans sa poche. Harry reconnut le petit globe de verre reçu au petit déjeuner : un Rapeltout, avait expliqué Neville, un objet destiné à l'avertir lorsqu'il oubliait quelque chose.

La fumée intérieure avait rougi presque immédiatement.

Depuis, Neville cherchait ce qu'il avait oublié.

Madame Bibine leur montra comment appeler le balai. Harry tendit la main, prononça l'ordre et sentit le manche lui frapper la paume avec une fermeté surprenante.

Il le retint par réflexe.

À côté de lui, celui de Ron remua dans l'herbe avant de bondir. Hermione dut recommencer plusieurs fois. Le balai de Neville semblait décidé à rester un objet de ménage.

— Ne suppliez pas, dit Madame Bibine. Donnez une direction à votre intention.

Dracena obtint le sien au deuxième essai. Elle le rattrapa un peu de travers et rectifia sa prise avant que Draco regarde.

Harry ne dit rien. Il avait trop peur de perdre le bénéfice de sa propre réussite.

La professeure expliqua ensuite comment monter, déplacer son poids et revenir au sol. Elle passa entre les élèves pour corriger les mains et les genoux. Lorsqu'elle arriva devant Draco, elle lui fit ouvrir les doigts.

— Vous bloquez le manche. Laissez-lui une marge, sinon vous compenserez chaque mouvement par un autre.

— Je vole depuis plusieurs années, dit-il.

— Alors il est temps de corriger cela.

Ron baissa la tête pour rire. Harry se mordit l'intérieur de la joue.

Dracena évita soigneusement de regarder son frère.

— Au signal, reprit Madame Bibine, vous vous élèverez d'un mètre au maximum. Nous allons commencer par apprendre à nous arrêter. Partir n'a jamais été la partie la plus difficile.

Harry plaça ses pieds. Le manche vibrait faiblement sous ses doigts.

Neville regardait tantôt la professeure, tantôt le sol. Ses lèvres remuaient. Harry comprit qu'il répétait les instructions.

Madame Bibine porta le sifflet à sa bouche.

Neville partit avant le son.

Son balai jaillit verticalement. Le garçon poussa un cri, serra les bras et tira sur le manche comme s'il essayait de le ramener contre lui. Le mouvement l'envoya plus haut encore.

— Desserrez les genoux ! ordonna Madame Bibine. Londubat, regardez-moi !

Neville regarda le sol.

Harry vit son pied glisser.

La chute fut très courte et beaucoup trop longue à la fois. Madame Bibine leva sa baguette ; quelque chose ralentit le corps juste avant qu'il touche la terre, mais le bras de Neville se replia sous lui avec un angle qui fit crier plusieurs élèves.

Harry lâcha son balai.

La professeure était déjà agenouillée près du garçon.

— Personne ne s'approche. Vous me laissez de l'espace.

Neville respirait par petites secousses. Son balai continuait à monter lentement, libéré de son poids.

Madame Bibine le rappela d'un geste, l'envoya se coucher dans l'herbe puis fixa une attelle autour du poignet blessé.

— Nous allons voir Madame Pomfresh. Vous pouvez marcher ? Très bien. Regardez devant vous.

Elle sortit de sa poche une petite plaque de cuivre, la pressa entre ses doigts et y prononça un message bref destiné à l'infirmerie. La plaque devint blanche.

— Vous restez ici, dit-elle à la classe. Les balais au sol. Personne ne décolle avant mon retour.

Son regard insista sur les élèves déjà montés.

— Ce n'est pas une suggestion.

Elle partit avec Neville, en lui tenant le coude valide. Harry suivit des yeux la robe noire qui avançait lentement vers le château.

Le silence dura quelques secondes.

Puis Draco se mit à rire.

— Il a trouvé le seul moyen de tomber avant le début du cours.

Parvati Patil se retourna vers lui.

— Il s'est cassé le poignet.

— On le lui réparera.

— Ça ne te donne pas le droit de…

Pansy intervint, et plusieurs voix se superposèrent. Harry ne les écoutait déjà plus. Un reflet venait d'attirer son attention dans l'herbe, à l'endroit où Neville avait décollé.

Dracena l'avait aperçu aussi.

Elle se baissa et ramassa le Rapeltout.

— Il a perdu ça, dit-elle.

Draco le lui prit avant qu'elle puisse le ranger.

— Au moins, il saura qu'il a oublié quelque chose.

Il lança le globe d'une main dans l'autre.

Harry fit un pas vers lui.

— Rends-le.

Draco sourit.

— Il est à toi ?

— Il est à Neville.

— Alors Neville viendra le chercher.

— Draco, dit sa sœur.

Il continua de regarder Harry.

— Quoi ?

— Donne-le à Madame Bibine quand elle revient.

Harry tendit la main.

— Je vais le lui rapporter.

— On ne te l'a pas demandé, répliqua Dracena.

La phrase fit monter sa colère d'un cran.

— Vous avez le droit de prendre ses affaires, mais pas nous de les lui rendre ?

— J'ai ramassé un objet dans l'herbe.

— Et maintenant ton frère joue avec.

Dracena se tourna vers Draco, trop tard.

Il avait enfourché son balai.

— Viens donc le chercher, Potter.

Il décolla.

Tout se passa très vite après cela. Hermione rappela l'interdiction, Ron injuria Malfoy, Dracena fit un geste brusque vers son frère sans pouvoir le retenir. Harry reprit le balai vingt-trois, posa les mains autour du manche et frappa le sol de ses pieds.

La pelouse s'éloigna.

Il eut d'abord le réflexe de serrer les dents. Puis le vent entra dans sa robe et la peur changea de forme. Elle était toujours là, mais légère, traversée d'une joie physique si soudaine qu'il en oublia presque la raison de son départ.

Il volait.

Il n'imaginait pas voler, il n'observait pas quelqu'un le faire : son corps quittait le sol, et le manche répondait à des mouvements qu'il n'avait pas besoin de formuler.

Le balai tirait effectivement à gauche. Harry corrigea sans réfléchir.

Draco s'était arrêté près d'un arbre, assez haut pour que les branches les plus fines remuent à côté de son épaule. Son sourire disparut lorsqu'il vit Harry arriver à sa hauteur.

— Tu vas te faire renvoyer, dit-il.

— Toi aussi.

— Moi, je sais voler.

Harry avança de quelques mètres. Draco recula.

En bas, Dracena s'était placée au milieu de la pelouse, la tête levée. Elle cria quelque chose à son frère, mais le vent emporta la moitié de la phrase.

Harry ne la regarda pas.

— Donne-le-moi, répéta-t-il.

Draco tenait le globe dans sa main droite. Il regarda Harry, puis les élèves, puis la façade du château. Pendant une seconde, Harry crut qu'il allait céder.

Draco lança le Rapeltout.

Le verre monta dans la lumière. Harry le suivit des yeux, vit le point où sa trajectoire s'inversait et se pencha.

Le balai plongea.

Le monde se réduisit au globe qui tombait. Le bruit du vent devint continu. Harry tendit la main, la ramena, la tendit encore ; il sentit la surface froide lui frôler deux doigts et referma le poing.

La terre arrivait beaucoup trop vite.

Il tira.

Le balai se redressa, la brosse effleura l'herbe et Harry parcourut encore plusieurs mètres avant de réussir à poser les pieds. Ses jambes cédèrent. Il s'assit lourdement, le globe intact dans la main.

Ron courait vers lui.

— Tu l'as eu !

Harry leva le Rapeltout. Il riait sans parvenir à s'arrêter. Ses doigts tremblaient, ses cheveux lui fouettaient les yeux, et il n'avait jamais eu aussi envie de recommencer quelque chose.

— Potter !

La voix du professeur McGonagall fit mourir le rire dans sa gorge.

Elle traversait la pelouse à grands pas.

Harry se releva. Le balai tomba à côté de lui.

— Vous venez avec moi.

Ron commença à expliquer. McGonagall leva la main.

— Je recueillerai les autres témoignages après. Potter, maintenant.

Harry tendit le globe à Ron, incapable de parler.

Draco avait atterri près de sa sœur. Il regardait la scène avec une satisfaction qui redonna un instant à Harry l'envie de lui sauter dessus.

Dracena, elle, regardait encore l'endroit où le balai avait frôlé la terre.

Lorsqu'elle croisa les yeux de Harry, son visage se durcit.

— Tu aurais pu le percuter, dit-elle.

Harry n'eut pas le temps de répondre. McGonagall repartait déjà.

Il la suivit vers le château avec la sensation que chaque pas le ramenait à Privet Drive.

Dracena attendit que le professeur soit assez loin, puis saisit le bras de son frère.

— Tu as perdu l'esprit ?

— Tu as vu ? Elle va le renvoyer.

— Tu avais reçu exactement la même interdiction.

— Mais elle l'a vu, lui.

Il souriait. Elle serra plus fort.

— Tu pouvais tomber.

Draco baissa les yeux sur sa main.

— Lâche-moi.

Elle le lâcha aussitôt, vexée d'avoir montré sa peur devant les autres.

— Ce serait dommage que père apprenne que tu ne comprends pas une instruction aussi simple.

Le sourire de Draco disparut.

— Tu ne vas pas lui raconter ça.

— Alors cesse de me donner des raisons de le faire.

Il s'éloigna avec Crabbe et Goyle.

Dracena resta près des balais. Elle avait vu son frère se décaler au passage de Potter. Elle avait vu l'espace entre le manche et les branches. Pendant une seconde, elle avait cru qu'ils allaient se heurter et que personne ne pourrait arriver assez vite.

Potter n'avait pas à le poursuivre ainsi.

Draco n'avait pas à lui donner cette occasion.

La seconde pensée était plus difficile à conserver que la première. Elle la garda pourtant jusqu'au retour de Madame Bibine.

McGonagall s'arrêta devant une salle de cours et demanda à parler à Olivier Dubois.

Harry ne connaissait pas ce nom. Il s'attendait au directeur, à une lettre, peut-être même à une valise déjà préparée par un sortilège particulièrement efficace. Au lieu de cela, un grand garçon sortit avec un cahier sous le bras.

Ils entrèrent dans une petite salle vide.

McGonagall ferma la porte et se tourna vers Harry.

— Combien de fois êtes-vous monté sur un balai avant aujourd'hui ?

Harry déglutit.

— Jamais.

Dubois releva la tête.

— Jamais ?

— C'est ce qu'il vient de dire, monsieur Dubois.

La professeure posa ses mains sur le dossier d'une chaise.

— J'ai vu la fin de votre vol, Potter. Vous avez suivi un objet de petite taille, corrigé une trajectoire instable et redressé votre balai à une hauteur où une erreur aurait eu des conséquences sérieuses.

Harry baissa les yeux.

— Je sais que je n'aurais pas dû…

— Vous n'auriez pas dû décoller sans autorisation. Nous sommes d'accord là-dessus.

Elle laissa passer un instant.

— Mais vous avez des dispositions que nous devons examiner.

Dubois souriait maintenant. Harry le regarda sans comprendre.

— Des dispositions pour quoi ?

— Pour attraper des choses qu'on a du mal à voir, répondit le garçon. Et à suivre.

McGonagall lui adressa un regard qui l'invita à se calmer.

— Monsieur Dubois est le capitaine de l'équipe de Quidditch de Gryffondor. Il cherche un attrapeur.

Harry resta immobile.

Il connaissait ce mot. Ron l'avait expliqué pendant le trajet en train, puis une deuxième fois dans le dortoir, avec un oreiller pour représenter le Vif d'or. Il n'avait simplement jamais imaginé qu'il puisse s'appliquer à lui.

— Les premières années n'ont pas le droit, dit-il.

— Elles n'intègrent habituellement pas les équipes. Une dérogation peut être examinée. Cela ne vous dispense ni des cours de vol ni des règles de sécurité.

Dubois s'approcha déjà.

— Tu as suivi le globe dès le départ ? Ou tu as attendu qu'il…

— Monsieur Dubois.

Il se tut.

McGonagall demanda à Harry de raconter les faits. Cette fois, elle écouta jusqu'au bout. Elle ne l'interrompit ni lorsqu'il mentionna Neville ni lorsqu'il expliqua le rôle de Draco. À la fin, elle hocha la tête.

— Je parlerai à Madame Bibine. Vous lui devrez des excuses pour lui avoir désobéi. Quant à Malfoy, son comportement sera également examiné.

Harry sentit revenir l'air dans ses poumons.

— Je reste ici ?

La question sembla surprendre la professeure.

— Oui, Potter. Une faute ne signifie pas que nous allons vous abandonner sur un quai de gare.

Il baissa très vite les yeux.

McGonagall attendit qu'il se reprenne avant de poursuivre.

— Si vous rejoignez l'équipe, ce sera parce que vous travaillez et que vous apprenez à maîtriser ce que vous savez faire. Pas parce que vous avez une cicatrice.

Harry releva la tête.

Pour la première fois depuis le cours de Rogue, quelqu'un venait de parler de lui sans sembler parler d'une histoire qui avait eu lieu avant qu'il puisse s'en souvenir.

— D'accord, dit-il.

Dubois lui tendit la main avec tant d'énergie qu'il faillit lui faire lâcher ses lunettes.

Au dîner, Ron ne réussit pas à manger pendant plusieurs minutes.

— Attrapeur ?

Harry hocha la tête.

— Il faut encore une autorisation.

— Mais elle l'a proposé ?

— Oui.

— Et Dubois t'a vu ?

— Il va me faire essayer.

Ron posa enfin sa fourchette.

— Malfoy va en avaler sa langue.

Harry sourit, puis pensa à McGonagall. Il ne voulait pas réduire tout ce qui venait de se passer à la réaction de Draco.

Neville arriva peu après, le poignet presque entièrement rétabli. Ron lui rendit son Rapeltout en racontant le vol avec une quantité de détails que Harry ne se souvenait pas d'avoir vécus.

— Merci, dit Neville.

Il tenait le globe à deux mains.

— Tu n'avais pas besoin de… Enfin, merci.

Harry haussa les épaules, gêné.

— Tu l'avais reçu ce matin.

— De ma grand-mère.

Neville le rangea soigneusement, puis alla s'asseoir avec Seamus. Harry le regarda s'éloigner. Il était heureux de lui avoir rendu l'objet. Il était aussi conscient que les choses auraient pu très mal finir, et cette idée n'avait pas existé dans son esprit lorsqu'il avait quitté le sol.

Ron se pencha vers lui.

— Ne le dis pas trop fort, pour l'équipe. Dubois aime préparer des surprises.

La surprise ne resta pas secrète très longtemps.

Fred et George arrivèrent avant le dessert, échangèrent avec Harry des regards beaucoup trop expressifs puis lui demandèrent quand il commencerait à s'entraîner. Hermione, à quelques places de là, leva immédiatement la tête.

— Vous voulez dire qu'il va jouer ?

Fred lui adressa un sourire innocent.

— Nous n'avons rien dit.

— Vous venez de le faire.

— C'est très inquiétant, constata George. Notre discrétion se dégrade.

Ils repartirent.

Hermione regarda Harry.

— Après avoir désobéi ?

— Ce n'est pas pour ça, dit-il.

— Je sais, mais…

Elle s'arrêta. Harry attendit la suite, déjà sur la défensive.

— On nous dit que les règles sont les mêmes pour tout le monde.

Ron se redressa.

— Il a empêché Malfoy de casser les affaires de Neville.

— Il aurait pu prévenir un professeur.

— Depuis le ciel ?

— Avant de décoller.

Harry sentit sa joie se réduire. Il comprenait ce qu'elle voulait dire, mais il aurait voulu qu'elle choisisse un autre moment.

— McGonagall s'en occupe, répondit-il. Tu peux peut-être la laisser faire.

Hermione referma son livre.

Ils terminèrent leur repas sans elle.

Draco les attendait près de la sortie.

Il avait perdu un peu de son assurance depuis que Madame Bibine lui avait annoncé qu'il aiderait à inspecter les balais le samedi suivant. Sa sœur avait également été interrogée. Elle avait raconté les faits sans les arranger, ce qu'il lui reprochait encore.

À présent, il voulait savoir pourquoi Potter paraissait aussi heureux.

— Tu pars quand ? demanda-t-il.

— Je reste.

— Pour le moment.

Ron ouvrit la bouche. Harry lui lança un regard.

— Tu avais autre chose à dire ? demanda-t-il à Draco.

— Tu es très fier de toi parce que tu as réussi à attraper une boule ?

— Non. Parce que je n'ai pas eu besoin de la voler.

Crabbe se rapprocha. Goyle fit craquer ses doigts. Dans la Grande Salle, les professeurs mangeaient encore ; personne ne pouvait commencer une bagarre ici sans être vu.

Draco sembla parvenir à la même conclusion.

— Si tu te crois tellement courageux, viens me le montrer sans professeurs autour.

— Quand tu veux, dit Harry.

Les mots étaient sortis avant qu'il réfléchisse.

Draco regarda Ron, puis Harry.

— Un duel. Ce soir. Minuit. La salle des trophées.

Ron se plaça à côté de son ami.

— Je serai son second.

Harry ne savait pas exactement ce que cela signifiait, mais il trouva rassurant que Ron le sache.

Draco désigna Crabbe.

— Le mien.

Il recula, satisfait.

Dracena, qui venait d'arriver, avait entendu la fin.

— Un duel ?

— Cela ne te concerne pas, dit son frère.

Elle regarda Harry. Il vit immédiatement le jugement dans ses yeux.

— Une journée sans vous mettre en danger serait donc trop ennuyeuse ?

— Tu pourrais commencer par lui parler à lui, répondit Harry.

— Je lui parle depuis onze ans. Je connais les limites de l'exercice.

— Alors laisse-nous tranquilles.

Elle le fixa un instant, puis entraîna Draco vers l'escalier des cachots.

Ron attendit qu'ils disparaissent.

— Tu sais lancer quoi ?

Harry le regarda.

— Une lumière.

Ron prit une seconde pour réfléchir.

— Il ne sait probablement pas beaucoup plus.

Cela aurait dû être rassurant. Harry trouva que cela ressemblait surtout à deux enfants sur le point de commettre une erreur dont aucun ne connaissait la taille.

Dans un renfoncement près des cuisines, Dracena obligea son frère à s'arrêter.

— Tu vas réellement sortir cette nuit ?

Crabbe et Goyle attendaient un peu plus loin.

Draco leva les yeux au ciel.

— Non.

Elle cligna des yeux.

— Alors pourquoi…

— Parce que Rusard sera très intéressé de savoir où Potter compte se promener.

Il sourit.

Dracena ressentit d'abord du soulagement. Son frère ne descendrait pas seul dans des couloirs qu'ils connaissaient à peine, pour lancer des sorts qu'ils ne maîtrisaient pas.

Puis elle comprit le reste.

— Tu lui donnes rendez-vous pour le faire prendre ?

— C'est le principe.

— Et tu racontes à tout le monde que tu vas le battre.

— Il n'a qu'à ne pas venir.

Dracena regarda Crabbe, qui semblait trouver l'idée excellente. Elle aurait voulu que son frère entende de lui-même ce que son plan avait de mesquin. Mais Draco attendait surtout qu'elle l'admire.

— Tu ferais mieux de travailler ton sortilège de lumière, dit-elle.

— Tu préfères Potter ?

La question la mit instantanément en colère.

— Ne sois pas ridicule.

— Alors arrête de me faire la morale.

Il partit sans elle.

Dracena resta sous la voûte. Elle n'irait pas prévenir Potter. Il l'avait suffisamment traitée comme une ennemie pour qu'elle refuse de lui rendre ce service. Elle n'irait pas non plus aider Draco à se vanter d'un combat auquel il n'avait aucune intention de participer.

Lorsqu'elle retrouva son frère dans la salle commune, elle s'assit à une autre table.

Il le remarqua. Aucun des deux ne fit le premier pas.

À vingt-trois heures quarante, Harry n'avait toujours pas dormi.

Le dortoir était rempli de respirations lentes. Un lit grinça, puis le silence revint. Il entendait Ron bouger de temps à autre à côté de lui.

Il pouvait encore renoncer.

Il suffisait de fermer les yeux, de laisser passer l'heure, d'accepter le sourire de Malfoy le lendemain. Il venait d'obtenir une chance extraordinaire. Il serait absurde de la perdre pour une provocation.

Il pensa au Rapeltout dans l'herbe, aux rires pendant le cours de potions et à la manière dont Draco semblait certain que personne ne lui répondrait jamais vraiment.

Harry repoussa sa couverture.

Ron était déjà assis.

Ils descendirent sans allumer leurs baguettes. Le feu de la salle commune n'était plus qu'un rougeoiement derrière la grille.

— Vous allez vraiment y aller ?

Hermione se leva d'un fauteuil.

Ron ferma les yeux.

— Tu ne dors donc jamais ?

— Vous savez très bien que vous pouvez perdre des points pour toute la maison.

— On reviendra avant que quelqu'un le sache.

— C'est exactement ce que disent les gens avant de se faire prendre.

Harry s'arrêta devant le passage.

— Alors reste ici.

Hermione les suivit en protestant. Le portrait pivota derrière eux. Lorsqu'elle voulut rentrer, la Grosse Dame venait de quitter son cadre pour répondre à une voix dans le tableau voisin.

— Attendez ! appela Hermione à mi-voix.

Personne ne répondit.

Ron leva les mains.

— Ce n'est pas notre faute.

— Vous n'allez pas me laisser seule ici.

Harry n'avait pas envie d'elle, mais il n'avait pas non plus envie de discuter devant la porte.

— Viens. Mais ne fais pas de bruit.

Ils trouvèrent Neville quelques mètres plus loin, assis contre le mur avec son pyjama dépassant sous sa robe.

Il releva la tête avec un soulagement si visible que Harry s'en voulut avant même de lui parler.

— J'avais oublié le mot de passe, dit-il. Je suis allé chercher quelqu'un, mais je me suis trompé d'escalier. Quand je suis revenu, elle n'était plus là.

Ron regarda Harry.

Leur duel commençait à ressembler à une sortie de classe.

— Tu peux attendre ici, proposa-t-il.

Neville se leva immédiatement.

— Je préfère venir.

Harry regarda les trois visages autour de lui : Ron impatient, Hermione furieuse, Neville effrayé. Il eut une dernière occasion de comprendre qu'il aurait dû retourner se coucher.

Il la laissa passer.

Le château, la nuit, ne semblait pas vide. Il semblait occupé par des choses qui attendaient que les élèves cessent de faire du bruit.

Les portraits murmuraient derrière leurs cadres. Des pas résonnaient parfois à un étage qu'Harry ne parvenait pas à situer. Les armures reflétaient la lune avec des visages sans yeux.

Ils suivirent le trajet que Ron avait repéré dans la journée. La salle des trophées se trouvait au troisième étage, à l'extrémité d'une galerie. Ils passèrent devant un petit disque de cuivre dont la surface brillait faiblement.

Hermione s'arrêta.

— Il faut éviter de…

— Avance, souffla Ron.

Elle obéit, les lèvres serrées.

La salle était ouverte.

Les coupes et les médailles occupaient des vitrines qui renvoyaient leurs silhouettes en fragments. Harry aperçut son propre visage dans une plaque d'argent et sursauta avant de le reconnaître.

Malfoy n'était pas là.

Ils attendirent.

Une minute passa. Puis une autre.

Ron regardait l'entrée. Neville frottait son poignet guéri comme s'il craignait qu'il se casse de nouveau. Hermione avait cessé de paraître en colère ; elle semblait surtout écouter.

Harry sortit sa baguette. Il aurait voulu connaître un sort plus utile que celui qui permettait d'éclairer ses devoirs.

Une voix monta dans la galerie.

— Par ici. La ronde a signalé un passage.

Harry reconnut Rusard.

Ron ouvrit grand les yeux. Hermione lui saisit le bras avant qu'il parle.

Des griffes claquèrent sur la pierre.

Harry désigna l'autre porte.

Ils reculèrent entre les vitrines. Le battement de son cœur était si fort qu'il lui sembla impossible que Rusard ne l'entende pas. Neville heurta un piédestal ; Harry le retint par l'épaule et ils sortirent dans la galerie opposée.

— On m'a indiqué cette salle, disait le concierge. Ils ont dû voir l'heure.

Hermione se pencha vers Harry.

— Malfoy.

Il avait compris.

La honte arriva avant la colère. Il s'était laissé attirer exactement là où Draco voulait qu'il aille, et il avait entraîné trois autres élèves avec lui.

— Là, souffla Ron.

Un passage étroit s'ouvrait derrière une tapisserie. Ils s'y glissèrent au moment où une lumière balayait le bout du couloir.

L'espace sentait la poussière et la laine ancienne. Harry avança de profil, une main contre la pierre. Quelqu'un respirait très vite derrière lui.

— C'est un escalier ? demanda Neville.

— Baisse la tête, répondit Harry.

Ils franchirent une marche, puis trois autres. Le passage déboucha derrière un panneau de bois, dans un couloir qu'aucun d'eux ne reconnut.

Ron referma doucement le panneau.

Pendant un instant, il n'y eut plus aucun bruit.

Harry essuya sa paume sur sa robe.

— On retourne à la tour.

— Quelle excellente idée, murmura Hermione.

— Je sais.

Le ton de Harry la fit taire.

Ils avancèrent vers la lumière la plus proche. Au bout du couloir, une chaîne pendait contre un mur. Harry mit une seconde à comprendre qu'ils se trouvaient de l'autre côté de l'interdiction vue pendant l'orientation.

— Attendez…

Un objet heurta le sol derrière eux.

Peeves était suspendu près du plafond, un encrier dans chaque main.

Il les contempla, ravi.

— Des petits promeneurs !

Ron fit un geste désespéré.

— Ne crie pas.

Le sourire de Peeves s'élargit.

— On me demande de ne pas crier ?

Il prit une grande inspiration inutile.

Harry attrapa la manche de Ron.

Le hurlement éclata avant qu'ils aient parcouru trois mètres.

— DES ÉLÈVES ! DES ÉLÈVES DANS LE COULOIR !

Une lumière s'alluma sur le disque de cuivre près de la chaîne.

Ils coururent.

Harry entendit Hermione dire qu'ils allaient du mauvais côté, mais Rusard arrivait déjà vers la sortie visible. Une porte se trouvait dans un renfoncement. Harry essaya la poignée.

Fermée.

— Pousse-toi, dit Hermione.

Elle sortit sa baguette, prit une inspiration et toucha la serrure.

Le déclic fut si discret qu'Harry crut d'abord que rien ne s'était passé.

Puis la porte céda.

Ils entrèrent et la refermèrent derrière eux.

Le premier indice fut la chaleur.

Harry avait passé la soirée dans des couloirs frais. Ici, l'air était lourd, chargé d'une odeur de fourrure et de viande. Quelque chose soufflait à quelques mètres de lui.

Il gardait encore l'oreille contre la porte lorsque Neville lui toucha le bras.

— Harry.

Dehors, Rusard interrogeait Peeves. L'esprit frappeur répondait par des rires et des indications contradictoires.

— Harry.

Cette fois, Neville ne parlait presque plus.

Harry se retourna.

Il vit d'abord les pattes.

Elles étaient larges, posées sur le bois sombre d'une trappe renforcée de métal. Puis il leva les yeux le long d'un poitrail qui semblait remplir la pièce, jusqu'aux trois têtes tournées dans leur direction.

Trois.

Son esprit refusa le nombre pendant une seconde. Il chercha un reflet, une illusion, quelque chose qui rendrait la scène moins impossible.

Une gueule s'ouvrit. Une autre renifla. La troisième recula légèrement, comme si elle évaluait la distance jusqu'à eux.

Ron émit un son étranglé.

Le grondement vibra dans la porte, dans le sol et jusque dans les dents de Harry.

Il tâtonna derrière lui pour retrouver la poignée.

Hermione attrapa Neville. Harry ouvrit sans attendre de savoir où se trouvait Rusard. À cet instant, il aurait volontiers couru vers le concierge, vers Rogue, vers n'importe quel adulte capable de lui dire quoi faire.

Ils reculèrent ensemble dans le couloir.

La porte heurta le mur, puis Harry la repoussa de toutes ses forces. Un choc la fit trembler au moment où elle se refermait. Il sentit le bois lui frapper l'épaule.

Le verrou ne se remit pas en place.

— Ferme ! souffla Ron.

Hermione pointa sa baguette. Sa main tremblait si fort qu'elle dut la soutenir de l'autre.

Elle prononça une formule. Un bruit métallique répondit.

Harry lâcha la poignée.

Elle tint.

Ils partirent sans regarder derrière eux.

Ils ne se rappelèrent pas précisément le trajet du retour.

Harry sut seulement qu'ils avaient évité la galerie où Rusard criait encore, que Ron avait reconnu une statue et qu'Hermione n'avait pas cessé de tenir Neville jusqu'à la dernière volée de marches.

La Grosse Dame était revenue dans son cadre.

— Vous avez une mine épouvantable.

Ron donna le mot de passe deux fois, trop vite la première.

Ils tombèrent presque dans la salle commune.

Harry s'assit sur le tapis, le dos contre un fauteuil. Ses jambes refusaient de continuer à le porter. Ron resta debout, les mains sur les genoux. Hermione lâcha enfin Neville et regarda sa propre paume comme si elle découvrait ses doigts.

Personne ne parla pendant longtemps.

Le feu s'était presque éteint.

— Il y en avait trois, dit Neville.

Harry hocha la tête.

— Pourquoi il y en avait trois ?

Personne ne savait.

Ron s'assit à son tour.

— Il était enfermé dans l'école.

Cette évidence rendit soudain le château moins familier. Harry regarda les murs chauds de la salle commune, les fauteuils, les livres laissés sur une table. À quelques étages de là, derrière une porte qu'une première année avait réussi à ouvrir, une créature aurait pu les déchiqueter.

— Nous sommes entrés par l'arrière, dit Hermione d'une voix blanche. La chaîne et l'alarme étaient de l'autre côté. Le passage dans le mur…

Elle s'interrompit.

Ils avaient tous compris. Les protections n'avaient pas disparu. Ils avaient trouvé un chemin qui ne les arrêtait pas.

Harry sentit une nausée lente lui remonter dans la gorge.

— Je suis désolé, dit-il.

Ron tourna la tête vers lui.

— C'est Malfoy qui…

— Je sais. Mais je vous ai fait venir.

— Moi, je suis venu tout seul, répondit Ron.

Hermione regarda Harry. Il attendit qu'elle lui reproche sa stupidité, qu'elle parle des points, de McGonagall ou du règlement. Elle aurait eu raison sur tout.

— Il gardait une trappe, dit-elle.

Harry se redressa un peu.

— Quoi ?

— Sous ses pattes. Une trappe. Il ne pouvait pas être simplement installé là pour… pour vivre.

Sa voix trembla sur le dernier mot.

Ron passa une main sur son visage.

— Tu as regardé sous ses pattes ?

— Je regardais où je pouvais passer.

Elle se leva avec difficulté.

— Je ne veux plus jamais faire quelque chose comme ça. Et je ne veux plus que vous me demandiez de me taire quand j'essaie de vous empêcher de le faire.

Elle partit vers l'escalier des filles.

Neville la suivit des yeux, puis murmura qu'il voulait dormir. Harry lui demanda s'il pouvait monter seul. Il hocha la tête, bien qu'il gardât encore une main sur le dossier du fauteuil.

Ron attendit que les deux autres soient partis.

— La trappe, dit-il.

Harry savait ce qu'il allait ajouter.

Le paquet retiré de Gringotts. Dumbledore. Le couloir condamné depuis la rentrée.

Il ne pouvait pas affirmer que ces choses étaient liées. Il ne pouvait pas non plus les empêcher de se rapprocher dans sa tête.

— Si quelqu'un voulait voler ce qu'il y a dessous, murmura Ron…

— Il faudrait passer le chien.

Le mot « chien » paraissait ridicule pour désigner ce qu'ils avaient vu.

Ils montèrent enfin se coucher.

Harry resta assis au bord de son lit avant d'enlever sa robe. Une marque sombre s'étendait sur son épaule, là où la porte l'avait heurté. Il la toucha et grimaça.

Plus tôt dans la journée, il avait eu l'impression de découvrir une liberté immense dans le ciel.

Il découvrait maintenant qu'un endroit pouvait vous accueillir, vous donner des amis, vous apprendre à voler et contenir malgré tout une porte derrière laquelle vous n'auriez jamais dû entrer.

Le vendredi matin, Dracena trouva son frère de mauvaise humeur avant même le petit déjeuner.

— Ils sont encore là, dit-il.

Elle suivit son regard.

Potter et Weasley venaient d'entrer dans la Grande Salle. Ils avaient les yeux cernés. Londubat marchait derrière eux, et Granger s'assit à plusieurs places de distance sans leur adresser la parole.

— Rusard ne les a pas pris ? demanda Dracena.

— Apparemment.

Draco planta sa cuillère dans son bol.

Dracena regarda Harry se pencher pour dire quelque chose à Ron. Il bougeait avec précaution, comme si son épaule lui faisait mal. Lorsqu'il leva les yeux vers Serpentard, son expression était si dure qu'elle cessa aussitôt de l'observer.

Elle ignorait où ils étaient allés. Elle ignorait ce qu'ils avaient vu.

Elle savait seulement que son frère avait obtenu autre chose que le petit triomphe espéré.

— La prochaine fois, dit-elle, choisis au moins une victoire que tu peux raconter honnêtement.

— Tu es vraiment pénible.

— Oui.

Elle prit une tranche de pain.

Draco ne lui passa pas le beurre. Elle se leva pour le chercher elle-même.


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